De la primauté de la philosophie morale sur la science politique

La modernité est caractérisée par le divorce entre la philosophie et la science politique ou la politique tout court. Cela a régulièrement conduit à des désastres socio-politiques, car la science politique s’est détachée de ses racines et a perdu sa boussole, ainsi que la capacité d’explorer les choses sous l’angle de l’éternité (sub specie aeternitatis). La politique moderne, et la science politique qui est derrière celle-ci, ne pensent les relations entre les individus et/ou les États qu’en fonction des intérêts, des rapports de force, des manipulations, des idéologies et de la propagande. Il n’est dès lors pas étonnant que le monde se trouve dans cet état de chaos permanent, susceptible de se transformer en apocalypse mondiale.

La philosophie est à la fois une discipline simple et complexe, mais mal comprise et souvent discréditée. Elle a été vidée de sa composante morale en Occident dès lors qu’elle a été séparée de son contenu spirituel et officialisée au sein des universités. En devenant purement laïque, elle s’est trouvée réduite à la seule rigueur de la méthode scientifique et à une réflexion abstraite sur les formes et les phénomènes (c’est-à-dire la chose telle qu’elle m’apparaît).

Mais il existe aussi une autre philosophie, beaucoup plus simple, que je pratique et qui me guide dans ma vie. Elle est accessible à tout le monde. Elle consiste simplement à penser de manière critique, à être curieux et ouvert, c’est-à-dire sans a priori ni préjugés, et à avoir la volonté de rechercher la vérité ou la substance derrière l’apparence des choses. Cette faculté ou habitude doit néanmoins être cultivée, en particulier avec l’aide des idées des grands philosophes comme Platon, Lao Tseu, Ibn Khaldun, Michel de Montaigne, etc. La République de Platon est certainement le meilleur commencement que je puisse conseiller à toute personne curieuse du savoir philosophique. L’œuvre est écrite dans une belle prose poétique sous forme de dialogues savoureux entre Socrate et d’autres personnages. On la trouve gratuitement dans toutes les langues, y compris en livre audio sur YouTube en libre accès.

Mon parcours de vie m’a poussé vers la pensée critique dès mon jeune âge. J’avais dix ans quand le coup d’État communiste a bouleversé la vie paisible de mon village natal où les gens étaient si pacifiques, solidaires et bienveillants. Immédiatement après le coup d’État, comme partout dans le pays, le « vil » du village est du jour au lendemain devenu l’homme le plus craint, car sur sa seule dénonciation, les gens pouvaient disparaître à jamais. J’observais à travers les conversations de mes proches et à travers les informations que je recevais de mes propres copains une violence effrayante qui s’abattait sur le pays. C’était une véritable peste germée dans le terreau des idéologies modernes, dont le communisme fut l’un des vecteurs. Je me posais des questions : comment ces adultes que je prenais pour des gens tellement sages pouvaient-ils être capables d’une telle violence ? Comment, d’un coup, tout est-il devenu permis pour celui qui tenait le fusil ? Ce, dans un pays où les traditions, les conventions et les rites étaient si forts. Où était cachée cette violence inouïe, qui a surgi d’un coup et dévasté le pays entier ? 

Ce n’est que des décennies plus tard que j’ai compris que cette violence est profondément enfouie dans la nature humaine, telle un volcan endormi qui pourrait jaillir à la moindre occasion, pourvu que les protagonistes soient autorisés par une autorité ou par des idéologies et acquièrent un certain sentiment d’impunité momentané. Cette violence est très probablement due au ressentiment produit par la contradiction douloureuse entre des désirs et passions insatiables et le cadre social et matériel très limitatif de la liberté de l’individu. Si les cultures anciennes avaient su établir un équilibre, les cultures modernes ne font que l’éloge de la passion, poussant l’individu à coup sûr à la psychose. C’est ainsi que des sociétés modernes entières sont psychosées.

Le destin a pourtant été clément envers moi, et j’en suis profondément reconnaissant à la Providence, ainsi qu’à tous ceux qui m’ont sauvé plus d’une fois. Le destin m’a notamment offert la chance de partir étudier à Moscou, m’extrayant ainsi, pour quelques années, à cette terrible violence — bien que celle-ci n’ait jamais cessé de me hanter psychologiquement.

Avec le temps, j’ai compris que la tragédie de l’Afghanistan était indissociable de la géopolitique mondiale, ces mêmes forces qui engendrent aujourd’hui le génocide en Palestine, la guerre au Moyen-Orient ou le conflit en Ukraine. Je me sens investi d’une obligation morale envers la Providence : celle de dénoncer l’injustice. Mon choix est fait : je me tiens aux côtés de l’opprimé. Je ne peux rester indifférent face aux souffrances des enfants et des innocents. À défaut de pouvoir agir autrement, je dénonce publiquement le mal, tout en veillant à ce que ni mes actes, ni mes paroles ne génèrent, à leur tour, une nouvelle injustice. 

