Qu’aurait conseillé Lao Tseu à l’Occident dans ce contexte actuel de chaos mondialisé ?

L’histoire est en marche comme elle l’a été depuis toujours. Il y a cependant des moments où elle s’accélère au point que les changements sont non seulement perceptibles au quotidien, mais sont si rapides et déstabilisants qu’ils prennent totalement au dépourvu les individus et les nations. Nous vivons actuellement un tel moment historique. 

L’histoire peut élire un peuple ou un groupe de peuples pour marcher au-devant de l’humanité. Cela a été le cas lors des quatre ou cinq derniers siècles pour les peuples de l’Occident. Elle semble avoir décidé désormais d’élargir, voire de transférer, cette responsabilité à d’autres grands peuples : la Chine, l’Inde, la Russie, etc. Le résultat en sera un monde plus équilibré, plus démocratique et plus prospère, une fois que ce dernier aura traversé le chaos actuel.

Or, la classe politique en Occident ne semble pas comprendre cette volonté de l’histoire. Elle se comporte comme si rien n’avait changé. Si, par le passé, l’Occident a su ouvrir la voie à un progrès scientifique et technologique, voire social, sans précédent, créant ainsi les conditions d’une prospérité matérielle inouïe, il est resté dominé par le « caractère romain » (voir Et si on parler du « caractère romain »[i] ?) qui lui confère une agressivité et une ignorance morale uniques en leur genre. Le fait est que les responsables politiques occidentaux souffrent d’une profonde lacune sur le plan philosophique et éthique. L’universel, en tant qu’horizon intellectuel et critère moral, est systématiquement absent de leurs actes et décisions. 

Le problème réside dans cette ignorance, en particulier celle qui méprise et contraint la nature — ou la nature humaine — comme si celle-ci pouvait être remodelée à l’envi. Socrate avait d’ailleurs lui aussi mise en évidence cette ignorance inhérente à l’être humain. C’est un problème extrêmement complexe qui ne peut être surmonté que par des réflexions personnelles et collectives approfondies, en corrélation avec une expérience réelle à travers les péripéties de la vie et un cadre moral clair et solide. Il peut donc sembler, à première vue, illusoire d’exiger des compétences politiques et morales réelles de la part de responsables politiques formés au sein d’écoles et d’universités élitistes, loin des préoccupations du peuple.

Toutefois, rien ne semble justifier que le citoyen occidental ne puisse exiger de telles compétences ou qualités de ses responsables politiques, dans la mesure où les sociétés occidentales disposent de populations éclairées et d’un vaste savoir philosophique et scientifique, élaboré et transmis depuis des siècles, notamment au sein d’innombrables universités et institutions de recherche spécialisées. Le problème réside cependant dans le divorce entre le savoir philosophique ou éthique authentique et la politique : soit ce savoir n’exerce aucune influence sur la prise de décision politique, soit il est instrumentalisé pour justifier des décisions politiques injustifiables.

Une des questions philosophiques fondamentales qui devrait susciter un débat politique général au sein de chaque nation occidentale, en Europe comme aux États-Unis, est celle de leur place dans le monde. Pourtant, cette interrogation est totalement absente des débats publics, notamment des médias de masse. L’Occident se considère toujours comme le centre du monde, et ses dirigeants estiment que le reste de la planète doit se conformer aux décisions prises à Washington ou à Bruxelles, ainsi qu’à leur modèle politique, économique et culturel. Il leur semble tout à fait naturel qu’un seul pays, les États-Unis, qui représentent environ 4 % de la population mondiale, décide du sort de l’humanité. Ni l’émergence évidente d’un monde multipolaire, ni le chaos provoqué par les États-Unis et ses alliés occidentaux ne semblent, pour l’heure, remettre en question cette position. 

Les systèmes politiques des pays occidentaux sont structurés de telle manière qu’au final, tout sert les intérêts financiers de grands capitaux, souvent organisés sous la forme de multinationales et détenus par une oligarchie. Il existe une relation de proximité étroite entre les gouvernements occidentaux, notamment ceux des puissances dominantes comme les États-Unis ou l’Union européenne, et ces intérêts financiers. Dans ces systèmes politico-économiques, le capitalisme authentique, tel que décrit par Adam Smith, est marginalisé au profit d’un capitalisme de cartel et de rente de plus en plus digitalisé. Ce, malgré le fait que le capitalisme cartellisé et rentier compromet la prospérité de l’Occident, en détruisant la base industrielle, en particulier les petites et moyennes entreprises — sources d’innovation et créatrices d’emplois locaux —, ainsi que la classe moyenne, la démocratie et l’État social.

La classe politique occidentale s’est donné pour mission de garantir cette position dominante aux grands capitaux par tous les moyens, y compris par le recours systématique à la force armée dans les relations internationales. Pratiquement tous les conflits armés actuels trouvent leur raison d’être dans des logiques qui servent, en dernière analyse, ces intérêts financiers. La guerre en Ukraine ainsi que celle au Moyen-Orient s’inscrivent dans cette dynamique.

