Cet adage latin résonne avec force dans le paysage géopolitique actuel. Il est absolument choquant de voir les États-Unis, la première puissance de la planète, s’allier à l’État sioniste pour bombarder sauvagement l’Iran, cette nation de 90 millions d’habitants, héritière de la brillante civilisation perse, qui n’a jamais agressé une autre nation. Cette agression cynique et contraire à toutes les normes légales et éthiques marque un tournant majeur dans la géopolitique mondiale depuis la 2e Guerre mondiale. C’est l’ultime folie d’un empire en décadence, gouverné par des pervers de tous genres, cherchant à maintenir par la force brute sa domination sur le monde. Cette guerre ne résulte pas d’une décision irréfléchie d’un Trump, comme certains tentent de le présenter. Elle avait été planifiée depuis plus de 30 ans par les néoconservateurs américains dans le cadre d’un projet de remodeler le Moyen-Orient dans l’intérêt de l’empire américain. Au-delà de la rhétorique, Trump n’est qu’un rouage du système, tout comme l’ont été ses prédécesseurs.
Je ne m’attarderai pas ici sur les prétextes fallacieux invoqués par les États-Unis et leurs alliés — qu’ils soient occidentaux ou arabes —, car ils sont largement discutés par de nombreux observateurs de la géopolitique internationale et sont facilement réfutables. J’aimerais lever le voile sur les dimensions implicites de cette tragédie pour le peuple iranien et les peuples de la région, au potentiel énorme d’entraîner le monde dans une spirale de conflits armés et de crises économiques et écologiques sans précédent.
Pour comprendre cette agression abominable, il faut comprendre comment l’empire américain perçoit le monde de son point de vue subjectif. A ce sujet, je ne peux que recommander au lecteur les thèses du professeur John Mearsheimer. D’après lui, une puissance mondiale ou régionale ne peut tolérer l’émergence d’aucune autre puissance régionale, car celle-ci deviendra inévitablement sa rivale. Cette théorie le conduit à conclure que la puissance croissante de la Chine l’amènera à entrer inévitablement en conflit avec les États-Unis.
Je suis reconnaissant au professeur Mearsheimer pour son éclairage précieux sur la perception qu’ont les États-Unis de leur propre rôle dans le monde. Car je pense que ses thèses sont valables pour l’empire américain et l’empire britannique par le passé. Toutefois, je ne pense pas qu’elles soient valables de manière générale pour l’histoire. En effet, je suis convaincu que sa théorie est une généralisation logique de la perception américano-occidentale.
Ayant baigné durant toute mon enfance dans une culture perse — elle-même imprégnée d’influences culturelles et philosophiques chinoises et indiennes depuis des millénaires — je sais que les Iraniens, les Chinois et les autres peuples d’Asie ne perçoivent pas le monde comme l’Occident1. En particulier, la Chine a démontré à maintes reprises qu’elle ne brigue aucune hégémonie mondiale ou régionale. Elle promeut une coopération mutuellement avantageuse, fondée sur le respect de la souveraineté et de la diversité politique et culturelle de chaque nation, grande ou petite. Elle permet ainsi d’envisager, à terme, une sortie de la logique perverse des rapports de force dans les relations entre les nations. Je suis convaincu que la Chine est sincère et consciente du fait qu’elle perdrait sa vitalité propre et sa cohésion interne si elle cédait, un jour, à la tentation de copier la logique hégémonique occidentale.
Ainsi, l’une des principales raisons de l’agression criminelle sans précédent des États-Unis et d’Israël contre l’Iran réside dans le fait que ce dernier est perçu comme une puissance rivale en devenir. En dépit des multiples vagues de sanctions imposées par les États-Unis et les puissances occidentales, l’Iran a su développer une vaste base industrielle, englobant désormais tout l’éventail technique, des machines-outils aux systèmes aérospatiaux les plus sophistiqués. Il a une large population jeune et instruite, et dispose des ressources naturelles, notamment énergétiques, abondantes. Ce, malgré d’énormes problèmes économiques et politiques internes, résultant en grande partie des sanctions et ingérences occidentales. L’Iran fait ainsi peur aux États-Unis, à Israël et aux États arabes dans la région du Moyen-Orient.
