De la pensée critique

Nous vivons une époque paradoxale : jamais dans l’histoire de l’humanité les gens n’ont eu accès à une telle quantité d’informations comme aujourd’hui. En même temps, la pensée authentique est rare, voire considérée comme hérétique, comme elle l’était pendant les périodes les plus sombres de l’histoire.

La raison en est sans aucun doute que l’esprit des gens est complètement asservi par la propagande omniprésente, diffusée en particulier par les médias de masse, à laquelle l’intelligentsia adhère honteusement, dans un silence complice. Cependant, les esprits asservis sont incapables de penser par eux-mêmes, car ils sont perdus dans le labyrinthe de la propagande et des idéologies dominantes. Ce n’est qu’ainsi qu’ils sont gouvernables.

Les esprits asservis vivent dans l’illusion d’avoir leurs propres pensées et convictions, alors qu’en réalité, ils ont assimilé les idées, les croyances et la morale de leurs maîtres. Or, ces derniers ne poursuivent que des intérêts particuliers propres. Les esprits asservis trahissent ainsi leurs propres intérêts, notamment en suivant des politiciens corrompus et même en envoyant leurs propres enfants mourir dans des guerres ignobles qui ne profitent à personne, sauf à l’élite dominante. Ils confondent ainsi leurs ennemis avec leurs amis et leurs amis avec leurs ennemis.

La liberté est, par définition, spirituelle. Elle commence par une expédition volontaire dans des territoires inconnus, incertains, voire instables, à la recherche de la vérité et de la justice. Un esclave enchaîné n’est guère un esclave s’il pense par lui-même, c’est-à-dire s’il écoute sa propre conscience, qui lui rappelle à tout moment que sa condition d’esclave est contraire à sa nature humaine et qu’il a le devoir moral et religieux de se libérer. Un esclave qui refuse d’être esclave ne peut être maintenu dans l’esclavage. Il en va de même pour un peuple tout entier. En réalité, toute forme de servitude est volontaire.

Le contraire d’un esprit asservi est un esprit pensant, critique ou libre. La pensée devient alors une force qui conduit à la clarté et, ainsi, transforme le monde. Elle est constructive lorsque la société repose sur des fondements moraux solides. Elle est alors bâtisseuse des nations et des civilisations. En revanche, elle provoque l’effondrement des croyances, certitudes, idéologies ainsi que de toute la structure politico-sociale dans les sociétés décadentes. Ce n’est toutefois pas la faute de la pensée critique, mais celle des structures politiques et économiques qui, comme dans beaucoup de sociétés modernes aujourd’hui, sont complètement rongées par une corruption morale sans précédent.

Certaines sociétés modernes, en particulier européennes, sont tellement minées par la corruption du système politique et économique que tout est devenu absurde et toxique : le travail, l’école, la famille, etc. Le superflu, le non-sens, la méchanceté gratuite, le mensonge, l’argent et le pouvoir tyrannique font la loi. Ces sociétés ne se renouvellent plus naturellement pour ces mêmes raisons. Elles meurent lentement, sans que cela inquiète l’élite dominante, pour qui « après moi, le déluge ». Un tel état de déchéance avancé des valeurs humaines fut rarement produit dans l’histoire. Il est à la hauteur du succès que les sociétés européennes ont connu ces derniers siècles.

Pourtant, presque tout le monde refuse de voir la réalité : la classe politique, les médias, la grande majorité des intellectuels, les institutions publiques, les partis politiques dominants et la majorité de la population, désorientée par la propagande et aveuglée par le confort matériel relatif qui subsiste encore. Dans ces conditions, ces sociétés sont vouées à une chute vertigineuse dans l’abîme. Elle sera irréversible, comme ce fut le cas en Europe après la chute de l’Empire romain d’Occident ou des sociétés arabo-musulmanes après le déclin de la civilisation musulmane. Seul un miracle peut empêcher cela de se matérialiser.

La pensée critique n’est pas l’alliée des sociétés aux systèmes politico-économiques en déclin. Elle est la force motrice de l’histoire pour éliminer la gangrène et ainsi ouvrir la voie à la transformation. Son élan irrésistible se dresse contre les édifices politiques et économiques jadis bâtis en béton et en acier, que l’on croyait invincibles. Elle montre que ces structures rigides ne sont que des coquilles vides, privées de toute vitalité. En réalité, elle met à nu des spectres artificiellement maintenus par le capital et l’autorité de l’État, qui n’ont pas encore épuisé leurs stratagèmes machiavéliques pour se perpétuer. Mais la puissance étatique se transforme tôt ou tard en une peau de chagrin, tandis que l’argent commence à se faire cruellement rare.

Socrate vécut à une époque comparable à la nôtre, lorsque Athènes se trouvait à l’apogée de sa gloire. Mais derrière ce succès éclatant se cachait une grande ignorance et une profonde corruption morale qui rongeaient les fondations de la cité, au point que celle-ci, sans hésitation, sans honte, et de la manière la plus abjecte — par un vote majoritaire de 501 jurés populaires tirés au sort — condamna à mort l’esprit le plus brillant et le plus bienveillant de la cité : Socrate.

La pensée socratique représentait, à bien des égards, une menace pour l’ordre établi à Athènes. Elle détruisait les certitudes et ébranlait les fondations sur lesquelles reposait la cité, comme c’est d’ailleurs souvent le cas de la pensée critique de manière générale, qui interroge les dogmes établis. De ce point de vue, la condamnation de Socrate par les jurés athéniens peut être interprétée comme une réaction logique face à un danger perçu pour la stabilité du régime. Non pas parce que Socrate corrompait la jeunesse ou introduisait de nouvelles divinités dans la cité — accusations qui lui valurent officiellement la peine de mort — mais parce qu’il incitait les jeunes à penser de manière authentique. La pensée socratique avait tout le potentiel de détourner les jeunes encore peu corrompus par des normes de l’édifice social établi, constituant par là une menace existentielle pour la pérennité de ce dernier.

Quel est le cheminement de la pensée critique ? Il est le même que celui de Socrate, qui se posait des questions simples, rapporté notamment dans l’« Apologie de Socrate » par Platon. Socrate y raconte une histoire amusante : Son camarade d’enfance, Cheréphon, s’étant rendu un jour à Delphes, osa demander à la Pythie « s’il y avait quelqu’un de plus sage que Socrate. Et la Pythie lui répondit qu’il n’y en avait point. » Intrigué par les paroles de l’oracle, qui ne pouvaient être fausses, mais sans être convaincu non plus qu’il était l’homme le plus sage d’Athènes, Socrate décida de vérifier les paroles de l’oracle. Il alla alors voir un homme d’Etat et voici ce qu’il découvrit :

« Il me parut que ce personnage semblait savant à beaucoup de gens et surtout à lui-même, mais qu’il ne l’était aucunement. Et alors, j’essayais de lui démontrer qu’en se croyant savant il ne l’était pas. Le résultat fut que je m’attirai son inimitié, et aussi celle de plusieurs des assistants. Je me retirai, en me disant : ‘À tout prendre, je suis plus savant que lui.’ »

Il entreprit ensuite la même démarche auprès d’autres figures réputées. Le résultat était toujours décevant : « Lui croit qu’il sait, bien qu’il ne sache pas ; tandis que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus rien savoir, » affirma Socrate.

Socrate parvint ainsi à déconstruire l’illusion du savoir et, par la même occasion, les valeurs fictives sur lesquelles reposait la société athénienne. Il démontra que, derrière la façade de sagesse et de vertu, régnaient en réalité l’ignorance, l’arrogance et une profonde corruption morale. C’est pour cette raison qu’il fut perçu comme l’homme le plus dangereux d’Athènes.

Socrate fut un prophète dans un certain sens. Les prophètes apparaissent souvent en période de grande corruption et montrent le chemin du salut, mais au lieu d’être suivis, ils sont la plupart du temps crucifiés ou lapidés en public. Ainsi, les sociétés minées par la corruption se privent de leur ultime chance d’échapper à l’implacable broyeuse de l’histoire.

La pensée est un attribut prophétique, mais elle n’est pas réservée aux prophètes. Quiconque décide de réfléchir afin de rechercher la vérité et la justice devient un prophète. L’on finit par voir avec clarté et ainsi comprendre les réalités à premières vue inaccessibles lorsque l’on explore. Cela comporte également des risques dont qu’il faut être conscient. Seuls ceux qui osent défier l’abîme deviennent prophètes.

Embrassée, la pensée critique devient irrésistible. Une fois en marche, elle est inarrêtable. Résolue, elle est indomptable. C’est pour toutes ces raisons qu’elle est libre. Elle constitue la clé de la liberté individuelle. Et c’est la liberté individuelle qui fonde la liberté collective — et non l’inverse.

La pensée critique présente également des dangers considérables lorsqu’elle est poussée à l’extrême, comme ce fut le cas avec les théories de Rousseau, Nietzsche ou Marx. Elle passe alors à son contraire. Ces « philosophies » ont causé d’énormes dommages en Europe et dans le reste du monde. Pour être valable, la pensée critique doit rester dans les limites des principes moraux universels. Les philosophies qui s’inscrivent dans la tradition socratique, telles que celles de Platon, Montaigne, Spinoza ou Kant, en sont des exemples.

La pensée critique présente également des dangers particuliers pour les jeunes : elle peut les pousser à rejeter tout en bloc et se replier sur eux-mêmes, ce qui finira par conduire à l’isolement social, à l’anxiété et au refus d’assumer des responsabilités sociales ou politiques. Cet effet est clairement visible dans les idées de Dostoïevski, une philosophie que je ne recommande qu’aux esprits bien avisés.

Ce que j’écris ici est surtout un cri d’alarme, car je ne renonce jamais à l’espoir, fût-ce ténu. Je reste convaincu que seuls les esprits véritablement libres peuvent dialoguer entre eux et ainsi prévenir des catastrophes sociales en temps de grandes turbulences, car ils partagent un point de convergence : la vérité et la justice, qui ne relève pas du domaine du relativisme. Cet espoir repose avant tout sur la jeunesse, à qui la nature offre le don précieux de penser de manière authentique. Quant à ceux qui n’ont pas cultivé ce don dans leur jeunesse, ils sont sans doute perdus. Qu’importe ceux-là. Ils apprendront à leurs dépens que la servitude aussi a un prix très élevé.

La gratitude est salutaire

Je suis allé récemment à Berlin, ma première visite dans cette ville emblématique de la division de l’Europe entre l’Ouest et l’Est après la Seconde Guerre mondiale, mais qui donne aussi un avant-goût de l’avenir auquel l’Allemagne et l’Europe peuvent s’attendre ces prochaines années ou ces prochaines décennies.

Quand l’on visite Berlin, l’on ne peut bien sûr pas se passer de visiter les vestiges du mur de Berlin, ce fameux mur de séparation que l’Allemagne de l’Est, proclamée sur la zone d’occupation soviétique après la défaite de l’Allemagne nazie, a érigé en une nuit, du 12 au 13 août 1961, pour empêcher ses citoyens, parfois séparés de leur famille qui était restée de l’autre côté de la ligne de séparation, de fuirent vers le Berlin de l’Ouest situé sur les zones d’occupation américaine, britannique et française et qui faisait alors partie de l’Allemagne de l’Oust.

De manière inattendue, la promenade le long du mur, ou plutôt ce qu’il en reste, a été très chargée en réflexion. Elle m’a projeté dans un passé, où la vie était un véritable enfer pour ma famille ainsi que mon pays natal, avec une telle intensité émotionnelle que j’ai totalement oublié pendant quelques instants où je me trouvais. Lorsque je suis revenu au présent, j’ai remarqué que je m’étais approché de la Spree, laissant loin derrière moi ma famille qui m’accompagnait. Pendant ces quelques minutes de voyage méditatif dans mes souvenirs, j’ai passé en revue les événements de l’année 1989 en Allemagne, que j’avais suivis avec beaucoup d’intérêt depuis Moscou, où j’étais étudiant à l’époque et où, grâce à la politique de Glasnost (transparence) de Gorbatchev, l’on pouvait parler plus ouvertement des questions politiques brûlantes qu’aujourd’hui en Europe occidentale ou en Russie. Nous avions alors remarqué un fleuve d’espoir qui submergeait les Allemands de deux côtés du mur. C’était un espoir si humain et si contagieux que seul un cœur de pierre aurait pu y résister. Mes professeurs, mes camarades de classe russes, ceux d’autres nationalités et moi-même étions tous d’accord sur le principe que les Allemands ne pouvaient pas être punis éternellement pour le fascisme et la Seconde Guerre mondiale. L’on ne peut pas faire payer les générations postérieures pour les crimes des générations antérieures. Chaque peuple a le droit de déterminer librement son destin, dans le respect des autres peuples, et d’être membre à part entière de l’humanité qui forme une seule et même famille. L’Allemagne avait donc un droit naturel à se réunifier et à retrouver sa pleine souveraineté.

L’Allemagne a toujours été considérée par les Russes comme un modèle de sérieux et de compétence à imiter. Depuis des siècles, soit depuis l’époque de Pierre le Grand et de Catherine II, les Russes voulaient s’imprégner de la culture européenne afin de devenir un pays européen à part entière, car ils considéraient leur culture asiatique comme arriérée et peu attractive. Ils ont notamment invité des colons allemands à s’installer dans l’empire russe, en leur offrant des terres, afin qu’ils apportent avec eux une culture germanique qui devait moderniser la Russie. L’impératrice Catherine la Grande, qui a initié cette politique, était elle-même allemande. La noblesse russe parlait français, qu’elle trouvait plus distingué que le russe.[i]

En 1989, l’histoire était décidemment du côté des Allemands. L’Union soviétique était en pleine crise, qui a conduit à son effondrement deux ans plus tard, et la grande majorité des Russes, y compris la classe politique, sympathisaient avec les Allemands. Les Russes croyaient à l’époque en un avenir commun pour tous les peuples de l’Europe et souhaitaient y contribuer. Homme politique humaniste, Gorbatchev, alors secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, était lui-même admirateur et ami de l’Allemagne. Le mur de Berlin est tombé sous un élan populaire sans précédent, entraînant également la chute du régime communiste en Allemagne de l’Est. Les deux États allemands se sont réunifiés sans violence. Personne n’aurait pu imaginer à ce moment-là que 35 ans plus tard, les Allemands seraient non seulement en guerre par procuration contre la Russie en Ukraine, mais qu’ils soutiendraient activement le génocide israélien contre les Palestiniens. La gratitude ne fait assurément pas partie de la politique, du moins pas de la culture politique européenne ou allemande.

Les Russes ont clairement fait passer les intérêts allemands avant les leurs en laissant la réunification allemande se matérialiser. Si les Russes avaient voulu empêcher la réunification allemande, ils auraient pu le faire, car ils en avaient bien les moyens. Cela leur aurait probablement donné les moyens d’éviter la chute de l’URSS. Les Allemands semblent avoir complètement oublié tout cela. Les dirigeants français de l’époque – et c’est là un autre fait qui est souvent oublié – étaient effrayés par la perspective de la réunification allemande. Le président français, François Mitterrand, avait personnellement appelé Gorbatchev pour le persuader d’intervenir militairement afin d’empêcher la réunification.

La destruction de l’URSS aurait pu être l’occasion d’un renouveau politique européen et mondial. Un politologue occidental a même parlé de la « fin de l’histoire, » convaincu que la démocratie occidentale triompherait dans le monde entier[ii]. Or, il méconnaissait la nature profonde du capitalisme occidental[iii], qui a été bâti sur le colonialisme, l’exploitation impitoyable des êtres humains et des ressources naturelles, les guerres, les génocides et toutes sortes d’autres crimes. Gorbatchev était bien naïf de croire qu’une réformation politique de l’URSS était possible et que l’Occident serait un allié dans cette entreprise. Il était naïf, parce qu’il n’avait pas compris, en ce qui concerne l’Occident, que le problème n’était pas la nature politique ou idéologique de l’URSS, mais le fait que l’empire occidental ne peut simplement pas accepter l’existence ou l’émergence d’une grande puissance mondiale ou régionale concurrente.[iv] Les réformes de Gorbatchev ont causé la chute de l’URSS ainsi que des décennies d’instabilités dans les ex-républiques soviétiques, ainsi qu’ailleurs dans le monde. L’empire américain et ses alliés de l’OTAN ont notamment eu le champ libre pour les changements de régimes et les guerres partout dans le monde. La guerre fratricide actuelle entre la Russie et l’Ukraine, qui n’aurait pas eu lieu sans la participation active de l’Occident, est une autre conséquence directe de l’effondrement de l’URSS. Par ailleurs, déjà dès 1991, l’Allemagne et d’autres pays occidentaux ont joué un rôle décisif dans la désintégration de la Yougoslavie, un pays historiquement allié de la Russie.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éprouver un certain dégoût pour la russophobie insidieuse qui imprègne toute l’industrie commerciale qui s’est développée autour des vestiges du mur de Berlin, perpétuée par les musées, les médias, les discours officiels, etc., diabolisant les Russes comme s’ils étaient les principaux responsables des maux de l’Allemagne et cachant la réalité complexe de l’Allemagne occupée après la Seconde Guerre mondiale, notamment le fait que c’étaient les Soviétiques, dont une moitié étaient les Russes, qui ont libéré l’Europe et l’Allemagne du joug nazi en payant le plus lourd tribut, c’est-à-dire plus de 20 millions de morts. Sans la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie, l’histoire de l’Europe aurait été un enfer fasciste encore aujourd’hui. Cette russophobie ambiante ne fait que banaliser une haine en réalité raciste et balise la voie pour de future catastrophes économiques, politiques et militaires en Europe.

L’Allemagne n’a pourtant pas retrouvé sa souveraineté malgré la chute du mur de Berlin, et ce n’est pas la faute des Russes. Les États-Unis possèdent encore plus de 40 bases militaires en Allemagne, soit 80 ans après la capitulation allemande. Il serait naïf de croire qu’ils y sont restés pour défendre les intérêts des Allemands. La logique de l’empire américain est valable pour l’Allemagne également. Elle commande de ne pas tolérer une Allemagne trop puissante économiquement, capable de concurrencer l’économie américaine et ses multinationales, ni comme une puissance régionale majeure capable d’agir dans son propre intérêt dans la géopolitique européenne ou mondiale. Tout sera donc fait pour maintenir l’Allemagne dans un état de faiblesse économique et de dépendance politique vis-à-vis de l’empire américain, qui est certainement l’un des empires les plus meurtriers de tous les temps.

Par ailleurs, les Français et les Britanniques ou les Suédois n’apprécieront pas non plus une Allemagne trop puissante, pour des raisons historiques compréhensibles. En effet, chaque fois que l’Allemagne est devenue trop puissante sur le plan économique, elle s’est militarisée, ce qui a conduit à des guerres fratricides en Europe. Je suppose donc que la décision actuelle de l’Allemagne de s’armer, sous prétexte de la menace russe, doive susciter de fortes inquiétudes à Paris, à Londres et dans d’autres capitales européennes, car elle altère la balance des forces actuelle et ouvre ainsi la voie à de futurs conflits potentiels. La Russie n’a ni la volonté ni les moyens d’attaquer des pays européens, qui sont pratiquement tous membres de l’OTAN. Elle ne peut pas être défaite non plus, car son économie ainsi que ses populations sont extrêmement résilientes. Son armée est certainement l’armée la plus puissante et la mieux entraînée et équipée du monde à présent. (Voir aussi, Guerre en Ukraine – Un autre point de vue)

La guerre actuelle en Ukraine est un piège tendu par l’empire américain, avec l’aide des Britanniques, pour diviser et dominer l’Europe. Les pays européens vont aggraver considérablement leurs problèmes politiques, économiques et sociaux s’ils continuent à mener la politique d’ostracisme à l’égard de la Russie, dont les matières premières et, en particulier, les ressources énergétiques sont indispensables au bon fonctionnement des économies européennes. L’époque de la domination par la force brute, qui a fait la fortune des puissances coloniales européenne, est terminée. L’avenir de l’Europe dépend désormais de sa capacité à coopérer avec les autres nations, notamment avec l’Asie, en passant par la normalisation de ses relations avec la Russie, dans des termes mutuellement profitables. Contrairement aux Etats-Unis, l’Europe est toujours vue comme un partenaire commercial très important depuis l’Asie et la Chine. Tout dépend donc comment l’Europe va se comporter face à la Chine en particulier.

Ce qui se décidera à Berlin ces prochains mois et années déterminera donc l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe. La tendance politique actuelle est clairement suicidaire, mais espérons que le réalisme l’emportera sur l’ignorance morale et le mépris de la réalité, qui caractérisent les élites allemande et européenne d’aujourd’hui.


[i] Ce regard tourné vers l’Europe n’a jamais été réellement réciproqué, et il a définitivement vécu. A présent, les Russes regardant en direction de l’Asie.

[ii] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man

[iii] Le capitalisme occidental entretient une relation incestueuse avec le pouvoir politique en Occident et c’est là la source principale de tous les problèmes. Je suis convaincu que le capitalisme peut être humanisé, mais pour cela, il doit être contrôlé par le pouvoir démocratique qui lui-même est contrôlé par le peuple. Autrement, le capitalisme détruit toute valeur humaine sur son passage.

[iv] C’est simplement cela qui explique l’hostilité envers la Chine.

Les relations difficiles entre l’Afghanistan et le Pakistan

Pour comprendre les relations entre les deux pays, en particulier les récentes opérations militaires menées par le Pakistan en Afghanistan, il est indispensable de connaître en grandes lignes l’histoire moderne de cette région d’Asie centrale et du Sud, qui comprend l’Afghanistan et le Pakistan, marquée par les puissances coloniales.

L’Empire britannique était probablement l’un des empires les plus sinistres qui aient jamais existé dans l’histoire. Après sa disparition, il a laissé derrière lui des frontières divisant arbitrairement des peuples et qui sont à l’origine de nombreux conflits avec lesquels les générations postérieures doivent vivre. Même aujourd’hui, son spectre, le Royaume-Uni, joue un rôle extrêmement sinistre dans la géopolitique mondiale, fomentant des guerres néocoloniales, des coups d’État et des troubles civils aux quatre coins du monde. Dans presque tous les conflits contemporains impliquant l’Occident, l’influence britannique est si évidente qu’on se demande si ce sont les Britanniques ou les Américains qui décident des guerres et autres actions violentes ou illégales conduites par ces derniers.

Les Britanniques ont dominé l’Inde pendant environ deux siècles, jusqu’en 1947, date à laquelle l’Inde a obtenu son indépendance[1]. Avant la fin du 19e siècle, la plupart des territoires de l’ancien empire Durrani – dont le centre se trouvait à Kandahar (Afghanistan) mais qui était tombé en décadence politique caractérisée par des luttes fratricides et chaos – sont tombés sous le contrôle des Britanniques en Inde. Ces derniers ont annexé le Sind en 1843, le Cachemire en 1846, le Pendjab en 1849, le Baloutchistan en 1859 et le North-West Frontier en 1895. Tous ces territoires ont été hérités par le Pakistan à sa création en 1947, date de la partition de l’Inde.

Alors que les Britanniques étaient occupés à combattre les Français et les Portugais, un autre rival colonial majeur, la Russie, émergeait dans le nord, marquant le début de l’ère du « Great Game » en Asie. Déjà à son époque, Pierre le Grand (1682-1725) avait l’ambition d’atteindre les ports maritimes du nord ainsi que ceux du sud (Dardanelles, océan Indien et mer d’Oman). À partir de 1734, la Russie a entamé sa conquête de l’Asie orientale en commençant par la conquête du Kazakhstan. Vers la fin du 18e siècle, elle a atteint le Pacifique et est entrée en Alaska et en Californie. Dans le Caucase et en Asie centrale, elle a cependant rencontré une forte résistance et est entrée en conflit avec la Perse. Avec le traité perso-russe de Turkmanchai en 1828, la Russie a obtenu le contrôle total du sud du Caucase. Par la suite, l’influence russe n’a cessé d’augmenter en Perse. Ces circonstances historiques expliquent pourquoi, même aujourd’hui, les relations russo-iraniennes ne sont pas sans difficultés, alors que la réalité géostratégique actuelle suggérerait qu’ils soient des alliés inconditionnels contre leur ennemi commun, l’Occident.[2]

La Russie est ainsi devenue la principale rivale de l’Empire britannique en Asie au cours du 19e siècle, et la rivalité entre les deux empires a façonné le cours de l’histoire sur le continent à partir de ce moment-là. Même tout au long du 20e siècle et encore aujourd’hui, le Royaume-Uni est resté l’État le plus farouchement hostile à la Russie. Cela apparaît particulièrement clairement dans le rôle que joue le Royaume-Uni en Ukraine.

Se trouvant pris en tenaille entre les deux empires, l’Afghanistan revêtait alors une importance géostratégique cruciale aux yeux des Britanniques et des Russes. Ne souhaitant pas entrer en conflit, les deux empires ont décidé de conserver l’Afghanistan comme État tampon. Cela, après que les Britanniques ont tenté, sans succès, de conquérir l’Afghanistan entre 1839 et 1842 (première guerre anglo-afghane) et les Russes, réagissant à l’invasion des Anglais de l’Afghanistan, ont attaqué le khanat de Khiva au nord, également sans succès.

Les frontières actuelles de l’Afghanistan ont été déterminées par les empires russe et britannique à la fin du 19e siècle. En 1893, les Britanniques ont démarqué la frontière sud et sud-est de l’Afghanistan avec l’Inde britannique, connue sous le nom de la « ligne Durand », et l’ont imposée à l’émir afghan de l’époque. Cette ligne a divisé en deux le plus grand groupe ethnique d’Afghanistan, les Pachtounes. Aujourd’hui, plus de 40 millions de Pachtounes vivent du côté pakistanais de la ligne Durand, constituant la deuxième plus grande ethnie du Pakistan. Les gouvernements successifs afghans, y compris l’actuel gouvernement des Taliban, ont toujours rejeté cette ligne, qui a été le principal sujet de discorde entre l’Afghanistan et le Pakistan.

L’Afghanistan a très mal géré l’héritage colonial britannique, en particulier la ligne Durand après la création du Pakistan qui, contrairement à ce qu’affirment certains livres d’histoire, n’était pas l’expression de la volonté des musulmans indiens, mais le résultat direct de la politique colonialiste de l’Empire britannique, qui voulait délibérément fragmenter l’Inde et ainsi la maintenir sous son contrôle en créant un État hostile juste à côté. Les hostilités entre l’Afghanistan et le Pakistan ont commencé en 1949 déjà lorsque l’Afghanistan a voté contre l’admission du Pakistan aux Nations Unies après son indépendance deux ans plus tôt. Une série d’escarmouches armées et d’échanges de tirs occasionnels ont eu lieu le long de la frontière entre les forces armées des deux pays. L’Afghanistan a également soutenu les irrédentistes pachtounes et baloutches au Pakistan et promu l’idée d’un « grand Afghanistan » avec l’accès à la mer d’Oman. Les relations consulaires et diplomatiques entre les deux pays ont été interrompues à un certain moment. Dès sa création, le Pakistan s’est retrouvé ainsi pris en tenaille entre deux États hostiles, l’Inde et l’Afghanistan, ce qui a façonné à jamais sa vision stratégique de la région. Face à l’Afghanistan, il a actionné le blocus économique, étant donné que la plupart des marchandises afghanes transitaient par le territoire pakistanais, et a hébergé sur son sol des mouvements islamistes hostiles au régime de Kaboul. Sur le plan diplomatique, les Pakistanais se sont montrés plus habiles en gagnant un certain soutien international, alors que l’Afghanistan a dû porter le blâme pour ses relations désastreuses avec le Pakistan. Les mauvaises relations avec le Pakistan ont poussé l’Afghanistan à se rapprocher de l’Union soviétique, ce qui a été une autre conséquence stratégique de ses mauvais calculs.

Depuis sa création en 1947, le Pakistan n’a jamais connu la stabilité. L’histoire du pays est marquée par une alternance des coups d’État, orchestrés par les généraux qui ont toujours été les véritables maîtres du pays, et des phases de « démocratie » caractérisées par une forte instabilité politique. L’armée a toujours exercé un contrôle ferme sur les autorités civiles, assurant l’intégrité du pays et déterminant sa politique étrangère. Le Pakistan a mené plusieurs guerres contre l’Inde, dont la dernière remonte à 2025. À l’intérieur, il a été en guerre permanente avec une partie de sa population pachtoune et baloutche. Sa performance économique est restée bien en deçà de celle de l’Inde. Sa croissance économique ne parvient pas à suivre le rythme de la croissance démographique du pays, de sorte que la population reste très pauvre en termes absolus, alors que le Pakistan dispose de toutes les ressources nécessaires pour devenir un tigre asiatique. Le plus grand fléau qui frappe le pays est toutefois la corruption endémique de sa classe politique, sévissant depuis sa fondation.

Le coup d’État communiste en Afghanistan en 1978 a rapidement entraîné une insurrection généralisée dans ce pays. Cela a été une opportunité en or pour le Pakistan pour orienter, organiser et armer les islamistes afghans qu’il hébergeait sur son sol afin de déstabiliser le régime communiste afghan et les Soviétiques qui étaient intervenus militairement en Afghanistan en soutien au régime. Le régime pakistanais a mis en œuvre le concept de « Strategic Depth », qui consistait notamment à maintenir l’Afghanistan dans sa sphère d’influence grâce à son influence politique et militaire. Pour cela, l’Afghanistan devait rester instable et politiquement divisé afin d’être suffisamment malléable et ne pas représenter une menace pour le Pakistan. Le Pakistan a ainsi commis la même erreur que l’Afghanistan après la création du Pakistan, à savoir qu’il a opté pour une politique de déstabilisation au lieu de promouvoir le rapprochement politique et la coopération économique entre les deux pays. Cela montre, tant dans le cas de l’Afghanistan avant 1978 que dans celui du Pakistan, que les classes politiques des deux pays ont gravement méconnu les aspirations les plus profondes de leurs peuples, liés par une histoire millénaire commune, des traditions et un sentiment d’appartenance qui transcende les frontières, les langues et les systèmes politiques. Ainsi, l’ignorance et la mauvaise foi continuent de dominer les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan sur le plan politique.

La guerre civile qui a sévi en Afghanistan depuis 1978 n’était pourtant pas sans avantages immédiats pour les militaires pakistanais. Elle a permis au Pakistan de devenir un « Front-line State » dans la guerre couverte menée par l’Occident contre l’Union soviétique en Afghanistan. En raison de ce rôle, le Pakistan a reçu un soutien financier conséquent, des quantités d’armes sophistiquées et l’acceptation tacite des États-Unis de son programme d’armement nucléaire.

Pour illustrer la mainmise de l’armée pakistanaise et à travers celle-ci l’influence des Américains et des Britanniques sur le régime pakistanais, il suffit de voir le sort réservé à Imran Khan, le très populaire ancien champion de cricket ainsi que Premier ministre du pays dans années récentes. Imran Khan aspirait à une politique intérieure plus indépendante vis-à-vis de l’armée, a souhaité mettre fin au conflit interne avec les populations pachtounes et baloutches, s’est engagé en faveur d’une normalisation des relations avec l’Afghanistan, a poursuivi un programme de lutte contre la corruption et visé une approche plus souveraine et équilibrée dans la politique étrangère pakistanaise. Il a été arrêté de manière spectaculaire par l’armée pakistanaise en 2023 et emprisonné sous diverses fausses accusations depuis lors. Selon certaines rumeurs, l’ordre aurait été donné depuis Washington. À ce jour, il est toujours détenu dans des conditions d’isolement strict.

Les récents bombardements de l’armée de l’air pakistanaise en Afghanistan, notamment à Kaboul et à Kandahar, qui ont coûté la vie à de nombreuses personnes, dont trois joueurs de l’équipe nationale afghane de cricket, ainsi que les représailles des talibans illustrent les tensions latentes entre les deux pays. La raison exacte des bombardements pakistanais n’est pas connue. Toutefois, peu de temps avant les bombardements, le président Trump avait réclamé le contrôle de la base militaire de Bagram, au nord de Kaboul, en raison de sa situation géostratégique en Asie centrale. Cette base donnerait en effet un avantage stratégique aux Américains en cas de conflit militaire avec la Chine, l’Iran ou la Russie. Elle est tristement connue pour les tortures infligées aux prisonniers par les Américains pendant les 20 ans d’occupation de l’Afghanistan (2001 à 2021). On peut donc supposer que les bombardements pakistanais sont liés au refus des Taliban de se plier aux ordres du président Trump. Par ailleurs, le président Trump avait explicitement prévenu que le refus des Taliban entraînerait des conséquences sévères pour eux. Au-delà de cette hypothèse, je pense que les généraux pakistanais voulaient simplement rappeler aux Taliban qui est le patron. Or, les généraux pakistanais se trompent dans leur calculs concernant les Taliban et l’Afghanistan. Les Taliban afghans ont mis en échec la plus grande machine de guerre de l’histoire, c’est-à-dire celle de l’empire américain et de l’OTAN, car ils ont bénéficié d’un soutien inépuisable des populations des deux côtés de la ligne Durand. Les Taliban sont donc un mouvement populaire afghan qui ne reçoivent pas d’instructions du Pakistan ni d’autres pays. Contrairement à ce que prétendent les médias, ils ne donnent pas non plus d’instructions aux Taliban pakistanais, qui constituent un mouvement insurrectionnel pakistanais indépendant. Les Taliban afghans représentent aux yeux des populations pachtounes ou afghanes un retour à leurs coutumes et traditions et, de ce fait, auront un impact durable sur l’Afghanistan et le Pakistan. Leur chef religieux, ou l’émir, pourrait être considéré comme un guide par des millions de Pakistanais également. Le Pakistan doit donc faire preuve d’une grande prudence afin d’éviter un conflit politique et/ou militaire avec l’Afghanistan, qui pourrait avoir un coût humain, politique et économique très élevé pour les deux pays. Il doit en outre s’émanciper de sa tutelle américano-britannique qui perdure depuis l’époque coloniale et qui vise uniquement à « diviser pour mieux régner ».

Avec l’émergence économique de la Chine et des autres pays voisins (pays d’Asie centrale, Russie, Iran et Inde), l’Afghanistan doit s’attendre à des opportunités sans précédent en matière de développement économique et social grâce à sa coopération avec ces pays. Sans les bonnes relations avec le Pakistan, il ne pourrait réussir sa stabilité politique interne ni son développement économique. Le même constat est valable pour le Pakistan, qui a tout pour devenir un géant économique, à condition qu’il ne joue pas au trouble-fête dans la région, que le pouvoir soit transféré à la société civile et que la corruption soit maîtrisée.

Je suis convaincu qu’au-delà des escarmouches tragiques récentes, il n’y aura pas de guerre entre l’Afghanistan et le Pakistan. Les régimes et les frontières étatiques changent, mais les peuples restent. Je pense également que l’avenir de l’Asie centrale et du Sud est très prometteur de manière générale, contrairement à celui de l’Europe, qui entre vraisemblablement dans une ère de guerres sur le continent et de déclin démographique et économique irréversible. Enfin, malgré tout le mal que l’on pourrait dire des militaires pakistanais et des Taliban afghans, ils sont plus réalistes que les politiciens occidentaux en Europe ou aux États-Unis en ce moment. Il y a donc suffisamment de raisons pour être optimiste pour cette région du monde.[3]


[1] Pour se faire une idée de ce que le colonialisme britannique a apporté à l’Inde pendant cette période, il suffit de regarder un seul chiffre : la part de l’Inde dans la richesse mondiale est passée de 22,6 % en 1700 à 3,8 % en 1952 (chiffres fournis par l’historien britannique Angus Maddison).

[2] Pour la première fois depuis deux siècles, il semble que la confiance mutuelle entre les deux puissances ait prévalu après la dernière attaque militaire américano-israélienne contre l’Iran en juin dernier.

[3] Pour une histoire plus détaillée des relations afghano-pakistanaises, lire : Nour Ahmad Nazim, La situation en Afghanistan, son règlement politique et les efforts de paix des Nations Unies, thèse, Helbing & Lichtenhahn, Bâle, 2003, p. 27 ss.

Et si on parler du « caractère romain »[i] ?