Je suis convaincu que la philosophie morale a énormément contribué à mon développement personnel. Elle a clarifié et approfondi ma vision de la réalité, de l’être humain et du monde. Elle m’offre la capacité de voir les choses dans leur totalité ou complétude et de déceler ainsi certaines tendances et d’anticiper des évènements futurs. Pour illustrer cela, je me contenterai ici de citer quelques exemples de pronostics en matière de géopolitique que j’ai effectués ces dernières années, bien que je ne sois pas politologue ou spécialiste en relations internationales. Mes prévisions se sont presque toutes vérifiées, alors que la plupart des politologues et d’autres experts – officiels ou dissidents – étaient divisés sur les lignes idéologiques, présentant des analyses biaisées ne reflétant pas la complexité des réalités politiques et, surtout, ignorant les tendances et la logique sous-jacentes des événements.

Dans mon article « Pourquoi l’Afghanistan ne se normalise pas ? » du 6 novembre 2019,  j’expliquais :

 « La guerre en Afghanistan, mais aussi celles dans d’autres pays du monde, sont révélatrices d’un trait dominant de notre époque : Celui du nihilisme d’un monde moderne, en particulier occidental, qui ne croit plus à la justice, à la vérité ou à l’empathie pour l’autre. Les gouvernements les plus puissants du monde préfèrent dépenser des milliers de milliards de dollars pour faire tourner leurs machines de guerre, avec pour théâtres de guerre des pays comme l’Afghanistan, alors qu’ils devraient utiliser cet argent pour l’éducation, les soins médicaux ou pour aider simplement les plus démunis. C’est un monde qui est à présent pleinement mûr pour descendre aux enfers tout entier. Je crains que les futures guerres et leurs cohortes de malheurs ne fassent pâlir celles du 20e siècle. Il y a urgence pour les sociétés civiles à travers le monde à prendre conscience de cet état de fait alarmant et à imposer à leurs gouvernements des politiques responsables. » 

Cette tendance à la détérioration de la situation dans le monde s’est confirmée. Au début de l’année 2020, le monde a été frappé par la pandémie de coronavirus. Cela a non seulement eu pour conséquence des mesures de confinement en Europe et ailleurs, mais la pandémie a aussi permis une expérience sociale, volontairement orchestrée par les élites mondiales, dans le but d’affaiblir la démocratie, les droits de l’homme et l’Etat social, afin de préparer les populations de plus en plus paupérisées à des modèles de société basés sur le contrôle extrême et le totalitarisme.

En février 2022, la guerre civile en Ukraine a pris une tournure dangereuse avec l’intervention militaire directe de la Russie en Ukraine. Cette guerre, qui s’inscrit dans la logique nihiliste que je décris ci-dessus, a offert de nouvelles opportunités aux élites occidentales pour réaliser leurs objectifs. Ces élites pensaient qu’elles avaient ainsi l’opportunité de défaire la Russie. À ce sujet, j’indiquais : 

« Certes, la Russie est un pays pauvre aux standards occidentaux, mais elle a un potentiel économique énorme, découlant de son immense territoire, de ses ressources naturelles abondantes et de la taille importante de sa population extrêmement résiliente face aux aléas de la vie. Contrairement à l’Europe occidentale, qui est fort vulnérable en raison de ses besoins en matières premières et en énergie, la Russie est largement autosuffisante. Ma conviction profonde est qu’elle survivra à toute guerre comme c’était le cas ces derniers siècles. »

Je répondais également à la question de savoir si la Russie pouvait gagner cette guerre en déclarant que « la Russie ne peut pas asservir les Ukrainiens si tel est son objectif, car ces derniers ne veulent décidément pas vivre sous le joug russe. » (Voir Guerre en Ukraine – Un autre point de vue, du 23 octobre 2022)

Par la suite, ont eu lieu le génocide à Gaza ainsi que les agressions d’Israël contre le Liban et la Syrie, suivis de l’actuelle agression de l’État sioniste et des États-Unis contre l’Iran. Au sujet d’Israël, j’indiquais :

« Je ne pense pas qu’à l’avenir, Israël soit toujours gagnant dans sa politique de ségrégation contre les Palestiniens. Le monde a beaucoup changé et la classe politique israélienne ne s’en rend manifestement pas compte. Aujourd’hui, le pays est pris au piège entre les forces tectoniques de l’ordre multipolaire émergent et de l’ordre unipolaire en déclin personnalisé par les États-Unis. Je suis sûr que, dans un avenir pas si lointain, personne n’enviera plus la situation d’Israël, qui a tous les ingrédients pour subir le même sort que l’Ukraine ou d’autres pays qui se sont retrouvés piégés dans le jeu géostratégique des grandes puissances mondiales. » (Voir La voie choisie par Israël le conduit au précipice, du 14 octobre 2023)