Fidèles au vieux dogme colonial selon lequel celui qui contrôle les voies maritimes et les ressources énergétiques de la planète contrôle également la géopolitique mondiale, les États-Unis veulent renforcer leur mainmise stratégique sur le Moyen-Orient. Ce dernier assure 30 % de la production pétrolière mondiale et entre 17 % et 20 % de celle de gaz naturel. Il représente également près de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (LNG). L’Europe est fortement dépendante du pétrole et du gaz du Moyen-Orient, de sorte que l’économie européenne risque une récession immédiate si elle en est privée en cas de fermeture prolongée du détroit d’Hormuz. Elle participe donc, d’une manière ou d’une autre, à cette guerre aux côtés des agresseurs.
Forts de cet objectif, les États-Unis, de concert avec Israël, entendent maintenir le Moyen-Orient dans un état de faiblesse et de fragmentation. Cela explique l’usage régulier de la force armée pour briser tout élan nationaliste dans le région. S’ils peuvent démembrer l’Iran en plusieurs petits États, ils le feront sans hésiter. Si la guerre atteint son objectif, l’Iran subira le même sort que l’Irak ou la Syrie, c’est à dire une guerre civile, des victimes de guerre par centaines de milliers ou par millions, une économie brisée et une possible désintégration territoriale du pays. Je ne crois toutefois pas à ce scénario. La guerre pourrait affaiblir momentanément l’Iran, mais ce dernier s’en sortira plus fort. L’Iran ne ressemble à aucun autre État de la région en raison de sa culture politique, de sa puissance, de la taille de sa population, de ses ressources et de ses alliances géostratégiques. Sa chute signifierait potentiellement la chute de la Russie et affaiblirait considérablement la Chine. Je considère donc que la Russie et la Chine soutiennent fermement l’Iran, lui offrant un appui comparable à celui que l’Occident apporte collectivement à l’Ukraine face à la Russie. Je considère également l’Iran comme une puissance nucléaire de fait, seul moyen pour installer la dissuasion dans le rapports avec les États-Unis et Israël, qui sont tous les deux des États nucléaires.
L’agression contre l’Iran s’inscrit dans une stratégie américaine encore plus large visant à contenir la croissance économique chinoise par le contrôle des flux énergétiques régionaux. En verrouillant davantage le Moyen-Orient, Washington entend parallèlement neutraliser les leviers d’influence de la Russie dans la zone. Par la même occasion, l’empire américain assurera à ses multinationales un accès privilégié aux ressources énergétiques abondantes et à bas coût de la région, leur garantissant ainsi des perspectives de profits colossaux.
A noter que l’empire américain est l’incarnation-même du « caractère romain » (voir Et si on parler du « caractère romain »), au service d’un capitalisme prédateur, sans loi ni foi. Tout comme le système capitaliste ultra libéral qu’il porte sur ses épaules, l’empire méprise l’être humain. Il est prêt à tous les crimes, pourvu qu’il puisse en tirer un quelconque profit financier ou géopolitique. Plus le profit est grand, plus les crimes sont monstrueux. Que le monde ne se trompe pas sur ce point. L’empire américain est l’une des plus grandes machines criminelles à piller et à tuer dans l’histoire contemporaine et il le restera tant qu’il en a les moyens. Il n’épargnera personne, y compris les Européens ou les Américains eux-mêmes. Il est capable de sceller définitivement le destin de l’espèce humaine en franchissant le seuil de l’apocalypse nucléaire.