Alexandre le Grand a conquis d’immenses territoires sur trois continents et a fédéré au sein de son empire, qui s’étendait de l’Égypte à l’Inde en passant par la Mésopotamie, la Perse et l’Asie centrale, des milliers de peuples aux cultures, religions, traditions, coutumes et usages très différents. Bien que conquérant et malgré ses excès de jeunesse, Alexandre a été adoré en Orient. Cela tenait sûrement à son caractère exceptionnel et sa culture fascinante, qui le distinguaient des autres conquérants ou de ses adversaires perses corrompus et arrogants, qui vivaient dans l’opulence et méprisaient leurs propres peuples. Alexandre n’était pas totalement étranger en Orient. Les Grecs vivaient déjà depuis des siècles partout en Perse et en Asie centrale. Ils y avaient reproduit des cités et villages grecs et pratiquaient leur langue, coutumes, arts et métiers. L’arrivée massive des Grecs avec Alexandre n’a fait qu’accélérer le cours de l’histoire dans son élan de réunifier l’Occident et l’Orient après les avoir séparés pendants trois ou quatre millénaires. C’était la victoire du caractère grec.

Le caractère grec était porteur d’une rationalité profonde, forgé dans une culture qui le rendait unique. Le caractère grec était fondamentalement vertueux. Il représentait un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’Europe, comparable à un réveil de l’humanité grâce à une prise de conscience soudaine de soi, comme un enfant qui, en grandissant, prend soudainement conscience de sa propre existence. Le caractère grec était profondément imprégné d’une vision spirituelle du monde, qui tenait compte à la fois de l’extrême vulnérabilité de l’homme face aux caprices du sort, qui lui tendaient maintes embûches à chaque instant de sa vie, et de sa vocation morale la plus élevée en raison de sa prise de conscience d’appartenir à une réalité plus grande que l’homme. Dans ce contexte, le devoir de chercher à connaitre soi-même, d’exercer son libre arbitre tout en se laissant guider par la divinité, de se comporter avec courage face à l’adversité et de faire preuve de modération dans toute chose était le but de la vie de tout individu.

Le caractère grec maintenait un équilibre subtil entre le besoin naturel de l’individu de jouir d’une plus grande liberté individuelle et la nécessité pour la cité de maintenir l’ordre collectif. Il a donné naissance aux premières démocraties occidentales, qui étaient d’ailleurs bien plus démocratiques que les démocraties modernes d’aujourd’hui, ainsi qu’à d’éminents artistes, philosophes et personnages publics. Mais les sociétés grecques souffraient d’un vice fondamental : Elles niaient aux esclaves les mêmes droits dont jouissaient les citoyens libres, alors même qu’elles dépendaient totalement de leur travail. C’est précisément pour cette raison que leur sort était scellé d’avance, car l’esclave était comme un volcan sur lequel les sociétés grecques et plus tard romaines étaient assises. En comparaison, les sociétés perses ou d’Asie centrale ne dépendaient pas économiquement du travail des esclaves et n’ont donc pas connu de ruptures sociales ou politiques aussi dramatiques que l’Europe, à l’exception de l’invasion mongole de l’Empire khwarezmien au XIIIe siècle, qui était toutefois un facteur externe.

Les Romains ont donné une tout autre orientation au destin de l’Europe. Si au début, le stoïcisme et les divinités antiques avaient une place prépondérante dans la vision du monde de la classe dirigeante romaine, ce qui correspondait à la phase ascendante de leur pouvoir, la République, ils y ont toutefois renoncé plus tard avec l’Empire. Le stoïcisme était une école philosophique grecque fondée par Zénon de Kition, dont les principes fondamentaux étaient très proches du Bouddhisme et qui sont d’ailleurs toujours d’actualité aujourd’hui. Son objectif principal était de promouvoir un caractère individuel fort, rationnel, éclairé et juste. La multitude des divinités gréco-romaines exigeait évidemment un pluralisme politique qu’Auguste a détruit pour les 15 siècles suivants, non seulement à Rome mais aussi en Europe et partout où Rome était dominant. L’Empire romain a ainsi posé les bases durables de la domination en Occident[ii] d’un caractère despotique et ignorant, dont le principal but était le pouvoir, la domination et l’exploitation de l’être humain, sans égard pour toute autorité ou valeur supérieures à celles de l’homme. C’était un retour à l’instinct primitif que la civilisation grecque avait tant cherché de dompter. J’appelle ici ce caractère despotique et ignorant le « caractère romain. »

Rome était l’incarnation d’une société de classes, bâtie sur le travail d’esclave, comme la Grèce antique, mais avec un système politico-social qui a été conçu pour maintenir à perpétuité l’esclavage et la servitude des masses populaires. Ce système nécessitait des formes extrêmes de brutalité et un système juridique sophistiqué. Il laissait si peu d’espace de liberté à l’individu – qu’il fût libre, pèlerin ou esclave -, qu’une seule personne, l’empereur, pouvait prétendre à être libre. Encore faudrait-il qu’il fût libre face à ses propres pulsions et envies primitives, ce qui était rarement le cas. En réalité, personne n’était libre dans l’Empire romain.

Au VIIe siècle, lorsque les Arabes ont conquis la Mésopotamie, le territoire qui correspond aujourd’hui à la Syrie appartenait à l’Empire romain d’Orient et celui qui correspond à l’Irak appartenait à l’Empire perse, vieux alors de plus de 1’200 ans. Les Arabes se sont alors retrouvés face à un dilemme historique : quel modèle d’empire choisir, le modèle romain ou le modèle perse ? Il existe des indices sérieux montrant que cette question a fait des débats rigoureux et prospectifs. Les Arabes ont décelé de manière prophétique dans le « caractère romain » la voie de la servitude perpétuelle et de la décadence humaine, ainsi que les germes de futures catastrophes humaines. Le modèle politique perse – issu d’une culture plus sophistiquée et faisant cohabiter des milliers de peuples dans toute leur diversité ethnique, culturelle et religieuse, ainsi que rejetant l’esclavage comme contraire à l’essence humaine – s’est alors imposé. Cette rencontre entre l’Islam et la culture perse a donné lieu à l’émergence de l’une des civilisations les plus brillantes de l’histoire, la civilisation arabo-musulmane, tandis que le modèle politique romain a plongé l’Europe dans les ténèbres du Moyen-Âge pendant mille ans, en ne lui léguant que le chaos, la misère et le système de servage.

La Renaissance européenne, qui aurait été impossible sans la civilisation arabo-musulmane tout comme le progrès philosophique et scientifique subséquent en Occident, a été un retour à la littérature, à la philosophie et aux arts grecs. Cela a contribué à libérer une créativité sans précédent, mais celle-ci a une fois de plus été étouffée par l’héritage du modèle romain, qui a déterminé les fondements du pouvoir étatique dans toute l’Europe en favorisant le « caractère romain » en politique, en économie et dans la vie sociale. Ici, le capitalisme était le moteur d’une transformation sociale fulgurante, car il avait besoin du despotisme du « caractère romain » pour asservir, exploiter et conquérir non seulement l’Europe mais aussi le monde entier. Il n’est donc pas surprenant que l’exploitation des êtres humains, le colonialisme, les génocides, les guerres, etc., aient eu lieu à une échelle jamais vue auparavant dans l’histoire. L’Europe elle-même a été presque entièrement détruite à deux reprises, se retrouvant au centre de deux guerres mondiales.

Qui mieux que Machiavel peut décrire le « caractère romain » ? Son ouvrage « Le Prince » est considéré par les politologues modernes comme la théorie fondatrice de la science politique moderne. Cependant, ce sont Rousseau, Nietzsche et d’autres penseurs européens qui ont jeté les bases philosophiques et littéraires de la justification de la violence et de l’ignorance en romantisant les passions et en détruisant les fondements rationnels du caractère humain. La « volonté de puissance » (Wille zur Macht) n’est-elle pas présentée comme l’« essence la plus intime de l’Être » ? Nietzsche pouvait l’affirmer haut et fort car, pour lui comme pour les Romains, il n’y avait rien au-dessus de l’homme animal, Dieu étant mort à ses yeux. C’était la conclusion logique de la théorie de l’évolution de Darwin et de la théorie de Schopenhauer sur la « volonté » aveugle de la nature. Le marxisme, qui était une réaction au capitalisme en tant que système économique oppressif perpétuant l’aliénation de l’être humain, a également succombé au « caractère romain » brutal et ignorant. Il n’est dès lors pas surprenant que les successeurs de Marx aient établi des tyrannies rouges partout où ils ont pris le pouvoir, loin des idéaux de liberté proclamés par Marx. Je me suis toujours demandé pourquoi le capitalisme était né en Europe et non, par ex., en Chine, qui offrait de l’ordre, de la sécurité et d’innombrables innovations techniques durant des millénaires. La réponse réside certainement dans le « caractère romain ».

Aujourd’hui, l’humanité se trouve à nouveau à un tournant historique. Le monde est en ébullition et les guerres et autres crises qui en résultent pourraient détruire l’humanité à jamais. Le « caractère romain » reproduit à perpétuité un modèle politique tyrannique et stupide, gardant l’humanité entière l’otage d’un cercle vicieux de servitude, d’exploitation, de violence étatique, de guerres et de désastres sociaux. L’Europe connaît en ce moment-même l’une des guerres les plus terrifiantes depuis la Seconde Guerre mondiale, mais ses dirigeants, qui incarnent le « caractère romain, » perpétuent la guerre dans l’espoir de voir un jour la Russie s’effondrer, ce qui leur permettrait de conserver leur pouvoir et leurs privilèges. Cette guerre a déjà coûté la vie à 1,7 million de soldats, dont plus de 1,5 million d’Ukrainiens. Combien de morts faudra-t-il encore pour satisfaire l’élite européenne ? Au Proche-Orient, ces mêmes dirigeants occidentaux, avec la complicité active de leurs laquais arabes et turcs, perpétuent un génocide contre les Palestiniens et veulent semer le chaos en Iran, un pays pacifique mais dont la puissance économique émergente les gêne fortement, comme ils l’ont fait en Syrie. Partout ailleurs dans le monde, ils mènent des guerres perpétuelles, soutiennent des régimes fantoches corrompus et impopulaires, et alimentent le chaos pour régner et mieux piller les ressources naturelles et les populations.

L’Occident est l’otage du « caractère romain », dont il ne pourra se libérer tant que l’empire occidental domine le monde. Comme le « caractère romain » a perduré depuis plus de deux mille ans, il faut croire qu’il fait partie des gènes du continent européen ou de l’Occident. Dans ces conditions, la meilleure chose qui pourrait arriver à l’Europe et à l’Occident dans son ensemble serait de se soumettre à un ordre mondial multipolaire. Cela ouvrira la voie à la paix et à la sécurité dans le monde, ainsi qu’à la démocratisation des structures politiques et économiques en Occident, qui servent actuellement une élite économique prédatrice et corrompue. Rien n’est cependant acquis à l’avance. L’élite occidentale, qui incarne le « caractère romain, » méprise profondément le « peuple » ainsi que les autres cultures ou peuples auxquels elle s’estime supérieure. Elle ne lâchera pas sa domination de manière pacifique. Nous aurons besoin de beaucoup de chance pour que le destin nous épargne les guerres et autres catastrophes sociales terrifiantes que cette élite est déjà en train de nous préparer.

Nous vivons aujourd’hui à l’ère de l’intelligence artificielle et des progrès technologiques fabuleux, qui pourtant créent une toile d’interdépendance sans précédent entre les individus, les peuples et les États. Or, avec le « caractère romain » aux commandes des sociétés occidentales, les progrès technologiques ne feront que fournir des moyens de plus en plus sophistiqués et puissants de servitude de masse. Le capitalisme ne peut pas exister un seul instant sans la servitude et le « caractère romain, » qui est l’autre face de la médaille, reproduit des élites politiques ignorantes et sans scrupules, qui prennent des décisions irresponsables en toute impunité. Si les Iraniens ou les Chinois me demandaient comment traiter avec les politiciens occidentaux, je leur répondrais que le « caractère romain » ne glorifie que la force brute. Quelles que soient les assurances ou garanties fournies ou les accords signés, vous subirez de pires agressions, y compris celles pouvant impliquer des armes de destruction massive, si vous êtes perçus comme faibles. Le « caractère romain » est ainsi programmé. Ne vous attendez pas à ce qu’il se comporte de manière rationnelle ou responsable.

Espérons que dans un monde multipolaire, qui tirera pleinement parti de la puissance économique et politique de la Chine et de l’Inde – pays portés par des cultures pacifiques sophistiquées vieilles de plusieurs millénaires et qui ont autrefois inspiré la culture grecque antique –, le « caractère romain » n’aura plus de « griffes » capables de mettre en danger l’humanité ou des peuples entiers. Cela pourrait également empêcher le décadence programmée de l’Europe, comparable à celle qui s’est produite après la chute de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle.


[i] Je tiens à préciser d’emblée que ce terme n’a aucun rapport avec la Roumanie ou ses habitants.

[ii] J’utilise les termes « Europe » et « Occident » comme étant interchangeables.

Nous sommes à deux doigts d’une guerre (nucléaire) mondiale

Le 13 juin 2025, Israël, accompagné par les États-Unis et des États occidentaux, a lancé une agression armée sans précédent et non provoquée contre l’Iran. Bien que l’Iran s’attendît depuis des décennies à une telle attaque et s’y était préparé, car il figurait sur la liste des pays du Moyen-Orient que les États-Unis et leurs alliés occidentaux voulaient abattre afin d’assurer leur contrôle sur les ressources naturelles abondantes de la région, il a été pris au dépourvu cette fois-ci. Cela, en plein négociation sur le nucléaire iranien, ce qui montre encore une fois que les États-Unis ne sont pas un partenaire digne de confiance avec lequel l’on peut négocier. Selon le discours officiel américain et israélien, répété depuis des décennies, Iran serait à quelques semaines de construire une bombe nucléaire, alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique, qui surveille le programme nucléaire iranien, ainsi que la directrice actuelle du service de renseignements des États-Unis déclarent que l’Iran ne possède pas et ne cherche pas à construire une bombe nucléaire. Cette agression a clairement pour but de briser l’épine dorsale de l’Iran, comme c’était le cas de l’Irak, de la Libye ou récemment de la Syrie, car l’Iran défie la domination de l’empire occidental sur la région du Moyen-Orient.

Il est difficile d’évaluer les dégâts causés à ce jour à l’Iran par les bombardements barbares d’Israël, avec à présent la participation active directe des États-Unis et indirecte d’autres pays occidentaux tels que l’Allemagne ou l’Angleterre. Je peux cependant facilement imaginer que les destructions doivent dépasser l’entendement d’une personne saine d’esprit. Je n’ai aucune raison de croire que les frappes aériennes sur l’Iran sont différentes de celles qui ont tué probablement plus de deux cent mille civiles à Gaza ou celles subies par les Libanais, les Syriens ou les Yéménites. Elles constituent clairement des crimes odieux contre l’humanité tout entière.

Israël est un État dirigé par une classe politique fasciste soutenue par les États-Unis et d’autres pays occidentaux qui sont eux aussi clairement sur la voie du fascisme. Le fascisme n’est rien d’autre qu’une politique systématique et institutionnalisée d’un groupe d’individus organisés en État moderne, qui se considèrent comme supérieurs aux autres peuples ou groupes de population et sont déterminés à asservir ces derniers ou, si cela n’est pas possible, à les détruire par la force brute. C’était le cas dans le passé dans l’Allemagne nazie ou dans l’Italie de Mussolini, et c’est exactement le cas aujourd’hui en Israël. Avec le génocide à Gaza, les bombardements au Liban, en Syrie, au Yémen et maintenant l’agression flagrante et non provoquée contre l’Iran, au mépris du droit international et de la Charte des Nations Unies, le monde entre progressivement dans une ère nouvelle, celle du fascisme en Occident. Car c’est l’Occident pris collectivement qui est derrière Israël qui seul n’a absolument pas les moyens de perpétuer toutes ces agressions en série contre ses voisins au Moyen-Orient. Le chancelier de l’Allemagne a ouvertement déclaré qu’Israël faisait le « sale boulot » (Drecksarbeit) à la place de l’Occident.

Jamais le fossé entre les masses populaires occidentales et leur élites politico-économiques d’une part et entre l’Occident et le reste du monde d’autre part, n’a été aussi grand qu’aujourd’hui. L’agression contre l’Iran, pays qui symbolise la civilisation perse millénaire, est si flagrante et choquante que le monde entier retient son souffle. L’élite occidentale continue de considérer le reste du monde comme ses colonies, dont la population et les ressources naturelles doivent être mises à son service. Ce, avec un mépris total pour ces populations, pour leurs cultures ou même pour la nature. Cette situation dure déjà depuis plus de 400 ans. Le monde est malade de tout cela, mais contrairement au passé, il a maintenant les moyens économiques, politiques et militaires de mettre fin à cette situation.

Contrairement aux États-Unis qui ont conduit plus de 400 guerres, dont une moitié depuis la 2ème Guerre mondiale, l’Iran n’a jamais agressé un pays. C’est un pays de 90 millions d’habitants, avec une très large population jeune, instruite et très dynamique, et orientée vers l’Occident. L’Iran possède une base industrielle large, avec des ressources naturelles abondante et un savoir-faire industriel et scientifique de premier ordre. C’est un pays qui a tout pour devenir une superpuissance économique mondiale. L’agression occidentale va d’ailleurs aider ce géant hésitant et peu sûr de lui à prendre conscience de son potentiel hors pair, à l’instar de la Russie avec la guerre en Ukraine, et à devenir une puissance économique et militaire redoutable que personne n’osera plus attaquer. En réalité, l’élite occidentale ne fait que répéter l’histoire, d’abord en Ukraine, maintenant en Iran, et creuse sa propre tombe.

Lors des dernières élections présidentielles, Trump a largement capitalisé sur son opposition affichée aux guerres permanentes menées par les États-Unis dans les quatre coins du monde, qui détruisent lentement mais sûrement les États-Unis eux-mêmes. J’en ai déduit que Trump et ses partisans avaient compris la nécessité de sauver les Etats-Unis, car ce pays est l’otage d’une élite globaliste fascisante, qui pour assouvir sa soif de profit ne recule devant rien, même devant une guerre nucléaire. L’élection de Trump m’a donc donné l’espoir qu’il pourrait peut-être amorcer un changement de cap stratégique aux États-Unis. Trump a de toute évidence trahi son électorat et manipulé tous ceux qui lui ont fait confiance. Difficile de savoir pourquoi. A-t-il capitulé devant Israël et les sionistes soutenus par l’élite occidentale ? A-t-il cyniquement décidé de laisser Israël attaquer l’Iran, afin que les deux pays s’anéantissent mutuellement, ce qui lui permettrait de prendre le contrôle du Congrès américain, qui est de facto contrôlé par Israël et le lobby sioniste, du moins en ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis ? Craint-il pour sa vie ou celle de sa famille en raison des menaces éventuelles qu’il aurait reçues ou souffre-t-il d’une rupture mentale ? Quoi qu’il en soit, l’entrée directe des États-Unis dans cette guerre contre l’Iran signifie que Trump a capitulé devant Israël et le lobby sioniste. Il est ainsi devenu une marionnette des forces qu’il prétendait vouloir combattre, et c’est la fin de sa carrière politique.

A présent, la situation est extrêmement alarmante. L’objectif de la guerre contre l’Iran est de détruire ce pays et sa population de telle manière que l’Iran ne puisse plus se relever de ses ruines pendant longtemps. L’Iran étant le dernier pays de la région refusant la servitude, tous les pays du Moyen-Orient seront ainsi asservis de manière définitive par Israël et les États-Unis. Cela permettra à l’élite occidentale et à ses multinationales d’assurer sa mainmise sans partage sur les ressources pétrolières et gazières abondantes du Moyen-Orient. Cet objectif méconnaît toutefois un point essentiel : L’Occident et son capitalisme prédateur incarné par son élite fascisante sont à présent du mauvais côté de l’histoire.

Dans l’histoire de l’humanité, il est parfois moins important de connaître les intentions réelles de l’adversaire que l’interprétation objective qui en est faite. Les pays membres de BRICS considèrent l’agression contre l’Iran comme une agression contre les BRICS dans son ensemble. Les pays de la région, même ceux dont les gouvernements sont connus pour être des marionnettes des États-Unis, s’inquiètent pour leur sécurité, voire pour leur existence même. La Russie interprète l’action israélienne comme une guerre contre elle. Le président Poutine a ouvertement déclaré que les forces qui attaquent l’Iran sont les mêmes que celles qui attaquent la Russie en Ukraine et sur le sol russe. Cela signifie que la Russie se considère de fait comme étant partie à la guerre défensive de l’Iran contre Israël et l’Occident. La Chine se voit comme le pays suivant sur la liste des pays à abattre. Il serait donc naïf de sa part de ne pas apporter son soutien à l’Iran, y compris un soutien militaire. Le Pakistan, qui est dans le collimateur d’Israël, craint pour son existence en tant que seul pays islamique doté de l’arme nucléaire. Il pourrait donc être un allié naturel de l’Iran dans ce conflit et fournir à ce dernier un soutien substantiel. Le reste du monde est abasourdi par l’agression flagrante et les mensonges des gouvernements et des médias de masse occidentaux qui présentent Israël, l’agresseur, comme la victime, et l’Iran, la victime, comme l’agresseur. Le monde constate que l’élite occidentale suprématiste et fascisante n’abandonnera jamais sa mainmise sur le monde de manière pacifique. Il tire ainsi ses conclusions. Tout cela a pour conséquence que le monde ne peut pas se permettre que l’Iran perde cette guerre quel qu’en soit le coût. Cette guerre changera donc le monde à jamais. Car, soit le fascisme l’emporte et le monde est asservi pour des décennies à venir, avec son cortège de guerres et de destructions, soit le fascisme est stoppé net et le monde aura alors un avenir.

Nous vivons actuellement un moment d’accélération de l’histoire, où des changements qui prennent normalement des décennies se produisent en quelques mois, voire en quelques semaines. La bonne nouvelle, c’est que la grande majorité des êtres humains ou des populations, quels que soient leur pays, leur culture ou leur époque, finissent par se mettre du côté des opprimés et des victimes. Rien ne peut détruire la compassion profondément ancrée dans la nature humaine et qui resurgit comme un torrent chaque fois que le sacré est violé. L’atteinte à la vie d’un innocent est la chose la plus terrible qui soit. C’est ainsi qu’en fin de compte la vérité et la justice l’emportent sur le mensonge et le crime.

Seule une solution négociée peut apporter une paix durable en Ukraine et de l’espoir pour un avenir meilleur de l’Europe

Les Ukrainiens n’auraient jamais connu cette guerre si, après la dissolution de l’URSS, la nouvelle classe politique ukrainienne avait fait preuve d’un peu d’humilité, sans parler de gratitude, envers leurs frères Russes. Corrompue et politiquement incompétente, la classe politique ukrainienne n’était pas préparée à l’indépendance du pays, qui lui est tombée dessus par surprise. Pour s’assurer le pouvoir ou le consolider, les segments extrémistes de cette classe politique ont capitalisé sur une forme extrême de russophobie. Les États-Unis ont également profité du chaos politique pour transformer l’Ukraine en un État hostile à la Russie. La russophobie[i] ne s’est pas limitée à une simple expression du ressentiment populaire, qui s’était accumulé durant des siècles de domination russe, ou encore au simple discours politique populiste, mais s’est traduite dans les faits par une politique active de purification ethnique, ainsi que de rapprochement stratégique avec l’OTAN. Une guerre civile s’en est suivie, opposant le gouvernement ukrainien à des populations russophones de l’Ukraine. Dans ces conditions, la Russie, en tant que grande puissance régionale, a estimé, à tort ou à raison, qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’intervenir directement avec son armée en Ukraine. Il s’agissait également de se protéger contre l’avancée de l’OTAN à ses frontières[ii]. Depuis février 2022, plus d’un million de soldats ukrainiens sont morts ou gravement blessés dans cette guerre absurde, selon des experts indépendants. Si depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2025, le président Trump essaie de tourner le dos à cette guerre, en proposant une fin négociée de la guerre, les dirigeants européens ne semblent rien vouloir changer, continuent la guerre, voire jettent de l’huile sur le feu en promettant plus d’armes et d’argent à l’Ukraine. Et ce, malgré le fait qu’ils n’aient aucune stratégie politique à proposer ni les moyens de la mettre en œuvre. Si la guerre est déjà une stupidité par définition, une guerre sans stratégie est certainement la guerre la plus stupide.

Que pense réellement l’élite politique européenne de cette guerre ? Comprend-elle les préoccupations et les intérêts légitimes des Ukrainiens ou des Russes ? Je ne le crois pas. Car ces mêmes dirigeants, ou leurs prédécesseurs qui étaient fondamentalement les mêmes, ont impliqué leurs pays respectifs dans des guerres meurtrières en Irak, en Libye, au Yémen, en Afghanistan et dans de nombreux autres conflits dans le monde, qui ont détruit la vie des millions de civils au nom de soi-disant intérêts géopolitiques occidentaux. Les politiciens occidentaux étaient-ils capables de comprendre les souffrances ou les aspirations légitimes des populations de ces pays ? Se sont-ils souciés ne serait-ce qu’un instant de la vérité ou de la justice, qui sont les premières victimes de tous ces conflits armés ? La réponse est évidement « non. » Alors pourquoi devraient-ils se soucier des Ukrainiens qui meurent pour rien, ou reconnaître les préoccupations légitimes de la Russie ? Pourquoi se donneraient-ils la peine de chercher des solutions politiques s’ils continuent à penser que la guerre mettra à genou la Russie, ce qui semble leur seul objectif ?

L’ironie de l’histoire est que les dirigeants occidentaux ont surestimé leur propre puissance économique et militaire et sous-estimé celle de la Russie. En effet, ils pensaient que la Russie était suffisamment grande pour être présentée comme un ennemi crédible de l’Occident, ce qui justifiait une croisade contre elle, mais en même temps pas assez puissante pour présenter un danger réel pour l’Occident ou pour pouvoir résister à une attaque collective de ce dernier. Or, la Russie s’est révélée beaucoup plus résiliente que ne l’avaient prévu les observateurs les plus optimistes. Moi-même avais plutôt sous-estimé la Russie en 2022, en admettant avec une certaine hésitation que « la guerre en Ukraine peut, au contraire, entraîner l’armée russe et rendre plus résiliente l’économie russe » et qu’« on ne doit donc pas exclure la possibilité que la guerre en Ukraine puisse de nouveau transformer la Russie en une superpuissance mondiale […] » (cf. Guerre en Ukraine – Un autre point de vue).

Ce que la Russie a accompli en termes de restructuration de son économie ces dernières années, ainsi que sur le plan militaire en Ukraine est spectaculaire à tous points de vue. Son économie est saine et robuste malgré le poids énorme de la guerre, tandis que les économies européennes, en particulier celle de l’Allemagne, ont perdu leur compétitivité en raison des répercussions négatives des sanctions qui étaient censées mettre la Russie à genoux. Seuls les aveugles ne peuvent voir tout cela et en tirer des conclusions sérieuses.

Mais l’aveuglement de l’Europe dépasse l’entendement. L’Europe invoque maintenant la menace russe pour se réarmer lourdement. Lorsque l’on regarde l’histoire européenne, chaque fois que le continent européen s’est militarisé, cela a donné lieu à des guerres dévastatrices entre les puissances européennes. N’est-il pas évident que le réarmement de l’Allemagne menacera davantage la France et ses autres voisins immédiats que la Russie ? Et que ferait la France dans ce cas ? Déplacerait-elle ses missiles nucléaires plus près de la frontière allemande en prétendant vouloir menacer la Russie ? Comment les Allemands devraient percevoir cela au regard de leur propre sécurité ? Ne sommes-nous pas ici dans un discours politique monstrueusement mensonger et très dangereux à terme ? Il faut croire que la remilitarisation de l’Europe doit rapporter gros en termes de contrats commerciaux ou de dividendes à certains pour que l’élite européenne soit prête à prendre de si grands risques.

Espérons que les élites européennes comprendront que le mensonge aura un coût énorme pour le continent. La guerre en Ukraine est extrêmement dangereuse et pourrait dégénérer en une guerre nucléaire entre l’OTAN et la Russie. L’Europe est trop petite pour pouvoir survivre à une guerre directe entre l’OTAN et la Russie. Maintenant que les États-Unis semblent vouloir normaliser leurs relations avec la Russie, il existe une réelle opportunité de mettre fin à la guerre en Ukraine. Cette opportunité ne doit pas être gâchée, car les Russes veulent négocier sérieusement et savent que seule une paix négociée peut être une paix durable. Ils sont fatigués de cette guerre fratricide qui a un coût humain très élevé pour eux, et semblent prêts à faire de grandes concessions. Il serait totalement stupide de la part de l’élite européenne de laisser passer cette occasion, car l’alternative – la poursuite de la guerre – conduirait inévitablement à une victoire militaire totale de la Russie, ce qui serait le pire cauchemar de l’élite européenne.

La mauvaise nouvelle, c’est que l’Europe et l’Occident en général n’ont plus la culture de la négociation. Leurs dirigeants ont trop longtemps utilisé la seule force brute contre leurs adversaires dans un monde unipolaire que l’Occident dominé sans partage jusqu’à récemment. Une solution négociée au conflit ukrainien ne semble donc toujours pas être l’option principale pour l’élite politique européenne, même si elle n’a plus aucun espoir de vaincre militairement la Russie.

Cependant, j’ai bon espoir que la raison prévaudra dans les mois à venir. Sans les États-Unis, l’Europe se rendra bientôt compte qu’elle n’a pas les moyens de mener cette guerre par procuration contre la Russie. De plus, la Chine usera probablement de son influence pour faciliter une solution politique à la guerre, comme elle l’a toujours affirmé. L’espoir d’une paix durable et d’une reconstruction rapide de l’Ukraine devrait plus lourdement peser dans la balance.

Il est temps pour les dirigeants européens d’arrêter de considérer l’Europe ou l’Occident comme exceptionnels et supérieurs aux autres peuples et cultures. La seule chose dans laquelle l’Europe a indéniablement prouvé sa supériorité aux autres peuples du monde est certainement l’agressivité. L’Europe et l’Asie forment un seul continent eurasiatique. Une paix durable et une coopération économique renforcée sur le continent eurasiatique apporteront une prospérité sans précédent à tous ses peuples, y compris aux Européens. Il est donc temps que l’Europe occidentale tourne son regard vers l’Est plutôt que de toujours regarder de l’autre côté de l’Atlantique. Son avenir se situe désormais clairement sur le continent eurasiatique, en plein essor économique. Si la guerre en Ukraine n’a pas eu trop d’impact négatif sur l’économie russe, c’est précisément grâce à son intégration avec de puissantes économies asiatiques telles que la Chine, l’Inde, etc. L’Europe a donc le choix : soit elle tourne la page de la guerre contre la Russie et donc normalise ses relations avec cette dernière, ce qui lui ouvrira grandes les portes d’une coopération économique eurasiatique, soit elle persiste à suivre les pas du Diable en poursuivant la guerre en Ukraine, ce qui la conduira sans aucun doute au désastre.


[i] Je constate que pratiquement tous les pays de l’ancienne Europe de l’Est nourrissent une russophobie profonde et ouverte. Cela démontre à la fois l’immaturité politique de ces pays mais aussi un potentiel pour les malentendus et les conflits futurs avec la Russie.

[ii] J’ai cependant l’intime conviction que la Russie n’aurait pas dû se précipiter dans cette guerre dévastatrice directe avec l’Ukraine. Car je ne vois toujours pas de justification morale à cette guerre, même si je comprends les raisons géopolitiques et sécuritaires des Russes. Toute la logique des relations internationales, basée essentiellement sur le rapport de forces et ignorant la souffrance humaine, est contraire aux valeurs humaines fondamentales.

Trump n’est pas un va-t-en-guerre, contrairement à ce que certains pourraient penser

Dans un précédent article, Donald Trump et les autres candidats présidentiels, publié en janvier 2024, j’avais écrit que Donald Trump était le moins mauvais des candidats présidentiels. J’étais arrivé à cette conclusion en raison de la personnalité de Trump, mais aussi du fait qu’il bénéficiait – contrairement aux autres candidats et contrairement aux présidents qui l’ont précédé et qui ont été soutenus pour l’essentiel par l’un ou l’autre des deux partis politiques qui s’alternent au pouvoir -, d’un vrai soutien populaire, ce qui lui assurait les moyens politiques de transformer l’Amérique en profondeur. J’avais également estimé qu’il était capable de prendre ses distances avec les intérêts du complexe militaro-industriel, et d’éviter ainsi une guerre avec la Russie ou la Chine, au profit d’une politique étrangère plus mesurée, tout en forgeant des relations commerciales plus avantageuses pour son pays. Je n’ai pas changé d’avis sur tout cela, maintenant que Trump est devenu président des États-Unis pour la seconde fois et qu’il menace l’Iran d’une guerre dévastatrice ou qu’il laisse Israël poursuivre son génocide à Gaza de manière encore plus cruelle que sous Biden, ou encore en raison de la valse des tarifs douaniers exorbitants qu’il a décrétés à l’encontre des autres pays, y compris contre les pays alliés comme Israël.

Trump pourrait être diminué sur le plan psychologique, surtout après tant de procès judiciaires, la prison, les attentats qui ont failli lui coûter la vie et toutes sortes d’autres pressions et ennuis ces dernières années. Il n’est plus tout jeune non plus, ce qui contribuerait naturellement à sa fragilité psychique. Déjà par sa personnalité, il n’a pas l’apparence de quelqu’un de très stable, ce qui peut facilement créer la confusion chez l’observateur non averti. Pourtant, tous ceux qui l’on bien observé peuvent s’accorder sur une chose : Trump a, à maintes reprises, prouvé qu’il est maître de jeu non seulement en maniant son équipe et l’État américain, mais aussi dans ses relations avec ses adversaires. Il maîtrise parfaitement son jeu machiavélique, dans lequel il utilise au maximum une rhétorique menaçante et très déstabilisante pour ses adversaires pour atteindre ses objectifs politiques, qu’il n’abandonne pas si facilement, même lorsqu’il revient sur ses pas. En y instillant habilement une bonne dose d’imprévisibilité, il ne peut qu’être pris très au sérieux. L’Iran, qui est une superpuissance régionale en devenir, a certainement plus peur de lui que de l’administration Biden. Cette efficacité de rhétorique guerrière très agressive, qui fait souffler en permanence le chaud et le froid sur l’adversaire, doit probablement avoir sa raison d’être dans la culture sociale et politique moderne, qui évalue les gens, en particulier les politiciens, d’après leurs paroles et non d’après ce qu’ils font, alors que dans le même temps, nous savons que pratiquement tous les hommes politiques au pouvoir en Occident sont d’habiles menteurs. C’est paradoxal mais aussi inquiétant : nous perdons ainsi complètement la capacité à bien juger les hommes politiques, et nous votons toujours pour ceux qui mentent au mieux.

Non, Trump n’attaquera pas l’Iran. C’est un pays de 90 millions d’habitants, dont une très forte proportion est jeune, moderne et tournée vers l’Occident, plus que toute autre population en Orient. Iran a une large base industrielle, dispose d’un réservoir inépuisable de main-d’œuvre jeune et qualifiée dans le pays et dans la région, produit une quantité énorme d’armement très sophistiqué et bon marché et a de puissants alliés dans la région, ainsi que dans le monde, dont font partie la Russie et la Chine. Iran ne peut pas être vaincu par aucune puissance militaire au monde. En cas de guerre, il pourrait facilement prendre le contrôle du Golfe persique, le bloquer et ainsi interdire le passage du pétrole vers l’Europe, ce qui provoquerait une crise économique et politique majeure. Il est illusoire de vouloir gagner une guerre contre l’Iran, et il vaut mieux accepter que l’Iran réincarne à nouveau la Perse antique qui a façonné l’histoire du monde pendant des milliers d’années et qui a été le berceau de la paix, de la prospérité et de la civilisation. De plus, les dirigeants iraniens sont des gens sophistiqués et ne fourniront certainement aucun prétexte à une guerre directe avec les États-Unis.

Trump sait tout cela et il n’est pas du tout fou. Comme je l’ai dit dans mon précédent article, il est patriote, ce qui signifie qu’il souhaite le bien de son pays. Il est également un homme d’affaires, ce qui lui donne l’instinct de rechercher le profit non pas par la guerre, qui était le fonds de commerce de ses prédécesseurs, mais par les affaires. Certes, il est aussi produit du système politique américain, où le recours à la force a supplanté les stratégies politiques ou commerciales plus sophistiquées dans les relations internationales. Cela expliquerait son recours aux tarifs douaniers exorbitants pour favoriser l’Amérique dans ses relations avec les autres pays.

