Les kakistocraties occidentales et la guerre contre la Russie

Il n’y a pas si longtemps, mon épouse et moi discutions avec une voisine de quartier. D’origine allemande, elle nous a raconté son récent séjour auprès de sa famille en Allemagne. Elle nous a expliqué à quel point les Allemands étaient influencés par la propagande officielle, la majorité d’entre eux soutenant aveuglément les décision du gouvernement, qu’il s’agisse des mesures de confinement passées ou de la préparation actuelle à une guerre potentielle avec la Russie.

Convaincu que la Russie n’a ni les moyens ni le moindre intérêt à entrer en guerre avec l’Europe de l’Ouest, j’ai rétorqué instinctivement : « Mais la Russie n’attaquera pas l’Europe. » Ce à quoi elle a répondu du tac au tac : « La Russie n’a jamais attaqué l’Europe ; Ce sont les Européens qui ont toujours attaqué la Russie ; Les Allemands veulent la guerre avec la Russie. » Cela m’a fait frissonner dans le dos. 

Par « les Allemands », elle n’entendait pas seulement le gouvernement, mais également la population elle-même. Une dynamique qui semble d’ailleurs s’étendre à d’autres puissances européennes engagées dans des préparatifs de guerre. Nourries par l’illusion de pouvoir vaincre la Russie, elles ambitionnent de la démembrer pour la réduire au rang d’un État vassal – à l’instar de la position qu’occupent aujourd’hui les pays européens eux-mêmes face aux États-Unis – pour mieux la piller. 

N’ayant plus la capacité de coloniser directement le reste du monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Europe ont systématiquement eu recours à la déstabilisation géopolitique pour asseoir leur domination et s’assurer le contrôle des ressources naturelles et d’une main-d’œuvre bon marché. L’OTAN est l’organisation militaire qui réunit les pays occidentaux autour de cet objectif. La guerre en Ukraine s’inscrit dans cette stratégie globale, qui a conduit le monde plus d’une fois au bord du précipice. Elle avait été planifiée par des think tanks et autorités américains déjà après la chute de l’URSS.

Tous les experts indépendants s’accordent à dire que la guerre des pays de l’OTAN contre la Russie va à l’encontre des intérêts profonds des populations européennes, sans parler de l’immoralité intrinsèque de toute guerre. Mais elle pourrait profiter aux élites occidentales sous différents aspects. La Russie demeure l’une des principales puissances militaires mondiales, dotée de milliers d’ogives nucléaires. Si elle n’a pas encore écrasé l’Ukraine, c’est par choix moral et stratégique : l’Ukraine est le berceau historique de l’Etat russe, et les deux nations partagent la même histoire et essentiellement la même culture. Pour la majorité des Russes, ce conflit est une véritable malédiction pour les deux peuples. Le gouvernement russe a fait preuve d’une grande retenue dans sa stratégie comme dans la conduite quotidienne des opérations militaires, ce qui ne sera probablement plus le cas à l’avenir.

Dans mes précédents articles sur le sujet, j’ai constamment souligné le fait que ce conflit ne pourra être résolu que par la voie des négociations. En cela, je partais du principe que la majorité des Ukrainiens, qui ne sont pas ethniquement russes, aspirent depuis des siècles à l’indépendance de leurs terres vis-à-vis de la Russie. Cette aspiration, sincère et profonde, est ancrée dans la culture populaire ukrainienne. Cependant, les Occidentaux, et notamment les Américains, l’ont bien comprise et l’ont exploitée à fond pour préparer et déclencher cette guerre fratricide entre l’Ukraine et la Russie. Une telle aspiration explique l’héroïsme dont font preuve les soldats ukrainiens face à l’armée russe. Pour autant, ce conflit ne saurait être qualifié de guerre populaire de libération. Car c’est une guerre par procuration menée par l’Etat ukrainien contre la Russie pour le compte de l’OTAN. De même, cette guerre ne saurait être comparée à la guerre de survie menée par l’Iran face aux États-Unis et à Israël, ou à la résistance armée du peuple afghan contre les forces de l’OTAN — deux guerres qui se sont soldées par de cuisants échecs pour l’Occident.