Les guerres ont profité à l’empire américain par le passé, mais elles accélèrent dorénavant son déclin. L’histoire montre que les guerres accélèrent la chute d’un empire lorsqu’il est dans la phase de déclin. Le déclin de l’empire américain se manifeste désormais sur tous les fronts : le pays se désindustrialise, ses infrastructures physiques tombent en ruines et sa population se paupérise, tandis qu’une petite élite accumule une richesse sans précédent. Ses guerres ne profitent qu’à cette élite, au détriment du reste du pays. A présent, l’empire a complètement perdu la tête en détruisant l’ordre international qu’il a lui-même établi après la 2e Guerre mondiale, au profit de la loi de la jungle. C’est toutefois le déclin économique interne, alimenté par un capitalisme rentier et spéculatif qui étouffe l’innovation, la saine concurrence et le pouvoir d’achat des populations, qui précipitera la chute des États-Unis. En cela, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Mais l’empire est également mis sous pression par l’émergence d’un nouvel ordre mondial, dont le centre de gravité n’est pas aux États-Unis mais en Asie. Le succès de ce nouvel ordre est garanti par le fait qu’il est multipolaire et se démocratise davantage au fur et à mesure que l’Inde, l’Afrique et les autres parties du monde se développent économiquement et créent leurs institutions politiques.
L’agression contre l’Iran vise en réalité à entraver la marche de l’histoire, c’est-à-dire la transition vers un monde multipolaire. Elle produira certainement l’effet inverse : précipiter la chute de l’hégémonie occidentale.
Dans tous les cas, la guerre contre l’Iran aura des conséquences inattendues pour l’empire américain et le monde entier. Comme la guerre en Ukraine, elle profitera tant économiquement que politiquement à la Chine, sans qu’une telle conséquence soit recherchée par cette dernière. En particulier, elle retardera un possible conflit militaire des États-Unis avec la Chine, laissant ainsi à cette dernière le temps de croître économiquement et de renforcer ses muscles militaires pour devenir intouchable pour l’empire américain. Si l’on croit à l’esprit de l’histoire, il faut croire que celui-ci protège la Chine contre les dérives de la folie occidentale. L’histoire voit certainement l’avenir de l’humanité passer désormais par la Chine. (Voir les lois de l’Histoire)
L’agression armée contre l’Iran aura nécessairement des répercussions sur la Russie. Une éventuelle fermeture prolongée du détroit d’Hormuz plongerait l’Europe occidentale dans la récession, ce qui pourrait l’obliger à se plier à une solution négociée de la guerre en Ukraine, aux conditions imposées par la Russie. De plus, la Russie étant un producteur mondial d’hydrocarbures, l’envolée des prix du pétrole renflouera ses caisses. Cependant, comme la rationalité a toujours été une denrée rare en politique en Occident, une aggravation des relations avec la Russie n’est pas à exclure non plus. Dans tous les cas, cette agression a détruit le peu de confiance qui subsistait entre la Russie et les Occidentaux, confiance pourtant nécessaire pour négocier une solution politique.
L’Europe occidentale sera certainement la plus grande perdante après les populations iraniennes et celles du Moyen-Orient. Elle en subira de plein fouet les répercussions économiques, tout comme les défis liés à une immigration massive et incontrôlée.
Cela dit, il est difficile de prédire avec certitude comment la situation évoluera au cours des semaines et des mois à venir. L’empire occidental2 est gouverné par la passion3, qui s’est transformée en folie à présent. Le pire est donc envisageable, mais il est également permis d’espérer que le bon sens l’emporte sur la folie et que l’humanité commence à soigner ses blessure plutôt que de s’autodétruire pour le plaisir d’une élite occidentale corrompue et nihiliste. (Lire aussi : Nous sommes à deux doigts d’une guerre (nucléaire) mondiale; La voie choisie par Israël le conduit au précipice; Vous avez la montre, nous avons le temps)
- La seule exception en est Israël, une colonie occidentale suprémaciste, qui non seulement refuse de s’intégrer aux autres peuples de la région mais poursuit par la force armée le projet d’un Grand Israël. ↩︎
- C’est un terme qui désigne collectivement les États-Unis et ses alliés occidentaux, y compris Israël. ↩︎
- Ici, le terme « passion » n’est pas employé dans son sens ordinaire d’opposé à la raison, mais pour désigner quelque chose de destructeur, dénué de tout fondement éthique. Or, l’éthique étant le ciment de l’humanité, tout ce qui va à son encontre est, à terme, nul et non avenu. ↩︎