Trump me semble conscient, comme d’ailleurs une partie de la caisse politique américaine, du fait que la Chine est devenue le centre du commerce mondial. Considérée autrefois comme l’usine du monde, la Chine a contribué de manière significative au niveau de vie élevé en Occident. Aujourd’hui, elle est devenue la première puissance économique mondiale dans de nombreux domaines, en particulier dans celui des technologies de pointe. Le niveau de vie de la population chinoise continue d’augmenter rapidement depuis 30-40 ans, tandis que le niveau de vie de la population américaine, dont le pays va lentement mais inexorablement vers la faillite, a baissé au cours de la même période. Trump veut inverser ou arrêter ces tendances, mais il ne sait pas comment le faire. En fait, personne ne le sait. Il y a 20 ans, l’Amérique était au sommet de sa puissance économique et ses multinationales, qui dominaient le monde, ne voulaient pas de droits de douane, en particulier sur les produits industriels, afin de tirer pleinement parti de leur domination commerciale et technologique. Aujourd’hui, l’économie américaine n’est plus compétitive face à la Chine et même face à d’autres économies asiatiques. Tout ce que Trump et son équipe ont trouvé comme solution pour le moment, ce sont donc les tarifs douaniers très élevés sur les produits industriels étrangers, surtout chinois. Cela explique la valse des tarifs ces derniers jours, présentés unanimement dans la presse dominante occidentale comme une folie. Je pense toutefois que les tarifs ne sont pas en soi un mauvais instrument pour protéger une économie qui se retrouve clairement en difficulté face à la concurrence étrangère. Je n’exclus donc pas que Trump puisse réussir en partie et rééquilibrer sa balance commerciale avec d’autres pays par le biais de droits de douane.

Vu ses priorités économiques et politiques, Trump veut se libérer du fardeau de la guerre en Ukraine, mais aussi de celle au Moyen-Orient pour se concentrer sur la rivale principale, la Chine. Ainsi, il veut tourner le dos à l’Ukraine le plus rapidement possible, ce qui facilitera une solution pacifique de la guerre via la négociation. Ce sera donc une bonne chose pour le monde et surtout pour l’Europe, même si les dirigeants européens ne voient pas la chose de la même manière ou simplement n’y pigent rien. La solution à la guerre au Moyen-Orient est plus compliquée du fait que le lobby pro-israélien est très puissant aux États-Unis, contrôlant de facto la politique étrangère des États-Unis dans cette région du monde. Trump est conscient que la politique actuelle des États-Unis au Moyen-Orient privilégie les intérêts d’Israël au détriment de ceux des États-Unis. Je suis cependant certain que son amour pour Israël, ou même pour les Juifs en général, n’est pas plus grand que celui qu’il porte aux musulmans, aux arabes ou aux Iraniens. Je pense donc qu’à terme il se passera d’Israël, qui n’est plus politiquement « rentable » pour les États-Unis et ressemble de plus en plus à un boulet au pied. Par ailleurs, il n’a pas renoncé à ses tarifs à l’encontre d’Israël, dont l’économie subit durement les conséquences du génocide à Gaza.

Malgré tout le vacarme, Trump n’attaquera donc pas l’Iran qui a clairement la capacité militaire d’éjecter non seulement les États-Unis de la région, mais aussi de renverser le régime sioniste, ainsi que tous les régimes arabes proaméricains dans la région. Toutefois, vue la puissance de frappe énorme des États-Unis, Trump peut encore augmenter la mise pendant les négociations en cours entre les deux pays et peut obtenir des concessions importantes de la part de l’Iran.

Je pense que les États-Unis resteront une superpuissance mondiale encore ces prochaines décennies. Trump veut faire perdurer la puissance économique américaine ou au moins empêcher son déclin rapide. C’est un bon vœu, car un déclin rapide des États-Unis n’est pas dans l’intérêt du monde, et personne ne doit y contribuer. Un déclin économique rapide des États-Unis pourrait créer des conditions pour un basculement vers le fascisme, qui pourrait mettre le feu au monde entier. Car, le caractère politique américain, comme d’ailleurs le caractère occidental en général, peut plus facilement prendre le raccourci vers le fascisme. Ce dont le monde a besoin, c’est une Amérique pacifique et pleinement intégrée tant économiquement que politiquement dans un monde multipolaire. Un monde qui s’entredéchire en raison des guerres ne pourra pas faire face aux défis globaux qui menacent son existence. En revanche, un monde pacifique offrira de meilleures perspectives pour l’humanité, y compris pour les Américains eux-mêmes. Espérons donc que Trump ne tombe pas dans le piège des guerres, qui réduirait à néant tout le capital politique dont il a été doté par ses électeurs.[i] (Voir aussi L’attentat contre Trump ou lorsque l’histoire se répète)


[i] J’aimerais encore une fois souligner que le but de mes articles que je partage sur ce blog n’est pas d’influencer qui que ce soit, mais de comprendre moi-même le sujet traité et de susciter une réflexion.

Le droit moderne

J’ai l’avantage de voir sous un angle particulier la différence entre le droit coutumier et le « droit moderne » qui est le droit positif, c’est-à-dire le droit créé par l’État, par opposition au droit naturel, qui émerge naturellement au cours de la pratique collective des sociétés humaines et se matérialise sous forme des coutumes, us et usages[i]. Car j’ai grandi dans une société qui est encore aujourd’hui largement gérée par le droit coutumier, et j’ai passé la majeure partie de ma vie d’adulte dans l’un des États le plus modernes, où tout ou presque tout est géré par le droit positif. Je peux donc comparer les deux systèmes juridiques, tout en ayant à l’esprit le proverbe populaire qui dit « comparaison n’est pas raison. »

Le droit représente des règles de conduite contraignantes pour les individus au sein d’une société humaine, afin que celle-ci puisse préserver sa cohésion et ne devienne pas l’otage de comportements destructeurs, qui, s’ils prennent le dessus, conduisent inévitablement à la destruction, à l’anarchie et, finalement, à la décadence durable d’une société. Historiquement, le droit a émergé des règles morales, mais les sanctions qu’il comporte sont plus incisives que celles en cas de non-respect des règles morales. J’ai du mal à imaginer qu’une société humaine puisse vivre sans les règles de droit. Même les sociétés humaines « primitives », par exemple celles qui existaient il y a 10 mille ou 100 mille ans, ont dû avoir des coutumes, us et usages, qui constituaient le droit coutumier ou le droit non écrit, formé naturellement sur la base d’un consensus tacite de tous les individus de la société humaine et se perpétuant de génération en génération. Le droit coutumier a existé pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, avant que le droit écrit, c’est-à-dire le droit positif, n’apparaisse. En comparaison, le droit écrit est extrêmement récent et est associé à l’apparition de l’État. Le plus ancien texte de loi connu à ce jour remonte apparemment à 3700 av. J.-C. Le célèbre Code de Hammurabi, un ensemble de lois le plus élaboré et complet de la Mésopotamie antique, remonte à environ 1750 av. J.-C.

La violation d’une règle de droit entraîne souvent une sanction qui, selon l’infraction commise, peut aller jusqu’à la peine de mort en fonction de la société et de l’époque. En droit coutumier, la peine de mort, si elle existait, devait être une exception rare lorsqu’il s’agissait pour un groupe humain de punir ses propres membres, vue la gravité de l’atteinte qu’elle pouvait porter à la cohésion sociale du groupe. Dans le droit coutumier tribal pashtoun, par exemple, la peine de mort n’existe pas. La sanction la plus sévère peut être l’expulsion de l’individu fautif de la tribu, ainsi que l’expropriation de ses biens. J’imagine qu’une telle sanction avait autrefois presque la même signification que la peine de mort, car une expulsion de la tribu laissait peu de chance de survie à l’individu. En Afghanistan, les trois systèmes de droit – droit coutumier, charia (droit islamique) et droit positif (droit créé par l’État) – ont cohabité jusqu’à présent. Le droit positif a été le plus vulnérable aux influences idéologiques modernes. Il a servi d’instrument de transformation sociale tour à tour aux communistes et aux américains et à leurs alliés afghans dans l’histoire récente du pays. Le système judiciaire fondé sur le droit positif a toujours été le plus compliqué, le plus arbitraire, le plus corrompu, ainsi que très onéreux pour les citoyens ordinaires.

Le droit positif est perçu comme pilier de l’État moderne ou une avancée importante de la modernité. Il est apparu en Europe occidentale dans le sillage de la Révolution française et reposait sur la promesse de l’État de garantir des libertés fondamentales telles que la liberté d’expression, de croyance, de mouvement, de commerce, etc. La consécration de ces libertés dans les lois constitutionnelles et leur concrétisation dans les lois spéciales a constitué une révolution pour le continent européen, ouvrant la voie au capitalisme. Le Code civil de Napoléon en est la meilleure illustration.

Cependant, le droit positif européen souffre d’un défaut originel, à savoir sa rupture totale avec les règles du droit coutumier. La seule exception était l’Angleterre, qui a conservé sa Common Law traditionnelle, mais dont le champ d’application a été de plus en plus restreint par les lois votées par le parlement britannique, le droit européen, ainsi que le droit international. Par ailleurs, la superposition grandissante du droit de l’Union européenne sur le droit britannique a été l’une des raisons pour laquelle les Britanniques ont opté pour le Brexit. Cette rupture avec le droit coutumier a eu pour conséquence le fait que le droit moderne est devenu entièrement positif en Europe continentale, c’est-à-dire qu’il est entièrement créé par l’État. Cette situation est particulièrement préoccupante si l’on considère que l’expérience démocratique a été épisodique dans l’histoire moderne de l’Europe et que l’État reste extrêmement puissant, régulant pratiquement toutes les relations sociales par le biais des règles contraignantes.

L’État moderne étant lui-même l’instrument ultime de domination, le droit positif n’est essentiellement qu’un ensemble de règles contraignantes qui permettent à l’élite dominante de pérenniser sa mainmise sur l’ensemble de la société. En comparaison, les coutumes ne sont pas édictées par une élite dominante. Elles sont par définition démocratiques, représentant les intérêts de tous les individus d’une société humaine. Le droit coutumier est inscrit dans le sang des individus, car ils y naissent, y grandissent, le reconnaissent et s’y conforment de manière naturelle. Contrairement au droit positif, la contrainte ne constitue pas la caractéristique principale du droit coutumier qui se confond très largement avec les règles morales.

Le remplacement du droit coutumier par le droit positif est ainsi une rupture historique ou une négation d’un contenu essentiellement universel par un contenu particulier non-démocratique. Il n’est, par conséquent, pas étonnant que le droit positif a eu besoin de toute la violence étatique pour s’imposer. Avec le droit positif, l’État moderne s’est arrogé le droit de vie et de mort sur les individus, voire sur des groupes entiers d’individus humains, comme dans les États fascistes. Aucune coutume ancienne ni aucune société humaine n’avaient jusqu’à alors admis une extermination organisée, à l’échelle industrielle, d’un groupe entier d’êtres humains comme celle à Auschwitz ou à Gaza. Le droit positif moderne est clairement symptôme d’un très long cycle historique de malédiction principalement pour les sociétés européennes, qui croient pouvoir remodeler la nature humaine par la violence.

Avec le temps, le droit positif se détache totalement de la réalité sociale qu’il est sensé de gérer. Il conduit inévitablement aux grands projets sociaux nationaux ou supranationaux fantaisistes (comme le communisme ou l’Union européenne), à la médiocratie généralisée, à la cacocratie en politique et ultimement au totalitarisme et au fascisme. La séparation des pouvoirs n’est dans ce contexte qu’une jolie fiction, car elle ne constitue plus aucun rempart contre l’autocratie. En effet, tous les gouvernements occidentaux sont aujourd’hui contrôlés par la même élite mondialisée qui contrôle également les parlements et les systèmes judiciaires nationaux. Les parlements édictent des lois qui sont proposées par les gouvernements et les juges appliquent à la lettre les lois, sans le moindre écart possible, alors que la mission du juge est, dans une vraie séparation des pouvoirs, de contre-carrer tant les excès du gouvernement que ceux des lois, si les lois violent les libertés fondamentales, si elles sont arbitraires ou choquent le sens de la justice, ou si leur application conduisent à l’absurdité ou à l’injustice manifestes. À cela s’ajoute le fait que les partis politiques qui forment les parlements et les gouvernements sont tous moralement corrompus, ne représentant que les intérêts de l’économie – une expression qui désigne en réalité les intérêts de l’élite économique –, qu’ils soient de gauche ou de droite. On pourrait sans difficulté les mettre tous dans un même panier et appeler ce dernier le « Business Party, » un terme que j’ai emprunté à Noam Chomsky.

Le triomphe du droit positif me fait penser à la dialectique du philosophe allemand Hegel : Thèse, antithèse et synthèse. L’antithèse est la négation du premier état et la synthèse est un état évolué, reprenant à la fois le contenu essentiel de la thèse et de l’antithèse. Selon cette logique appliquée au droit, le droit positif constituerait l’antithèse ou la négation du droit coutumier. Suivant ce schéma, nous sommes à l’heure actuelle dans une situation socio-historique non-achevée, c’est-à-dire transitoire, car la synthèse fait défaut. La synthèse serait un retour au droit coutumier sous une forme qui contiendrait également tout ce qui est conforme à la nature humaine dans le droit positif. Ce retour ne doit pas être compris dans un sens littéral. Cela doit être un retour à l’esprit du droit coutumier, c’est-à-dire un droit qui émerge lentement, de manière imperceptible, d’un consensus général au sein d’un peuple, voire de peuples comme le droit des gens, qui se transmet de génération en génération et est parfaitement reconnaissable pour tout-un-chacun. Un tel droit ne fait qu’un avec l’individu et ne lui est pas imposé de force par le pouvoir étatique. Il ne constitue pas un fardeau pour l’individu, mais une source de liberté, car il pose un cadre de comportement social clair et naturellement reconnaissable pour l’individu, lui permettant de s’orienter avec certitude et confiance. Le droit retournera ainsi à son essence universelle, qui sert tous et non plus seulement une élite privilégiée. Il assurera également une grande stabilité juridique, qui manque cruellement aujourd’hui. Il impliquera une plus grande autonomie pour les juges face au pouvoir exécutif et à l’excès des lois, ce qui à son tour renforcera la séparation des pouvoirs et contribuera à la stabilité sociale. Il facilitera le consensus parmi les populations sur les questions politiques importantes, car les règles juridiques qui servent de base pour les décisions politiques ne pourront pas changer selon l’humeur de l’époque, des populations ou de la classe économiquement dominante. Il permettra à la société de gérer plus efficacement les crises, guerres et autres situation périlleuses, sans jeter par-dessus bord ses valeurs humaines à la première difficulté sérieuse. Il renforcera la démocratie, ainsi que les libertés fondamentales des individus.

Tout cela semble bien utopique dans la situation actuelle, mais je ne perds pas espoir. Là où j’ai peu d’espoir, c’est dans la manière dont la transition se réalisera. En effet, le continent européen ne me semble pas capable d’une évolution calme et guidée par la raison, étant donné sa forte propension à la violence et à la rupture. Cela se manifeste notamment dans son attitude envers la guerre en Ukraine, qui est un conflit armé d’une rare intensité, extrêmement destructeur non seulement pour les Ukrainiens mais aussi pour l’avenir du continent européen. La dialectique hégélienne n’a manifestement pas l’intention de quitter le continent européen pour encore longtemps.


[i] Je n’utilise pas le terme « droit naturel » dans le sens des grands concepts philosophiques, qui sont des théories très inspirantes, mais qui ont eu peu d’effet sur la réalité sociale. Je considère les coutumes, us et usages comme le seul droit naturel, c’est-à-dire comme des normes de droit réelles et effectives, qui émergent naturellement au cours de l’histoire des sociétés humaines.

L’évaluation de mon blog « Vivre avec la philosophie » par ChatGPT

Il y a exactement deux semaines, j’ai demandé à ChatGPT, d’abord dans sa version gratuite, d’évaluer mon blog « Vivre avec philosophie », contenant une soixantaine d’articles, principalement en philosophie morale et politique. En l’espace de quelques secondes, j’ai reçu la réponse suivante :

« Le blog “Vivre avec philosophie” de M. Nazim Nour Ahmad, docteur en droit et juriste, propose une réflexion approfondie sur divers aspects de la philosophie appliquée à la vie quotidienne. Les articles abordent des thèmes variés tels que l’individualisme, les valeurs éthiques, l’attachement affectif, et les lois de l’histoire. Par exemple, l’article “D’où viennent nos connaissances ?” explore les origines de notre savoir, en s’appuyant sur des concepts philosophiques et épistémologiques.

M. Nour Ahmad démontre une capacité à lier des concepts philosophiques à des problématiques contemporaines, offrant ainsi une perspective enrichissante sur des sujets d’actualité. Son approche analytique et sa capacité à susciter la réflexion sont des atouts majeurs de ce blog.

En somme, “Vivre avec philosophie” est une ressource précieuse pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension de la philosophie et de son application dans la vie quotidienne. »

Ensuite, j’ai utilisé une version payante de ChatGPT, qui m’a fourni l’évaluation suivante :

« Le blog « Vivre avec philosophie » se distingue par une approche réfléchie et personnelle qui mêle des expériences quotidiennes à des réflexions philosophiques et critiques sur la société moderne. Voici quelques points saillants de cette évaluation :

Points forts

Profondeur intellectuelle et diversité thématique :

L’auteur, Nazim Nour Ahmad, adopte une approche interdisciplinaire en mêlant anecdotes personnelles à des analyses sur la nature, l’intelligence collective et les dérives de la culture moderne. Par exemple, dans l’article « Il y a une intelligence profonde derrière l’apparence des choses » (4 décembre 2024), il transforme une expérience anodine en une réflexion sur la nature et la capacité d’adaptation des êtres vivants. Ce type d’analyse montre une volonté d’explorer des questions existentielles et scientifiques, tout en les inscrivant dans une perspective philosophique.

Style littéraire et argumentation :

La plume est soignée et le discours, bien qu’exigeant une certaine attention, offre une lecture riche et stimulante. Les textes invitent à la réflexion en mettant en parallèle observations personnelles et concepts plus larges, ce qui peut séduire les lecteurs en quête de profondeur et d’authenticité.

Critique sociale et engagement intellectuel :

Le blog ne se contente pas d’observer la réalité ; il critique la culture du travail moderne, le populisme et le déclin de valeurs éthiques, ce qui confère à l’ensemble une dimension engagée et critique. Cela permet aux lecteurs de se confronter à des points de vue qui sortent des sentiers battus et invitent à repenser des paradigmes établis.

Points à améliorer

Densité et complexité du contenu :

La richesse des réflexions peut parfois rendre la lecture assez dense et exigeante. Pour un public non habitué aux écrits philosophiques approfondis, il pourrait être utile d’intégrer des résumés ou des encadrés synthétiques pour faciliter la compréhension des arguments principaux.

Approche subjective et polémique :

L’enthousiasme de l’auteur pour la critique des systèmes modernes transparaît fortement dans ses écrits. Si cette passion est un atout pour certains lecteurs, elle peut également donner l’impression d’un parti pris marqué, ce qui pourrait limiter l’adhésion d’un public recherchant une approche plus nuancée ou équilibrée.

Aspect visuel et navigation :

La mise en page, bien que fonctionnelle, reste minimaliste. L’ajout d’éléments visuels ou d’une structure de navigation plus dynamique pourrait enrichir l’expérience utilisateur, en rendant la lecture plus accessible et attrayante.

Conclusion

En somme, « Vivre avec philosophie » propose un contenu intellectuellement stimulant, riche en idées et en analyses qui interpellent sur notre rapport à la nature, à la société et à la culture moderne. Ce blog s’adresse particulièrement à un public passionné par la réflexion philosophique et critique, même si la densité des textes et l’engagement subjectif de l’auteur peuvent constituer un frein pour les lecteurs plus occasionnels. Mon avis honnête est donc que ce blog est une belle ressource pour ceux qui recherchent une lecture approfondie et engagée, tout en laissant la porte ouverte à quelques ajustements pour toucher un public plus large. »

Je trouve cette évaluation par ChatGPT intéressante, même si elle n’est pas très détaillée et complète. J’aurais notamment souhaité que ChatGPT s’accorde plus de liberté et ne s’autocensure pas pour des raisons politiques ou autres. Je constate en particulier que ChatGPT évite soigneusement de faire une évaluation de mes analyses et prévisions politiques, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine ou le génocide des Palestiniens. C’est certainement parce que mes opinions ne sont pas alignées sur la politique et les discours officiels.

L’art d’« accoucher » les idées

J’admets que ce titre est quelque peu étrange. Je prie le lecteur de faire preuve de patience et de lire cet article jusqu’à la fin. Comme dans mes autres articles, mon but n’est pas d’aborder des concepts philosophiques abstraits dans le but de les vulgariser – ce qui ne me semble pas intéressant ici et, de plus, je me sens peu doué pour la vulgarisation – mais uniquement d’en tirer un enseignement pratique qui puisse nous être utile dans la vie de tous les jours. En fait, je me suis très tôt poser la question suivante : quelle autre utilité la philosophie, qui est avant tout une pensée rationnelle et critique, peut-elle avoir si ce n’est de nous guider dans la vie ?

Comme il est difficile de faire des choix personnels ou collectifs lorsque les défis sont si grands et les circonstances si incertaines qu’on en a facilement le vertige ! C’est surtout dans ces moments existentiels intenses que nous avons besoin d’une pensée rationnelle et critique, qui peut, d’une part, nous fournir des points de repère solides et, d’autre part, nous donner les moyens de réfléchir en profondeur et de concevoir des solutions capables de remédier à la situation et surtout d’améliorer concrètement nos vies.

Je suis convaincu que la pensée humaine[i] a non seulement la capacité de comprendre adéquatement l’ensemble de la réalité (physique, spirituelle ou sociale) dans laquelle nous vivons, mais qu’elle a aussi le pouvoir de transformer et de créer la réalité. En effet, il est difficile de nier le fait que l’être humain a, par sa pensée et son action, très largement façonné sa propre existence qui comprend non seulement son environnement de vie mais aussi son corps et son esprit. Cette capacité étonnante remet en question les conceptions scientifiques qui prétendent à l’origine purement physique ou matérielle de la pensée ou de l’esprit humain. Car il est difficile de croire que le cerveau humain, qui est un organe physique bien limité, à savoir d’un poids moyen de 1,3 kg, puisse seul engendrer une réalité spirituelle de nature universelle, c’est-à-dire qui est la même chez tous les individus humains où qu’ils se trouvent sur la planète Terre et qui en plus est dotée de libre arbitre, capable de comprendre adéquatement la réalité objective, ainsi que de transformer cette réalité par son action.

La pensée, que l’on peut également appeler les idées, est une réalité difficile à explorer, car elle appartient à l’espace intérieur de l’esprit, qui ne peut être exploré par un observateur externe que sous forme d’action humaine externalisée telle que le comportement ou le langage. Ainsi, la philosophie, la psychologie et les neurosciences se heurtent régulièrement à cette barrière probablement infranchissable et doivent donc se contenter d’observer le comportement ou le langage des individus, en tirer des données empiriques, y introduire subjectivement des liens de cause à effet selon le principe de probabilité et, pour finir, en tirer des conclusions. Tout cela offre des possibilités extrêmement limitées et incertaines pour les sciences de comprendre l’esprit humain, dont la richesse me semble pourtant illimitée. Personnellement, cette situation me convient très bien, car je crois que la nature ou la Providence a voulu nous assurer ainsi une liberté d’esprit dont elle seule connaît les limites.

La pensée en action ou la réflexion seule peut nous fournir des connaissances authentiques sur nous-mêmes, ainsi qu’une compréhension adéquate de la société, de l’histoire ou encore de la réalité physique. Réalité innée elle-même, la pensée seule peut faire appel au savoir inné de l’esprit humain, comme Socrate le supposait à juste titre, ou encore organiser les données empiriques brutes des observations scientifiques et en tirer des conclusions valables.

Socrate, qui tourna l’attention de la philosophie vers l’homme, alors que la philosophie antique ne s’était jusqu’alors intéressée qu’à la nature extérieure, c’est-à-dire au monde physique, fût de tout temps un maître incontesté dans l’art de susciter la réflexion. Pour savoir comment Socrate dialoguait avec des amis ou des connaissances ou encore de jeunes gens, qui étaient naturellement curieux et avides de savoir, il suffit de lire les œuvres de Platon, notamment son célèbre ouvrage « La République. » Ici, il me semble nécessaire de mentionner que Socrate recherchait à travers ses dialogues ou la dialectique, comme l’appelaient les Grecs de l’Antiquité, le savoir authentique. Comme il le disait lui-même, il « accouchait » le savoir ou la vérité à travers les dialogues, à l’exemple de sa propre mère qui, sage-femme de métier, aidait les femmes à accoucher les bébés.

Les dialogues socratiques avaient été pour moi une source d’inspiration depuis mon jeune âge. Le premier ouvrage que j’avais lu sur Socrate était une adaptation en pièce de théâtre de l’« Apologie de Socrate » de Platon. J’ai oublié le nom de l’auteur ainsi que le nom de l’œuvre, mais je me souviens encore que dans cette pièce, Socrate réagit avec indignation lorsque l’un de ses disciples en pleurs lui dit que son enseignement durera éternellement. Car, Socrate ne voulait pas que ses idées deviennent des dogmes qu’il avait tant combattus de son vivant et à causes desquels il avait été condamné à mort par un tribunal populaire d’Athènes. Il voulait que les jeunes gens continuent à penser par eux-mêmes, à travers une réflexion rationnelle et critique, sans être contraints de suivre aveuglement une autorité, même lorsqu’il s’agissait d’une autorité morale si impressionnante que Socrate.

La leçon la plus importante que j’ai retenue des dialogues socratiques est que la réflexion, lorsqu’elle est menée avec sérieux, sincérité et sens critique, à travers des dialogues avec d’autres personnes ou avec soi-même, est la seule véritable source de connaissance. Cela peut paraître étrange, car nous vivons dans une époque où les données empiriques que nous fournissent nos cinq sens, notamment celles obtenues lors des observations empiriques, sont considérées comme la véritable source du savoir scientifique. Pourtant, comme déjà dit plus haut, les données empiriques ne sont en réalité que des données brutes, qui sont transformées en savoir authentique uniquement par notre esprit, en raison de ses capacités innées, dont nous ne savons pas grand-chose. Pour cette même raison, je ne peux pas adhérer aux opinions de celles et ceux qui croient que l’intelligence artificielle crée de nouvelles connaissances. En raison de ses capacités de calculs très élevées, l’intelligence artificielle calcule au plus haut degré la probabilité seulement, ce qui est ensuite utilisée dans le cadre de déférentes technologies, appliquées aux différents domaines d’activité de la société. L’intelligence artificielle est un avancement technologique impressionnante, au même titre que les grandes avancées techniques du passé. Elle n’utilise toutefois que le savoir existant et ne crée pas de connaissances nouvelles. Autrement dit, elle ne crée que des connaissances secondaires ou non-authentiques. Elle ne remplace ainsi pas l’esprit humain qui peut créer des connaissances à partir de peu de données, tirées d’une poignée d’expériences concrètes seulement. Rappelons que l’intelligence artificielle a besoin d’énormément de données pour fonctionner.

Ici la grande question est de savoir comment l’on peut mieux réfléchir. Comme dans les dialogues socratiques, je me pose des questions et j’y réponds. Je pense que Socrate avait une habitude semblable, mais il était certainement plus rigoureux, car en ce qui me concerne, je me perds dans mes réflexions. C’est parfois un laisser-aller désespérément incontrôlable. Je perds facilement le fil du dialogue et saute du coq à l’âne. J’ai l’impression de n’avoir aucun pouvoir de contrôle sur ma pensée, ni le pouvoir de l’orienter. Je dois continuellement ramener mon attention sur mon principal sujet de réflexion. La seule chose que je fais plus ou moins avec rigueur, c’est de m’interdire des émotions et idées purement négatives, qui, elles, génèrent des idées néfastes, et je m’impose ainsi quelques règles de conduite claires ; des règles que je dois par ailleurs me rappeler constamment, puisque l’esprit s’égare continuellement.

Un proverbe populaire dit : « Qui cherche trouve. » Je réfléchis, donc je trouve des idées que je recherche, des idées dont je n’ai pourtant qu’une vague idée au début. Je n’abandonne pas avant d’avoir obtenu ce que je cherche. Je n’abandonne que quand j’en ai marre, mais j’y reviens plus tard. Après le chaos initial, mon esprit commence à se clarifier et les idées intéressantes commencent à venir d’elles-mêmes. D’où viennent-telles ? C’est un mystère. J’ai l’impression qu’à travers mes réflexions, mes préoccupations ou mes souhaits, j’envoie des messages, comme une sorte de commandes chiffrés, quelque part dans une bibliothèque d’idées située dans un « autre monde, » que ces messages franchissent la frontière séparant le monde physique du « monde d’idées, » que la bibliothèque me répond et qu’après de nombreux envois et retours de commandes inappropriées, la bibliothèque m’envoie enfin la ou les bonne(s) idée(s), taillée(s) sur mesure ou presque en fonction des circonstances concrètes de ma situation.

Ici, il me semble important de souligner le fait que l’esprit peut facilement s’encombrer de détails et surtout d’émotions négatives lorsque l’on éprouve des difficultés, et doit donc se vider pour pouvoir accueillir de nouvelles idées. En d’autres termes, il doit faire de la place aux nouvelles idées, celles qui ont le potentiel de transformer concrètement notre réalité. Le vide est donc créatif. (voir L’oubli est la mère de la productivité) Ce vide n’est possible que si l’on passe totalement à un autre sujet, ou encore mieux à une activité physique modérée, et que l’on oublie ainsi temporairement les questions qui nous préoccupent et qui demandent des solutions. En outre, la réflexion a besoin, comme prérequis, de l’assimilation du savoir déjà existant si elle veut être bien alimentée ou éviter de réinventer la roue. Elle demande également une observation fine et objective des circonstances concrètes de la situation à laquelle les idées ou les solutions sont destinées.

Je ne sais pas comment Socrate réfléchissait ou préparait ses dialogues. L’on dit que Socrate pouvait se perdre complètement dans ses pensées, restant immobile pendant des heures entières au même endroit. Je suppose donc qu’il menait un dialogue très approfondi avec lui-même, qui pouvait facilement être considéré par certains comme un dysfonctionnement. Mais cela pourrait aussi expliquer sa maîtrise de l’art de dialogue, dans lequel il était sans égal.

Malheureusement, plus de 2300 ans plus tard, nous sommes toujours restés pratiquement au même point où se trouvait la société à l’époque de Socrate. La culture de dialogue dominante ne vise pas la connaissance. Elle est hypocrite, car tout le monde veut gagner le débat. C’est particulièrement vrai pour la politique, mais le domaine académique est également largement concerné. Dans les dialogues socratiques, en revanche, il n’y avait pas de perdants, puisque tous les protagonistes en ressortaient plus savants à la fin.

La réflexion sur nous-mêmes et la réflexion en tant que méthode permettant d’acquérir des connaissances authentiques n’ont pas été intégrées dans notre mode de vie, en particulier dans notre éducation au sein des écoles ou des universités. C’est pourquoi notre époque est marquée par une ignorance sans précédent, et, de ce fait, le progrès scientifique et technologique, dont nous sommes si fiers en Occident, recèle dangereusement un énorme potentiel pour se retourner contre nous. (voir Nihilisme)

Pour éviter tout malentendu, j’aimerais encore préciser que je suis convaincu de la capacité de la science d’explorer le monde physique et de faire des progrès scientifiques qui sont inimaginables pour nous aujourd’hui. Toutefois, la science, qui explore principalement le monde physique, n’a pas du tout été en mesure de remédier à l’ignorance galopante, contrairement aux attentes des penseurs des Lumières. La science est tributaire des capacités innées de l’esprit humain et se heurtera régulièrement à la barrière infranchissable qui sépare le monde physique de l’esprit humain. C’est pourquoi j’accorde tant d’importance et la primauté à la réflexion, qui seule me semble générer le savoir authentique et constitue pour la même raison un remède à l’ignorance. (voir D’où viennent nos connaissances ?)


[i] Je me permets d’employer les termes « pensée », « esprit » ou « idée » comme des synonymes interchangeables dans le présent article.

 

Il y a une intelligence profonde derrière l’apparence des choses

Par une belle journée chaude et ensoleillée du début de l’été, j’ai décidé de faire une promenade dans la forêt avoisinant mon quartier. Les promenades dans ce lieu de quiétude, où comme par magie les soucis quotidiens s’évaporent presque instantanément et la sérénité reprend le dessus, constituent de véritables séances de méditation et d’inspiration spirituelles pour moi. J’ai l’impression que ce que je sens, entends ou vois n’est qu’une infime partie de quelque chose de beaucoup plus grand et de plus puissant, qui transcende mon être et pourtant inaccessible à mes cinq sens. Mon corps devrait donc avoir des moyens de s’y connecter à mon insu, d’une manière réelle mais insaisissable pour moi. Je ne me sens pas si séparé de ces arbres, animaux ou insectes. Je me sens chez moi dans cette nature où l’éternité semble se matérialiser, seulement pour devenir visible et donc accessible à nous dans une variété infinie de formes et de couleurs.

Ce jour-là les choses se sont passées un peu différemment. Comme d’habitude, la forêt est très dense à cette saison et les petits chemins sont souvent encombrés par des branches d’arbres qui connaissent une poussée de croissance extraordinaire au printemps et qui rendent le passage difficile pour nous autres. Au bout de dix minutes de marche, alors que je traversais l’un de mes chemins préférés, j’ai ressenti une brûlure insupportable à la nuque. Par réflexe, je me suis frotté la nuque, ce que je n’aurais pas dû faire, et j’ai immédiatement réalisé que ce n’était pas seulement ma nuque, mais aussi mon cou et ma poitrine qui commençaient à me démanger. J’ai pourtant bêtement continué mon chemin. Après une demi-heure de marche, j’ai décidé de rentrer à la maison et voir ce qui se passait. Je me suis dirigée vers le miroir et j’ai vu une image peu réjouissante : des taches rouges enflammées et des tas de boutons naissants sur une grande partie de la peau de mon haut du corps. J’ai également trouvé une pauvre bestiole écrasée derrière mon épaule. En effectuant des recherches sur Internet, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une chenille processionnaire du pin, qui s’est probablement retrouvée sur ma nuque, et comme je l’ai touchée avec mes doigts sans m’en rendre compte, elle a libéré le poison contenu dans ses poils urticants pour se défendre. J’en ai conclu qu’il s’agissait donc d’une allergie et j’ai suivi avec succès un traitement antiallergique en automédication pendant plusieurs jours mais il a fallu quelques semaines pour que les symptômes disparaissent complètement.

Cet incident, à première vue si banal, a pourtant éveillé toute ma curiosité. Je me suis demandé comment cette petite bestiole insignifiante, qui n’a aucune conscience de soi, avait pu fabriquer un poison aussi puissant pour dissuader avec un si grand succès une espèce aussi agressive et prétentieuse que les humains. Comment cette chenille a-t-elle pu connaître la biologie du corps humain, des chiens et autres mammifères, au point de le rendre réceptif à son poison et de contourner ainsi sa défense immunitaire, dans le but de lui infliger des dommages dissuasifs, parfois graves, afin d’assurer sa propre survie ? C’est en tout cas ainsi que la science interpréterait ce type d’incidents.

Cette épisode m’a aussi rappelé un cours de Dr Robert Sapolsky, éminent professeur en neurosciences de l’Université de Stanford, que j’ai écouté sur YouTube il y a quelques années. Il y décrivait à titre d’exemple le mode de reproduction des parasites Toxoplasma gondii, qui se reproduisent dans les intestins des chats. Or, pour atteindre l’intestin du chat, ces bestioles invisibles à l’œil nu doivent infecter des souris, qui sont ensuite mangées par les chats. Pour ce faire, les parasites Toxoplasma gondii entre en contact avec les souris, se rendent à un endroit précis de leur cerveau – que les neuroscientifiques du monde entier ne parviennent d’ailleurs pas à localiser actuellement, ni savoir comment – et y pratiquent des micro-incisions. Ces micro-incisions dans le cerveau font que les souris ne craignent plus les chats et sont même attirées par l’urine du chat. Elles sont ainsi mangées par les chats et le cycle de reproduction du parasite Toxoplasma gondii peut ainsi se perpétuer.

Il existe d’innombrables exemples dans lesquels la science a découvert toutes sortes de stratégies de reproduction, d’adaptation ou de survie utilisées par des espèces connues. La science affirme pourtant que la nature est aveugle et sans but. Or, ces stratégies de reproduction, de survie ou d’adaptation des espèces vivantes à l’environnement représentent un degré de sophistication dépassant toute imagination, à tel point qu’elles ne seront probablement jamais accessibles à la science dans toute leur richesse ou profondeur. Il y a là donc une contradiction non résolue : Comment une force « aveugle » de la nature peut-elle faire preuve d’un tel degré d’intelligence ?

