S’il y a une idéologie qui a entièrement repris à son compte les idées du siècle des Lumières, c’est sûrement l’idéologie communiste. Ayant baigné dans cette idéologie durant mon enfance et mon adolescence, je crois savoir exactement comment l’on regardait le monde à travers elle et à quel point ce regard était superficiel et naïf.
Le système politique communiste ayant échoué — notamment parce qu’il fut honnête avec lui-même pour reconnaître implicitement ses torts en se laissant disparaître —, c’est dans les sociétés occidentales « ultra-libérales » que l’on peut aujourd’hui mesurer l’aboutissement le plus sinistre des idées du siècle des Lumières, dont les théories sociales et politiques ont été concrétisées par Rousseau, Nietzsche et Marx. Si Marx a involontairement posé les jalons du totalitarisme rouge, Nietzsche a contribué, volontairement ou non, à l’aboutissement le plus terrifiant des idées des Lumières — le fascisme —, bien qu’il eût été philosophiquement très critique à l’égard de ces dernières.
Tous ces penseurs — dont les philosophies, riches en concepts socio-politiques, sont logiquement cohérentes mais fondamentalement erronées — partagent une même prémisse : le rejet de toute réalité supranaturelle absolue comme autorité morale ultime. Or, c’est précisément la conscience de l’Absolu qui a permis à l’humanité, au fil de son évolution, de s’élever au-dessus de sa condition purement naturelle — de son état animal — pour devenir pleinement elle-même. Cette force morale n’agit pas comme une main extérieure, mais comme une impulsion intérieure, c’est-à-dire comme source d’inspiration, un guide et la finalité. La foi, l’inspiration mystique et la croyance religieuse sont donc d’une importance déterminante pour l’évolution de l’individu comme de l’espèce humaine.
Le fait est que les penseurs des Lumières et leurs successeurs se sont donné pour mission de détruire la religion, la considérant — parfois à juste titre — comme une institution obscurantiste, réactionnaire ou aliénante, en raison notamment de son appétit pour le pouvoir et de ses excès passés en Europe. Pour reprendre l’expression populaire, ils ont ainsi jeté le bébé avec l’eau du bain. En balayant la foi et la religion comme doctrine et/ou institution, ils ont simultanément érodé les traditions et les coutumes ancestrales pour leur substituer la science érigée ainsi en aboutissement ultime de la rationalité humaine.
Ces penseurs n’ont sans doute pas mesuré qu’en agissant ainsi, ils allaient priver l’individu de ses convictions les plus intimes quant à ses origines et à sa destination spirituelles. En le dépouillant ainsi de ses repères les plus précieux, ils ont réduit l’individu à une simple force biologique : une matière physique docile, maniable et exploitable sur le marché capitaliste.
Privé de repères, l’individu devenait également une proie idéale pour les Etats modernes, désormais libres de lui instiller les idéologies les plus artificielles et toxiques, sans qu’il eût la force spirituelle d’en discerner les pièges ni d’y résister. Ce vide métaphysique a ouvert la voie à des mutations économiques et sociales sans précédent, mais aussi à des crimes et à des tragédies d’une ampleur inédite : la traite des esclaves, le colonialisme, l’exploitation inhumaine des travailleurs, les guerres mondiales et les génocides, ou encore les idéologies suprémacistes et racistes.
Nietzsche, mieux que quiconque, avait pressenti les sinistres conséquences d’un tel bouleversement. Il écrivait :
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »1
Nietzsche incarne celui qui a conduit la logique rationaliste des Lumières — et particulièrement sa dimension darwiniste — jusqu’à son terme le plus radical. Ayant lucidement compris que l’humanité avait perdu « ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant », il se révéla pourtant incapable à surmonter cette négation. Il est difficile de comprendre comment Nietzsche, qui s’était abondamment nourri des philosophies orientales et dont l’esprit était d’une sensibilité intellectuelle et d’une acuité rares, n’a pas su appréhender la dialectique du réel — cette dualité fondamentale au cœur de la pensée chinoise, indienne ou perse — que Hegel avait précisément reprise et érigée en système. Lui qui connaissait parfaitement Schopenhauer — dont il s’était inspiré pour forger sa propre philosophie de la volonté de puissance — ne pouvait ignorer Hegel, qui avait dominé la philosophie européenne de son vivant. Or, suivre Hegel jusqu’au bout, c’est admettre que tout retourne à l’Absolu. Rejeter Dieu n’est alors qu’une étape dans un parcours évolutif, un détour nécessaire pour y revenir avec une conscience plus claire et plus ferme de l’Absolu. La « nuit obscure de l’âme » précède l’illumination.
On peut s’étonner que Nietzsche, qui avait clairement vu le lien entre nihilisme et rejet de Dieu, n’ait pas perçu le rapport entre nihilisme et individualisme — qu’il choisit pourtant d’ériger en noble idéal. L’individualisme moderne, ce triomphe de l’ego, n’est-il pas la négation même de l’Universel ? Ne nous égarons-nous pas — en tant qu’individus, sociétés ou nations — dès lors que nous oublions appartenir à une réalité qui nous dépasse, telle que la famille, la nation, l’Humanité, et, au-delà, l’Absolu ?