S’agissant de la guerre contre l’Iran, j’indiquais : 

« L’Iran ne peut être vaincu par aucune puissance militaire au monde. En cas de guerre, il pourrait facilement prendre le contrôle du Golfe persique, le bloquer et ainsi interdire le passage du pétrole vers l’Europe, ce qui provoquerait une crise économique et politique majeure. Il est illusoire de vouloir gagner une guerre contre l’Iran… » (Voir Trump n’est pas un va-t-en-guerre, contrairement à ce que certains pourraient penser, du 13 avril 2025)

Dans un article suivant, j’ajoutais encore ceci : 

« L’Iran possède une base industrielle large, avec des ressources naturelles abondante et un savoir-faire industriel et scientifique de premier ordre. C’est un pays qui a tout pour devenir une superpuissance économique mondiale. L’agression occidentale va d’ailleurs aider ce géant hésitant et peu sûr de lui à prendre conscience de son potentiel hors pair, à l’instar de la Russie avec la guerre en Ukraine, et à devenir une puissance économique et militaire redoutable que personne n’osera plus attaquer. » (Voir Nous sommes à deux doigts d’une guerre (nucléaire) mondiale du 22 juin 2025)

J’ai également soutenu à maintes reprises que l’histoire est en marche et que tous les nations qui sont du bon côté de l’histoire — à l’instar de la Russie, de la Chine ou de l’Iran — émergeront en définitive comme les grands vainqueurs de ces mutations. A l’inverse, l’Occident, pris collectivement, apparaît en rupture totale avec l’histoire. 

Ces quelques exemples, parmi d’autres, démontrent que mes prévisions étaient correctes. J’ai néanmoins commis des erreurs de jugement sur certains points, notamment en pensant que Trump était malin et personnellement et politiquement assez fort pour résister à la pression des néoconservateurs et des pro-israéliens, et éviter ainsi une guerre avec l’Iran.

Tout cela confirme que la philosophie permet d’avoir une compréhension adéquate de la réalité. Toutefois, cela me donne également de grands soucis, car j’aurais voulu que mes pires pronostics ne se réalisent pas. Tout cela me rend encore plus pessimiste quant à l’avenir à court et à moyen termes du monde, en particulier de l’Europe à laquelle mon destin est inséparablement lié et qui ne veut absolument pas voir en face la réalité d’un monde en évolution rapide.

En particulier, je suis constamment étonné de voir à quel point les gens autour de moi, pourtant pour la plupart bien formés, sont tellement formatés par la propagande et résignés à suivre les récits des élites dominantes, étant convaincus que les choses sont trop complexes pour qu’elles leur soient accessibles. Si une guerre paneuropéenne venait à éclater demain, la plupart des gens en Europe n’hésiteraient pas à y envoyer leurs propres enfants. Ce que je m’efforce de démontrer dans cet article est précisément l’inverse de ce préjugé qui font agir les gens de la sorte : la réalité politique et sociale est à la portée de tous. La nature a doté tout être humain des facultés nécessaires pour la saisir, et la pensée critique (ou philosophique) est l’instrument qui permet de mener à bien cette démarche.

Si vous voulez mon conseil, écoutez attentivement les politologues et autres experts, officiels comme dissidents, mais ne vous fiez pas à leurs avis. Il faut toujours faire preuve de libre arbitre, surtout lorsque l’on cherche à s’informer et à comprendre des réalités sociales ou géopolitiques complexes. Le libre arbitre ne peut être exercé qu’à travers une pensée critique, curieuse et persévérante. En cela, la philosophie est notre meilleure alliée, car elle alimente nos pensées comme la nourriture alimente nos corps. Elle nous fournit, en outre, des instruments du guidage nécessaires pour penser de manière rationnelle, tout en suivant la boussole morale. Si une partie substantielle des gens adoptait cette manière de penser, le monde changerait radicalement et, en particulier, la science politique moderne deviendrait superflue. Là où il y a libre arbitre, il n’y a pas de déterminisme et les sciences sociales s’effacent. Sans déterminisme, la science est privée de son terrain d’élection. On pourrait ainsi briser le cercle vicieux des manipulations de masse, des guerres et des autres désastres sociaux dans lequel nous nous trouvons depuis longtemps. Voilà pourquoi la philosophie est supérieure à la science politique ou à toute science tout court : elle n’est pas seulement un moyen incontournable pour comprendre la réalité – et qui doit d’ailleurs accompagner toute science -, mais aussi une manière de la vivre au quotidien.

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