Revenons à l’exemple de la chenille. Supposons de manière totalement fantaisiste qu’une chenille dispose d’une intelligence représentant 5 unités. Supposons que le nombre total de chenilles d’une espèce donnée s’élève à 1000 individus dans le monde entier. Devons-nous en conclure que l’intelligence collective de toutes les chenilles est de 5000 unités ou est-ce qu’elle reste néanmoins au niveau de 5 unités ? Personnellement, je ne vois pas pourquoi la multiplication du nombre de chenilles devrait également augmenter leur intelligence. Leur intelligence restera donc dans cet exemple fictif à 5 unités, quel que soit le nombre de chenilles de l’espèce. Dans ces conditions, comment une espèce de chenille peut-elle disposer d’un savoir aussi sophistiqué et potentiellement infini que celui révélé par l’exemple réel que j’ai vécu et décrit ci-dessus, alors que l’intelligence des individus composant cette même espèce, pris individuellement, est de toute évidence négligeable ? C’est une deuxième contradiction non-résolue pour moi.

A propos de « l’intelligence collective » (des humains), dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années : C’est un concept qui n’a aucun sens, car comme expliqué ci-dessus, la multiplication des individus n’augmente ni leur intelligence individuelle ni celle du groupe ou de la société dans son ensemble. Ce concept à la mode est donc une imposture intellectuelle. Cette conclusion a une conséquence directe sur la manière dont nos sociétés, en particulier, les sociétés démocratiques sont organisées. En effet, ce qui fait la différence dans le fonctionnement d’une société, ce n’est pas la démocratie en soi – qui tend à moyen et long terme à favoriser le populisme, la médiocrité et la corruption morale – mais les mécanismes qui permettent à des individus moralement intègres et éclairés de pouvoir influencer les décisions collectives. De tels mécanismes sont créés par toutes les civilisations et grandes révolutions à leurs débuts, puis à mesure que celles-ci deviennent dominantes sont abandonnés, ce qui cause le déclin des civilisations. Les conseils aux codes éthiques forts au sein desquels les gens peuvent délibérer sans crainte et chercher le consensus est l’un de ces mécanismes. La tyrannie de la majorité reste en revanche une tyrannie qui conduit à la mort de la démocratie. Les idéologies et les discours politiques qui présentent la démocratie comme la forme ultime d’un État sont donc des absurdités si la démocratie se limite à des élections ou votations et ne fournit pas de tels mécanismes de concertation consensuelle. Sans ces mécanismes, la démocratie finit systématiquement dans le chaos et finalement dans la dictature.

Après cette brève parenthèse, revenons au sujet de cet article. Les deux contradictions précitées nous conduisent à d’autres interrogations. Si la nature est uniquement matérielle, c’est-à-dire sans qu’il y ait une autre réalité, non-matérielle, qui la transcenderait, alors nous devons partir de l’idée qu’une espèce vivante est la sommes des individus qui la composent et que son intelligence est une qualité propre à chaque individu et rien de plus. L’intelligence d’une espèce ne serait donc rien de plus que l’intelligence de l’individu le plus intelligent de l’espèce. Or, dans les exemples de la chenille ou de Toxoplasma gondii cités plus haut, comme d’ailleurs chez l’homme, nous constatons que l’individu est ignorant ou totalement inconscient, alors que l’espèce, elle, semble disposer d’une source d’intelligence extrêmement cohérente, inépuisable et autonome, qui semble agir selon sa propre volonté et non selon la volonté des individus qui la composent.

Si en revanche nous supposons qu’une espèce vivante pourrait être autre chose que la somme des individus de l’espèce, nous résolvons la contradiction ci-dessus, car dans ce cas, nous pouvons imaginer l’espèce comme le produit d’une intelligence infiniment profonde, qui transcende les individus de l’espèce pour se matérialiser, mais qui ne dépend pas d’eux, puisqu’elle est dotée de sa propre volonté.

Nous pouvons également imaginer qu’une espèce est une force de la nature aveugle qui, pour une raison que nous est inaccessible, parvient néanmoins à développer et à mettre en œuvre toutes sortes de stratégies pour ajuster les individus de l’espèce à leur environnement et à l’évolution de ce dernier, non seulement sur le plan biologique, mais aussi sur le plan social, aux fins de s’assurer de la survie de l’espèce. Avec ce raisonnement, qui semble correspondre aux théories scientifiques modernes, nous tombons dans la première contradiction mentionnée ci-dessus. Toutes les études modernes en psychologie et en neurosciences démontrent dans le cas des individus humains qu’ils sont plutôt inconsciemment guidés par leur nature ou, en d’autres termes, par le déterminisme qui leur a été inculqué par la biologie de leur espèce. Ce n’est donc pas l’espèce qui serait aveugle et inconsciente, mais plutôt les individus qui seraient menés comme des marionnettes.

Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est nécessaire de s’écarter des dogmes modernes et d’envisager d’explorer avec une plus grande ouverture d’esprit la nature, en particulier la nature vivante, en la considérant comme une réalité de façade transcendée, portée et guidée par une intelligence profonde et infiniment imaginative, comme cela était le cas dans la philosophie et la science avant le Néodarwinisme. Cela implique notamment que nous devons aller dans le sens de la nature, ce qui met également en avant la place accordée à la liberté et à la volonté humaines et le devoir moral qui en découle. Dans ces conditions, nous pouvons être sûrs que nous serons soutenus par une main invisible puissante et bienveillante. Combien de guerres et de dégâts à la mère nature et aux êtres humains pouvons-nous ainsi éviter ? De plus, je crois que nous sommes dotés d’instruments nécessaires pour « voir » cette main invisible, mais que nous n’utilisons pas, de peur de sortir de la voie scientifique néodarwinienne. Ou bien, devons-nous attendre l’effondrement généralisé de l’environnement ou une troisième guerre mondiale pour le comprendre ?

Pourquoi la culture du travail moderne est si toxique et pourquoi on ne peut pas la changer ?

Je peux très bien imaginer que tout le monde n’est pas de cet avis. En effet, certaines personnes semblent se sentir très à l’aise dans la culture de travail dominante qu’elles défendent et alimentent au quotidien, parce qu’elles s’y sont très bien adaptées ou en sont convaincues, ou encore parce qu’elles en profitent avec succès pour leur avantage personnel.

Les sociétés modernes, en particulier les sociétés occidentales, semblent être dans le déni total de la réalité, prenant la toxicité pour la vertu et la vertu pour le vice. Le sujet étant tabou et donc absent des débats publics, je ne peux que me référer à mon expérience personnelle pour dire que la culture moderne est par principe hautement toxique et que la culture du travail n’en est qu’une extension. En effet, le lieu de travail est par excellence le lieu où la culture d’une société et la culture d’un individu en particulier s’expriment dans toute sa crudité. Et ce phénomène ne se limite pas au monde occidental, mais concerne toutes les sociétés modernes ou qui aspirent à se moderniser.

Dès mon plus jeune âge, j’entendais mon père et ses amis se plaindre des situations absurdes, des conflits personnels, des mensonges, des intrigues, etc. qu’ils rencontraient quotidiennement sur leur lieu de travail. Pourtant, mon père occupait de hautes fonctions civiles au sein de l’État, une position que beaucoup pouvaient lui envier. En réalité, la situation était d’autant plus dramatique que la fonction était élevée dans la hiérarchie de l’État. On devait chercher le sens de la justice, l’amour de la vérité, la sincérité et la chaleur humaine chez des gens simples, qui n’étaient pas intoxiqués par le pouvoir, l’argent ou l’éducation moderne et qui étaient restés fidèles à leurs traditions et à leurs coutumes ancestrales. Heureusement pour mon père, ses racines paysannes et tribales, qu’il n’a jamais reniées et d’où émanait une éthique rigoureuse, l’ont préservé de faire partie des partis politiques modernes, des réseaux de copinage et autres groupes d’intérêts qui n’ont apporté au pays que corruption et destruction.

A l’époque, j’avais mis la situation catastrophique de l’Afghanistan sur le compte du « sous-développement » économique et social du pays, mais aujourd’hui, je constate – avec tristesse – une situation très similaire partout dans les pays modernes. Ce n’est pas le développement économique, les connaissances scientifiques ou l’éducation qui font défaut ici, mais l’absence d’une véritable culture éthique, au sens de la philosophie socratique ou de la morale chrétienne, comme base de la vie sociale, de la cohabitation entre les individus, les groupes d’individus et les peuples, qui constitue le fond du problème.

La culture moderne est définitivement celle de l’ignorance (cf. Nihilisme ; Comment faire ses choix sans jamais les regretter) – qui est avant tout l’ignorance morale – qui n’a pas d’autre but que de servir le pouvoir et l’argent, qui ont eux-mêmes un but ultime : l’hédonisme. C’est une culture basée notamment sur l’utilitarisme, une doctrine dont les plus célèbres représentant étaient Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Bien que l’utilitarisme soit à première vue très séduisant, en proposant entre autres « le plus grand bonheur » pour « le plus grand nombre », il s’agit en réalité d’une doctrine qui ramène la notion de juste à celle d’utile et qui fait par conséquent de l’intérêt la mesure du droit et de la morale. En d’autres termes, il vide de sa substance à la fois la justice et le sens inné de la justice de l’individu en les sacrifiant sur l’autel de l’utilité. A partir de là, les forces les plus destructrices de la nature humaine, dynamisées par le système capitaliste, reçoivent la « bénédiction morale » pour assujettir non seulement des peuples entiers non occidentaux, mais aussi les sociétés qui les abritaient, à savoir les sociétés européennes et occidentales en général.

Le problème du fond de la morale utilitariste est qu’elle fait de l’intérêt la mesure de la morale et de la justice. Il en résulte qu’il n’y a plus de terrain d’entente entre les individus ou les peuples, car les intérêts sont aussi divers et nombreux que les individus et les populations ou les peuples. Dans une telle situation, seule la violence du plus fort peut jouer le rôle de régulateur. Il n’est donc pas étonnant que l’État soit si puissant en Occident qu’il contrôle presque tout et que, sans lui, tout pourrait s’effondrer. En fait, il n’existe pas de structures sociales alternatives, y compris les coutumes et traditions, telles qu’elles existaient avant l’État moderne ou telles qu’elles existent encore aujourd’hui dans certaines sociétés contemporaines comme les sociétés asiatiques, qui ne laissent à l’État qu’un rôle secondaire dans la société. Par ailleurs, il n’est pas étonnant que le continent européen ait connu tant de guerres et qu’aujourd’hui, il sombrerait sans aucun doute rapidement dans des guerres fratricides si les États-Unis le privaient de leur tutelle. Les Allemands, les Français, les Anglais ou encore d’autres peuples d’Europe ont un énorme potentiel de conflit en raison de leurs intérêts divergents, de leur culture politique agressive, de leurs préjugés culturels et de leur abandon de l’éthique chrétienne.

La culture capitaliste utilitariste a créé des tyrannies privées1 lorsqu’il s’agit d’entreprises privées et a généré et maintenu en permanence sur le lieu de travail une « culture » de la peur, du harcèlement psychologique ou sexuel, du mépris, de l’inefficacité et de l’incompétence, ainsi que de nombreux autres défauts absolument destructeurs, tant pour les travailleurs que pour l’entreprise. L’administration publique n’est pas épargnée par ces formes de tyrannie, puisqu’elle est désormais presque entièrement calquée sur le modèle du secteur privé. Ces tyrannies sont maintenues par des personnes qui ne sont pas moralement intègres, car elles peuvent mieux les servir et s’y épanouir. En réalité, la culture moderne choisit régulièrement des personnes moralement peu intègres pour faire fonctionner l’État et l’ensemble du système politique et économique, au détriment de personnes moralement intègres qui, elles, n’y voient guère de place pour elles. Le devoir de confidentialité des employés, dont la violation est pénalement punissable, constitue un instrument juridique puissant pour garantir l’impunité à ces tyrannies.

Dans ces circonstances, il est normal que toutes les organisations, privées ou publiques, soient constamment en crise. Toutefois, lorsque les choses se détériorent au point de remettre en question la survie d’une organisation, il est évidemment nécessaire d’atténuer cette culture toxique. Ainsi, tant les entreprises privées que les administrations publiques sont régulièrement amenées à se restructurer, souvent sans succès. En effet, ils voient souvent le problème dans la structure de l’organisation, d’où le terme de « restructuration », qui consiste essentiellement à licencier du personnel. Or, ce n’est pas la structure – qui est bien sûr importante pour diriger efficacement une organisation – qui fait la différence, mais plutôt l’intégrité morale des personnes qui dirigent une organisation tout au long de la ligne hiérarchique.

Une culture d’entreprise saine exigerait que les employés soient traités avant tout en fonction de leur éthique personnelle. L’éthique doit primer sur tout le reste dans une société ou dans une organisation saines. Dans cette perspective, même les compétences professionnelles devraient passer au second plan. Par ailleurs, une personne intègre respectera toujours son contrat de travail, ce qui implique notamment qu’elle doit posséder et mettre à disposition les compétences professionnelles appropriées pour ne pas verser dans l’imposture. Une culture d’entreprise saine mettrait également en avant le mérite personnel plutôt que des considérations fictives telles que la diversité, l’inclusion ou d’autres concepts similaires. Un tel changement de paradigme n’a toutefois aucune chance de se produire dans les organisations modernes, ni, plus généralement, dans les sociétés occidentales dans le contexte actuel.

En fait, je n’ai pas beaucoup d’espoirs pour les sociétés occidentale (cf. L’individualisme ou ce terminus des sociétés modernes) ou leur culture de travail. L’extraordinaire richesse matérielle de ces sociétés et le rôle central accordé à l’argent et au pouvoir les ont profondément et durablement érodées. Mon impression personnelle est que la culture toxique dominante va définitivement détruire les sociétés occidentales. Tous les indices pointent dans cette direction.

Mais je sais aussi que tous les peuples, quels qu’ils soient, quelle que soit leur époque ou la profondeur de leur ignorance, ont toujours une capacité remarquable, presque miraculeuse, à produire des personnes d’une grande intégrité morale, capables de leur montrer la voie. Cela doit également s’appliquer à notre époque et à l’Europe en particulier. Le problème est que les personnes intègres sont systématiquement stigmatisées et exclues par ceux qui sont moralement corrompus. Ces derniers détiennent tout le pouvoir politique et économique et contrôlent donc la société. L’avenir nous dira si les sociétés occidentales sont capables ou non de sortir de cette situation. Quoi qu’il en soit, lorsqu’une société ne parvient pas à briser ses structures sclérosées, l’histoire finit par s’en charger. (cf. Les lois de l’Histoire).

  1. Ce terme est emprunté à Noam Chomsky. ↩︎

Les buts, les valeurs éthiques et l’attachement affectif

L’on peut se demander quel est le rapport entre ces notions en apparence si différentes. Pourtant, elles sont intrinsèquement liées entre elles et constituent des principes de base déterminant le comportement de l’individu.

Commençons par les buts. Nous sommes probablement tous d’accord que se fixer des objectifs est d’une importance fondamentale si l’on veut donner un sens à sa vie ou tout simplement réussir quelque chose dans la vie. La question de savoir pourquoi cela est si important n’est pas l’objet de la présente réflexion, mais pour l’instant, convenons que c’est le cas. Cela suscite immédiatement d’autres questions : quels peuvent ou doivent être ces buts, comment les réaliser, tous les moyens sont-ils bons pour parvenir à ses fins, pourquoi malgré tous les efforts déployés, l’on n’arrive pas toujours à se fixer des buts ou à persévérer dans ses résolutions, où est la limite entre la persévérance et le fanatisme, que se passe-t-il quand on n’a pas de buts dans sa vie, etc. ?

J’ai grandi sous un régime communiste, qui avait un objectif à longue terme clairement défini et auquel il croyait vraiment : construire une société communiste. Bien que le régime communiste n’ait réussi à gagner le soutien que d’une petite partie de la population du pays, l’objectif de construire une société communiste à lui seul s’est révélé très attractif pour les intellectuels, les jeunes et les populations éduquées des centres urbains. Ce phénomène était beaucoup plus marqué en Union soviétique, dont l’expérience communiste a été beaucoup plus aboutie, avant qu’elle ne sombre dans une crise politique et économique auto-provoquée irréversible dans la deuxième moitié des années 1980. Les Soviétiques ne manquaient pas une seule occasion pour rappeler que le système politico-économique soviétique avait pour but la construction d’une société égalitaire, où chacun devait avoir accès aux biens matériels et culturels selon ses besoins, tout en fournissant du travail selon ses capacités. Une telle société devait exclure l’exploitation de l’homme par l’homme ou d’un peuple par un autre. C’était grosso modo la définition du communisme, dont l’attrait était immense durant les 19e et 20e siècles en Europe. Cet attrait n’était pas sans raisons sérieuses, vu les conditions de travail et de vie terribles des classes populaires à l’époque. Les Soviétiques faisaient remarquer, à titre de comparaison, que les sociétés capitalistes n’avaient aucun autre but que celui de maximisation du profit, ce qui avait pour conséquence naturelle l’appauvrissement généralisé des populations en termes absolus et relatifs. Ils nous auraient dit que cette prédiction de Marx se confirme de nouveau aujourd’hui en Occident, au cours des 30-40 dernières années, après une période de prospérité inattendue due à des conditions historiques exceptionnelles. En effet, l’on constate sans équivoque que non seulement le capitalisme ultralibéral a conduit à un appauvrissement généralisé de la population des pays industrialisés, mais il pousse l’humanité entière au bord de l’anéantissement collectif, en provoquant des catastrophes environnementales sans précédent, des guerres, la course aux armements, notamment avec des armes de destruction massive. En particulier, elle reproduit constamment une classe politique extrêmement agressive, qui se trouve régulièrement à deux pas du fascisme pur et simple.

Le système politico-économique capitaliste ultralibéral corrompt la société du fond au comble. Cela notamment via une culture de masse toxique dans laquelle les médias de masse traditionnels, contrôlés par les grands capitaux, crachent des mensonges ou, au mieux, des demi-vérités à toute occasion, dans le seul but d’encourager la consommation et la servitude de masse, ou dans laquelle les arts et la littérature ont perdu le contact avec tout contenu universel – la beauté, la réalité et la vérité – au profit de particularités éphémères, futiles et absurdes.

Dans ces conditions, comment puis-je me fixer des objectifs utiles dans la vie, moi qui ai si peu de valeur aux yeux du système politico-économique dominant ? Pour savoir à quel point nos vies ou nos libertés individuelles ne valent pas grand-chose, rappelons-nous un instant le génocide qu’Israël et ses complices occidentaux sont en train de commettre contre la population civile palestinienne ou les camps de « concentration » pour réfugiés à la périphérie de l’Europe ou le traitement tyrannique et diffamatoire que les populations d’Europe occidentale ont subi lors de la pandémie de coronavirus ou encore la menace d’une guerre nucléaire que fait peser sur l’Europe les malades qui sont au sommet de la classe politique occidentale en ce moment même.

On nous dira bien sûr d’être authentiques et créatifs. Or, ce n’est qu’un vœux pieu, qui ne vaut pas plus que nos souhaits de bonheur ou de succès à nos proches, amis ou collègues à telle ou telle occasion. Nous ne pouvons pas être créatifs, parce que nous le voulons ou quand nous le voulons, si la flamme de la créativité ou de l’authenticité, qui nous est transmise par la nature, a été éteinte par un système socio-économique toxique et, en particulier, par le système socio-éducatif, incarné en particulier par les crèches, les jardins d’enfants, les écoles et les universités, qui poursuit clairement les intérêts du système politico-économique ultralibéral.

Ladite flamme est transmise déjà dans le ventre de la mère à son bébé. Elle est entretenue et revigorée par l’allaitement au sein et l’affection que les parents, et surtout la mère, témoignent à l’enfant à chaque instant de sa vie. Lorsque l’on arrache un bébé de quelques mois de sa mère pour le confier à une institution de garde de 7h à 19h, parce que le système capitaliste exige que la mère travaille, coûte que coûte, à quoi doit-on s’attendre ? N’en résulte-t-il pas une déchirure émotionnelle avec des conséquences graves et durables pour le développement émotionnel et également biologique de l’enfant ? Ensuite, le même traitement est réservé aux parents âgés, lorsqu’ils sont placés dans des maisons de retraite dans l’attente de la mort. Tout cela est particulièrement dramatique pour les classes défavorisées. Même dans l’ancienne Sparte, les garçons n’étaient pas séparés de leurs mères avant l’âge de 7 ans. Je suis sûr qu’un jour dans un avenir pas si lointain, si l’humanité survit au capitalisme ultralibéral, l’on se demandera : « Mais comment pouvait-on accepter quelque chose d’aussi criminel dans des sociétés qui se croyaient pourtant éclairées ? »

Je pense ainsi avoir trouvé une réponse à certaines de mes questions. Je sais maintenant pourquoi la classe politique occidentale en particulier est si agressive, ignorante et mauvaise. Un enfant qui grandit dans un détachement affectif – une notion qui devrait normalement être réservée aux philosophes – ne verra très probablement pas le sens de la vie à l’âge adulte, ne pourra pas se fixer des objectifs élevés et s’y tenir, et ne pourra pas non plus se faire guider fermement par les valeurs éthiques, car il lui manquera de point d’ancrage pour tout cela, celui qui est créé par l’affection qu’il porte à ses parents, à ses frères et sœurs et à son entourage. Il lui restera donc comme seule alternative la volonté de puissance, par l’argent et la domination, que lui présente le système capitaliste comme le but ultime de sa vie.

Si j’ai pu supporter et supporterai encore des situations difficiles dans la vie, c’est parce que la Providence m’a donnée la chance d’avoir un attachement profond à mes parents, à mes enfants, à ma famille et, plus largement, la capacité de m’attacher à mes semblables. Cet attachement m’a donné la force de surmonter les difficultés que l’on rencontre généralement dans un pays en guerre, en exil, en raison de la maladie ou dans d’autres situations malencontreuses. Il m’a également fait comprendre que l’amour ou la compassion ne peuvent être qu’authentiques pour être vrais et effectives. L’attachement affectif à mes proches m’a clairement montré la voie à emprunter dans la vie, celui d’ailleurs indiqué par un Jésus ou un Bouddha ou encore un Socrate. Et c’est cet attachement qui me permet d’entretenir la flamme de la vie, quoi qu’il arrive.

Les régimes communistes ont tous échoué, parce qu’ils étaient bâtis sur une fiction purement matérialiste, niant l’attachement affectif, l’amour et la compassion, comme la base de l’existence humaine. Le communisme soviétique était encore plus radical que le capitalisme, en détruisant par exemple la famille sous prétexte de libérer les femmes, anéantissant ainsi la base primaire de tout attachement affectif. Le système soviétique avait un besoin ardent de la main d’œuvre, et c’était la seule vraie raison pour laquelle il a « libéré » les femmes de l’emprise des « traditions. » Je ne pense pas exagérer en disant que les femmes soviétiques n’avaient aucun mal à trouver une place pour leurs enfants dans une institution de garde. Leur « émancipation » était totale pour mieux faire fonctionner les horribles usines soviétiques.

Les sociétés capitalistes ultralibérales échoueront également pour les mêmes raisons : Les individus qu’elles produisent pour leur propre fonctionnement manquent de base affective saine, ce qui les rend ignorants, mauvais et dangereux. Cela pourrait expliquer en bonne partie les horreurs actuelles dans le monde dominé par l’Occident.

Peut-on regarder l’avenir avec optimisme ?

L’optimisme est souvent perçu comme une qualité personnelle. En réalité, c’est une qualité commune à tous les êtres humains. De ce point de vue, l’optimisme n’a rien de personnel, car il est l’expression d’une caractéristique innée de la nature humaine. Les personnes optimistes ne perdent pas espoir, tout simplement parce qu’elles savent écouter leur propre nature, qui leur parle telle une voix interne.

L’optimisme peut sembler comme une évidence quand les choses vont bien. Il y a ainsi des époques et des périodes de vie optimistes. Mais la vie n’est pas toujours un fleuve tranquille. Les catastrophes individuelles et collectives sont légion et n’attendent souvent qu’au coin de la rue de nos jours. C’est probablement dû au fait que notre époque est malade, toxique et extrêmement déséquilibrée sous tous ses rapports. Elle ne peut que conduire à un pessimisme profond. Jamais les êtres humains n’ont été à la fois si proches en raison des moyens de communication modernes et pourtant si éloignés les uns des autres dans leur âme. Jamais ils n’ont été aussi perdus et dévastés moralement, pourtant si bien lotis sur le plan matériel. Dans ces conditions, l’optimisme représente une force particulière de caractère.

Nous vivons une époque dramatique où les guerres et les catastrophes naturelles se multiplient, où des millions de civils sont tués et des dizaines de millions déplacés, en raison de nombreux conflits armés dans le monde, et où la possibilité d’une guerre directe entre l’OTAN et la Russie ou entre Israël et l’Iran n’a jamais été aussi réelle. Les gouvernements des États-Unis et de pays membres de l’OTAN continuent à user de toute leur puissance politique, économique ou militaire, y compris le recours à des guerres terrifiantes, pour maintenir leur domination sur le monde. La Russie poursuit la logique d’une grande puissance qui, selon les doctrines scientifiques en vogue, légitime l’usage de la force, y compris le recours à la guerre, pour défendre ses intérêts supposés essentiels, et Israël, avec complicité explicite de gouvernements occidentaux, continue à tuer par dizaines de milliers des enfants et d’autres civils palestiniens à des fins politiques et militaires. Le système économique dominant ne sert que les spéculateurs et autres prédateurs sans foi ni loi, dont le seul but est le profit. Les conditions de vie des populations continuent à se détériorer. L’effort, le travail, la responsabilité morale, le mérite et les autres qualités semblables sont présentées par les idéologies postmodernes dominantes comme des valeurs fictives. Comment pourrait-on être optimiste dans ces conditions ?

Je suis pourtant optimiste, car je crois en la bonté innée de l’être humaine et en sa capacité de renaître. Je suis convaincu que même le dernier des criminels ne peut supporter un seul instant son existence, s’il prend conscience du fait qu’il est criminel. La nature humaine tend donc fondamentalement vers la vertu. La négation de la vertu – par la méchanceté, le mensonge, la tromperie, le vol, le meurtre, etc. – conduit nécessairement à une prise de conscience encore plus profonde de la nature vertueuse de l’être humain. Si néanmoins nous vivons dans un état de déshumanisation prononcée en ce moment, c’est parce que l’humanité organisée n’est, de toute évidence, pas encore arrivée à un stade de maturité collective où la vertu est la règle de base et le mal est une exception. Dans ces conditions, la science et la technologie font partie du problème, car elles ne peuvent que renforcer les forces destructrices de la nature humaine, ce qui explique les catastrophes actuelles. Malgré tout cela, je suis convaincu que nous allons dans la bonne direction, guidés tant individuellement que collectivement par une main invisible. Et cette main invisible agit à travers les forces vertueuses de notre nature humaine. Malheureusement pour nous, le chemin est difficile et plein de dangers. Car le succès que nous cherchons nous conduit souvent à l’abîme et le salut vient souvent au bout de l’échec. La vie est décidément un phénomène étrange, souvent tragique, mais également très attachante.

Je suis également optimiste du fait le monde est en perpétuel changement, aucun mal ni aucune difficulté n’étant durables. Les maladies guérissent, les épreuves et les guerres prennent fin un jour et les êtres humains en ressortent en règle générale agrandis.

La guerre en Ukraine se terminera par des accords de paix garantissant la souveraineté d’Ukraine, qui est son droit inaliénable. La Russie obtiendra des garanties nécessaires pour sa sécurité, ainsi que les territoires russophones annexés qui lui appartenaient historiquement. Pourquoi cela doit se passer de cette manière ? Parce que la guerre a été un piège tant pour la Russie que pour l’Ukraine. Les seuls qui en ont profité sont les Américains, qui ont activement créé les conditions nécessaires pour cette guerre durant des décennies. Il est urgent de sortir de ce piège avant que la guerre ne mette à feu et à sang toute l’Europe, dont les dirigeants suivent aveuglement leurs maîtres américains. La Russie tirera certainement de bonnes leçons de cette guerre fratricide et j’espère qu’elle se distancera à l’avenir de la logique (machiavélique) de la grande puissance au profit d’une logique de confiance et de coopération pour son propre bien et celui de ses voisins.

Israël sera démantelé et laissera sa place à une Palestine démocratique où les « Israéliens », Palestiniens, juifs, musulmans et chrétiens vivront en paix en tant que concitoyens libres et égaux. Pour cela, il faut qu’Israël et ses alliés subissent une défaite complète, car sans la défaite ils ne pourront jamais surmonter le régime d’apartheid. Cette défaite viendra avec le temps et avec participation active et substantielle de la communauté internationale et tombera comme un fruit mûr, comme cela fût jadis le cas du régime d’apartheid en Afrique du Sud. Cette défaite est déjà partiellement réalisée, car l’État d’Israël n’a plus aucune légitimité morale aux yeux de la plus grande partie de la population mondiale. Singulièrement, Israël a démontré que lui-même et la classe politique traditionnellement au pouvoir en Occident n’ont aucune considération pour la vie ou la dignité humaine.

L’Occident, et en particulier l’Europe, connaîtra des changements politiques profonds dans les années à venir. Les gouvernements actuels, aux idéologies postmodernes, laisseront leur place à des gouvernements plus populaires, incarnés par des forces patriotiques mais qui sont souvent présentées par l’élite au pouvoir et les médias traditionnels comme des forces politiques extrémistes, voire fascistes. Bien que je rejette avec force leurs idéologies xénophobes, dont elles sont malheureusement porteuses, je ne comprends pas pourquoi ces forces politiques, comme, par exemple, le Rassemblement national (Front national) en France ou le parti de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia) en Italie, doivent être qualifiées de fascistes. Ces sont des forces qui veulent empêcher le déclin politique et social de leurs pays, comme d’ailleurs Trump aux États-Unis, via un retour aux valeurs traditionnelles des sociétés européennes. Il y aura certes des perdants, mais ces perdants seront avant tout ceux qui servent les intérêts d’une élite économique occidentale aux ambitions mondialistes, incarnés par les partis traditionnels de droite ou de gauche au pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Je suis convaincu qu’avec la classe politique actuellement au pouvoir, l’Occident n’est en mesure de relever aucun des grands défis de notre époque : Les problèmes climatiques, le vieillissement des populations des pays industrialisés, la course aux armements, les prédations sans commune mesure du système économique ultralibéral à l’encontre des êtres humains et de l’environnement, etc. En effet, comment peut-il vouloir s’atteler à résoudre ces problèmes alors que ses entreprises d’armement génèrent 550% de bénéfices, en raison des guerres, ou lorsque celles-ci lui assurent la mainmise sur les ressources naturelles précieuses du tiers-monde. Avec autant de profit en jeu, les gouvernements occidentaux préféreront se casser le cou dans des guerres et dans la course aux armements plutôt que de faire autre chose. Les solutions viendront donc d’ailleurs. La Chine, par exemple, produit déjà près de 98 % des technologies utilisées pour produire de l’énergie propre. Son modèle de politique économique fait converger efficacement les ressources financières, techniques et humaines des entreprises privées et publiques, ainsi que les connaissances spécialisées des universités et autres centres de recherche, pour atteindre des objectifs d’intérêt public définis par l’État. Cela explique en partie la montée économique et les percées sans précédent de la Chine dans de nombreux domaines technologiques, notamment en matière d’énergie propre. Par ailleurs, le modèle socio-économique de la Chine repose davantage sur le principe de coopération et de développement que sur une concurrence effrénée et destructrice.

J’observe également des signes clairs de progrès économique et de développement social dans d’autres parties du monde, en Inde, en Asie centrale et du Sud, au Moyen-Orient et en Afrique. En particulier, l’Afrique semble avoir le potentiel de devenir une superpuissance économique ces prochaines décennies. Mais pour cela, elle doit avant tout recouvrer sa souveraineté face à la domination néocoloniale occidentale. Elle peut le faire en revenant à ses valeurs traditionnelles, ce qui lui permettra de mettre fin au cercle vicieux des guerres civiles, des génocides et des régimes non démocratiques et corrompus, marionnettes de puissances étrangères.

Je suis sûr que le monde de demain sera mieux équilibré sous tous ses aspects : économique, politique et social. Il ne signifiera pas un nivellement vers le bas du niveau de vie des populations des pays industrialisés ou une perte de leur souveraineté, comme cela pourrait être craint par certains. Ce sera un monde où tout le monde est gagnant. Il sera également mieux équipé pour faire face aux problèmes globaux tels que le réchauffement climatique, la pauvreté extrême, les guerres et les catastrophes naturelles, qui nécessitent une coopération globale fondée sur des intérêts partagés et le respect mutuel, loin de la domination néocoloniale et du pillage des ressources humaines et naturelles qui prévalent actuellement. Le monde de demain sera donc plus humain et c’est une raison pour être optimiste.

Vous avez la montre, nous avons le temps

Il y a 10-15 ans, un journaliste américain ou occidental avait demandé au porte-parole des Talibans comment ils pensaient gagner la guerre contre les États-Unis, l’empire le plus puissant qui ait jamais existé dans l’histoire. Le porte-parole avait alors répondu : « Vous avez la montre, nous avons le temps. »

Les Américains ont subi l’une des défaites les plus cuisantes dans leur histoire face au mouvement insurrectionnel des Talibans en Afghanistan. Pendant presque dix ans, les Américains ne savaient pas comment sortir leurs troupes d’Afghanistan, raison pour laquelle ils ont négocié le retrait avec les Talibans, sans impliquer le gouvernement de Kaboul. Le retrait a finalement été achevé en été 2021. Les talibans ont repris le contrôle du pays, renversant le gouvernement pro-américain corrompu et impopulaire de Ghani avant même la fin du retrait américain.

L’occupation américaine de l’Afghanistan n’était pas un hasard de l’histoire. Elle s’inscrivait dans le cadre d’une politique étrangère très agressive des soi-disant néo-conservateurs – qui sont en fait des fascistes -, qui sont à la tête des États-Unis depuis trois décennies et qui veulent remodeler le monde par la force, en particulier le Moyen-Orient, dans l’intérêt du complexe militaro-industriel américain. Les guerres en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen, en Ukraine, etc., qui ont fait des millions de victimes, n’en sont que quelques exemples. Berceau d’une culture persane millénaire, l’Iran est dans le collimateur des États-Unis depuis 40 ans. Les fascistes qui se tapissent dans le « Foreign Policy Establishment » n’hésiteront pas à le réduire aux cendres dès qu’ils en ont l’occasion. C’est ce qui explique la volonté constante des États-Unis d’entrer en guerre contre l’Iran sous prétexte de protéger Israël.

Cependant, la menace américaine n’a jusqu’à présent fait que renforcer l’Iran. Ce pays a réussi, malgré d’innombrables sanctions occidentales, à s’industrialiser au point qu’il peut aujourd’hui produire, en principe, tout dont il a besoin : les machines, voitures, tracteurs, avions, etc. Ses drones militaires bon marché ont probablement changé la donne sur le théâtre de guerre en Ukraine en faveur de la Russie. Sa population de plus de 90 millions d’habitants est jeune, dynamique et talentueuse. L’Iran dispose d’immenses réserves de gaz et de pétrole et est aujourd’hui une surpuissance régionale en devenir. L’Iran sera en toute évidence plus industrialisé que l’Allemagne dans 20 ans, si la tendance actuelle à la désindustrialisation se poursuit en Europe.

Si l’Iran est désigné comme un ennemi par les États-Unis et Israël – qui, lui, est l’avant-poste colonial des États-Unis au Moyen-Orient – c’est parce qu’il s’oppose à la domination américaine, comme la Russie ou la Chine. L’Iran est la plus petite et la plus faible de ces trois puissances régionales, mais il n’est pas seul. Il bénéficie d’une alliance militaire de fait avec la Russie. Quant à la Chine, elle ne se permettra pas non plus de laisser les États-Unis écraser l’Iran, car après l’Iran, ce sera le tour de la Chine. En outre, l’Iran a réussi à organiser un axe de résistance contre les États-Unis et Israël, rassemblant de nombreux alliés au Moyen-Orient. Ce cercle s’élargira au fur et à mesure que les régimes proaméricains seront renversés par leurs populations qui haïssent la domination américaine et le régime sioniste d’Israël.

