Pour illustrer mes arguments en faveur d’une vraie neutralité suisse, je dois recourir à une comparaison tirée de mes observations personnelles. Cela est nécessaire, car je vois des parallèles assez étroits dans cette comparaison, illustrant les mêmes tendances, notamment celle d’une élite politique faible et intellectuellement médiocre cherchant une protection auprès des puissances étrangères plutôt que de miser sur l’indépendance, de consolider la cohésion nationale et ainsi de pérenniser une défense nationale basée sur le principe de souveraineté et portée par le peuple.
Comme la Suisse, l’Afghanistan a choisi de rester neutre durant les deux Guerres mondiales. Pendant la Première Guerre mondiale, il a résisté à toutes sortes de pressions étrangères – notamment germano-turques – pour rejoindre les hostilités. Quant à la Seconde Guerre mondiale, le pays a proclamé sa neutralité en 1939 et l’a maintenue, bien que les tensions avec les Alliés l’aient contraint d’expulser les ressortissants des pays de l’Axe en 1941. Le raisonnement était simple et parfaitement rationnel : entouré de pays beaucoup plus puissants (Empire britannique au sud, Empire russe/Union soviétique au nord, l’Iran à l’ouest et la Chine à l’est), l’Afghanistan avait tout à perdre, notamment sa souveraineté, en participant à ces guerres, sans rien à y gagner en retour. Il ne s’agissait pas simplement d’un calcul tactique, mais aussi de considérations d’ordre stratégique, dont les dirigeants de l’époque ont sagement tenu compte dans leurs choix politiques, ce qui n’a malheureusement pas été le cas plus tard, avec l’arrivée au pouvoir comme premier ministre de Daoud Khan, le cousin du roi, et ensuite des communistes avec le coup d’État de 1978. Le premier ministre Daoud a initié une attitude hostile et contreproductive envers le Pakistan (voir Les relations difficiles entre l’Afghanistan et le Pakistan) dès la naissance de ce pays, ayant pour conséquence de pousser l’Afghanistan vers un rapprochement avec l’Union soviétique, le privant ainsi d’une part substantielle de sa marge de manoeuvre en politique étrangère et semant les germes du futur coup d’État communiste. Quant aux communistes qui se sont trouvés face à une large insurrection populaire rapidement après le coup d’État, ils ont demandé l’intervention militaire directe de Moscou pour éviter l’effondrement de leur régime, ce qui a transformé la guerre civile afghane, qui était censée ne durer que durant une courte période, en un conflit armé international ayant pour conséquence une guerre civile de quarante ans en Afghanistan, emportant la vie de millions de personnes et traumatisant des générations entières d’Afghans. Cela a également causé l’exode de millions d’Afghans vers des pays étrangers, souvent un fardeau pour les pays d’accueil. L’Afghanistan a perdu sa souveraineté nationale et est devenu le laboratoire par excellence pour toutes sortes de mouvements et idéologies extrémistes, ainsi que pour la mise à l’essai des doctrines et technologies militaires par une multitude de pays étrangers.
L’Afghanistan a payé ce prix énorme, parce qu’il s’est jeté dans les bras de l’Union soviétique, qui ironiquement se trouvait alors elle-même dans un état de déclin avancé, mais sans que cela se voie suffisamment clairement de l’extérieur. J’ai toujours affirmé avec conviction que tout cela ne se serait pas réalisé si le coup d’État communiste était survenu une dizaine d’années plus tard. En effet, l’Union soviétique n’était plus que l’ombre d’elle-même en 1989, année de l’effondrement du mur de Berlin. Sur ce point, l’Afghanistan n’a certes pas eu de chance, mais avec l’élite politique incompétente et éloignée du peuple qu’il a créée après la Seconde Guerre mondiale, il a parfaitement tracé la voie pour le désastre national que le pays a connu plus tard. Les lois de l’histoire étant parfaitement cohérentes et impitoyables envers ceux qui se comportent de manière irresponsable, les choix qu’ont faits les dirigeants du pays ne pouvaient avoir d’autres conséquences que celles qui se sont matérialisées. En se jetant dans les bras de l’Union soviétique, l’Afghanistan s’est inévitablement retrouvé broyé dans l’étau des deux blocs rivaux – le bloc soviétique et le bloc occidental caractérisé notamment par l’Alliance atlantique (OTAN). S’il avait poursuivi une politique étrangère fondée sur une neutralité stricte et de bonnes relations, en particulier avec ses puissants voisins, l’Afghanistan aurait très probablement évité la tragédie qu’il a connue depuis 1978 et dont les conséquences perdureront encore des décennies.