Dans ces deux exemples, l’Iran comme l’Afghanistan ont résisté à l’agression américaine par leurs propres moyens, financiers et militaires. L’Iran produit seul ses armes, dispose d’une armée moderne et disciplinée, et s’appuie sur une population d’environ 90 millions d’habitants farouchement acquise à l’indépendance du pays. Il ne dépend d’aucune puissance étrangère, militairement ou financièrement. Certes, l’Iran reçoit une assistance étrangère, mais celle-ci n’est pas d’une importante telle qu’elle reléguerait le pays au statut de « proxy » ou d’État vassal de puissances comme la Chine ou la Russie. De même, les Talibans en Afghanistan, qui ont mis en échec les États-Unis et l’OTAN, bénéficiaient d’une large soutient populaire des deux côtés de la « ligne Durand ». Ils ont financé et conduit seuls leur combat jusqu’à la victoire au terme de vingt ans de guerre.

La guerre en Ukraine a été d’emblée une guerre de l’Occident collectif contre la Russie. Pour mener la guerre, l’Ukraine dépend d’un soutien financier extérieur colossal — de l’ordre de 10 milliards de dollars par mois selon certains—, ainsi que de livraisons massives d’armes produites à l’étranger et des renseignements militaires de l’OTAN. Son armée est assistée et encadrée par l’Alliance atlantique. Le pays n’a plus rien d’un État souverain et correspond parfaitement à la définition d’un « proxy » ou d’un État vassal. Ce conflit n’est donc pas une guerre de libération, et le peuple ukrainien semble en prendre conscience. L’Ukraine n’est finalement qu’un pays de plus que l’Occident a sacrifié sur l’autel de ses intérêts géopolitiques et financiers. 

Les Russes sont de plus en plus convaincus que la guerre en Ukraine trouvera son issue sur le champ de bataille, tout en laissant la porte ouverte aux négociations, et les prochains mois devraient connaître une escalade sans précédent des opérations militaires. Compte tenu des attaques depuis le territoire ukrainien contre des cibles civiles ou énergétiques en Russie, y compris à Moscou, l’opinion publique russe se radicalise considérablement. Une partie de la population, ainsi que des figures politiques influentes au sein même du Kremlin, estiment que la Russie devrait frapper des centres de décision, des dépôts d’armes et d’autres points stratégiques en Europe occidentale afin de restaurer une dissuasion qui ne fonctionne plus. Toutefois, je suis convaincu que la Russie ne commettra pas une telle erreur stratégique : ce serait offrir à l’OTAN le casus belli idéal qu’elle cherche à vendre à ses propres peuples pour justifier une entrée en guerre directe contre la Russie.

La Russie n’a pas besoin d’élargir le conflit ukrainien à d’autres pays européens pour l’emporter. Elle dispose des ressources nécessaires pour neutraliser la capacité militaire de l’Ukraine et ainsi atteindre ses objectifs sécuritaires. Les dirigeants russes font preuve d’une grande rationalité et, j’en suis convaincu, s’abstiendront de toute action ou provocation susceptible de mener à une confrontation directe avec l’Europe. Ils sont en position de force avec leur stratégie actuelle, le temps jouant en leur faveur. Leur armée est puissante, l’économie se porte bien et le président Poutine jouit d’une popularité incontestable. De plus, les Russes ont parfaitement conscience de la chose suivante :

Les systèmes politiques des pays européens ou occidentaux s’apparentent à des kakistocraties. Ils sont inefficaces et largement dominés par des figures politiques incompétentes et agressives. La mauvaise gouvernance a toujours engendré d’immenses coûts financiers et humains pour ces pays au cours de l’histoire, dont notamment les deux guerres mondiales. Toutefois, grâce à leurs empires coloniaux, ces kakistocraties ont longtemps pu externaliser la majeure partie de ces coûts vers les pays colonisés, en puisant dans leurs ressources naturelles quasi gratuites et une main-d’œuvre extrêmement bon marché. Au début du XXe siècle, un économiste indien indiquait d’ailleurs que quatre personnes sur cinq dans le monde travaillaient au profit des empires occidentaux.