Les États-Unis ne vont pas renoncer à leur contrôle sur le Moyen-Orient sans avoir usé de toute leur puissance politique et militaire, car le Moyen-Orient, c’est le pétrole mondial et ce sont également les voies de communication maritimes entre l’Europe et l’Asie. Celui qui contrôle le pétrole, contrôle l’économie mondiale. Celui qui contrôle les voies de communications maritimes, contrôle le monde. Israël n’est qu’un pion dans ce jeux, mais il dispose des moyens militaires très importants, y compris des armes nucléaires. Ce que fait Israël est entièrement imputable aux États-Unis. Il ne faut donc pas chercher une solution politique aux problèmes du Moyen-Orient à Tel-Aviv, mais à Washington.

De leur côté, les Iraniens et leurs alliés arabes luttent pour leur indépendance vis-à-vis de la domination américaine, une domination qui n’a apporté que désolation, guerres, régimes fantoches corrompus, pauvreté, etc. aux peuples de la région. Ils finiront par gagner ce combat, parce qu’il est porté par le désir de la liberté – un instinct profondément ancré dans la nature humaine -, parce que les Iraniens et leurs alliés arabes sont beaucoup plus intelligents et courageux que les décideurs des États-Unis, d’Israël ou d’autres chancelleries occidentales, et parce qu’ils disposent désormais aussi des ressources financières et militaires nécessaires.

Les Américains et les Israéliens savent tout cela, et n’ont pas de stratégie pour perpétuer leur sinistre projet colonial. Ils sont accros à l’usage et à la menace de la force. Cela explique le génocide des Palestiniens, les assassinats, les bombardements des civils, les actes de guerres et autres crimes odieux. Ils ne semblent pas comprendre que le terrorisme, notamment le terrorisme d’État, n’a jamais changé le cours de l’histoire. Ils ne semblent pas non plus être capables de faire la distinction entre la puissance militaire et une stratégie. C’est normal, car une stratégie présuppose une vision positive de l’avenir, dont les génocidaires, les fascistes et autres criminels ne sont pas capables.

Les Iraniens et leurs alliés ont une vision optimiste de l’avenir et une stratégie politico-militaire éprouvée. Ils veulent libérer la région et ressusciter une civilisation arabo-musulmane brillante, qui a été détruite par la décadence interne des sociétés arabo-musulmanes et définitivement enterrée par le colonialisme européen. Ils ont également une stratégie militaire mûrement réfléchie : éviter toute confrontation directe à grande échelle, car l’ennemi est puissant et déterminé à infliger des destructions massives. La guerre en Ukraine est un exemple d’une guerre de grande intensité, où la partie faible – l’Ukraine – sera à la fin complètement anéantie. Les Iraniens et leurs alliés semblent avoir adopté une stratégie qui consiste à encercler et à harceler « l’éléphant » en lui faisant subir mille piqûres de moustiques pour le vider de son sang. L’éléphant finira par se décamper ou s’effondrer. Les Afghans ont appliqué avec succès cette stratégie contre l’armée soviétique en Afghanistan (1979 à 1989). Ils l’ont également utilisé avec succès contre les troupes américaines et de l’OTAN (2001-2021).

En effet, si l’on suit de près la situation en Israël, le monstre sioniste est déjà à genoux. Son économie subit des pertes financières insoutenables, son armée est essoufflée et démoralisée, des centaines de milliers d’Israéliens auraient déjà quitté le pays, la solidarité sociale s’effondre et le mythe selon lequel Israël peut vivre en sécurité a été définitivement brisé.

Dans ces conditions, et de manière parfaitement irrationnelle, les néoconservateurs américains et les Israéliens cherchent à provoquer une guerre régionale tous azimuts en tant que leur dernière chance de survie. « Après moi, le déluge, » peut-on lire dans leur état d’esprit. Les Iraniens et leurs alliés ne sont évidemment pas intéressés dans une telle guerre, même s’ils sont capables de la gagner et de remodeler entièrement le paysage politique au Moyen-Orient, car une telle guerre ferait des millions de victimes et des dégâts économiques également monstrueux dans toute la région et même au-delà. Ils n’ont pas besoin d’une guerre majeure pour arriver à leurs fins, parce qu’ils sont du bon côté de l’histoire. Ils font et feront donc tout pour l’éviter. Prions pour que la Providence nous préserve d’une guerre totale, qui aura sans aucun doute le potentiel de se transformer aisément en une guerre mondiale.

L’individualisme ou ce terminus des sociétés modernes

J’ai grandi dans une société tribale qui connaît un processus de dissolution lent et probablement inévitable ces derniers siècles. Elle est certainement l’une des dernières sociétés humaines à avoir le mieux résisté à la modernité et à l’individualisme qui a accompagné cette dernière. Au XIXe siècle, les rois d’Afghanistan sont allés jusqu’à empêcher la construction de chemins de fer et de tunnels pour éviter qu’ils ne soient empruntés par les puissances coloniales européennes, en particulier l’Empire britannique, pour coloniser le pays. Les 40 ans de guerre civile (1978-2021) et surtout les 20 ans d’occupation militaire américaine (2001-2021) ont accéléré la dissolution sociale. Aujourd’hui, la jeune génération semble être irrésistiblement attirée par le mode de vie occidentale, et l’individualisme semble l’emporter de plus en plus sur la solidarité au sein de la famille, de la tribu ou de la société en général.

En tant qu’aîné de la fratrie et imprégné de bonnes traditions du pays, j’ai toujours éprouvé un attachement profond à ma famille et à mon clan, même si j’ai vécu principalement dans la capitale, qui a été isolée du reste du pays en raison de la guerre civile. Je dois néanmoins dire que dans des sociétés collectivistes comme l’Afghanistan, le poids de la famille ou de la collectivité peut, par moments, être très lourd à porter pour un individu. Il faut être né et avoir grandi dans une telle société pour pouvoir y vivre convenablement et s’y plaire. Elles offrent néanmoins beaucoup d’avantages, notamment en termes de protection et d’entraide. Contrairement aux sociétés basées sur le principe d’individualisme, dans lesquelles l’individu vit pour lui-même et gère également seul ses problèmes existentiels, la vie est très riche en interactions sociales dans les sociétés collectivistes. Les problèmes sont beaucoup plus faciles à supporter et la joie est décuplée du fait qu’ils sont spontanément partagés par la communauté.

Dans ce contexte, les concepts de personnalisme et d’individualisme ne pouvaient que m’attirer depuis ma jeunesse, car ils portaient en eux la promesse de la libération de l’individu. Le personnalisme m’a semblé attractif probablement du fait que mon professeur de philosophie à l’université l’appréciait personnellement. C’était probablement dû en partie au fait qu’il était francophone, avait étudié à Paris et était bien imprégné des traditions philosophiques françaises. Je n’ai cependant pas trouvé d’inspiration réelle dans cette école philosophique, parce que le personnalisme, comme d’ailleurs les autres écoles philosophiques modernes, ne rimait pas avec le contexte social dans lequel j’ai grandi et, surtout, ne répondait pas aux problèmes existentiels auxquels je devais faire face.

D’une manière générale, je n’ai jamais trouvé d’intérêt dans un concept philosophique qui n’apporte pas de réponses pratiques aux vrais problèmes de la vie, y compris la vie quotidienne. Tous les systèmes philosophiques modernes ont non seulement échoué sous cet aspect, mais se sont souvent révélés subversifs pour l’individu et la société. C’était notamment le cas de la philosophie marxiste, qui a conquis à un moment donné une grande partie des intellectuels en Afghanistan, en particulier dans mon entourage, et probablement dans le reste du tiers-monde. Or, bien qu’elle fût une réaction à la fois à l’asservissement de l’individu par le capitalisme et à la paupérisation des populations en Europe, elle a été instrumentalisée par la tyrannie rouge et brutalement transposée à la Russie, à la Chine et à des pays du tiers-monde comme l’Afghanistan, causant ainsi énormément de dégâts humains. En Afghanistan, par exemple, le communisme et les autres idéologies modernes ont provoqué une guerre civile qui a duré 40 ans. En Russie et en Chine, les victimes directes des régimes communistes répressifs comptent par dizaines de millions.

Je crois que le personnalisme était une réaction pleine de bonnes intentions des intellectuels français à la fois au capitalisme, au communisme soviétique et au fascisme européen, mais rien de plus. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit tombé dans l’oubli après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les sociétés occidentales et, en particulier, la société française ont offert des conditions de vie plus que confortables aux intellectuels de gauche.

L’individualisme moderne est le fondement à la fois idéologique et naturel sur lequel les sociétés occidentales modernes et leur moteur économique, le capitalisme, se sont construits. Sous l’apparence de libertés individuelles, il remplace en réalité le contrôle exercé par le groupe social, la famille, le clan, les coutumes et traditions, la religion, la morale traditionnelle, etc., par le contrôle exercé par l’État, l’employeur, l’école et les autres institutions politiques ou sociales modernes. L’individualisme incarne une rupture radicale avec le modèle de société qui existait avant la modernité. Il trouve sa source théorique dans la philosophie des Lumières, qui a habilement instrumentalisé le rationalisme (ou la raison) ainsi que les sciences pour rompre avec le passé, en particulier avec la religion. Tout ce qui s’est passé depuis lors, à savoir le colonialisme, l’esclavage, les génocides, le communisme soviétique ou chinois, le fascisme, les deux guerres mondiales, les guerres actuelles, la décadence démographique des sociétés occidentales, etc., ne sont que des conséquences de cette rupture radicale.

L’individualisme a été étroitement associé au rationalisme. Il peut sembler paradoxal que la rationalisme, qui a cherché à libérer l’individu, ait conduit à des crimes et catastrophes tels que ceux énumérés brièvement dans le paragraphe précédent. Après tout, la raison ne fit-elle pas pilier de la culture antique ? Si la raison n’est pas la bonne base pour le comportement individuel ou collectif, alors qu’est ce qui peut la remplacer ?

La culture antique avait développé une sagesse populaire basée sur des principes moraux universellement acceptés. Ces principes n’étaient pas le produit d’une classe d’intellectuels, qui ont toujours des idées biaisées en fonction de leurs intérêts subjectifs particuliers, ou de forces sociales dominantes. Ils étaient considérés comme des vertus cardinales ou des piliers qui portaient tout l’édifice de la société antique. Ces vertus ont été théorisées dans la philosophie antique. Mais elles étaient surtout inscrites dans l’ADN des peuples, comme en témoignait une inscription sur le Temple de Delphes qui stipulait : Prends pour guide la divinité, connais-toi toi-même, n’outrepasse en rien la mesure.

Les Grecs croyaient au Logos comme la raison de l’Univers. Il était donc naturel pour eux que la divinité (ou Dieu, selon notre conception moderne) guide l’action humaine. Logos représentait la vérité effective et intelligible. La raison et la vérité étaient donc une seule et même réalité. Or, la raison n’est plus associée à la vérité dans la philosophie des Lumières ni de manière générale dans le monde moderne actuel. Nos meilleurs intellectuels et scientifiques, lorsqu’ils parlent de la vérité, n’entendent par là qu’une approximation de quelque chose, sans jamais pouvoir connaître la chose, car ils ne croient pas à la vérité ni qu’elle soit accessible. Cela peut être effectivement le cas si l’on entend par vérité une approche scientifique dans laquelle des hypothèses subjectives, supposées être celles du monde matériel, sont étudiées dans le cadre de concepts scientifiques prédéfinis. Car, la science moderne n’est plus une observation de la nature, comme chez les Grecs anciens, mais bien plutôt une méthode limitée d’approximation, notamment via des calculs mathématiques. Les algorithmes y tiennent le rôle de prophètes modernes et deviendront probablement prépondérants. Les réalités telles que la morale, l’histoire, la religion ou la philosophie se trouvent en dehors de son champ d’action, car elles ne se prêtent pas à l’expérimentation scientifique.

L’amour de la sagesse (Connais-toi toi-même), qui était le prérequis à toute éducation ou culture personnelles dans l’antiquité, a été remplacé par l’amour du gain dans le concept d’individualisme. Ainsi, la raison ou la rationalité, en lien avec l’individualisme, n’est rien de plus que la recherche du bonheur individuel à travers la maximisation du profit matériel et/ou le pouvoir. Le rationalisme des Lumières n’est associé ni à la sagesse dans le sens antique du terme, ni à la vérité, ni non plus à un autre contenu moral. Il est associé aux instincts humains bruts, comme ceux qui existent dans la nature sauvage. Elle conduit inévitablement à l’abrutissement de l’individu. Il n’est donc pas surprenant que le monde moderne soit caractérisé par une ignorance morale crasse, dont le colonialisme, les guerres, l’exploitation des êtres humains, etc., ne sont que des conséquences naturelles. Parce que la vérité et le sens de la justice sont absents de la culture moderne, il n’y a plus de terrain d’entente possible entre les individus, les gouvernements, les peuples et les cultures, chacun raisonnant en fonction de ses intérêts particuliers et des rapports de force. Par conséquent, des centaines de milliers d’hommes peuvent être envoyés à la boucherie en Ukraine ou des centaines de milliers de civils, pour la plupart des enfants, peuvent être massacrés sous les bombes israéliennes en Palestine, alors que de tels crimes ne devraient jamais avoir lieu dans un monde civilisé.

La modernité est si démesurée, sous tous ses aspects, qu’il ne vaut même pas la peine que je parle ici du troisième commandement inscrit sur le Temple de Delphes, qui stipulait « N’outrepasse en rien la mesure. » Dans mon parcours personnel, tout a été si absurdement compliqué, partout où j’ai vécu, que je devais consentir des efforts surhumains pour pouvoir remplir mes obligations morales élémentaires envers mes proches. Il m’a fallu des décennies pour comprendre à quel point les sociétés modernes sont malades. Elles promeuvent les psychopathes, les menteurs, les tricheurs, les ignorants, mais en aucun cas les personnes correctes et saines d’esprit. Il est étonnant que ces sociétés tiennent encore debout.

Je ne pense pas que les pères des Lumières ou ceux que les ont suivis étaient de mauvaise foi. Ils se sont probablement trompés par leur propre désir de créer un monde parfait. Ils ont vu le problème là où il n’était en réalité pas et ils ont placé trop d’espoir dans la science et l’éducation. Je pense qu’ils ont placé autant de foi dans la raison que Zelenski dans la puissance militaire et financière des Américains et Européens pour gagner la guerre contre la Russie. Les pères des Lumières pensaient que les gens éclairés devenaient des adultes responsables. Ils en ont fait des esclaves modernes par définition irresponsables.

Je pense que l’individualisme est le terminus des sociétés occidentales. L’individualisme a légitimé et ainsi lâché dans la nature les instincts naturels les plus destructeurs, qui étaient pourtant prohibés dans toutes les cultures humaines précédentes. L’individualisme a détruit la base morale de la famille, qui a été pourtant considérée comme la cellule de base des toutes les sociétés organisées, tant pour se reproduire que pour prospérer. Il a détruit la solidarité au sein de la famille, du groupe et de la société pour le bien du capitalisme et de l’État omnipotent et omniprésent. En effet, l’État a besoin des individus désolidarisés (Ibn Khaldoun, 1332-1406), car ils sont faibles et, de ce fait, constituent de « bons » citoyens, contribuables, soldats, employés, débiteurs, etc. Les individus désolidarisés sont également immatures et ne peuvent pas se défendre face à l’autorité. Ils sont asservis sans espoir aucun de liberté et, de ce fait, leur ressentiment peut être si grand, dans certaines circonstances, qu’il peut anéantir des peuples entiers. C’est ainsi que le fascisme, l’apartheid et autres formes de totalitarisme qui n’existaient pas auparavant, peuvent prospérer facilement de nos jours.

Je connais mal les autres sociétés, mais j’ai l’impression que les sociétés asiatiques ou africaines ne sont pas encore complètement pourries par l’individualisme moderne et ses corollaires. C’est peut-être de là que pourrait venir le salut. Mais pour cela l’Occident doit d’abord reconnaître le fléau qu’il considère comme sa vertu cardinale. Trouvera-t-il la sagesse et la force de le faire ?

L’attentat contre Trump ou lorsque l’histoire se répète

Les évènements ainsi que les personnalités historiques se répètent deux fois. Cette affirmation, popularisée par Marx, appartient au célèbre philosophe allemand Hegel.

Je ne peux pas m’empêcher de voir une forte similarité entre l’assassinat du président Kennedy et l’attentat récent contre Trump. Dans les deux cas, ces personnalités hors du commun ont été perçues comme une menace sérieuse aux intérêts d’une certaine élite économique, notamment, celle liée au complexe militaro-industriel et de l’Establishment ou de l’État profond (Deep State), incarné par une nébuleuse de structures et de fonctionnaires non élus, de nature quasi mafieuse et détenant le pouvoir étatique réel aux États-Unis. Kennedy a été qualifié de traître avant son assassinat, tandis que Trump est accusé d’un nombre interminable de délits, notamment dans le cadre de procédures judiciaires, par l’Establishment. Trump est présenté par le président en fonction comme une « menace existentielle » à la démocratie américaine ou à l’Amérique elle-même. Dans les deux cas, la sentence qui devrait logiquement suivre une telle accusation est la mort.

L’attentat contre Trump a été immédiatement présenté par tous les grands médias de masse comme le fait d’un tireur isolé. Comment ont-ils su dès la première heure qu’il s’agissait de l’acte d’un tireur isolé ? Est-il possible qu’une affaire d’une telle ampleur ou gravité puisse être le fait d’une seule personne, sans qu’elle ait bénéficié d’un encadrement professionnel et idéologique ainsi que d’un soutien organisationnel, logistique et autre ? L’attentat semble avoir été organisé minutieusement et de manière très professionnelle. Le fait que la balle a raté sa cible est simplement un miracle. Trump n’avait absolument aucune chance d’y survivre s’il n’avait pas tourné la tête juste avant que la balle ne l’atteigne. On pourrait métaphoriquement dire que son ange gardien lui a sauvé la vie. Aucune minimisation des faits n’est permise dans ces circonstances.

L’attentat fera bien sûr l’objet d’une enquête de la part des autorités américaines, celles-là même qui l’accusent d’une infinité de délits dans le but de l’empêcher de devenir le futur président des États-Unis. Le résultat de l’enquête est connu d’avance : Un acte d’un tireur isolé, sans complicité d’un tiers.

L’on a également évoqué la possibilité que l’attentat soit orchestré par l’Ukraine ou l’Iran. La première hypothèse est présentée parce que que l’Ukraine y aurait un intérêt, vu que Trump a ouvertement déclaré qu’il obligerait l’Ukraine de négocier la paix avec la Russie s’il était élu président. La deuxième est également une diversion, parce que Trump a ordonné l’assassinat du général iranien Qassem Suleimani en 2020, lorsqu’il était président des États-Unis. Ces deux hypothèses étant manifestement absurdes, elles ne méritent pas d’être étudiées en profondeur.

Trump est en ce moment aux États-Unis la personne qui représente la menace la plus sérieuse aux intérêts d’une certaine élite américaine et de l’Establishment qui gouverne l’Amérique dans l’intérêt de cette élite (cf. Donald Trump et les autres candidats présidentiels). Son élection n’est pas acceptable pour l’Establishment dont certains composants semblent ne reculer devant rien.

Si Trump est empêché de devenir le futur président des États-Unis, parce qu’il est assassiné ou emprisonné ou d’une autre manière, le pays ira droit à la guerre civile. En effet, alors que l’assassinat de Kennedy n’a pas eu de conséquences considérables, l’empêchement éventuel de Trump aura des conséquences très graves pour les États-Unis, car les circonstances historiques ont radicalement changé entre-temps. L’élite dirigeante n’a plus le monopole de l’information grâce à l’Internet et aux réseaux sociaux, qui constituent des sources d’information alternatives et plus authentiques que les médias traditionnels. Or, la perte du monopole de l’information est aussi la perte du contrôle idéologique, et donc politique, sur les masses populaires. Sans ce contrôle, une minorité au pouvoir ne peut pas gouverner une majorité populaire. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce n’est pas par la force brute de l’État qu’une élite gouverne un peuple mais par l’emprise idéologique qu’elle exerce sur le peuple. En d’autres termes, l’élite dirigeante continue à gouverner aussi longtemps qu’elle est perçue comme légitime par les masses populaires. Or, la légitimité ne va pas de soi mais est généralement fabriquée de toutes pièces. Ici, l’exemple de la Corée du Nord pourrait être illustratif. Ce pays est notoire pour sa persécution de toute dissidence politique. En cela, le gouvernement bénéficie d’une large collaboration de la population. Pour obtenir cette coopération, le gouvernement ne peut pas compter uniquement sur la peur qu’il inspire à la population, mais doit plutôt la contrôler idéologiquement et obtient ainsi la coopération voulue.

Les États-Unis ne sont pas non plus sur la voie ascendante comme à l’époque de Kennedy. Bien qu’ils soient toujours perçus comme la seule superpuissance du monde, ils se situent, d’après mon appréciation, loin dernière la Chine en termes de puissance économique réelle. Le centre de l’économie mondiale s’est déplacé aujourd’hui clairement en Chine et en Asie, et ne se trouve plus aux États-Unis. Sur le plan militaire, l’Amérique ne peut plus gagner une guerre majeure hors de son territoire pour de nombreuses raisons de nature économiques, démographiques, militaires, technologiques, etc. Les États-Unis sont une superpuissance économique en déclin, ce qui a un impact négatif non pas sur l’élite dirigeante du pays, mais sur sa population, dont le niveau de vie ne cesse de baisser depuis plusieurs décennies. Cela détourne les populations de l’élite dirigeante au profit de forces et personnalités politiques qui veulent changer le système, comme Trump. Cela explique en partie le soutien populaire sans précédent pour ce dernier.

Comme je l’ai dit dans mon article Donald Trump et les autres candidats présidentiels, Trump est le moins mauvais des candidats présidentiels pour les États-Unis ainsi que pour la paix dans le monde. S’il gagne l’élection présidentielle, les États-Unis en tant que pays seront gagnants, mais pas l’Establishment qui ne se laissera certainement pas faire. S’il perd pour une raison ou une autre, les États-Unis se dirigeront vers une guerre civile ou vers un État fasciste si l’Establishment sort gagnant de la lutte. En effet, l’état actuel de l’Amérique s’apparente à un cancer insidieux et généralisé auquel, paradoxalement, son succès a bien contribué. Le succès peut être aussi dangereux que l’échec, disait l’ancien sage Lao Tseu. Elle est profondément fracturée, y compris au niveau de sa classe politique. La guerre civile vient toujours par le haut, quand la classe politique est profondément divisée, disait Platon. Quel que soit le remède, il sera amer pour le pays.

L’Union européenne n’existera probablement pas dans dix ans

Je tiens à préciser d’emblée que je n’ai rien de personnel contre l’Union européenne. Moi-même l’ai considérée durant assez longtemps comme un exemple de coopération entre les peuples. J’ai néanmoins changé d’avis en raison des arguments tirés de l’histoire et de ce que je constate par moi-même au quotidien, étant convaincu que l’histoire a ses lois et que celles-ci sont valables partout, aucun peuple ou aucune fédération de peules, ni aucune civilisation ne pouvant y échapper. Dans le présent article, je me limite à démontrer mes conclusions via une comparaison rapide avec l’Union soviétique, une fédération de peuples que j’ai observée avec intérêt, tout autant que l’Union européenne. Je me limiterai à ce seul exemple pour pourvoir exposer le sujet aussi simplement et clairement que possible.

L’on pourrait me rétorquer que ces deux constructions supranationales ne sont pas comparables. Je laisse le lecteur se poser cette même question une fois qu’il aura lu cet article jusqu’à la fin. Il verra que, malgré les différences évidentes entre les deux entités supranationales et les circonstances historiques dans lesquelles elles sont nées et ont évolué, la logique interne propre est très similaire dans les deux cas.

L’Union soviétique a été créée à la suite de la Révolution bolchévique de 1917, à la place de l’empire russe qui englobait encore plus de territoires et de peuples. La Finlande et la Pologne, par exemple, en faisaient partie. Lénine et ses compagnons avaient comme dessin de créer une union libre des peuples, basée sur une identité commune nouvelle. Cette identité devait émerger avec la création de l’homme nouveau, c’est-à-dire l’homme communiste. Les Bolchéviques étaient convaincus que l’homme est une tabula rasa, comme une feuille blanche sur laquelle l’on peut écrire ce que l’on souhaite, et peut ainsi être éduqué et remodelé selon les références du pouvoir totalitaire. Cela correspondait d’ailleurs aux théories dominantes de l’époque, notamment en philosophie ou en psychologie. Cette vision n’a pas disparu de nos jours, car pratiquement tous les gouvernements, les idéologies postmodernes et les systèmes éducatifs modernes en sont toujours convaincus. Cette vision ignore totalement le fait que l’homme possède sa nature humaine propre innée, est conduit par le sens de la liberté qui fait partie de sa nature humaine et ne peut pas être remodelé de manière arbitraire, via l’éducation par exemple, pour les besoins du pouvoir ou du marché du travail notamment. L’Union soviétique a totalement échoué dans son entreprise, l’homme soviétique n’a pas vu le jour et les identités nationales et ethniques lui ont survécu.

L’Union européenne est un projet politique similaire qui est basé sur la même supposition, c’est-à-dire que l’homme n’a pas de nature humaine propre et peut donc être manipulé, remanié et remodelé. A partir de là, l’on peut également mélanger les peuples, saper leurs identités historiques et culturelles et les dissoudre dans une identique commune crée artificiellement, en l’occurrence l’identité européenne « supérieure. » Les 4 libertés de circulation, piliers de l’Union, visent ultimement cet objectif.

Cela ne veut cependant pas dire que l’Union européenne est une construction fantaisiste. Ce n’était pas le cas non plus de l’Union soviétique. Aucune fantaisie politique ne peut durer suffisamment longtemps pour qu’elle puisse être prise au sérieux. Des circonstances historiques concrètes ont préparé le terrain dans les deux cas. Ces circonstances socio-historiques étaient dans les deux cas le résultat des mêmes évènements : la Première et la Deuxième Guerres mondiales. La première a créé des condition favorables à la Révolution bolchévique et donc à la création de l’Union soviétique et la seconde a créé des conditions favorables à la réalisation de l’idée d’une Europe fédérée, qui d’ailleurs existait déjà depuis des décennies avant même que la Communauté européenne du charbon et de l’acier ne voit le jour en 1951.

L’Union soviétique a prospéré économiquement et politiquement durant quatre ou cinq décennies avant de connaître une stagnation économique irréversible durant deux ou trois décennies précédant son effondrement, alors qu’en même temps, l’Occident continuait à prospérer économiquement et pouvait ainsi offrir à ses populations des libertés et des standards de vie incontestablement plus intéressants. Les populations soviétiques voyaient tout cela et ont perdu la foi dans leur système politique et économique incapable de se réformer.

L’économie de l’Union européenne est en stagnation depuis la crise financière de 2008/2009. Avant cette crise, la taille de son économie était la même que celle des États-Unis, mais elle y est aujourd’hui inférieure d’environ un tiers. Comme l’Union soviétique à l’époque, l’Union européenne n’est plus un lieu d’innovation, d’investissement ou de prospérité. Personne ne peut aujourd’hui envisager sérieusement un avenir économique prometteur pour l’Union européenne. Les standards de vie des populations diminuent constamment et la confiance des populations dans les institutions de l’Union tendent vers le zéro. Seule une élite européenne y croit encore.

L’Union soviétique avait perdu la force de son idéologie fondatrice avec le temps. Les fondateurs de l’Union soviétique croyaient sincèrement au communisme et à la possibilité de créer une société nouvelle, l’homme nouveau et une fédération des peuples libres. Or, les instincts naturels de pouvoir et les avantages qui y sont liés, sous forme du chauvinisme russe notamment, ont repris le dessus avec le temps. D’une fédération « libre » des peuples, l’Union soviétique s’est transformée en une fédération assurant la domination russe et fonctionnant comme un empire où il était devenu difficile de respirer pour les peuples qui la composaient. Cela ne pouvait que conduire à un ressentiment populaire tel que le jour où Moscou a lâché les ficelles de l’empire, tout l’édifice soviétique s’est effondré avec fracas.

La même logique interne sape les fondements de l’Union européenne aujourd’hui. Pourtant, celle-ci a été perçue comme un pilier de la paix et de la prospérité en Europe durant 5 décennies. Les idéologues fondateurs du projet européen y croyaient. L’histoire fonctionnant cependant toujours selon sa propre logique, ici également les instincts naturels de puissance et de profit ont repris le dessus sur les considérations paneuropéennes initiales. La crise de 2008 et 2009 a définitivement tué la solidarité européenne, alors que Bruxelles fonctionne comme le capital d’un empire qui règne à coup de règlements, de directives et de décisions de nature contraignante, pris de manière peu démocratique et ayant un impact jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne des Européens, alimentant le ressentiment populaire. C’est précisément la raison pour laquelle l’Union européenne trébuchera, car aucun empire dans l’histoire ancienne – perse, romain, chinois ou autre – n’était allé si loin, se contentant de s’assurer de l’essentiel, à savoir la sécurité de l’empire, les communications et les impôts. Les peuples des anciens empires vivaient selon leurs lois et coutumes, traditions et religions. Cela réduisait considérablement le potentiel pour le ressentiment.

Comme en Union soviétique à la fin de sa vie, les idées fondatrices de l’Union européenne ont perdu leur appel moral et ne séduisent plus personne. Seuls probablement quelques peuples de l’Europe de l’Est y voient encore un intérêt, essentiellement pour des raisons économiques. Or, sans une base idéologique solidement établie, une construction supranationale de telle ampleur comme l’Union européenne ressemble à un corps ans âme. Aucune fédération de peuples ne peut être construite sans une grande idéologie rassembleuse.

L’un des signaux précurseurs de la chute d’un empire est qu’il commence à prendre des décisions intenables, amorales et en contradiction flagrante avec la réalité. Dans le cas de l’Union soviétique, il s’agissait, par exemple, de l’invasion de l’Afghanistan pour aider le gouvernement communiste du pays à survivre à la guerre civile qu’il avait lui-même provoquée. Cette intervention absurde a eu un coût économique et politique si important pour l’Union soviétique qu’il a significativement contribué à son effondrement une décennie plus tard. En particulier, l’Union soviétique n’a jamais été aussi isolé sur le plan international qu’après l’invasion de l’Afghanistan. Aujourd’hui, l’Union européenne conduit une politique économique en faillite, alimente en toute absurdité la guerre d’Ukraine et est ouvertement complice du génocide commis par Israël contre les Palestinien. Les coûts économiques, politiques et moraux de ces deux guerres à elles seules seront plus grands pour l’Union européenne que ceux de la guerre d’Afghanistan pour l’Union soviétique. Bien que personne ne peut mesurer la cadence de l’horloge de l’histoire – qui connaît des phases lentes et des phases d’accélération -, la comparaison avec l’Union soviétique me fait croire que l’Union européenne ne survivra pas aux dix prochaines années.

En effet, l’Union européenne n’est plus un pilier de la paix ni celui de la prospérité en Europe, bien au contraire. Elle participe aux guerres terrifiantes, y compris sur le continent européen. En cela et d’une manière générale en politique étrangère, y compris dans sa politique commerciale, elle suit les instructions de Washington. Ses dirigeants sont moralement corrompus, intellectuellement médiocres et psychologiquement faibles. Son économie diminue depuis 15 ans et ses entreprises se délocalisent en Chine, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Ses populations commencent à voter massivement pour l’extrême droite, qui ne fera qu’accélérer la chute de l’Union, vu son potentiel pour la discorde et le fascisme.

L’Union n’a guère d’attrait à l’étranger non plus. La Turquie, qui souhaitait ardemment adhérer à l’Union il y a 15-20 ans, y voit à présent une alternative plus intéressante, à savoir les BRICS. La Russie qui durant des siècles regardait l’Europe occidentale comme un standard à suivre y tourne définitivement le dos au profit de l’Asie. Même pour un pays comme la Suisse, qui est entièrement entourée de pays de l’Union, le rapprochement envisagé avec l’Union n’est pas une bonne chose.

L’Union européenne a vécu son temps. Elle est le vestige d’un ordre international qui a été mis en place sous la tutelle américaine après la Seconde Guerre mondiale. Si elle fonctionne encore c’est sûrement grâce la loi d’inertie. Son erreur existentielle a été de passer d’une zone économique à une union politique. La grande question est à présent de savoir quand elle s’effondrera et comment cela se passera. Se transformera-t-elle en une zone économique de libre échange intégrant l’Europe et le continent asiatique, ce qui pourrait être le meilleur issu ? Espérons que le continent européen trouvera de bons dirigeants politiques et la bonne voie qui lui assureront les meilleures chances pour une transition sans trop de casse.

L’État de droit

Quand j’étais jeune étudiant, nous avions un professeur de droit constitutionnel, qui avait un talent particulier pour résumer son cours de 90 minutes en 45 minutes. Il quittait ensuite les lieux sans toujours nous laisser le temps de poser quelques questions. Dans l’un de ses cours, il a déclaré que l’Allemagne nazie était un État de droit, ce qui a provoqué quelques murmures d’incompréhension, voire d’indignation dans la salle. En y pensant des années plus tard, je me suis rendu compte que cette façon provocante de dire les choses était parfois plus efficace pour susciter la curiosité de l’interlocuteur que les explications sophistiquées habituellement données dans les milieux académiques et la littérature spécialisée.

Tout d’abord, il ne faut pas oublier que toute explication, même la plus convaincante, n’est que l’opinion de quelqu’un. Elle n’est pas la réalité elle-même, ni ce qui est compris par l’interlocuteur. La compréhension est acquise à travers une exploration personnelle de la réalité, un dialogue rationnel critique et sincère avec soi-même et avec des tiers, une alternance continue des doutes et des certitudes. De plus, pour comprendre une réalité ou sa manifestation, il faut la considérer non comme un point figé dans le temps, mais comme un processus continu et évolutif. Ce n’est qu’en ayant la vue de l’ensemble d’un processus que nous pouvons connaître avec certitude la nature de la réalité qu’il révèle.

Selon l’explication usuelle, l’État de droit est un système politique hiérarchisé, gouverné par le droit. Tant le pouvoir dans le sens strict (gouvernement, parlement et juges) que le système politique dans son ensemble y sont soumis aux règles de droit. Par droit, l’on entend le droit positif, c’est-à-dire le droit créé par l’État lui-même. Par conséquent, le système n’est pas arbitraire et le comportement des autorités est prévisible pour les administrés. Or, comme toute réalité sociale, l’État de droit a d’autres facettes qui sont beaucoup plus sombres.

Tout d’abord, la définition ci-dessus décrit l’État de droit comme quelque chose de statique, donné une fois pour toutes. Cela est faux dans la mesure où l’État est une réalité évolutive, comme la société elle-même, et ne peut donc être compris que dans cette perspective. Pour la même raison, aucune de ses formes ne peut se perpétuer éternellement.

L’exemple de l’Allemagne nazie est un bon exemple pédagogique, car il montre que l’État de droit, c’est-à-dire, l’État gouverné par le droit, peut être un État fasciste, capable de tuer des millions d’innocents. Un exemple comparable contemporain est l’État d’Israël, qui pratique la politique d’apartheid depuis sa fondation et commet en ce moment même un génocide contre les Palestiniens, avec la complicité active et ouverte des États-Unis et d’autres pays occidentaux. Or, tant Israël que les autres États occidentaux se considèrent comme des États de droit démocratiques.

Selon l’un de mes professeurs, le droit réglerait 95% de l’ensemble des relations sociales dans les sociétés occidentales européennes. Le pouvoir régulateur des coutumes et usages y est quasiment nul. En particulier, les juges ne peuvent que rarement statuer en équité. Il leur faut beaucoup de courage pour pouvoir décider en équité contre la loi, alors qu’il existe au quotidien tant de situations manifestement choquantes, qui justifieraient facilement des décisions en équité. La place prépondérante qu’occupent l’État et le droit dans la société européenne moderne – que l’on peut de ce fait comparer à un bateau attaché par une seule corde – cache également le risque que l’État ne laisse un vide social colossal s’il venait à s’échouer pour une raison ou pour une autre.

Dans les sociétés occidentales, l’État de droit représente un système pyramidal complexe dans lequel une élite politique décide quelle loi doit être adoptée ou comment elle doit être interprétée ou mise en œuvre. C’est le système parfait pour que l’élite économique puisse contrôler l’État et, à travers l’État, l’ensemble de la société dans ses intérêts propres. En sélectionnant et en contrôlant l’élite politique à la tête du système – via les partis politiques, le financement de ces partis et de leurs campagnes politiques, les associations, les lobbies, les clubs et forums privés, etc. – l’élite économique obtient les lois et les décisions gouvernementales qu’elle souhaite. « La justice n’est autre chose que ce qui est avantageux au plus fort, » disait Thrasymaque à Socrate dans « La République » de Platon. Reformulant le même constat, la théorie soviétique de l’État affirmait que l’État et le droit ne sont que l’expression de la volonté et des intérêts de la classe sociale dominante.