Sans me prononcer sur les causes de l’effondrement mental de Nietzsche les dernières années de vie, je suis sûr que s’il avait su surmonter son propre individualisme, son existence aurait été moins douloureuse.
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour forger son destin, et jamais elle n’a été moralement aussi misérable, aussi égarée, aussi proche de son propre anéantissement. N’est-ce pas ce que Dostoïevski avait prophétiquement pressenti : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis. »2
À observer l’état du monde, on croirait qu’il n’y a plus rien de sacré. Ceux qui se proclament des plus civilisés — élites politiques et économiques occidentales — n’hésitent pas à commettre les crimes les plus abjects dès qu’ils y entrevoient un intérêt, convaincus de se trouver au sommet du pouvoir et de n’avoir à répondre d’aucune loi supérieure. Ils peuvent ainsi massacrer des milliers d’enfants et de civils à Gaza, au Liban, en Iran ou ailleurs, sans que cela leur cause le moindre scrupule moral — sans parler du spectre d’une guerre avec la Russie, qui plane désormais sur l’Europe et menace d’engloutir des millions de vies. Ces élites – intellectuellement très médiocres – sont pourtant rongées de l’intérieur : leur vie privée part en lambeaux, et la peur de perdre leur pouvoir ou leurs privilèges les hante sans relâche. Elles errent, la mort dans l’âme, comme égarées au milieu d’un désert. Seule l’addiction hédoniste au pouvoir et à l’argent les maintient debout — chaque succès apparent, sur un champ de bataille ou en bourse, relevant éphémèrement leur niveau de dopamine et leur procurant ainsi l’illusion d’exister. Cela les rend d’autant plus agressives et dangereuses, prêtes à entraîner le monde dans leur chute si leur survie venait à être menacée.
Voilà pourquoi je suis convaincu que nous nous égarons chaque fois que nous oublions appartenir à une réalité plus grande que nous. Nous sommes comme des enfants qui ont besoin d’un père pour trouver leurs repères, se tenir dans un cadre de conduite et grandir en harmonie avec la nature. Ce père, c’est l’Absolu, que rien ne saurait remplacer : ni l’État, ni la science, ni aucune idéologie. « Nous appartenons à Dieu et c’est à Lui que nous retournons », dit un texte sacré — si vrai, et pourtant si décrié par les élites occidentales. Je ne connais aucun autre texte qui résumerait si parfaitement le sens même de l’existence humaine.
Réfléchissons un instant. Lorsque nous envisageons la vie sous l’aspect de l’éternité — sub specie aeternitatis 3— et que nous agissons en conséquence, nos actions portent leurs fruits, nos familles s’épanouissent, nos enfants grandissent harmonieusement, l’effort prend sens et s’allège, et la vie en communauté est vécue dans sa plénitude. En un mot : tout nous réussit. Lorsque, au contraire, nous nous éloignons de cette perspective, tout s’effondre tôt ou tard — car nous nous réduisons à une particule, séparée et vidée de sa substance, et donc insignifiante. Ce constat vaut également pour l’individu, pour le couple et pour la nation.
La modernité a également mis en lumière les limites de l’éthique laïque. Celle-ci a totalement échoué face à la puissance de l’argent ou à l’ivresse du pouvoir — confirmant ainsi, une fois de plus, la prophétie de Nietzsche ou de Dostoïevski. À bien y regarder, ce sont précisément ceux qui se réclament le plus haut de l’éthique laïque qui se révèlent les plus corrompus, prêts à se prosterner devant le pouvoir et l’argent dès que l’occasion s’en présente.
On pourra m’objecter que l’Absolu est une fiction, car échappe à toute preuve empirique. Mais considérons ceci : les lois qui gouvernent la matière et l’univers physique échappent elles aussi à l’observation directe. Seuls leurs effets, réels et mesurables, sont étudiés et extrapolés, par voie de déduction ou d’induction, par la science. En d’autres termes, l’objet même de la science ne peut être prouvé de manière indubitable, et la science elle-même le reconnaît (voir la théorie de la falsifiabilité de Popper). Les lois de la matière présupposent une réalité d’un ordre supérieur — immatérielle et infiniment rationnelle —, sans quoi elles n’auraient pu insuffler à la matière, inerte par définition, cette précision infinie et cette cohérence profonde qui font la singularité de l’univers physique, tout en lui ménageant l’espace nécessaire à une créativité tout aussi infinie. (Voir aussi Conformisme et créativité; D’où viennent nos connaissances ?)
- Friedrich Nietzsche, Gai Savoir, p. 120 (Traduction de «Die Fröhliche Wissenshaft (La Gaya Scienza)» (édition 1887) par Henri Albert (1869 – 1921), Édition électronique (ePub) v.: 1,0 : Les Échos du Maquis, 2011.
↩︎ - Dostoïvski, Les Frères Karamazov. Dans ce roman, c’est le personnage d’Ivan Karamazov qui développe cette thèse. ↩︎
- Baruch Spinoza, L’Éthique, 1677. ↩︎