La Suisse occupe en Europe une place géostratégique à bien des égards similaire à celle de l’Afghanistan en Asie centrale, mais sa position est encore plus fragile. À une ou deux exceptions près – l’Autriche et le Liechtenstein –, elle est entourée de toutes parts de grandes puissances européennes appartenant à l’OTAN, une alliance militaire en temps de paix qui est non seulement l’alliance militaire la plus puissante que l’histoire ait jamais connue, mais qui est également extrêmement belliqueuse. Ce qui rend la situation dangereuse pour la Suisse, c’est surtout le fait que la richesse extraordinaire de la Suisse, tant matérielle qu’intellectuelle, est très convoitée par l’Union européenne et les États-Unis. Depuis la guerre en Ukraine, le gouvernement suisse a clairement amorcé un rapprochement politique avec l’Union européenne et l’Alliance atlantique, non seulement en exécutant les sanctions occidentales contre la Russie, mais aussi en participant à des programmes peu transparents de coopération militaire avec l’OTAN. Une bonne partie de la classe politique suisse pense naïvement que, l’OTAN défendant les intérêts de l’Occident et la Suisse étant un pays occidental — géographiquement, mais aussi par son histoire et sa culture —, celle-ci bénéficierait de facto de la protection de l’alliance. Cette élite oublie qu’en politique internationale, toutes ces considérations n’ont aucun poids face aux intérêts économiques et géopolitiques des grandes puissances.
Certes, la Suisse est un pays européen au sens géographique et culturel. Cependant, elle est bien plus que cela : Elle représente une vieille démocratie populaire, basée sur un fédéralisme effectif et aux autorités proches de leurs populations, ce qui n’est guère le cas pour l’Union européenne ni pour tous ses pays membres, dont la grande majorité n’ont connu la « démocratie » qu’après la Deuxième Guerre mondiale ou encore après la chute du bloc soviétique. Toutefois, la Suisse n’est pas immune aux tendances centrifuges et peu démocratiques ainsi qu’aux idéologies et concepts postmodernes et/ou néolibéraux, qui ont perceptiblement érodé les bases de sa démocratie ces dernières décennies. Cela se voit notamment dans la gestion de la crise sanitaire en lien avec la pandémie de Covid-19, la kakistocratie galopante au sein de la classe politique et des institutions étatiques, la démagogie en politique et l’absence de transparence envers le peuple en politique étrangère, notamment en ce qui concerne les accords bilatéraux III, signés récemment avec l’Union européenne, ou le rapprochement avec l’OTAN. Quand la classe politique d’un pays se croit plus intelligente que le peuple, c’est le début de tous les désastres politiques. Sur ce point, la Suisse n’est plus si différente des autres pays européens.
Toutefois, le système politique suisse dispose encore de garde-fous effectifs, en particulier le référendum et l’initiative populaire. Ainsi, les Suisses voteront sur l’« Initiative sur la neutralité » le 27 septembre prochain. Bien que la neutralité soit déjà mentionnée explicitement à travers plusieurs articles clés dans la Constitution suisse, qui définissent les compétences des autorités, l’initiative imposera une neutralité stricte à la Suisse, l’empêchant d’adhérer à une alliance militaire comme l’OTAN ou d’appliquer une neutralité à géométrie variable, comme l’exécution des sanctions illégales de l’UE contre la Russie. Ces sanctions sont illégales, car elles ne se fondent pas sur le droit international, seul habilité à légitimer des sanctions à l’encontre d’un État souverain.
Il convient de rappeler que le rapprochement avec l’Union européenne, notamment via les accords bilatéraux III, transformera sans doute la Suisse en un État satellite de l’Union européenne, tandis qu’un rapprochement avec l’OTAN fera de la Suisse un État vassal des États-Unis et de l’Union européenne. La Suisse perdra sa souveraineté ainsi que sa prospérité, car tant l’Union européenne que l’OTAN sont des structures politiques supranationales, qui nivelleront la Suisse vers le bas. Dans un monde multipolaire naissant, où les centres économiques et politiques du monde se convergent en Asie, seule une politique véritablement neutre offre à la Suisse la liberté de faire des choix politiquement et moralement responsables, d’oeuvrer pour la paix dans le monde, d’assure la prospérité de ses populations et de conserver une image de pays responsable et crédible au sein de la communauté internationale. Or, pour rester réellement neutre, la Suisse doit prendre suffisamment de distance avec l’Union européenne et l’OTAN. Ces entités sont belliqueuses et décadentes, et finiront bientôt dans les poubelles de l’histoire ( voir L’Union européenne n’existera probablement pas dans dix ans). Suivre la tendance actuelle de rapprochement avec ces entités signifierait un désastre programmé pour la Suisse. L’initiative sur la neutralité vise à renverser cette tendance. C’est un choix du siècle, qui revêt autant d’importance que les décisions de puissances européens de 1815, lesquelles ont reconnu à la Suisse le statut de pays perpétuellement neutre, prédéterminant ainsi sa stabilité et sa prospérité durant les deux siècles suivants. Je suggère instamment à toute citoyenne et à tout citoyen suisse de voter en faveur de l’initiative.