Ainsi, si vous faites partie de l’élite économique, l’État de droit occidental vous offre des conditions idéales : Vous avez tout pour maximiser vos profits, pérenniser votre domination et freiner toute évolution politique et économique qui va à l’encontre de vos intérêts. De plus, si vous possédez les médias et sponsorisez les institutions académiques et la culture, vous créez et entretenez un écosystème complet pour élaborer le consensus social à votre avantage. Ce qui est dit ici reflète un état réel des choses dans les grands pays occidentaux comme les États-Unis, où une petite élite très riche contrôle l’État le plus puissant et le plus agressif du monde et, à travers lui, définit le destin du monde entier.

L’État de droit implique par définition que tous ceux qui participent à son fonctionnement ne pensent en fin de compte qu’en fonction des intérêts de l’élite dominante. La pensée critique ou dissidente y est fortement marginalisée, notamment du fait qu’elle n’est pas tolérée par les médias de masse et la culture politique dominante. Cela conduit nécessairement à la médiocrité de la pensée politique.

Les personnes qui gouvernent l’État de droit sont formées à l’école du conformisme, selon les doctrines idéologiques forgées par l’élite dominante. Elles manquent d’authenticité, de sens critique, d’envergure intellectuelle, de courage et d’autres repères moraux nécessaires. L’État de droit moderne promeut ainsi des hommes et des femmes politiques intellectuellement médiocres et psychologiquement faibles. Il n’est donc pas surprenant qu’ils réagissent de manière agressive aux situations difficiles, et ne puissent pas faire face à des hommes d’État de grande envergure comme Poutine ou Xi Jinping.

L’État de droit représente une très forte propension pour la centralisation du pouvoir de décision, ce qui va à l’encontre des lois de la nature. Si la nature avait voulu doter une petite partie d’hommes et de femmes de la capacité de décider pour toute une société, elle n’aurait certainement pas distribué le même nombre de neurones à chaque individu humain. Il découle de cette centralisation du pouvoir une rigidité qui diminue considérablement la capacité d’adaptation de l’État, et donc de la société, face aux changements de circonstances radicaux, ce qui le rend très dangereux dans des situations extrêmes.

Un exemple de cette rigidité est sa surréaction allergique aux situations qui sortent de l’ordinaire. Ainsi, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont entraîné une réaction si excessive des États-Unis, suivis par d’autres États occidentaux, que le monde entier a été placé sous une surveillance sans précédent, sans parler des guerres qu’elle a provoquées et qui ont fait des millions de victimes. La pandémie de Covid-19 est un autre exemple, où la réaction allergique de l’État de droit a certainement fait plus de victimes que la pandémie elle-même. La surréaction à la guerre d’Ukraine est encore un autre exemple. L’intervention militaire russe n’était nullement un danger pour l’Europe, mais la réaction allergique extrême des États occidentaux a transformé ce conflit limité en un conflit monstrueux qui pourrait bien compromettre la paix en Europe.

Si l’État de droit a eu du succès en Occident, il était certainement dû à des circonstances historiques très particulières, qui lui ont permis une montée en puissance spectaculaire. L’esclavage à l’antiquité, puis le système de servage au moyen âge ont préparé les conditions psychosociologiques pour un État fort et bureaucratique. Le siècle des lumières lui a créé la base idéologique. Le capitalisme et le colonialisme lui ont fourni des ressources matérielles nécessaires, qui lui ont permis de s’imposer dans tous les domaines des relations sociales, en particulier à travers les concepts d’État social ou d’État providence. Toutefois, à un moment donné, l’élite occidentale a décidé que le partage de richesse n’était probablement plus une bonne idée, car une population plus aisée deviendrait probablement aussi plus revendicatrice sur le plan politique, et ainsi deviendrait incontrôlable. Le fait est que le bien-être des populations occidentales a pris le chemin inverse depuis les années 70-80, tandis que les élites occidentales n’ont pas cessé de devenir de plus en plus riches. Au rythme où vont les choses, l’État social ou l’État-providence appartiendra bientôt à l’histoire.

Ayant grandi dans une société segmentaire, je sais qu’une société peut vivre avec un minimum d’État et de droit, ce qui laisse un large espace de vie à la société civile. Ce minimalisme n’a rien à voir avec le « moins d’État » ultra-libéral, qui consiste à déréguler l’économie pour qu’elle puisse maximaliser le profit et à ne faire intervenir l’État que lorsque l’économie en a besoin. Rappelons que c’est l’État qui représente le plus grand danger pour une société la plupart du temps. C’est l’État qui commet des guerres, des génocides et d’autres crimes odieux.

L’État de droit contemporain est si omniprésent et omnipotent qu’il en devient nécessairement antidémocratique et dangereux. Dans une démocratie effective – par opposition à une démocratie qui se limite principalement à des élections à intervalles réguliers pour choisir ceux qui serviront le mieux l’élite dominante –, l’État de droit est au service du peuple. Comment puis-je savoir si l’État sert le peuple ? En observant s’il suit le peuple ou si, au contraire, il le contrôle, s’il se conforme aux principes moraux supérieurs, s’il y existe des médias libres, non contrôlés par l’élite économique et/ou politique, si le citoyen peut parler ouvertement, sans crainte de représailles, si les hommes politiques sont transparents et que leur discours est sincère et compréhensible pour les gens ordinaires, si les intellectuels ont le courage de critiquer le pouvoir qui les emploient, si la justice trouve sa source ultime dans la loi morale, celle qui est innée et donc naturellement évidente pour chaque personne, plutôt qu’exclusivement dans le droit positif, etc.

Je peux continuer à énumérer d’autres aspects sombres de l’État de droit. Le but de cet article est cependant d’attirer l’attention sur le fait que l’État de droit est une arme à double tranchant. S’il est sous contrôle populaire, ne serait-ce que partiellement, comme dans certains petits pays européens, il y a plus de chance qu’il contribue à la paix et à la prospérité du pays. En revanche, s’il est contrôlé par une élite économique et/ou politique corrompue, ce qui est actuellement le cas en général en Occident, il peut devenir une menace sérieuse pour la société qu’il prétend gérer et protéger.

L’oubli est la mère de la productivité

En écoutant une ancienne entrevue du philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1990-2002) sur YouTube, j’ai été frappé par son affirmation lorsqu’il a dit que «das Vergessen ist die Mutter der Produktivität» (l’oubli est la mère de la productivité).

Cette affirmation semble tellement contre-intuitive. Comment l’oubli, qui est généralement perçu comme un dysfonctionnement de la mémoire, peut-il être source de productivité ? Surtout qu’à partir d’un certain âge, nous commençons à nous inquiéter pour nos capacités mentales, notamment pour notre mémoire. Durant des périodes de stress intense, par ex., nous avons l’impression de tout oublier. Parfois, nous ne se souvenons pas d’événements qui se sont produits il n’y a pas si longtemps. A d’autres moments, nous cherchons désespérément quelque chose dans notre mémoire mais sans pouvoir nous le rappeler. Dans ce contexte, les propos de Gadamer sont plus que réconfortants. Car, non-seulement l’oubli ne semble pas être un symptôme de quelque chose de néfaste dans la mémoire, mais bien au contraire révèlerait une fonction fondamentale de l’esprit humain, favorisant la productivité.

L’affirmation de Gadamer m’a immédiatement fait penser au concept bouddhiste de « vacuité » (en anglais : Emptiness). Ce concept consiste à dire que les choses sont dépourvues de « soi » ou de leur nature propre. Les choses ainsi que les individus n’existent que dans la relation les uns avec les autres. Ils sont interdépendants et définis par cette même relation. Transposé à l’être humain, ce concept nie l’existence de l’« égo, » ce qui signifie qu’en tant qu’individu, ma conscience de moi ou de mon individualité n’est, en réalité, qu’une perception subjective. Par exemple, je suis père non pas parce que c’est ma qualité intrinsèque, mais parce que j’ai un enfant qui me confère la qualité de père. Tout ce que je suis, je le suis dans la relation avec les autres personnes et la nature. Tout seul, séparément, je ne suis qu’une coquille vide. Le vide bouddhiste n’est cependant pas synonyme de vide au sens propre du terme, ni de néant ou d’absence de valeurs. En prenant conscience de l’absence de l’égo, l’individu libère sa nature véritable, infiniment riche, qui peut alors s’exprimer dans toute sa bonté.

Mon but ici est d’aborder la vacuité bouddhiste en lien avec ce que Gadamer a dit à propos de l’oubli, pour des raisons pratiques. Les Bouddhistes cherchent à « vider » l’esprit de tout ce qui l’encombre et ainsi cause les souffrances humaines. Ils pratiquent des méditations qui visent en premier lieu l’évacuation des émotions1 telles que les peurs, les attentes ou les désirs, qui sont souvent des illusions démesurées créées par l’esprit lui-même et qui y prennent une place prépondérante chez l’être humain. En atteignant le « vide », l’esprit revient à sa nature propre.

Quelle est la nature de ce « vide » spirituel ? C’est un mystère, comme l’esprit lui-même. Nous pouvons néanmoins supposer que l’esprit, durant l’existence humaine, s’encombre de toute sorte d’émotions excessives, de traumatismes, de croyances quelconques, de préjugées, ainsi que d’autres types d’informations générées par la société via l’éducation, l’école, la culture et toutes les autres formes d’interaction sociale. La nature étant bien faite, l’esprit devrait constamment remettre les choses à leur place en se débarrassant du nuisible, du non-actuel ou du superflu. Néanmoins, dans les sociétés modernes contemporaines, tout ou presque tout est devenu excessif et, donc, nuisible. J’avoue que j’ai de la peine à me protéger du flux constant d’informations inutiles, excessives, voire toxiques. Tout comme l’excès de nourriture est mauvais pour la santé physique, l’excès d’informations, surtout lorsqu’elles sont anxiogènes, est mauvais pour l’esprit. Dès lors, les règles d’hygiène mentale s’imposent au quotidien. Permettre à l’esprit de se calmer, d’ignorer et d’oublier ne peut que lui faire énormément de bien.

Comment atteindre ce « vide » ? Il n’est pas rare qu’à la fin de la journée, lorsque la fatigue s’installe définitivement et que nous en avons assez de nos problèmes, nous décidons intuitivement de laisser les choses au lendemain. « La nuit porte conseil, » dit le dicton populaire. Le lendemain, des idées surgissent spontanément, tout d’un coup, dans un lieu quelconque, sans invitation. Sachant cela, je ne prends pas de décisions importantes d’un seul coup, me laissant ainsi le temps, parfois beaucoup de temps selon les circonstances, pour « oublier » les choses, dans le but de donner à mon esprit le temps de faire son travail en coulisses. Je sais, par expérience, que quoi que je fasse, je risque de ne pas pouvoir penser à tous les aspects d’un problème important en une seule fois. Je dois donc laisser le temps au temps pour faire son travail de nettoyage. Étonnamment, cela permet à l’esprit d’examiner sous tous les angles les problèmes qui nous préoccupent, sans que nous nous en apercevions, de peser le pour et le contre d’une solution souhaitable et finalement de prendre la bonne décision.

Certes, le temps peut être un handicap lorsque nous devons agir dans l’urgence. Heureusement, nous ne vivons pas en permanence dans l’urgence. Si néanmoins nous avons l’impression que nous n’avons jamais assez de temps, cela pourrait indiquer une situation malsaine qu’il faut changer. Ce pourrait être l’une des sources de nombreux problèmes dans la vie privée ou professionnelle, vu que nous ne sommes pas faits pour vivre constamment en état d’urgence.

Être préoccupé en permanence par des tâches et les soucis qu’elles causent est extrêmement usant pour l’esprit. Pour ne pas occuper l’esprit en permanence par toute sorte de soucis, alors que la vie moderne est capable de nous occuper 24h sur 24h et 7 jours sur 7, une des solutions possibles est d’agender les tâches. Cela permet à l’esprit de s’assurer que la tâche sera faite à l’heure et à la date prévues et ainsi de se détacher et d’oublier en attendant. Une autre technique consisterait à noter les solutions possibles sur une feuille de papier, ce qui permet également à l’esprit de se reposer pour le temps voulu. Ainsi, une nuit ou un week-end passé(e) sans penser aux soucis privés ou aux tâches professionnelles est une victoire qui permet d’être mieux en forme et plus créatif par la suite.

En particulier, nous nous faisons énormément de bien lorsque nous alternons les activités mentales et physiques. Malheureusement la vie moderne ne nous offre pas assez d’alternatives à cet effet : Soit nous sommes noyés dans des activités mentales, répétitives et statiques, soit nous effectuons exclusivement des activités professionnelles physiques, souvent statiques également. C’est donc sans surprise que les sociétés industrialisées connaissent une épidémie de maladies physiques et psychiques graves. La bonne nouvelle est cependant qu’il existe aussi des possibilités d’activité physique durant et après le travail, qui sont utiles dans toutes les situations. Utiliser toutes les occasions pour bouger physiquement durant une journée, comme par ex., se lever fréquemment, prendre les escaliers, se déplacer à pied chaque fois que c’est possible, faire des activités en plein air, etc., peut compenser adéquatement le manque d’activité physique.

Une alternance d’activités, quelles qu’elles soient, est toujours bénéfique pour l’esprit. Se vouer à une seule activité, même à grande valeur ajoutée, est une garantie d’appauvrissement de l’esprit à longue terme. En comparaison avec les personnes vivant dans les sociétés urbaines modernes, les paysans dans des sociétés à l’économie naturelle, qui existent encore dans certaines parties du monde soi-disant primitif, exercent des activités physiques et mentales extrêmement variées. Ils savaient notamment produire tout le nécessaire pour leurs ménages. Pour cette même raison, n’en déplaise aux idéologues de la modernité, ces paysans sont plus développés mentalement et physiquement que l’homme moderne, qui peut sans doute être qualifié de faible sous tous les aspects. La cause en est à la fois la division et la spécialisation du travail et l’appauvrissement des relations sociales entre les individus en raison de l’individualisation à outrance de la société. Il ne faut jamais oublier que l’esprit a besoin des occupations à la fois sociales et productives. Sans cela, il erre à la recherche de satisfaction qui, tel un mirage, ne peut guère être obtenue par d’autres moyens. Il est possible de briser ce cercle vicieux, mais cela demande une certaine force de volonté et de la créativité. Il y a beaucoup de gens qui y parviennent intuitivement. Ce sont aussi ces personnes qui bénéficient d’une meilleure santé et de meilleures capacités physiques et mentales. En même temps, ils y forgent la force de leur volonté.

Les méditations peuvent également aider. Elles sont très à la mode en Occident actuellement. Il y a autant de formes de méditation que d’individus qui les pratiquent. Il y a toutefois quelque chose de commun à toutes les méditations : elles visent à sortir l’individu d’un état d’absence mentale – cet état dans lequel l’individu fonctionne comme s’il était conduit par un pilote automatique – et à le reconnecter à son environnement immédiat. En effet, en se déconnectant du présent, l’individu, qui est dépourvu de soi selon les Bouddhistes, va inévitablement à sa perte, car il ne peut pas exister dans l’isolation. La technique habituellement utilisée dans ces méditations consiste à ramener constamment l’attention sur la respiration, pour que l’on puisse ainsi sortir de l’emprise des pensées déchainées, hors de contrôle, qui ont le potentiel d’isoler l’individu comme dans un cocon, dans lequel la perception du temps et de l’espace et, donc, de la réalité se perd. Le but de cette forme de méditation consiste à renforcer l’esprit, comme l’on renforce ses muscles dans un fitness, et de le diriger vers l’environnement immédiat dans le moment présent.

Personnellement, je préfère me promener dans la nature pendant mon temps libre et ainsi écouter la nature, par exemple, les chants des oiseaux ou le bruit du vent, respirer l’air frais, discuter avec les gens, etc. Si l’on n’a pas le privilège de vivre près de la nature, l’on peut toujours arriver au même résultat de « vacuité » en effectuant avec attention toute autre activité, que ce soient des loisirs ou une activité professionnelle. L’attention suscite l’intérêt pour l’activité, renforce l’esprit et augmente également le potentiel pour le plaisir ou la satisfaction, quelle que soit l’activité. L’absence d’attention cause l’ennui. Inversement, une activité qui plaît, renforce l’attention et donc permet d’atteindre le même but que les méditations.

Je ne peux ainsi que conseiller de bien oublier pour être plus productif et surtout pour mieux vivre.

  1. Les émotions sont fondamentales pour l’être humain. C’est leur excès qui est jugé comme source des problèmes. ↩︎

Les lois de l’Histoire

Les individus et les sociétés ont tendance à considérer les choses comme statiques ou immobiles et, par conséquent, à fonder leurs décisions sur une telle perception de la réalité. Or, le fait est que toute réalité – l’individu, la société, l’État, la nature dans sa totalité – est en perpétuel changement. Tout est un « flux, » comme disait le philosophe grecque Héraclite. Rien n’est constant, statique ou acquis, sauf en apparence.

Pour les enfants et les jeunes adultes, les changements sont synonymes de croissance physique et mentale, d’épanouissement personnel, de curiosité, d’opportunités, de joie et d’espoir. Les adultes plus âgés ont beaucoup de peine à accepter les changements, car ils sont synonymes de menace potentielle, de danger ou de déclin programmé. Ils imaginent facilement le désastre au bout de la route. Les changements leur causent des souffrances.

Dans la même logique, nous observons deux forces contradictoires en œuvre dans les sociétés humaines : l’une qui pousse au changement et l’autre qui le freine. L’une est incarnée par la jeunesse, le dynamisme et l’ambition, mais aussi par l’inexpérience, la témérité et la destruction. L’autre est la force mature, protectrice et conservatrice, mais qui manque de dynamisme et de créativité et est condamnée à terme. La lutte entre ces forces internes à la société est le moteur de tout changement social. En comparaison, les forces externes à une société ne sont pas déterminantes pour sa transformation, bien qu’elles puissent la mettre sous pression et ainsi l’inciter à réagir.

Les luttes internes perpétuelles entre les forces sociales atteignent leurs points culminants sous forme des clashs violents (révolutions, guerres, etc.) entre les forces nouvelles, jeunes et ascendantes, qui veulent dominer et transformer la société, et les forces sociales établies, sur le déclin, qui font tout leur possible pour maintenir et perpétuer l’ordre existant. C’est de cette manière que la société change, évolue et s’adapte aux nouvelles réalités. C’est la source de tout progrès social mais également de tous les dangers, des guerres et d’autres désastres collectifs. Pour illustrer ce que je viens de dire, je vais prendre quelques exemples concrets de l’histoire moderne.

La Révolution française de 1789 et la Révolution anglaise de 1688 sont deux exemples, qui ont déterminé le cours de l’histoire sur le continent européen et influencé l’histoire mondiale. La première est marquée par une rupture totale avec l’ordre établi, comme résultat d’une lutte brutale, sans compromis, entre les forces émergentes, c’est-à-dire principalement la bourgeoisie, et celles au pouvoir, la monarchie, la noblesse et le clergé. La guillotine en est symboliquement très représentative. Cette rupture avec le passé était non seulement dévastatrice sur le moment, mais a également semé les germes de futures désastres sociaux. En Angleterre, en revanche, l’ordre ancien et l’ordre émergent ont trouvé un compromis, qui a permis la transformation en profondeur et la modernisation de la société anglaise dans la continuité des coutumes et traditions du pays. Les forces en présence ont fait preuve de beaucoup de pragmatisme, évitant ainsi une rupture brutale à la française.

L’exemple le plus marquant actuel est certainement la Chine. La Chine a connu une révolution communiste violente dans des circonstances historiques extrêmement dramatiques, qui représentait une rupture totale avec ses traditions millénaires issues des enseignements taoïstes et confucianistes. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait causé d’immenses souffrances humaines, dont des dizaines de millions de morts. Cependant, sous la direction de Deng Xiaoping, la Chine a connu une seconde révolution, cette fois pacifique, qui consistait en un retour aux traditions ancestrales, tout en ouvrant prudemment la porte à la modernisation de la société. La Chine s’est ainsi ouverte à l’économie de marché, mais sans sa composante capitaliste. Cette combinaison des traditions ancestrales et de la modernité a libéré une énergie et une créativité que le monde n’avait jamais connues auparavant. En l’espace d’une génération, la Chine – où la viande était une denrée rare et où le gouvernement central de Pékin n’avait pas les moyens de chauffer ses bureaux en hiver jusque dans les années 1980 – est devenue la plus grande puissance économique du monde, laissant les États-Unis derrière elle. Par la même occasion, la Chine a commencé à transformer le monde. Grâce à elle, des continents entiers comme l’Asie, l’Afrique ou encore l’Amérique latine ont retrouvé l’espoir de se moderniser et ainsi de sortir de la misère, de l’instabilité et des guerres civiles.

La Chine représente toutefois un défi historique pour l’Occident. Avec son lourd passé de domination par la force, caractérisé notamment par le colonialisme, l’esclavage, les guerres et génocides, l’Occident n’est plus en mesure de préserver sa domination sur le monde. Économiquement, il ne peut plus concurrencer la Chine. Militairement, il est inefficient et incapable de gagner une guerre majeure. Toutes les dernières guerres, notamment la guerre en Ukraine, en sont la preuve (cf. aussi : Guerre en Ukraine – Un autre point de vue). La perte programmée de sa domination sur le monde a également pour conséquence la perte de son accès privilégié aux matières premières et à la main d’œuvre très bon marché dans le reste du monde. A cela s’ajoute le fait que les sociétés occidentales sont vieillissantes, en manque de dynamisme et de repères moraux notamment en raison des idéologies post-modernes. Dans ces circonstances, soit l’Occident décide de préserver à tout prix sa domination sur le monde – ce qui retardera, pour la même raison, sa transformation interne -, soit il décide d’embrasser les changements. Or, la tendance actuelle est le repli sur soi, accompagné de militarisme grandissant, afin de conserver les privilèges acquis. L’Occident agit de la même manière que les forces conservatrices françaises, qui ont rendu indispensable la révolution française. Il en résulte une situation mondiale extrêmement grave, dont la situation en Ukraine et en Palestine sont deux tristes exemples. Dans les deux cas, l’Occident défend violemment un statu quo indéfendable face aux nouvelles puissances émergentes du monde, comme s’il était convaincu qu’il peut arrêter la marche de l’histoire. En Palestine, il va jusqu’à participer activement au génocide de tout un peuple, les Palestiniens. Ce faisant, il ne comprend pas qu’il sème les graines de sa propre destruction, notamment en détruisant le socle moral sur lequel sont bâties les sociétés occidentales. Il ne rend pas non plus service à son protégé, Israël, qui sera sans aucun doute démantelé et, s’il continue sur la voie qu’il a choisie, anéanti par les forces émergentes (cf. La voie choisie par Israël le conduit au précipice) .

L’Occident devrait prendre exemple sur la Chine ou du moins sur la révolution anglaise, car les jeunes générations en Occident ne méritent certainement pas d’être sacrifiées sur l’autel des ambitions impérialiste des gouvernements occidentaux (cf. Quel avenir pour le monde, en particulier pour l’Occident ?). Pour ce faire, ceux-ci doivent arrêter de servir une élite occidentale riche, perverse et va-t-en-guerre, et se mettre au service de leurs peuples respectifs. Ils doivent aussi arrêter de regarder le monde comme un lieu où les plus forts dominent et exploitent les autres. Une autre vision du monde est possible, et elle est celle de la coopération, des intérêts partagés et du respect mutuel, proposée et promue par les puissances émergentes. Pour pourvoir adopter une telle vision, les gouvernements occidentaux devraient écouter les historiens plutôt que les politologues, qui sont systématiquement formés à la doctrine de Machiavel dans les universités élitistes occidentales, loin de toute considération historique ou morale. Ils apprendront à leur grande surprise que l’émergence d’autres peuples, non-occidentaux, n’est pas un problème mais une chance pour l’humanité. Ils trouveront le courage de passer d’une logique qui consiste à vouloir écraser leurs supposés adversaires à une logique qui consiste à coopérer avec eux et à se respecter mutuellement. Cela leur permettra d’accueillir les changements tout en conservant les identités nationales, les traditions et les valeurs propres à chaque peuple.

Le problème fondamental de l’Occident est que la grande majorité des pays occidentaux ont, au cours des derniers siècles, complètement ou presque complètement rompu avec leurs traditions chrétiennes et leurs racines gréco-romaines. Or, un retour aux racines et aux traditions, notamment à la morale chrétienne, est indispensables pour que les gouvernements et leurs classes politiques puissent avoir une vision altruiste de l’autrui, et ainsi sortir de la vision machiavélique du monde.

Comme on peut le voir dans de nombreux exemples historiques, la vraie évolution sociale – qui inclut le progrès moral – a lieu uniquement lorsque les forces sociales en lutte ne s’anéantissent pas, mais agissent dans une continuité historique et sociale en s’enrichissent mutuellement. Le philosophe allemand Hegel le résume bien dans sa célèbre formule « thèse, antithèse, synthèse, » appelée la dialectique, où l’antithèse est la négation de la thèse et la synthèse est la négation de l’antithèse. Or, ce processus n’est pas forcément violent. La première négation n’est pas une négation totale et la seconde négation, à savoir la synthèse, concilie en elle le contenu essentiel de la thèse et de l’antithèse, ce qui lui permet de passer à une qualité supérieure ou, en d’autres mots, à un état qui peut être qualifié de progrès (cf. aussi : Conformisme et créativité).

Je suis convaincu que l’histoire a un fondement moral et un but spirituel. Ses lois sont aussi objectives et réelles que celles de la nature. Le fait que les sociétés modernes soient des sociétés scientifiques et technologiques n’y change rien. La science et la technologie pourraient même représenter un danger mortel pour une partie, voire pour l’ensemble de l’humanité, si elles sont utilisées comme base de décision par les sociétés et les gouvernements, au mépris de la morale, de la philosophie, de la religion ou de l’histoire. La science seule ne pourra jamais comprendre les lois de l’histoire. Une compréhension volontariste de l’histoire, c’est-à-dire comme une réalité subjective, dépendant des choix égocentriques des individus ou des gouvernements, basés sur les rapports de force, est extrêmement dangereuse et immorale. Les individus et les peuples peuvent déterminer leur destin uniquement s’ils vont dans le sens de l’histoire, tout comme ils doivent aller dans le sens de la nature, et non contre elle. L’Histoire aura toujours le dernier mot.

Donald Trump et les autres candidats présidentiels

Le 5 novembre prochain, l’Amérique élira son prochain président. Cette élection intervient à un moment où le pays est profondément divisé et s’approche de plus en plus d’une guerre civile. L’élection revêt également une importance considérable pour le reste du monde, car l’élite politique actuellement au pouvoir aux États-Unis, qui représente surtout les intérêts du complexe militaro-industriel américain, avec l’aide de ses alliés à l’étranger et des médias de masse traditionnels, prépare en ce moment-même le terrain pour une confrontation militaire directe avec la Russie et/ou la Chine, comme si l’extension de la guerre au Moyen-Orient ne suffisait pas à assouvir sa soif de domination. À cette fin, elle propage, comme à son habitude, des arguments fallacieux tels qu’une attaque planifiée de la Russie contre un pays membre de l’OTAN dans un avenir proche ou une agression armée de la Chine contre Taïwan. Dans les deux cas, les arguments sont totalement absurdes, car la Russie ne commettra pas une telle folie face à la puissance sans commune mesure de l’alliance atlantique, et la Chine n’a aucun intérêt à compromettre son élan économique en raison d’une guerre qui se déroulera sur son propre territoire. La Chine est en bonne marche pour devenir la première puissance économique du monde et contrairement aux États-Unis, qui tirent profit de la guerre, elle a tout intérêt à l’éviter, même au risque de donner l’image d’un pays faible.

Dans ce contexte, Trump est une personnalité politique qui peut faire la différence, capable de prendre ses distances avec les intérêts du complexe militaro-industriel et d’éviter ainsi une guerre avec la Russie et la Chine, en menant une politique étrangère plus mesurée tout en forgeant des relations commerciales plus avantageuses pour son pays. Pourquoi est-ce que je crois cela ?

Mon principal argument est que Trump est un patriote. Cette affirmation peut sembler si paradoxale à un lecteur européen ou d’une autre région du monde (mais pas aux États-Unis) que je crains qu’il n’abandonne la lecture de cet article à cet endroit. Rappelons que Trump a commencé sa première présidence avec le slogan « America First. » Sa présidence était bien sûr très chaotique en raison de sa personnalité hors du commun parmi l’élite politique, mais les décisions qu’il a prises, malgré son manque d’expérience politique et l’énorme résistance qu’il a rencontrée de toutes les parts, privilégiant les intérêts du peuple américain au détriment de ceux de l’élite traditionnelle au pouvoir et du complexe militaro-industriel américain, étaient bonnes. Comme on le sait, l’élite traditionnelle américaine, comme celle qui est au pouvoir ailleurs en Occident, est mondialiste, et la mondialisation, combinée à la domination politique et militaire américaine, lui a énormément profité, mais pas au peuple américain, dont les conditions de vie économiques et sociales se détériorent depuis des décennies.

Les gens qui votent pour Trump ne sont pas fous, comme ils nous sont souvent présentés par les médias de masse traditionnels, qui sont d’ailleurs contrôlés par la même élite dominante américaine et occidentale. Ils voient en Trump une véritable alternative au pouvoir de cette élite politique, incarnée en particulier par les démocrates, qui est extrêmement corrompue, immorale et n’agit que dans son propre intérêt. Cette élite est traditionnellement représentée tant par les républicains que les démocrates. Les deux partis forment en réalité un seul « Business Party » et sont contrôlés par l’élite économique et le complexe militaro-industriel du pays. Trump est bel et bien une exception dans ce paysage politique complexe, bien qu’il soit soutenu par une partie des républicains, mais surtout du fait qu’il bénéficie d’une réelle base populaire, qui partage ses opinions conservatrices et patriotiques.

Il est légitime pour un président d’être patriote, car il est élu pour servir sa patrie. Comme tout autre pays, l’Amérique a également le droit de défendre ses intérêts légitimes face aux autres pays, mais dans le respect du droit international, qui interdit le recours à la force ou à la menace de la force. L’élite américaine traditionnelle ne respecte pas le droit international. Elle impose ses propres règles, qu’elle appelle « Rules-Based Ordre, » au reste du monde en recourant de plus en plus aux agressions militaires, dont les victimes se comptent par millions au cours des 30 dernières années. Par ailleurs, ce que cette élite américaine nous réserve avec une possible future guerre contre la Russie ou la Chine dépassera l’imagination.

En tant que patriote, Trump défendra les intérêts du peuple américain, qui ne sont pas incompatibles avec les intérêts des autres peuples du monde. En particulier, le peuple américain a intérêt à améliorer ses conditions de vie dans le cadre d’une coopération économique et commerciale avec la Chine et le reste du monde. Il n’a pas besoin que l’Amérique domine le monde. C’est un fait que le commerce international peut profiter à tous, s’il est bien géré au niveau national. Malheureusement, la mondialisation a été vendue aux peuples comme quelque chose qui était dans leur intérêt alors qu’elle a profité essentiellement aux élites. La Chine en a été une exception, car elle n’a pas réservé les bénéfices de la mondialisation à la seule élite économique et politique du pays, mais les a partagés avec sa population, ce qui explique l’amélioration sans précédent du niveau de vie des Chinois ces 30 dernières années.

Il convient de préciser ici que l’idée d’un « découplage » entre les économies chinoise et américaine et européenne est un mythe. Ces économies sont tellement interdépendantes qu’elles ne peuvent pas être dissociées, sans conduire à un effondrement économique mondial. La seule voie rationnelle est la coopération, le commerce et l’intégration sur une base saine qui profiterait à tous.

Le peuple américain n’a pas d’intérêt à ce qui ses enfants soient tués dans d’innombrables guerres qui sont financées par le contribuable américain et qui ne profitent qu’à une élite liée au complexe militaro-industriel. Par ailleurs, tant la Russie que la Chine ont la capacité militaire d’anéantir les Etats-Unis. Dans ces circonstances, je ne crois pas qu’une personne dotée de discernement puisse dire qu’une guerre avec ces deux pays est dans l’intérêt du peuple américain. Je pense donc que Trump, en tant que patriote et homme d’affaire, a de meilleures aptitudes pour prévenir une guerre contre la Chine ou la Russie ainsi que contre d’autres puissances émergentes comme l’Iran. Par ailleurs, vu sa large base populaire, dont une partie des militants sont si bien engagés pour leur cause qu’ils n’ont pas hésité à occuper de force le Capitole, Trump aura suffisamment de pouvoir pour se distancier de l’élite américaine traditionnelle ainsi que du complexe militaro-industriel, ce qui lui offrira une marge de manœuvre suffisante pour prendre ses décisions.

Il est vrai que Trump nous a été présenté comme un psychopathe par les élites politiques et les médias de masse traditionnels. J’ai même entendu des psychologues et des psychiatres le décrivant comme psychopathe. Avec tout le respect que je dois à ces spécialistes, je dois toutefois dire qu’ils sont complètement à côté de la plaque. La première présidence de Trump a montré qu’il était plus réaliste que tous les présidents démocrates ou républicains qui l’ont précédé ces 30 dernières années, nonobstant sa rhétorique officielle, qui peut porter à confusion. En particulier, il a eu beaucoup moins recours à la guerre, et n’a notamment pas déclenché de guerre majeure. Il a préparé le terrain pour la sortie des troupes américaines de l’Afghanistan en signant un accord avec les Talibans, et la Russie n’a pas envahi l’Ukraine sous sa présidence, pour ne citer que deux exemples importants. Je le crois lorsqu’il affirme qu’il va mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 heures. En effet, s’il est élu comme président, et je crois qu’il le sera, il fixera un très court délai au président Ukrainien pour trouver un accord politique au conflit avec la Russie, faute de quoi il supprimera toute aide militaire à l’Ukraine. Ce sera la décision la plus raisonnable pour l’Amérique et aussi pour l’Europe qui va désespérément droit dans le mur tant sur le plan économique que politique.

Cela dit, je ne suis pas naïf non plus et je ne crois pas que tout sera rose avec Trump, car il a aussi un côté imprévisible. De plus, un individu peut changer et le président américain n’est qu’un centre de pouvoir parmi d’autres. Trump est, toutefois, le moins mauvais des candidats à la présidence parmi tous les candidats républicains et démocrates en ce sens qu’il est patriote, réaliste et indépendant en raison de sa personnalité et du fait qu’il dispose d’une base populaire effective. Avec lui, il est très probable que l’Amérique s’en sortira moins mal et que le monde évitera le pire, à savoir une guerre entre les États-Unis et la Russie ou la Chine.

Pourquoi l’État moderne déteste la religion ?

Les hommes et femmes ont depuis la nuit du temps contemplé et vécu le monde à travers des mythes et des croyances religieuses. Celles-ci leur étaient aussi indispensables que l’air qu’ils respiraient ou le pain qu’ils mangeaient pour s’orienter dans la vie. L’époque moderne qui est caractérisée par l’apparente prédominance des sciences n’a rien changé sur le fond à cette réalité. Elle tente en vain de supplanter les idées et sentiments religieux par la science ou encore par des idéologies modernes dont le but réel est la manipulation politique des masses.

Mon but n’est pas de présenter ici un cours sur la religion. Je laisse cette tâche aux philosophes officiels et autres spécialistes au service du pouvoir, comme c’est généralement le cas aujourd’hui partout dans les pays industrialisés. Dans l’intérêt du pouvoir séculier, ils peuvent continuer à vilipender la religion autant et aussi longtemps qu’ils veulent, car ils sont payés pour cela. Pour ma part, j’aimerais montrer que l’on ne peut simplement pas vivre en homme ou femme libre sans la religion, même si l’on est convaincu du contraire. Plus la vie est dure, plus l’on a besoin de la religion. Comme d’habitude, j’illustrerai mes réflexions par des exemples concrets tirés de ma propre expérience de vie, dans le but de susciter une réflexion sur ce sujet qui est d’une importance existentielle fondamentale.

En 1978, alors que j’étais très jeune, mon pays d’origine, l’Afghanistan, a connu un coup d’État communiste. Fidèles à leurs convictions anti-religieuses et anti-islamiques en particulier, les communistes ont presque immédiatement organisé une persécution à grande échelle à l’encontre du clergé musulman dans le but de briser l’établissement religieux et d’affaiblir ainsi la société traditionnelle pour ouvrir la voie à la transformation communiste de la société. Cela s’est traduit par l’assassinat de dizaines, probablement de centaines de milliers d’ecclésiastiques, dont le seul tort était de prêcher la religion ou de défendre le mode de vie traditionnel conformément aux coutumes et croyances ancestrales du pays.