Si, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique a été attribuée à l’Europe et le reste du monde aux États-Unis, la donne a radicalement changé au cours des deux dernières décennies avec la montée en puissance de la Chine et des BRICS. Les ressources naturelles africaines échappent désormais au contrôle exclusif de la France et de l’Union européenne, tandis que la configuration géostratégique du Moyen-Orient se redessine radicalement autour de l’émergence de l’Iran et de la Turquie comme puissances régionale dominantes — supplantant l’hégémonie qu’y exerçaient les États-Unis et Israël avant la confrontation avec l’Iran. Cette nouvelle réalité limite considérablement la capacité des puissances occidentales, notamment européennes, à transférer les coûts exorbitants de leurs kakistocraties vers le reste du monde. Ces coûts devront à l’avenir être assumés par les populations occidentales elles-mêmes, ce qui entraînera une détérioration rapide de leurs conditions de vie, tant sur le plan économique que social ou politique. À terme, ces kakistocraties conduiront à l’effondrement du système économique et politique qu’elles portent. Les Russe savent tout cela et attendront avec patience. 

En Europe, on s’impatiente de voir la Russie s’effondrer sous le poids de la guerre avec l’Ukraine. Or, ce calcul est encore moins fondé que celui des Américains et des Israéliens, qui s’attendaient à un effondrement rapide de l’Iran à la suite de leur agression militaire. Comme je l’avais prévu, l’Iran a émergé comme une grande puissance régionale. Certains le considèrent même comme la quatrième puissance mondiale après la Chine, la Russie et les États-Unis. Je pense qu’en réalité, les États-Unis sont la troisième puissance militaire et non la première. En effet, malgré leur puissance économique en termes nominaux, les États-Unis, comme les autres pays occidentaux, ne sont pas si solides ou puissants en réalité. De plus, ces pays sont extrêmement endettés et, de ce seul fait, sont vulnérables à plusieurs égards.

Cela dit, même s’il est certain que la Russie fera tout pour éviter la guerre avec l’Europe, on ne saurait en dire autant des pays européens membres de l’OTAN. La kakistocratie européenne, indispensable pour le capitalisme ultra-libéral, est fondamentalement irrationnelle et prend ses désirs pour des réalités. Si personne ne peut prédire l’avenir, l’on peut néanmoins mesurer le potentiel actuel pour la guerre en Europe, qui me semble très élevé. Il est donc tout à fait probable que l’OTAN — actuellement engagée dans une guerre indirecte contre la Russie depuis le sol ukrainien — trouve un prétexte pour l’attaquer directement. Si cela arrive malgré tout, la Russie ne mènera certainement pas une guerre semblable à celle qu’elle mène en Ukraine. Elle ne risquera ni la vie de ses soldats, ni l’effondrement de l’État russe. Les Russes, ne se considérant plus comme des « Européens », n’ont plus aucune affection pour l’Europe. Ils sont de plus en plus nombreux à croire que les élites politiques européennes ne changeront pas leur attitude hostile et méprisante envers les Russes. Ils mettront alors en œuvre l’arsenal le plus destructeur à leur disposition afin de neutraliser à jamais les élites européennes, convaincus que l’Oncle Sam n’aura aucun intérêt à venir au secours de l’Europe dans un tel scénario catastrophe.

Les Européens doivent donc y réfléchir à deux fois avant de s’engager dans une guerre directe contre la Russie. Un tel affrontement scellerait la fin de la civilisation occidentale et non celle de la Russie. (Voir aussi: Seule une solution négociée peut apporter une paix durable en Ukraine et de l’espoir pour un avenir meilleur de l’Europe ; Guerre en Ukraine – Un autre point de vue ; La gratitude est salutaire.)

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