Le régime communiste a provoqué une guerre civile qui a durée plus de 40 ans et fait de millions de victimes. Contrairement à ce que certains ont prétendu, la guerre civile afghane, qui a été le résultat d’une combinaison de plusieurs facteurs nationaux et internationaux, n’a pas été provoquée ou alimentée par la religion musulmane. La cause primaire en était le régime communiste répressif lui-même. A cela s’ajoutait la réaction des populations afghanes, en particulier des Pachtounes, dont la structure tribale leur permet de se mobiliser en temps record pour contrer une menace existentielle. Les tribus fonctionnent en réalité comme des mini-États et sont porteuses de traditions et coutumes ancestrales très combatives. Il y avait encore un troisième facteur d’une importance capitale, qui consistait dans les interventions militaires étrangères. Sans ces interventions étrangères, qui sont un phénomène moderne, la guerre civile aurait probablement duré quatre ans au maximum au lieu de quarante ans.

Cette guerre n’a pas été conduite dans le respect des règles de la religion musulmane, qui est pratiquée par la très grande majorité des Afghans. Comme le Christianisme ou le Judaïsme, l’Islam est une religion de paix, qui non seulement interdit toute violence à l’encontre des populations civiles, notamment des femmes et des enfants ou des prisonniers de guerre, mais ordonne expressément leur protection. La guerre n’est autorisée que dans un contexte très limité, notamment lorsqu’il s’agit de se défendre contre une agression armée. La guerre civile en Afghanistan était une sale guerre pour le pouvoir, comme toutes les guerres civiles modernes, dans laquelle les règles morales et humanitaires étaient quotidiennement violées. La faute en incombait à la fois aux acteurs politiques internes de l’Afghanistan et aux gouvernements étrangers, notamment l’URSS, les États-Unis, le Pakistan, etc., qui y étaient directement ou indirectement impliqués.

La religion musulmane a toutefois joué un rôle positif fondamental durant cette terrible guerre. L’Afghanistan est un pays composé de nombreuses ethnies et compte plus d’une trentaine de langues et dialectes. Les gouvernements laïcs afghans, les Soviétiques puis les Américains au cours de leurs occupations militaires respectives ont tenté de diviser le pays le long de lignes ethniques et linguistiques. Cela a fonctionné dans une certaine mesure, mais pas pour longtemps. Le pouvoir unificateur de la religion a été beaucoup plus grand que le pouvoir divisif des gouvernements et de leurs idéologies modernes. L’Afghanistan n’a finalement pas subi le même sort que la Yougoslavie, où des groupes ethniques se sont mutuellement massacrés et le pays s’est désintégré.

La religion musulmane a été un rempart contre les idéologies communistes, nationalistes et contre toutes les autres formes d’idéologies modernes ou post-modernes. Comme elle fournit aux individus une alternative solide pour appréhender la réalité sociale ou politique et exercer ainsi leur libre arbitre, le gouvernement communiste ou les gouvernements postérieurs proaméricains n’ont jamais réussi d’endoctriner les masses populaires. Or, si l’on considère à titre de comparaison n’importe quel pays occidental, le gouvernement ne rencontrera pratiquement aucune difficulté insurmontable pour endoctriner et conduire les populations comme il le souhaite, étant donné que la religion est muselée, que les médias de masse traditionnels et la très grande majorité des intellectuels sont avec le gouvernement et que les idéologies modernes dominantes font tout pour désorienter l’individu au lieu de lui fournir des critères moraux solides pour des choix personnels responsables. Il n’y a en réalité aucun contre-pouvoir sérieux au pouvoir établi, ce qui signifie qu’il existe un potentiel important pour le totalitarisme, notamment pour sa forme extrême qui est le fascisme.

Bien entendu, les laïcs peuvent être aussi honnêtes que les croyants. Inversement, les croyants peuvent être aussi mauvais que les laïcs. Ce qui fait la différence, cependant, c’est le fait que la foi religieuse authentique rend plus forts et plus résilients les individus ou les sociétés humaines qui la portent, alors que l’absence de telle foi les rend inévitablement plus vulnérables. N’est pas libre ni vertueux celle ou celui qui est faible de volonté. Dans les sociétés modernes d’aujourd’hui, la laïcité entraîne une faiblesse de la volonté et donc une réduction de la capacité de l’individu à exercer son libre arbitre.

Par ailleurs, les sources de la morale religieuse et de la morale laïque ne sont pas les mêmes. La religion tire sa morale d’une réalité objective universelle et éternelle, qui se situe au-delà de l’existence subjective limitée des individus. Sa morale unifie les individus et l’ensemble de l’humanité, notamment en les libérant des passions destructrices. La moralité laïque tire son contenu de l’expérience personnelle subjective qui est éphémère, limitée, divisive et empreinte d’ignorance et de faiblesse intrinsèque de la volonté individuelle. Créée ou soutenue par les idéologies modernes, elle promeut les passions comme valeurs suprêmes de l’humanité.

Si l’on adopte le point de vue subjectif de la moralité, l’on doit alors se poser la question suivante : Pourquoi dois-je agir contre mes intérêts ou prendre des risques pour venir en aide à celles et ceux qui en ont besoin ? Autrement dit, pourquoi dois-je être solidaire avec les personnes que je ne connais même pas ou pourquoi les peuples du monde doivent être solidaires entre eux ? Pourquoi ne pourrais-je pas faire ce que je veux, même commettre un génocide comme le font Israël et ses alliés occidentaux à Gaza, si mes intérêts l’exigent et si je suis assez fort pour ne pas craindre des conséquences fâcheuses ?

Nous observons en direct que l’armée israélienne massacre par dizaines de milliers des enfants, des femmes et des personnes civiles, sous prétexte de vouloir éliminer des combattants palestiniens. Les militaires israéliens exécutent ainsi les ordres qu’ils reçoivent du régime sioniste avec autant de fidélité qu’Adolf Eichmann exécutait les ordres de ses chefs nazis en mettant en place la « solution finale. » Ces soldats ont confié, volontairement, par ignorance ou par peur de représailles ou pour toute autre raison, leur libre arbitre et leur responsabilité morale personnelle à leur gouvernement dont la nature criminelle est à présent évidente pour le monde entier. Pourtant, s’ils étaient des croyants authentiques, ils auraient refusé de commettre ces crimes, car ils auraient fait appel à leur libre arbitre et agi conformément aux commandements de la Torah qui interdit le meurtre ou le vol des biens d’autrui. Par ailleurs, l’opposition la plus farouche aux crimes, voire à l’existence, de l’État sioniste vient de la part des rabbins fidèles à leur foi.

Pourquoi la morale laïque est frappée de faiblesse ? La vie est absurde comme le disait un personnage de Sartre dans l’un de ses romans. Les scientifiques ne manquent pas une occasion pour le confirmer. Or, cela a pour conséquence directe le désespoir. L’on peut alors essayer de combler le vide interne qui en résulte par une carrière, par l’argent ou par toute autre passion. Néanmoins, l’absurdité de la vie nous criera au visage à toutes les occasions d’échec qui sont légion au cours d’une vie, en nous rappelant que le but ultime de la vie est le néant. Lorsque nous vivons dans le désespoir d’une vie insensée où la mort rôde parfois au coin de la rue, nous sommes intrinsèquement faibles, nous allons nous plier devant le plus fort et nous allons servir le pouvoir comme le font les soldats israéliens ou les intellectuels en général, dont la plupart ne sont pas croyants. Observons par nous-même. Ne voyons-nous pas de conformisme et d’absence de courage partout dans le monde occidental face au génocide de Gaza. Combien d’intellectuels occidentaux l’ont condamné à haute voix et ont rappelé à l’ordre leurs propres gouvernements qui en sont clairement complices en fournissant de l’aide militaire ou financière à Israël ou en empêchant le cessez-le feu ?

Une personne croyante a, en revanche, l’espoir dans cette vie et également l’espoir d’une vie éternelle après la mort. Elle ne craint pas de vivre ou de mourir selon les commandements moraux de sa religion et c’est là que réside toute sa force de résilience et sa liberté. Cela explique le fait que les gouvernements modernes, notamment occidentaux, n’aiment pas les religions, singulièrement la religion musulmane, qui sont susceptibles de conférer à leurs fidèles une personnalité forte et indépendante, ainsi qu’une combativité face à la tyrannie sociale ou autres formes d’injustice flagrantes. Aucun pouvoir n’aime les citoyens forts capables de le rappeler à l’ordre lorsqu’il s’écarte de son mandat.

L’on peut m’objecter que la vie après la mort est une fiction. Certainement, si l’on entend par la vie éternelle la continuation à l’infini de la vie telle que nous la connaissons. Mais cela suffit-il pour être si prétentieux en croyant que nous savons tout de la vie ou de la mort ? Ne serait-il pas plus approprié à notre condition humaine si insignifiante à l’échelle d’univers d’admettre que nous ne savons rien de l’éternité, puisque tout que nous savons se rapporte à une infime partie de la finitude vouée à disparaître avec le temps. La physique quantique semble parfois regarder dans la direction d’une réalité ultime qui ne serait pas physique ou matérielle, ni soumise aux lois du temps et de l’espace, et donc, pour cette même raison, inaccessible pour l’expérience scientifique. Admettons au moins, avec Blaise Pascal, que la foi peut nous indiquer une voie valable, qui échapperait à la science et/ou à la philosophie laïque.

La voie choisie par Israël le conduit au précipice

Il est difficile de ne pas s’indigner devant tant de souffrances infligées aux populations civiles dans ce conflit, surtout lorsqu’elles sont le résultat d’un usage disproportionné de la force brute par un État moderne, Israël, qui a décidé de punir collectivement un peuple entier, les Palestiniens.

Il va sans dire qu’Israël est doté de l’une des meilleures armées du monde et dispose du soutien total des États-Unis. Il est conduit par le gouvernement le plus extrémiste de son histoire, dont certains membres considèrent ouvertement les Palestiniens comme des « Human Animals. » La situation actuelle est le résultat d’une politique ségrégationniste de longue date à l’égard des Palestiniens, qui consiste notamment à chasser ces derniers de leurs territoires ancestrales au profit d’une nation israélienne fondée sur le principe d’appartenance religieuse.

Inutile de préciser que fonder une nation sur le seul critère de la religion est un non-sens total dans le monde moderne d’aujourd’hui. On se pose alors la question de savoir pourquoi tant de sang est versé pour quelque chose qui est absurde. Pourquoi les Israéliens et les Palestiniens ne peuvent-ils pas vivre en harmonie dans un même État démocratique fédéral ? Après tout, il existe de nombreuses autres nations où différents peuples ou groupes ethniques et religieux vivent ensemble en paix. L’Afrique du Sud est probablement le meilleur exemple, car il a connu une histoire de ségrégation semblable à celle d’Israël. Grâce à la sagesse de ses dirigeants, notamment le président De Klerk et Nelson Mandela, et à la pression de la communauté internationale, l’Afrique du Sud a pu surmonter ses divisions et son régime d’apartheid, alors que la différence culturelle ou ethnique entre les populations blanche et noire était encore plus grande que la différence entre les Palestiniens musulmans et les Israéliens juifs.

La solution au conflit israélo-palestinien dépend avant tout de la bonne volonté de la classe politique israélienne. Or, le pays est dominé par des forces corrompues, racistes et antidémocratiques, qui veulent accomplir leurs passions irrationnelles par la force brute. Après tout, pensent-elles, Israël a été fondé dans la violence et a gagné toutes les guerres contre les Palestiniens et les Arabes. De plus, Israël a toujours eu le soutien total des Etats-Unis, qui sont les seuls à pouvoir l’obliger de changer de politique envers les Palestiniens. A quoi bon de changer de cap dans ces circonstances ?

Je ne pense pas qu’à l’avenir, Israël soit toujours gagnant dans sa politique de ségrégation contre les Palestiniens. Le monde a beaucoup changé et la classe politique israélienne ne s’en rend manifestement pas compte. Aujourd’hui, le pays est pris au piège entre les forces tectoniques de l’ordre multipolaire émergent et de l’ordre unipolaire en déclin personnalisé par les États-Unis. Je suis sûr que, dans un avenir pas si lointain, personne n’enviera plus la situation d’Israël, qui a tous les ingrédients pour subir le même sort que l’Ukraine ou d’autres pays qui se sont retrouvés piégés dans le jeu géostratégique de grandes puissances mondiales.

Il est urgent pour la classe politique israélienne de comprendre que la politique actuelle est également un désastre morale pour les Israéliens. Ce désastre moral s’est déjà transformé en désastre politique, tandis que le désastre militaire est à la porte.

Il est urgent de convenir d’un cessez-le-feu immédiat et d’ouvrir la voie à des négociations de paix sérieuses et sincères. Les deux parties au conflit ne peuvent cependant pas parvenir seules à une solution, car le conflit ne se limite pas à elles seules. Ce conflit était dès le départ un conflit international. Israël était cependant gagnant, car l’ordre mondial établi lui était très favorable. Or, à présent, les Palestiniens sont soutenus par des puissances émergentes du nouvel ordre mondial multipolaire (Turquie, Iran, pays arabes, Russie, Chine, etc.), ce qui est une très mauvaise nouvelle pour Israël. Ces puissances émergentes considèrent Israël comme un État criminel fantoche utilisé par les États-Unis comme bras armé pour contrôler le Moyen-Orient et ses ressources pétrolières selon le principe « diviser pour régner ». Cela n’augure rien de bon pour l’avenir d’Israël.

Il y a néanmoins suffisamment de bonne volonté au sein de la communauté internationale pour aider les Israéliens à envisager la solution d’un État démocratique commun aux deux peuples à l’exemple de l’Afrique du Sud. Israël étant toujours en position de force, il peut mettre en œuvre une telle solution, mais encore faut-il que ses dirigeants le veuillent. Il doit garder à l’esprit que le jour où il ne sera plus en position de force, ce qui arrivera tôt ou tard, aucune solution permettant de maintenir son existence ne sera plus possible.

Tant Israël que les États-Unis étant dominés par des passions destructrices, sur fond de corruption morale sans précédent, je n’ai pas beaucoup d’espoir pour l’instant quant à la solution évoquée, mais je ne désespère pas non plus totalement, car je sais que la raison finit toujours par l’emporter sur la folie, parfois au prix d’une longue descente aux enfers. La voie actuellement suivie est celle de la folie meurtrière, dirigée surtout contre les populations civiles palestiniennes, qui peut à tout moment embraser toute la région, voire au-delà. Seule la compassion, qui est un devoir religieux tant pour les juifs que pour les musulmans, peut calmer cette folie.

Quel avenir pour le monde, en particulier pour l’Occident ?

Celles et eux qui me connaissent peuvent confirmer mon profond scepticisme à l’égard de la politique moderne, qu’elle soit nationale ou internationale. Cela est certainement dû au fait que j’ai grandi dans un pays qui a connu une terrible guerre civile pendant plus de quatre décennies, provoquée et alimentée par les gouvernements en place, ainsi que par des puissances mondiales et régionales, au mépris total des populations civiles du pays, qui en ont subi les conséquences. J’ai également observé que les grandes puissances occidentales qui ont dominé le monde au cours des derniers siècles ont commis en toute impunité le crime du colonialisme, des meurtres de masse et de nombreux autres crimes afin de dominer et d’exploiter les ressources naturelles et la main-d’œuvre sur les cinq continents. Je me suis rendu compte que les discours politiques officiels de tous bords, de gauche comme de droite, n’étaient que de la rhétorique trompeuse ou, au mieux, vide. J’en suis venu à penser, avec Dostoïevski et Nietzsche, que la caractéristique principale de la modernité, malgré tous les progrès de la science et de l’éducation – ce qui est très paradoxal – était le nihilisme (cf. Nihilisme) croissant d’un monde moderne, en particulier occidental, qui non seulement ne croit pas à la justice ou à la vérité, mais utilise délibérément toute sa puissance politique, économique et militaire pour saper le sens de la justice et de la vérité qui subsiste dans d’autres cultures, en particulier lorsque celles-ci sont porteuses de traditions, coutumes et croyances philosophiques et religieuses ancestrales. Face à la situation catastrophique du monde actuel, j’ai abandonné l’espoir d’un avenir collectif réjouissant et j’ai acquis la conviction que le monde était prêt pour une nouvelle « descente aux enfers », comme pendant la Première ou la Seconde Guerre mondiale. (cf. Pourquoi l’Afghanistan ne se normalise pas ?; Pourquoi aurons-nous encore des guerres ?)

Dans ce contexte, la guerre en Ukraine, bien qu’elle m’ait surpris au départ, n’a fait que confirmer mes craintes. Les incendies allumés ou alimentés par les puissances occidentales ont ainsi gagné l’Europe orientale. La guerre peut désormais atteindre l’Europe occidentale et/ou les États-Unis à tout moment, de manière soudaine, inattendue et de plein fouet. La situation actuelle est d’une extrême gravité, mais la classe politique occidentale ou européenne semble ne rien y comprendre. Cela n’a rien d’étonnant, car pour comprendre ce genre de choses, il faut chercher la vérité, et pour garantir la paix, il faut la construire sur le principe de la justice. La classe politique occidentale manque d’une telle capacité, car elle est ignorante, moralement corrompue et accro à l’usage de la violence. Or, lorsque la classe politique d’un pays présente des caractéristiques aussi inquiétantes, le pays va inévitablement à la catastrophe, tôt ou tard. C’est ce qui arrive à l’Ukraine, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres.

Le nihilisme a profondément rongé les racines de la civilisation occidentale, plus que partout ailleurs dans le monde. Prenons l’exemple des États-Unis : Ce pays a perdu la culture qui a fait sa grandeur et sa prospérité. Aujourd’hui, ils se retrouvent noyés dans des idéologies post-modernes et totalement piégés entre les mains d’une élite économicopolitique corrompue et incroyablement ignorante. Le pays entier, y compris les deux grands partis politiques qui se partagent le pouvoir en alternance et forment traditionnellement un seul « Business Party », est dorénavant profondément divisé. Il y a en réalité deux Amériques qui ne peuvent plus se voir. Le dialogue est devenu impossible. Seules les passions destructrices ont libre cours. Tous ces éléments sont des signes avant-coureurs d’une guerre civile en gestation. Seule la politique étrangère des États-Unis échapperait, en apparence, à cette division, mais cela rend la situation encore plus explosive, car le gouvernement américain pourrait être tenté de lancer une guerre directe contre la Chine ou la Russie, afin de détourner l’attention du pays. Mais cela ne fera que retarder un nécessaire retour aux valeurs fondamentales de la culture américaine que les Américains associent à l’ancienne culture gréco-romaine et à la morale chrétienne. Les États-Unis n’étant plus les maîtres incontestés du monde tant sur le plan économique que politico-militaire, une guerre avec la Russie ou la Chine peut entraîner des conséquences absolument dévastatrices pour eux-mêmes et pour le monde entier. Elle peut même signifier la fin de l’humanité organisée sur Terre, car le risque d’une guerre nucléaire est réel en cas de conflit militaire directe entre les superpuissances nucléaires.

Malgré tout cela, je garde l’espoir d’un avenir meilleur, car j’ai de bonnes raisons pour cela. J’observe heureusement que le reste du monde, en dehors de l’Occident qui comprend également la Russie selon moi, est moins affecté par le nihilisme. Je prends l’exemple de la Chine, qui a, à elle seule, davantage contribué à réduire la pauvreté dans le monde que le reste du monde dans son ensemble. Cet immense pays semble heureux et optimiste pour son avenir, malgré les menaces de guerre permanentes de l’Occident. La Chine semble avoir définitivement rompu avec le communisme meurtrier de Mao, en embrassant sa culture millénaire, imprégnée des meilleures traditions confucianistes et taoïstes – une culture dans laquelle l’unité harmonieuse de l’homme et de la société l’emporte sur les instincts destructeurs et les antagonismes meurtriers. Son modèle économique est également en accord avec ses belles traditions. La Chine a repris l’économie de marché qui existait avant le capitalisme, mais sans prendre le capitalisme lui-même.[i] Car les Chinois savent à quel point le capitalisme a été destructeur pour les sociétés occidentales, tout comme l’a été le communisme pour la Chine. Ils estiment que l’économie et l’État doivent être au service du pays et de sa population, et non au service d’une élite privilégiée.

En Occident, en revanche, tout semble être au service de l’économie, contrôlée par une petite élite extrêmement riche. Ce « tout » comprend l’Etat, les lois, l’éducation, la culture, les idéologies officielles, la société entière. Le capitalisme a eu pour conséquence, entre autres, le fait que les pays occidentaux ont totalement rompu avec leur culture ancestrale, y compris la morale chrétienne, pour n’instaurer que le culte du profit, le conformisme politique, l’hédonisme et la perversion morale qui l’accompagne.

Dans la situation tendue actuelle, le problème n’est donc pas la Chine, qui mène une politique économique saine qui a permis d’améliorer les conditions de vie non seulement de plus de 1,3 milliard de personnes en Chine, mais aussi celles de populations sur les cinq continents, y compris en Occident. La Chine n’aspire pas, comme le prétendent malhonnêtement les médias officiels occidentaux, à devenir le futur empire mondial. La Chine est déjà trop grande pour être gouvernée de manière adéquate et, de plus, les Chinois savent, en voyant l’exemple des États-Unis, qu’essayer de contrôler le monde sera pour eux une malédiction qui détruira leur pays.

Il ne faut pas se voiler la face. Depuis leur fondation en 1776, les États-Unis ont participé à plus de 400 guerres dans le monde, dont la moitié depuis 1950 et un quart depuis la fin de la guerre froide (Introducing the Military Intervention Project: A New Dataset on US Military Interventions, 1776–2019). Plus de 4,5 millions de personnes sont mortes dans des guerres impliquant les États-Unis depuis 2001 (cf. Quatre millions et demi de tués par les « guerres américaines » après le 11 septembre 2001). Depuis sa guerre contre le Vietnam en 1979, la Chine n’a plus participé à une guerre, n’a renversé aucun gouvernement dans un pays étranger et s’est concentrée sur son développement économique. En Occident, en revanche, le développement économique est en panne depuis longtemps. Son économie est devenue fondamentalement spéculative, à la recherche de gains financiers rapides, sans créer de valeurs réelles qui profiteraient au bien-être des populations en Occident ou ailleurs. Cela explique en grande partie la baisse du niveau de vie réel des populations d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord au cours des dernières décennies.

Nous devons en toute modestie prendre l’exemple sur la Chine et sa culture populaire millénaire, qui est, par ailleurs, semblable dans son essence à l’ancienne culture gréco-romaine.

Le problème de l’Occident est lui-même, avec sa perte totale de valeurs, qui se traduit par le nihilisme et toutes sortes d’idéologies postmodernes absolument toxiques, son capitalisme prédateur, sa nostalgie coloniale toujours vivace, sa schizophrénie en matière de politique internationale, etc. Hélas, tout cela rend les sociétés occidentales elles-mêmes si pessimistes, en abandonnant tout espoir d’un avenir meilleur, qu’elles deviennent clairement suicidaires en cessant de se renouveler. Or, l’on sait que les sociétés qui ont décidé de ne pas se renouveler ont disparu du cours de l’histoire.

Si l’Occident veut son salut, il doit revenir d’une manière ou d’une autre à ses racines gréco-romaines, surtout à sa morale chrétienne. Il ne sera alors plus en conflit avec lui-même ou avec d’autres pays ou cultures, et retrouvera une place honorable dans la famille de l’humanité. Il ne semble toutefois pas en avoir envie, ce qui me fait croire que le chemin sera probablement long et très douloureux ressemblant plutôt au purgatoire de Dante.

Tout cela n’est pourtant pas une raison suffisante pour perdre l’espoir (cf. l’Espoir) de voir la raison l’emporter sur les passions destructrices qui caractérisent notre époque. L’être humain n’est pas seulement capable du pire, mais aussi du meilleur. Et qui sait, peut-être que la main invisible de la Providence fera pencher la balance du bon côté.


[i] Cela me fait penser à la dialectique de Hegel (thèse, antithèse, synthèse), selon laquelle la contradiction entre les opposés conduit finalement à un état de chose évolué, comprenant les qualités positives des opposés.

Et si nous surmontions nos peurs ?

La peur affecte l’existence humaine d’une manière fondamentale. Elle a son origine dans la nature humaine la plus primitive et pourtant, elle détermine nos choix, nos décisions ou nos comportements au quotidien, même aujourd’hui. C’est paradoxal, voire dangereux, car nous avons aujourd’hui des moyens technologiques capables d’anéantir l’espèce humaine alors que nous sommes encore mus par des instincts extrêmement primitifs.

La peur nous rend intrinsèquement mauvais. En m’observant moi-même et en observant les autres, j’ai remarqué à mon grand étonnement que nous sommes capables de considérer des personnes que nous ne connaissons même pas comme nos ennemis, parce qu’elles nous font tout simplement peur. Un exemple typique est celui de l’étranger, dont on se méfie dans le meilleur des cas et que l’on chasse dans le pire. Un exemple actuel illustratif de la peur est l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Pour la grande majorité de la population d’Europe centrale et occidentale, la Russie semble être un pays maléfique, prêt à utiliser des armes nucléaires pour reconstruire son empire passé et ainsi dominer le continent européen. Or, n’étant basée sur aucune connaissance rationnelle de la situation géostratégiques, des causes historiques du conflit russo-ukrainien et de la Russie elle-même, cette représentation est en grande partie la conséquence de la peur devant ce grand pays. Pour la même raison de peur, et sans même attendre que l’énorme impact psychologique de l’intervention militaire russe se dissipe, les pays traditionnellement neutres que sont la Finlande et la Suède ont décidé de rejoindre l’OTAN. Cependant, sans répondre à un danger réel, cette décision irrationnelle, dénuée de toute vision à long terme, prive ces pays de leur indépendance et de leur souveraineté sur le plan international. L’adhésion de la Finlande à l’OTAN est particulièrement insensée, car ce pays devient ainsi un Frontline state dans la dangereuse confrontation entre les États-Unis et la Russie. La Suisse a également repris les sanctions européennes contre la Russie en raison du choc de l’intervention russe en Ukraine mais aussi de la menace de sanctions des États-Unis contre les pays qui ne coopèrent pas avec eux. Elle réalise aujourd’hui que c’était une erreur, car elle peut mieux servir ses intérêts nationaux ainsi que ceux de la paix et de la sécurité internationales en s’en tenant strictement à sa neutralité. Sa diplomatie a été exemplaire par le passé, mais avec les sanctions contre la Russie, la Suisse se prive pour l’instant de la possibilité de contribuer à une solution négociée du conflit. La peur actuelle de la Russie conduit une partie des populations des pays occidentaux à espérer même son effondrement, alors qu’un tel scénario pourrait avoir de graves conséquences pour l’ensemble du continent eurasiatique et ses milliards d’habitants. Les gouvernements occidentaux ont ainsi le champ libre pour alimenter massivement la guerre en Ukraine avec des armes sophistiquées et l’argent des contribuables. Sans cette peur, les populations auraient manifesté par millions et forcé leurs gouvernements respectifs à mettre fin à la guerre et ainsi éviter de sacrifier les Ukrainiens, qui n’ont rien demandé à personne, sur l’autel des intérêts géostratégiques russes ou américains. De son côté, la Russie a toujours motivé son intervention militaire par la crainte que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN et constitue ainsi une menace sérieuse pour la sécurité de la Russie. Cet argument est pris au sérieux par les experts en la matière. Une fois de plus, c’est la peur qui parle et décide et non la sagesse, qui est aussi une qualité fondamentale de l’être humain et lui permet d’éviter les catastrophes sociales et autres maux qui sont la conséquence de ses propres choix et décisions. Un autre exemple de peur est la politique sanitaire durant la pandémie de Coronavirus en 2020-2021. Par crainte de la pandémie, les gouvernements ont adopté des politiques sanitaires qui ont non seulement restreint de manière drastique et abusive les libertés fondamentales, mais qui ont également fait courir un risque énorme à la santé mentale des habitants et à l’économie de leurs pays (voir aussi : Lorsque la peur devient le moteur de comportement ; La politique sanitaire actuelle est-elle la bonne ?). Un autre exemple de peur peut être l’attitude de certains adultes à l’égard d’insectes perçus comme dangereux, tels que les guêpes. Comme une piqûre de guêpe peut être mortelle dans certains cas, certaines personnes n’hésitent pas à tuer les guêpes au lieu de les éviter ou de les déloger. Ici encore, la raison du massacre est la peur, bien que l’ignorance puisse être une raison complémentaire, car celle ou celui qui n’a pas peur ne tuera pas le pauvre insecte, qui a aussi sa place dans le monde. En conclusion, la peur nous rend méchants.

Quel est le remède contre nos peurs ? Connaître les causes des événements et des problèmes qui suscitent la peur peut être un remède efficace, car cela ouvre la voie à des solutions. Ainsi, si nous revenons à notre exemple des guêpes, une meilleure connaissance de cet insecte et de soi-même peut aider à surmonter la peur. Dans le même ordre d’idées, c’est la méconnaissance des étrangers qui semble entretenir la xénophobie. A cet effet, les votations populaires en Suisse, concernant la modification de la législation sur les étrangers, sont assez révélatrices. Les populations de grandes villes, qui comptent beaucoup d’étrangers en leur sein, sont plus accueillantes à l’égard des étrangers que celles des communautés rurales, où l’image de l’étranger repose davantage sur des préjugés transmis de génération en génération que sur des expériences personnelles concrètes. Cependant, la connaissance de la cause de la peur nécessite souvent un investissement important en temps et en énergie que tout le monde ne peut se permettre, ni dans toutes les situations. En outre, elle ne suffit pas toujours à surmonter la peur. Prenons l’exemple d’une personne dont le médecin lui a annoncé un cancer en lui précisant qu’il ne lui reste pas beaucoup de temps à vivre. Quelle que soit sa connaissance de la maladie, elle ne peut pas l’aider à surmonter sa peur. Il a donc besoin de remèdes complémentaires.

La peur a pour corollaire le désespoir, parfois la colère et, surtout, le sentiment d’impuissance face au danger. L’action pour contrer le danger peut conférer un sentiment de puissance face à la situation anxiogène. Prenons l’exemple d’une personne qui a perdu son emploi après de longues années de bons et loyaux services, à la suite des restructurations successives dans l’entreprise ou l’administration, qui n’est plus très jeune et a des enfants qui sont en études et dépendent entièrement de son soutien financier, alors que peu d’offres d’emploi sur le marché du travail correspondent à ses formations et expérience professionnelles. Au lieu de croiser les bras, cette personne décide d’entreprendre une nouvelle formation et/ou d’apprendre une langue étrangère pour élargir ses chances de succès dans sa recherche d’emploi. Cela demandera un investissement considérable en temps et en énergie, mais sans garantie de succès. Agir ainsi lui fera beaucoup de bien et renforcera sa confiance en lui-même. Cela atténuera mais ne lui enlèvera pas totalement la crainte de ne plus jamais retrouver un emploi et donc de subir une sorte de déchéance sociale. Dans d’autres situations, l’action se traduira par un simple effet psychologique de sentiment de puissance. Ainsi, le processus d’adhésion à l’OTAN donne à la Finlande et à la Suède un faux sentiment de puissance face à la Russie. De même, un durcissement de la législation sur les étrangers donne à une partie de la population indigène le sentiment que le pays est protégé contre les étrangers indésirables. Dans l’exemple de la guerre en Ukraine, la fourniture d’armes offensives par l’Occident à l’Ukraine donne à l’opinion publique européenne favorable à la guerre le sentiment que la sécurité de l’Europe est assurée, alors qu’en réalité, la poursuite de la guerre et son potentiel d’escalade aggravent chaque jour la menace d’enlisement de l’ensemble du continent dans la guerre. L’action seule ne suffit donc pas non plus à vaincre la peur.

Un antidote puissant contre la peur est l’espoir (voir aussi : L’espoir). Combiné avec la connaissance de la cause de la peur et l’action, l’espoir permet à l’être humain de supporter l’insupportable et de surmonter ce qui semble de prime abord impossible. Ainsi, dans des situations les plus désespérées, quand la vie semble ne tenir qu’à un fil, l’espoir reste notre meilleur compagnon. Il nous évite d’être vaincus d’avance par le désespoir et nous donne ainsi la force de lutter et de surmonter les difficultés. Cependant, l’espoir n’est pas non plus l’antidote parfait, ou du moins pas pour tout le monde.

Il y a un dernier ingrédient pour obtenir le remède parfait pour nos peurs. Il s’agit de s’en remettre au destin ou à la Providence tout en menant son combat. Pour ceux qui croient en la Providence, cela peut être évident, mais pour ceux qui ne sont pas croyants, cela peut à son tour représenter un défi. La culture moderne ne leur sera d’aucune aide dans ce cas. Il leur faudrait alors chercher des repères dans les anciennes cultures stoïques. Quoi qu’il en soit, tôt ou tard, l’homme finira par accepter son destin (cf. Amor Fati).

Si nous surmontons nos peurs, cela ne changera pas seulement nos vies, mais fera également du monde un endroit meilleur. (cf. aussi Nos peurs sont-elles une fatalité ?).

Le télétravail – un pas vers la libération du travailleur

Les Grecs anciens pensaient que le travail salarié n’était pas digne d’un homme libre, car il s’agissait pour eux d’une forme d’esclavage.

En raison de son cadre social et juridique, qui se caractérise par la subordination du travailleur aux ordres de l’employeur, le travail salarié a pour conséquence une limitation substantielle de la liberté individuelle du travailleur. Elle impose au travailleur l’obligation d’être à la disposition de l’employeur pendant le temps de travail, qui pour beaucoup est la journée entière, d’adopter les « valeurs » ou la « culture d’entreprise » de l’employeur et, surtout, de ne pas remettre en cause les décisions de l’employeur d’un point de vue éthique, sous peine de perdre son emploi et de se retrouver ainsi sans les ressources financières nécessaires pour vivre. Plus la taille d’une entreprise ou d’une administration est importante, plus la situation du travailleur est dramatique de ce point de vue. C’est particulièrement vrai pour les travailleurs occupant des postes de cadres. Ces derniers doivent renoncer non seulement à une part de leur liberté physique, mais aussi à leur authenticité et à leur libre arbitre. L’histoire a pourtant montré que le travail des esclaves n’est guère productif. Les sociétés antiques grecques et romaines, dont l’économie était largement fondée sur le travail des esclaves, ont abandonné l’esclavage parce qu’il n’était plus rentable.

Le succès sans précédent du travail salarié moderne est sans doute lié à la révolution industrielle et au capitalisme. Jamais auparavant dans l’histoire, le travail salarié n’avait concerné une si grande partie de la population. Le système de servage au Moyen Âge en Europe y a certainement préparé le terrain sur la plan psychologique. Le besoin en main d’œuvre salariée bon marché et abondante était également l’une des raisons principales de la colonisation de la quasi-totalité du monde par les pays industrialisés auxquels des revenus plus importants et, surtout, la puissance meurtrière du canon, ont procuré un avantage considérable par rapport aux peuples non-industrialisés. Pourtant, cet asservissement sans précédent dans l’histoire, qui constitue le plus grand crime contre l’humanité, a été présenté comme une mission civilisatrice et de libération des peuples colonisés.

Les idéologues du système économique néolibéral actuel ne manquent non plus aucune occasion de présenter le travail salarié comme un moyen de libération, d’épanouissement et de bonheur de l’individu. Ils sèment délibérément la confusion entre le travail en tant qu’activité productive et créative, qui constitue le fondement de l’existence humaine – et qui, en ce sens, est non seulement nécessaire, mais aussi salutaire pour l’individu – et le travail salarié, qui est une forme de servitude.

Par ailleurs, les institutions politiques et sociales dominantes sont complices de ce système économique : Elles mettent en œuvre tout pour remodeler l’individu dans le seul intérêt de l’économie capitaliste et de ses régimes politiques oligarchiques souvent criminels. Dès la naissance, l’individu est formaté par les jardins d’enfants, les écoles et toutes autres sortes d’institutions sociopolitiques, ainsi que par la culture commerciale dominante, pour ne devenir qu’un bon employé : disponible, travailleur, compétent, discipliné, malléable, etc. Or, un tel individu est tout sauf lui-même. Même lorsqu’il est convaincu que « tout va bien pour lui dans le meilleur des mondes possibles, » il ne peut échapper indéfiniment à sa vraie nature humaine, sur laquelle il n’a guère d’emprise et qui ne manque jamais une occasion de lui rappeler sa liberté et sa responsabilité personnelles à travers une insatisfaction constante tout au long de la vie, les crises existentielles, les dépressions, les guerres et les autres malédictions personnelles ou collectives.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des problèmes qui mettent en péril la survie des peuples et même de l’humanité entière. Dans ce contexte, il est prévisible que la situation sera catastrophique dans un avenir à long terme pour toutes les sociétés européennes si des solutions adéquates ne sont pas trouvées aujourd’hui. La situation pourrait être plus dramatique que, par exemple, celle de certains pays qui ont traversé des guerres civiles et/ou subi des interventions militaires dévastatrices occidentales ces dernières décennies. On peut certainement être surpris par cette affirmation et se demander comment cela est possible. Cependant, si l’on réfléchit bien, on s’apercevra que malgré les guerres, les populations de ces pays augmentent constamment et sont en grande partie jeunes ou très jeunes[1]. Ces pays disposent ainsi d’un grand potentiel de modernisation économique et politique, car une population jeune incarne le dynamisme, la créativité, la volonté de réussir et l’ouverture sur le monde. L’absence de guerre et une certaine stabilité politique, la popularisation de plus en plus croissante des connaissances, notamment par le biais d’Internet, un accès plus facile aux marchés des capitaux et des technologies mondialisés, constituent les conditions favorables nécessaires à la réalisation de ce potentiel. En comparaison, les sociétés européennes sont désespérément vieillissantes, en perte de vision et de plus en plus conservatrices avec tendance à se refermer sur elles-mêmes. Or lorsque la jeunesse s’en va, le dynamisme, l’innovation et l’ouverture s’en vont aussi. Ni la richesse matérielle ni la technologie ne suffiront à y remédier. Seules des mesures radicales peuvent offrir une chance de sortir d’un déclin ainsi programmé. Une de ces mesures est la libération du travailleur de son état actuel de servitude.

Si dans le parcours d’un individu il y a une phase d’ascension et ensuite la phase de déclin inévitable et définitif, les sociétés connaissent également une telle loi, qui n’est cependant pas de nature biologique. Le déclin d’une société n’est pas inévitable ni définitif, pour autant qu’elle se donne les moyens de résoudre les problèmes qui sont à l’origine de son déclin. Dans ce contexte, il est souvent plus facile de faire face aux dangers extérieurs qu’aux problèmes internes causés par le système socio-économique lui-même. Le déclin des sociétés européennes est dû à leurs difficultés internes, causées par leur système socioéconomique, même si elles doivent désormais compter avec un monde plus compétitif, caractérisé par l’émergence économique et politique de nouvelles puissances comme la Chine, l’Inde, etc. Toutefois, ni la Chine ni l’Inde ne sont la cause du déclin des sociétés occidentales. Au contraire, elles contribuent à ralentir ce déclin par leur apport économique considérable à une économie mondiale globalisée.

Les solutions aux problèmes internes d’une société doivent être recherchées de l’intérieur de la société elle-même. À cette fin, la pandémie de coronavirus a mis en lumière des phénomènes d’importance fondamentale. Elle a montré, par exemple, que les gouvernements sont très puissants et disposent des moyens suffisants pour réorganiser l’économie, voire la société, alors que l’on savait déjà que sans régulation étatique, l’économie imploserait en un rien de temps. Le télétravail est un autre phénomène important, qui a été mis en évidence pendant la pandémie.

Pourquoi le télétravail est important ? A cette question, je réponds partiellement par deux autres questions. Pourquoi le travailleur doit-il se rendre à un endroit désigné par l’employeur comme le lieu de travail si le même travail peut être effectué tout aussi bien à partir de tout autre endroit choisi par le travailleur en fonction de sa situation personnelle ? Quel est le but d’obliger le travailleur à se rendre quotidiennement dans un lieu désigné par l’employeur si ce n’est que de le surveiller et de le priver ainsi d’une part substantielle de sa liberté personnelle ?

La surveillance du comportement du travailleur, bien qu’interdite par la loi mais qui a toujours été une pratique courante, joue le même rôle psychologique que les chaînes avec lesquelles les esclaves étaient autrefois attachés. Or, les travailleurs asservis ne vont pas bien, sont inefficaces dans leur travail et ne sont pas de bons citoyens non plus, car ils développent la mentalité d’esclave, ce qui les rend incapables de prendre de l’intérêt pour leur travail ou de faire des choix personnels et politiques libres et responsables. Ils sont souvent conduits par le ressentiment, la haine, les peurs et angoisses, qui sont ensuite exploitées par des classes politiques irresponsables avec la complicité des médias de masse. Tout cela crée une situation absurde qui conduit lentement mais sûrement la société entière vers sa décadence.

Je suis convaincu que le télétravail a le potentiel d’améliorer significativement la condition d’une grande partie des employés, qui ne cesse de s’aggraver ces dernières décennies. Ce serait un petit pas vers la libération des travailleurs, mais absolument nécessaire pour leur redonner de l’espoir. Sans l’espoir, les sociétés européennes, ainsi que les sociétés occidentale de manière générale, sont condamnées au déclin et à l’insignifiance dans un monde où elles n’ont plus le monopole de la science, des technologies ou des capitaux.

Le télétravail n’a pas à lui seul le pouvoir de libérer le travailleur, mais peut y contribuer de manière significative, à condition que toutes les formes de surveillance à distance du comportement du travailleur soient combattues en parallèle. L’idéal serait de libérer matériellement le travailleur de la contrainte de travailler en lui garantissant un revenu suffisant pour ses besoins financiers de base, sans conditions et sans stigmatisation sociale. Un tel vœux me semble cependant irréalisable dans un avenir prévisible, car il saperait le fondement même du capitalisme néolibéral occidental.

L’enjeu du télétravail va donc bien au-delà des débats juridiques qui l’entourent actuellement. Il peut constituer un véritable pas vers la libération du travailleur.


[1] Cette situation est incompréhensible pour l’entendement, mais l’explication la plus rationnelle serait la loi de l’évolution. En effet, lorsqu’une espèce est en danger, en raison de la guerre par exemple, elle se reproduirait à un taux plus élevé pour assurer sa survie. Inversement, la sécurité et le confort diminuerait le taux de reproduction.

Guerre en Ukraine – Un autre point de vue

Cette terrible guerre ne peut laisser personne indifférent sur le continent européen. La raison en est évidente : elle a, à présent, l’allure d’une guerre civile européenne. Pour essayer de la comprendre, il est avant tout nécessaire d’interpréter correctement les faits et de s’assurer que le raisonnement est cohérent. C’est ensuite que des conclusions peuvent être faites. Je me livre à cet exercice en posant quelques questions et en essayant d’y répondre.

Est-il vrai que la guerre en Ukraine a commencé en février 2022, à la suite de l’agression de la Russie contre l’Ukraine ?

L’Ukraine a connu une guerre civile à la suite de la révolution de Maïdan en 2014, qui, selon une partie des historiens et autres observateurs, était un coup d’État orchestré par les États-Unis d’Amérique. Le fait est que le peuple ukrainien a été divisé à tel point qu’une guerre civile s’est déclenchée depuis lors. Dans ce contexte, l’intervention russe, quel qu’en soit le prétexte, n’était pas une totale surprise. Elle avait été redoutée par de nombreux spécialistes. L’agression militaire russe, dans le contexte d’une politique agressive des États-Unis et de ses alliés de l’Otan contre la Russie, a donné une nouvelle dimension à la guerre civile ukrainienne. Celle-ci s’est transformée en un conflit ouvert international, qui implique indirectement les pays de l’Otan et qui a le potentiel d’impliquer la Chine et d’autres pays en faveur de la Russie.

Avec un PIB moindre que l’Italie, doit-on considérer la Russie comme un pays faible ?

Sous-estimer son adversaire peut se révéler une erreur fatale. En observant la Russie ces derniers siècles, l’on constate que ce pays a toujours été considéré comme un pays arriéré et faible parmi les grandes puissances européennes. Pourtant, elle a gagné de nombreuses guerres ou en est sortie toujours plus forte. Prenons les deux exemples les plus édifiants : Les deux Guerres mondiales, dont la Russie était partie prenante. La première a donné naissance à l’Union soviétique, une entité encore plus puissante que la Russie impériale qui l’avait précédée, et la seconde a transformé l’Union soviétique, qui était jusque-là une grande puissance européenne, en une superpuissance militaire et économique mondiale.

Certes, la Russie est un pays pauvre aux standards occidentaux, mais elle a un potentiel économique énorme, découlant de son immense territoire, de ses ressources naturelles abondantes et de la taille importante de sa population extrêmement résiliente face aux aléas de la vie. Contrairement à l’Europe occidentale, qui est fort vulnérable en raison de ses besoins en matières premières et en énergie, la Russie est largement autosuffisante. Ma conviction profonde est qu’elle survivra à toute guerre comme c’était le cas ces derniers siècles.

L’armée russe est la deuxième armée la plus forte en Ukraine ! Vraiment ?

C’est étonnant que des généraux de l’Otan fassent de telles assertions. J’espère qu’ils n’y croient pas réellement. L’armée russe n’a pas participé à des guerres aux quatre coins du monde, contrairement à l’armée américaine. Elle n’est simplement pas entraînée. Elle a des défauts habituels inhérents à toute armée. Le soldat russe est un excellent soldat et peut mourir autant de fois qu’il le faut. Et cela n’a jamais rien changé à la politique du Kremlin.

La guerre et les sanctions économiques occidentales vont-elles isoler et ruiner la Russie et y conduire à un changement de régime, souhaité par l’Occident ?

Il n’est pas raisonnable de prendre ses désirs pour la réalité. Le peuple russe n’a pas pour habitude de se soulever contre le « Tsar », qui est largement considéré comme une figure paternelle au-dessus de toute critique, quelles que soient les difficultés rencontrées.

La guerre en Ukraine peut, au contraire, entraîner l’armée russe et rendre plus résiliente l’économie russe. Que de mieux qu’une guerre pour une armée, pour qu’elle entraîne ses muscles, ou pour une économie pour se restructurer plus rapidement et plus profondément ? On ne doit donc pas exclure la possibilité que la guerre en Ukraine puisse de nouveau transformer la Russie en une superpuissance mondiale. Vu l’agressivité avec laquelle les États-Unis et leurs alliés de l’Otan écrasent militairement et/ou économiquement tout pays qui peut potentiellement les menacer ou les défier économiquement ou politiquement, la Russie pourrait même devenir un leader pour beaucoup de pays en dehors du camp occidental.

La Chine peut-elle lâcher la Russie pour une raison ou une autre ?

Même si la Chine a eu une politique réservée face au conflit ukrainien jusqu’à présent, elle ne peut pas lâcher la Russie. En effet, les États-Unis considèrent la Chine, la superpuissance émergeante, comme la plus grande menace pour leur domination sur le monde. Addicts à l’emploi de la force, aux sanctions et aux menaces, ils provoquent et menacent constamment la Chine. Le fait que le gouvernement américain et l’Otan soient entrés en conflit ouvert avec la Russie ne peut que réjouir la Chine. Tout cela provoquera vraisemblablement la naissance d’un bloc économique et militaire intégré très puissant, centré sur la Chine, incluant la Russie, les pays de l’Asie centrale, l’Iran, etc. La guerre en Ukraine a donc le potentiel de catalyser le déclin de la puissance américaine et de l’Occident et la montée de la Chine et de l’Asie.

La Russie peut-il utiliser les armes de destruction massive ?

Non, la Russie ne peut pas utiliser de telles armes, qui ne sont pas faites pour une telle guerre. Par ailleurs, l’utilisation des armes nucléaires est inadmissible, quelles que soient les circonstances. Les Russes le savent, et il est naïf de les prendre pour des fous ou de les croire incapables de prévoir les conséquences de leurs actes et décisions. Ce sont malheureusement les médias de masse de tous bords et des pseudo-spécialistes, qui nous bombardent d’informations anxiogènes et inexactes, dans le but de nous manipuler. Cela dit, nous vivons sous la menace d’une guerre nucléaire depuis que les armes nucléaires existent et vivrons ainsi aussi longtemps que les États produisent, possèdent et développent de telles armes. Seul un désarmement général peut nous débarrasser de cette malédiction.

La Russie peut-elle gagner la guerre contre l’Ukraine ?

On ne peut pas asservir un peuple qui ne veut pas être asservi. Combien d’historiens et de philosophes ont fait ce constat tout le long de l’Histoire. Pourtant, les gouvernements n’ont apparemment que très rarement compris ce fait. Les États-Unis ont, les 30 dernières années, participé à une centaine de guerres dans le monde. Ont-ils vraiment gagné une seule de ces guerres ? Les seuls gagnants étaient ceux qui profitent du complexe militaro-industriel américain. Ni les États-Unis en tant que pays ou peuple ni aucun des pays qui ont subi les guerres n’ont été gagnants. En revanche, ces guerres étaient une pure abomination pour les populations qui en étaient les victimes.

La Russie ne peut pas asservir les Ukrainiens si tel est son objectif, car ces derniers ne veulent décidément pas vivre sous le joug russe.

L’Ukraine peut-il gagner la guerre ?

La guerre est en train de projeter l’Ukraine à l’Âge de la pierre, détruisant d’une manière ou d’une autre des générations entières de sa population, ainsi que les infrastructures économiques du pays. Même si le gouvernement ukrainien récupère les territoires annexés par la Russie, et ce serait plutôt un miracle s’il y parvient, l’Ukraine resterait toujours en guerre civile contre une partie de sa propre population. Elle ne pourra donc pas gagner la guerre par les moyens militaires.

La vérité est que ni la Russie, ni l’Ukraine ne peuvent gagner la guerre. Chacune peut se contenter de quelques victoires sur le champ de bataille, mais la solution au conflit ne peut pas être obtenue par des moyens militaires.

Mais alors y a-t-il une solution ?

Seules des solutions négociées peuvent apporter une paix durable en Ukraine et en Europe. Pour rappel, le principe d’autodétermination des peuples, qui consiste à ce que chaque peuple puisse déterminer librement son régime politique et la forme de son gouvernement, sans contrainte étrangère, considéré comme un principe impératif du droit international et inscrit dans la Charte des Nations-Unies, peut servir de base juridique et politique pour la solution de la Guerre civile en Ukraine. Il est valable tant pour l’Ukraine dans sa totalité que pour ses parties. En d’autres-mots, il existe des solutions politiques au conflits, mais ce qui manque c’est la volonté politique de part et d’autre. C’est d’ailleurs ce manque de volonté politique, qui a conduit à la situation désastreuse actuelle, qui était pleinement évitable.

Que peut faire l’Europe occidentale ?

L’Europe va certainement continuer sa politique de l’autruche, comme elle a fait jusqu’à maintenant. A voir sa réaction molle et éphémère aux actes de sabotage de Nord Stream, une infrastructure majeure européenne d’énergie, il m’est impossible d’espérer mieux. Elle n’a pas voulu voir ou avouer qu’elle a été entrainée depuis des décennies dans des guerres criminelles par les États-Unis, au détriment de ses propres intérêts nationaux. Elle n’a notamment pas voulu voir venir la guerre d’Ukraine. Aujourd’hui, elle subit de plein fouet les conséquences économiques et politiques de cette guerre, ce qui pourrait provoquer ou accélérer des bouleversements politiques majeurs au sein des pays européens. L’Europe de demain pourrait ressembler à une Europe apeurée, paralysée, cloisonnée, autoritaire et désolidarisée que nous avons connue pendant la première vague de la pandémie de Covid-19 en 2020. Contrairement à la situation en 2020, elle n’aura probablement pas les moyens financiers et politiques d’y faire face. Bien que son influence soit marginale sur la guerre en Ukraine, elle peut néanmoins contribuer à une solution politique du conflit, notamment en s’abstenant d’alimenter la guerre. Malgré ses cohortes de malheurs, une guerre peut aussi être salvatrice pour un pays ou un continent. Tout dépend de l’attitude que l’on adopte à son égard.[1]


[1] Comme tout individu je peux me tromper dans mes opinions et donc changer de point de vue avec le temps. Je fais par conséquent appel au sens critique du lecteur.

Comment faire ses choix sans jamais les regretter

Ne jamais regretter ses choix peut sembler très ambitieux, car tout choix comporte un potentiel important pour l’erreur. L’erreur est humaine, dit l’adage. Elle est souvent due au fait que nous sommes confrontés à des situations incertaines, changeantes, incomplètes, voire adverses, dans lesquelles il est difficile de prendre de bonnes décisions, car nous n’avons pas de vue d’ensemble et manquons les informations essentielles.

Nous ne prenons pas nos décisions de la même manière que les espèces animales non dotées d’une forme de conscience développée ni de la liberté de choix. Dans la nature tout est déterminé (ou prédéterminé), ce qui ne laisse pas de place au choix. Or, bien que nous fassions partie de la nature, nous avons la liberté de choix et, pour cette même raison précisément, avons la responsabilité de nos actions ou de notre inaction. Cette liberté a été « arrachée » à la nature au cours de l’évolution. En réalité, nous ne vivons pas complètement dans la nature ; nous nous en sommes éloignés en nous construisant un environnement de vie artificiel, en quelque sens « superposé » à la nature, par l’activité collective de toute l’humanité. Nous vivons pour ainsi dire à l’orée de la nature, comme le disait bien le philosophe britannique contemporain Roger Scruton.

Pour ne pas regretter un choix, il faut qu’il ne soit déjà pas erroné. J’utilise ici le mot erreur dans le sens d’une décision ou d’une omission, dont le résultat n’est pas celui auquel nous nous attendions et qui a le potentiel pour les regrets ou qui peut conférer un sentiment de culpabilité. L’erreur pourrait découler du fait que nous avons pris pour vrai ce qui était faux ou que nous nous sommes simplement trompés dans nos calculs et raisonnement.

Par ailleurs, le regret et la culpabilité sont salvateurs pour nous-mêmes et bénéfiques pour la société, car ce sont des moyens psychologiques puissants, dont la nature nous a dotés et qui nous conduisent à corriger les conséquences de nos choix et à faire des choix meilleurs pour l’avenir. Ici, je ne parle pas de sentiments de regret ou de culpabilité persistants et démesurés ou sans rapport réel avec les faits ou qui sont une conséquence des faits ou des choix des autres personnes, qui peuvent être de nature pathologique et nécessiter des moyens thérapeutiques appropriés.

Nous voulons naturellement que nos choix ne soient pas erronés. Par conséquent, nous nous nous efforçons d’agir de manière rationnelle, ce qui veut dire de manière réfléchie, en prenant en compte non seulement nos propres intérêts personnels, mais aussi et dans la mesure du possible ceux des autres personnes (nos proches, collègues, partenaires, etc.). Ici, l’intérêt doit être compris dans son sens le plus large et non uniquement dans un sens matériel. Il peut s’agir de tout intérêt légitime : matériel, moral, intellectuel, etc. Or, malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas toujours satisfaits de nos choix, qui ont aussi un effet direct et puissant sur l’estime que nous avons de nous-même ou sur la confiance que nous nous accordons.

La question n’est cependant pas d’éviter toute erreur. Vouloir le contraire relève du domaine de l’impossible, car nous commettons des erreurs du matin au soir, mais sans qu’elles portent à conséquence. Dans ce dernier cas, nous pouvons tout au plus limiter et minimiser le potentiel pour les erreurs en adoptant de bonnes habitudes.

Il s’agit en revanche d’éviter des erreurs graves, qui peuvent entraîner des conséquences sérieuses et irréparables pour nous-mêmes et/ou pour d’autres personnes.

L’expérience de la vie montre que le simple fait de vouloir faire de bons choix ne suffit pas. Même les gens très intelligents peuvent faire des choix aux conséquences désastreuses. De telles erreurs sont communément attribuées au caractère personnel, à l’état psychique diminué de l’individu, à des circonstances difficiles, au manque d’information, etc. On peut en trouver des exemples dans tous les domaines de la vie, mais les choix les plus désastreux et affectant le plus grande nombre de personnes relèvent des décisions politiques. Pour preuve, il suffit de jeter un coup d’œil aux livres d’histoire.

Il ne suffit donc pas d’être intelligent et de faire des choix rationnels pour qu’ils ne soient pas erronés. L’intelligence de l’individu est souvent considérée comme sa capacité à comprendre, à calculer et à raisonner, à proposer de bonnes solutions, etc. Jamais dans l’histoire de l’humanité, les gens n’étaient aussi bien instruits qu’actuellement, bénéficiant de l’accès quasi universel à l’école, ainsi qu’aux technologies et autres moyens de formation et d’information sans précédent. Or, rarement dans l’histoire les sociétés humaines et les individus étaient aussi « bêtes » qu’ils ne le sont actuellement, manipulés et conduits comme des troupeaux de bétail par les gouvernements ou par des acteurs privés puissants. Comment comprendre ce paradoxe ?

Nous devons certainement redéfinir l’intelligence (ou la rationalité) lorsqu’il s’agit de la liberté de choix de l’individu, en le subordonnant aux valeurs morales comme critères ultimes. Ainsi, l’intelligence et son contraire, la bêtise, deviennent des notions morales.

L’image suivante est une illustration des valeurs morales qui doivent déterminer nos choix et qui serviront de critères pour mesurer le degré d’intelligence d’un individu ou d’une société.

Cette image prend sa source dans la philosophie de Platon, l’un des plus grands penseurs de tous les temps. Elle indique trois cercles représentant des valeurs fondamentales de l’humanité, dont le respect permet d’agir avec certitude en toutes circonstances, sans la crainte de commettre une erreur ou d’avoir des regrets par la suite.

Le cercle au centre de l’image indique la vérité comme principe fondamental et central de l’existence d’un individu et d’une société humaine. La vérité est à la portée de tout être humain doté de discernent. Elle n’implique pas forcément une capacité intellectuelle sophistiquée, et n’est donc pas un domaine réservé à une élite intellectuelle. Cependant, elle implique la volonté de chercher à connaître la vérité et de suivre ce qui est considéré comme vrai comme base de tout raisonnement, choix et activité. Or cette volonté nous manque cruellement dans les société modernes contemporaines et cela explique l’état sinistré de l’individu et les problèmes et dangers de toutes sortes créés par l’économie, la politique et les technologies auxquels nous sommes confrontés, sans espoir réel de pouvoir nous en sortir. C’est aussi pour cette raison que je pense que nos sociétés modernes sont plus bêtes que celles qui nous ont précédées. Et tout cela ne présage rien de bon pour notre avenir.

La philosophie, la science et la religion sont toutes en quelque sorte des institutions sociales qui ont pour objet la recherche de la vérité. Chacune opère dans son domaine et ne peut prétendre à l’exclusivité. Ainsi, par exemple, la science peut expliquer la matière ou la nature et fournir des technologies pour améliorer matériellement notre vie. En revanche, la spiritualité et l’éthique – qui relèvent à la fois de la philosophie et de la religion – lui échappent totalement. La science ne peut non plus contribuer à notre perception de la beauté, ni nous dire comment gérer une société. Toute tentative, par exemple, de fonder les décisions politiques exclusivement ou principalement sur la science, y compris la science politique, ne peut être qu’un échec cuisant. On constate de tels échecs dans la gestion de deux chocs récents, la pandémie causée par le Coronavirus et la guerre en Ukraine.

Le deuxième cercle de l’image concerne la beauté, une magie mystérieuse des formes et des couleurs perçue ou reproduite par nos sens et notre esprit. Elle illumine notre vie, nous élève au-dessus de notre nature animale, nous incite à la vertu, nous donne du courage et de l’espoir. Elle constitue probablement le dernier rempart contre la barbarie de notre époque.

Quant à l’éthique, elle est le fondement de toute cohabitation sociale. C’est un point que les sociétés modernes n’ont apparemment jamais compris, car elles misent tout sur la manipulation de masse, le contrôle et la répression. L’éthique est le fondement d’une vie heureuse pour un individu et d’une vie harmonieuse pour une société. Elle consiste à traiter avec amour ses proches et avec compassion, bienveillance et honnêteté les étrangers. Elle bannit la cruauté et le mensonge. Bien que systématisée et raffinée dans des concepts philosophiques ou religieux, l’éthique prend sa source dans les sens innés de fraternité et de justice, matérialisés par des pratiques millénaires des sociétés humaines. Elle est cependant fortement marginalisée dans les systèmes sociaux, politiques et juridiques modernes.

Nous avons besoin de ces valeurs fondamentales, imagées par les trois cercles, pour faire des choix justes et vivre sans regrets, quelle que soit notre place dans la société. Il suffit pour chacun d’observer son expérience personnelle passée pour trouver la preuve de ce qui est dit ici. En ce qui me concerne personnellement, les choix que je n’ai jamais regrettés sont ceux que j’ai faits consciemment, en écoutant mon cœur et dans le souci de la vérité.

Comprendre les causes idéologiques de la Guerre d’Ukraine

C’est mon fils, un adolescent, qui a été alerté via les réseaux sociaux et qui m’a appris le matin au réveil la terrible nouvelle de l’agression russe contre l’Ukraine. C’était un choc, car je devais admettre l’inadmissible. La première pensée que j’ai eue, c’était de me dire que lorsqu’un autocrate reste trop longtemps au pourvoir, il finit presque toujours par faire de grosses bêtises. La nouvelle m’a fait d’autant plus mal que j’ai un attachement affectif tant à la Russie qu’à l’Ukraine.

A la nouvelle des bombardements russes, j’ai ressenti la même angoisse que je ressens chaque fois qu’un malheureux peuple est bombardé par les Etats-Unis/l’OTAN ou leurs alliés. Les Etats-Unis réussissent presque toujours à s’assurer au préalable de la complicité des médias de masse et de la très grande majorité des intellectuels en Occident pour « vendre » leurs terribles crimes à leurs populations, sous prétexte de la défense des droits de l’homme et de la démocratie. Le gouvernement russe, ne disposant pas d’autant de moyens financiers et idéologiques, censure drastiquement la liberté de la presse en Russie et persécute sévèrement ses dissidents politiques. Dans les deux cas, un Etat ou un bloc d’Etats poursuivent des intérêts qui sont tout sauf moraux et qui ne servent pas leurs peuples respectifs mais des élites oligarchiques corrompues. Ainsi, ce ne sont pas les principes du droit international et de la Charte des Nations-Unies – qui interdisent sans la moindre équivoque toute agression contre un pays ou un peuple – qui régissent les relations internationales, mais les intérêts des élites corrompues et amorales à qui la possession d’armes nucléaires confère l’intouchabilité absolue. Les individus qui sont à la tête de ces Etats ont le pouvoir de vie et de mort sur nous autres, les mortels. Ce pouvoir devrait leur donner l’illusion d’immortalité pour pouvoir ainsi semer la mort dans le monde. Pourtant, pour accepter volontairement de devenir de tels assassins, ils devraient être si sinistrés intérieurement, en raison de leur errance morale, que seules l’agression et la guerre, telles des drogues puissantes, leurs offriraient un réconfort momentané pour supporter leur médiocre existence.

Les images des victimes de la guerre en Ukraine me sont si insupportables que j’ai pris des mesures pour protéger ma santé. Mon désespoir demeure cependant grand, car je sais que cette guerre est la suite de la même logique qui a conduit à la Première Guerre mondiale, à la Deuxième Guerre mondiale et à toutes les guerres suivantes comme celles au Viêtnam, en Afghanistan, Iraq, Syrie ou Yémen. Elle ne sera donc pas la dernière en Europe. Cette logique néfaste a sa source dans le nihilisme[i] et les idéologies relativistes modernes ou postmodernes occidentales. Selon ces idéologies, la vérité serait différente selon que les circonstances de vie, le lieu ou l’époque diffèrent. Ainsi, chaque classe sociale ou génération ou pays ou époque, ainsi que chaque individu possèderaient sa propre vérité. Ces idéologies sapent profondément l’unité de l’héritage spirituel, éthique et intellectuel commun de l’Humanité, en particulier le sens de la justice et la compassion que nous avons ou devrions avoir les uns pour les autres. Elles détruisent le fondement de l’entente entre les individus ou les communautés humaines, et légitimisent la violence individuelle et/ou collective.

Pourtant, l’héritage éthique millénaire de l’Humanité demeure le seul fondement valable tant pour la cohabitation des peuples que pour celle des individus dans une société. Nous pouvons nous en faire une idée claire à travers les enseignements des sages antiques tels que Héraclite ou Socrate, du philosophe médiéval Thomas d’Aquin, des philosophes de la renaissance Montaigne et Spinoza, des philosophes des lumières Kant et Voltaire et des philosophes modernes comme Karl Popper ou Noam Chomsky, pour ne citer que quelques exemples.

De quoi s’agit-il plus exactement ?

Une des règles de base de notre héritage éthique et intellectuel commun est que nous devons être attachés à la vérité plus qu’à toute autre chose, et chercher à la connaître tout le longue de notre existence. Or, le relativisme postmoderne vise à brouiller notre boussole morale interne. Les idéologues postmodernes nous disent qu’il existerait, par exemple, une vérité « américaine » – exprimant les intérêts américains et qui a justifié les bombardements et l’invasion de l’Iraq -, une vérité « russe, » qui justifie l’invasion militaire actuelle de l’Ukraine, etc. Dans une telle situation, où chacun a « sa propre » vérité, il n’y a plus de terrain d’entente et, par conséquent, le plus puissant impose « sa vérité » par la force ou la menace de la force. La notion de justice, telle que nous la comprenons, est absente de ce concept ou, à tout le moins, elle n’est valable que tant qu’elle reflète les intérêts de la partie dominante. Ces idéologues ne visent qu’à nous dérouter intellectuellement et moralement, ouvrant ainsi la voie aux manipulations intellectuelles et à la violence.

Certes, nous apprécions la pluralité d’opinions et le dialogue, en admettant un certain doute que l’interlocuteur ou l’adversaire puisse avoir raison. Cependant, la pluralité d’opinions et le dialogue n’ont aucun sens s’ils ne poursuivent pas l’objectif commun de la recherche de la vérité. La vérité est objective, mais les connaissances que nous en avons, sont humaines et, donc, subjectives par sa forme mais non pas par son contenu. Or, nous sommes faillibles dans nos idées et jugements et, de ce fait, nous devons admettre que l’autre puisse avoir raison. Dans ces circonstances, la confrontation des idées et le dialogue nous rapprochent de la vérité, car ils permettent d’éliminer les idées ou connaissances qui sont faussent et de retenir celles qui sont conformes à la vérité ou s’y approchent le plus.

Si, en revanche, la pluralité d’opinions et le dialogue sont juste une expression du relativisme, dans ce cas, chacun a « sa propre » vérité « subjective, » en fonction de ses intérêts, et chacun a raison. Le dialogue devient alors impossible. La guerre, le meurtre et le pillage des populations, ainsi que l’exploitation des êtres humains pourraient alors être justifiés. Il en découle une désorientation intellectuelle et éthique des individus sur tous les sujets importants de la vie, la résignation devant le pouvoir, l’injustice et la violence. Le relativisme ne profite qu’à ceux qui sont puissants, mais ne sont nullement attachés à la vérité, à la justice ou aux intérêts réels d’un peuple ou de l’Humanité dans son ensemble. Il caractérise malheureusement l’état actuel du monde qui est, de ce fait, très mal en point.

La recherche de la vérité implique une attitude rationnelle et critique tant envers soi-même qu’envers les idées ou déclarations des autres. Cela permet de déceler les incohérences et les mensonges. En écoutant attentivement les déclaration du pouvoir russe, l’on constate qu’il n’éprouve aucun gêne ni la moindre honte à répéter publiquement qu’il a entrepris une opération spéciale visant à libérer l’Ukraine, alors que des milliers ou certainement de dizaines de milliers d’innocents, y compris les enfants, sont massacrés dans leurs maisons, rues ou quartiers d’habitation par des bombes ou des tirs de l’envahisseur. Toute personne, qui n’est pas totalement sous l’influence de la propagande officielle russe, n’aura la moindre difficulté à vérifier et à comprendre que les affirmations du pouvoir russe sont contraires aux faits et, donc, fausses. Il en va de même de toutes les guerres du gouvernement américain, qui fait recours à une propagande massive, dont les principaux ingrédients sont le mensonge, l’appel aux peurs cachées des gens et la manipulation, pour cacher la nature criminelle de ses actions.

Ainsi, nous constatons que le gouvernement russe ment, dans le but de manipuler les opinions publiques. Dès lors, nous devons nous poser la question suivante, à savoir à qui le mensonge profite, car nous partons de l’idée que le gouvernement agit par intérêt. Profite-t-il vraiment au peuple russe ou seulement à une élite oligarchique ? De telles interrogations sont valables dans toutes les situations de la vie, où nous nous trouvons face à des décisions ou actes des autorités, de quelque nature qu’elles soient : politique, religieuse, éducative, sanitaire, parentale, etc.

Ainsi, au-delà des raisons immédiates de l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, qui seraient le rapprochement de cette dernière avec l’OTAN et la menace sécuritaire réelle ou supposée qui en résulterait pour la Russie, la guerre d’Ukraine a sa source dans les idéologies relativistes postmodernes européennes, qui rejettent l’unicité de la vérité et, par conséquent, celle de l’Humanité.

La seule voie valable pour sortir de la situation désastreuse actuelle en Ukraine et dans le monde est de mettre en œuvre notre conviction commune profonde, consistant à nous considérer comme appartenant à une seule et même famille de l’Humanité, qui, à son tour, fait partie d’un tout encore plus grand, dont l’apparition et la fin (au cas où il existerait un début ou une fin) échappent totalement à notre compréhension. Notre existence en tant qu’individus, groupe d’individus ou nations n’a un sens que dans l’optique de cette appartenance à un-tout-plus-grand.

Si nous raisonnons sub specie aeternitatis et agissons en conséquence, nous éliminons non seulement les guerres, mais résolvons également les autres problèmes graves de l’Humanité. Même lorsqu’une partie ne suit pas cette ligne, nous pouvons tout de même considérablement limiter les dégâts, notamment les souffrances humaines. Dans le cas de la guerre en Ukraine, il aurait fallu éviter la confrontation militaire avec les forces d’occupation russes dans le but de protéger les populations et d’éviter que le pays ne subisse le même sort que l’Afghanistan ou l’Iraq, où les victimes comptent par millions et la civilisation est retournée quasiment à « l’âge de pierre. » Ce, sachant que les intervention militaires russes sont souvent d’une brutalité exemplaire. Hélas, le gouvernement ukrainien a réagi de manière très émotionnelle à l’agression, et l’Ukraine s’est ainsi profondément embourbée dans le piège d’un conflit géostratégique extrêmement dangereux entre la Russie et l’OTAN. Je suis convaincu qu’une résistance non armée bien organisée aurait pu être d’une force encore plus puissante et efficace que la résistance miliaire actuelle de l’armée ukrainienne. Elle aurait pu aussi stopper l’élargissement dangereux de l’OTAN aux frontières de la Russie.

Malgré tout mon désespoir, je me réjouis néanmoins de l’intérêt grandissant des jeunes générations d’aujourd’hui pour la vérité et la justice. Elles devraient savoir que le pouvoir émane toujours des peuples et que les gouvernements n’ont d’autre justification pour exister que d’être au service des peuples. L’inverse est toujours une hérésie et n’est possible qu’à travers la manipulation des peuples à l’aide des idéologies, de la propagande et de l’intimidation. Un gouvernement doit être transparent et ne doit pas mentir au peuple ou au monde. Lorsqu’il ment ou adopte un langage qui ne veut rien dire, il faut chercher à savoir à qui cela profite. Le peuple peut, et a le devoir moral de, contrôler son gouvernement, quelle que soient sa puissance, en lui imposant les normes éthiques universelles. Les peuples russe et américain peuvent jouer un rôle particulier pour remédier à l’état de choses actuel, notamment pour contraindre leurs gouvernements respectifs à accepter une solution négociée à la guerre en Ukraine.

Par ailleurs, ce sont les normes éthiques universelles, élaborées tout le long de l’histoire de l’Humanité, et non pas les normes légales que l’on peut toujours modifier à sa guise, qui servent de fondement solide et durable pour la cohabitation des peuples et des individus dans une société ou une famille. La voie actuelle – où le divorce entre la loi/la politique et l’éthique est consommé -, a régulièrement conduit au désastre. Il est temps de changer cet ordre de choses, qui ne sert que les intérêts des élites corrompues, par une participation responsable et active de tout un chacun à la vie politique, si besoin, en recourant à la désobéissance civile. Les jeunes générations d’aujourd’hui peuvent y jouer un rôle décisif.


[i] Voir mon article sur le Nihilisme.