Les responsables politiques ignorants et agressifs s’avèrent très utiles à un tel système de capitalisme rentier, dominé par de grands cartels multinationaux. Ils lui permettent de coloniser et de piller des pays entiers ainsi que leurs populations, ou encore de déstabiliser et de changer les régimes politiques là où le gouvernement national souhaite redistribuer les profits tirés des ressources locales au bénéfice de sa population, au lieu de les canaliser vers les grands capitaux occidentaux.

Les idéologies dominantes modernes poursuivent le même but. Elles prônent la suprématie des peuples occidentaux sur le reste du monde. Cela ressort clairement des thèses présentant la démocratie occidentale comme la forme supérieure et la plus aboutie de gouvernance, de la conception occidentale des droits humains, des théories sur le « choc des civilisations », ainsi que de la propagande ambiante qui véhicule une image dépréciée des pays non alliés de l’Occident et de leurs dirigeants. En effet, ces idéologies et propagande emploient la tactique classique consistant à diviser les peuples pour mieux les gouverner. Si demain l’Iran ouvrait l’accès à ses ressources pétrolières et gazières aux majors américaines, il passerait, comme par magie, du statut de pire ennemi à celui de meilleur allié des États-Unis, sans que rien ne change sur le plan politique intérieur.

La réussite économique et technologique du capitalisme en Occident a eu un revers fatal pour les sociétés occidentales elles-mêmes. La réussite peut être aussi dangereuse que l’échec, disait l’ancien sage Lao Tseu (Laozi). L’Occident a dû totalement rompre avec ses traditions et son histoire millénaires, et se retrouve désormais sans repères. Il a tout misé sur le contrôle de l’interdépendance des individus et des sociétés, instaurant via la violence étatique un système de servitude de masse le plus sophistiqué pour servir les intérêts du capitalisme rentier. Il a ainsi mis en place un système contre-nature que l’histoire avait déjà rejeté il y a longtemps en Europe. La conséquence en est que les sociétés occidentales, et les sociétés modernes de manière générale, sont menacées d’extinction. Sans l’immigration massive en provenance du tiers-monde, elles se seraient déjà réduites comme peau de chagrin. Rien ne peut remédier à cette situation, à moins qu’elles ne décident de cesser de forcer la nature, comme le préconisait Lao Tseu.

La situation qui prévaut actuellement dans les sociétés occidentales, et dans le monde, n’est fondamentalement pas nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Il y a 2500 ans, lors de l’effondrement de l’« Ordre ancien » qui s’était maintenu durant plusieurs siècles sous la dynastie des Zhou, la Chine se retrouva dans une situation de chaos total. Cette période fut caractérisée par des centaines de micro-États se livrant à des guerres d’extermination — impliquant notamment des armées de centaines de milliers de paysans-combattants —, des famines chroniques, des épidémies et une pression fiscale dévastatrice. La conséquence en fut une véritable hécatombe : la Chine aurait perdu entre un tiers et 50 % de sa population en trois siècles, selon différentes estimations.

Ce chaos a également donné naissance aux « Cent écoles de pensée », qui cherchaient toutes une issue à ce désastre. Elles s’accordaient sur la nécessité de mettre fin au chaos. La grande majorité des sages prônaient « l’ordre par la règle, » qu’il s’agisse de l’imposition stricte de normes juridiques, morales ou de celles issues des rites et des traditions. Confucius était le plus éminent représentant de cette tendance ; cependant, les écoles s’apparentant le plus aux universités modernes d’aujourd’hui sont celles qui prônaient le règne de la loi ou de la ordre étatique, elles-mêmes source des problèmes.

Cependant, une école a pris une direction radicalement différente, à première vue très surprenante. Il s’agit de la tradition philosophique initiée par Lao Tseu, dont la pensée est résumée dans le Tao Te King, un ouvrage d’à peine cinq mille caractères chinois. Le concept de « Wu Wei » ou de « non-action », exercé en harmonie avec l’ordre naturel de l’univers (le Tao ou la Voie), en constitue l’idée centrale.

Il est impossible de résumer le Wu Wei ou le Tao sans trahir sa substance, car toute simplification et toute transposition dans un autre cadre historique ou culturel en altèrent nécessairement le sens. Il est essentiel que chaque lecteur découvre personnellement le Tao Te King. Je suis convaincu que son concept de « non-action » possède une valeur universelle et intemporelle. S’il était intégré aux systèmes politiques modernes ainsi qu’à la prise de décision, il sauverait les sociétés modernes, notamment occidentales, de leur déclin programmé — déclin largement provoqué par l’excès de vouloir, de posséder, de contrôler ou de faire que le concept de « non-agir » met facilement en évidence.

Concrètement, la « non-action» se traduirait dans le contexte moderne par une réduction de l’intervention étatique — fondée sur la contrainte (la puissance publique) — au profit d’un renforcement de la société civile, d’une liberté individuelle accrue et d’une diminution de la bureaucratie et des dépenses publiques, entraînant par extension moins de pression fiscale. Cela signifierait un déplacement substantiel des centres de décision du sommet vers la base, c’est-à-dire vers l’individu. Une culture politique fondée sur la « non-action » briserait ainsi les rouages indispensables à la domination du capitalisme financier, aux systèmes de servitude de masse, aux conflits armés et à beaucoup d’autres fléaux sociaux. Une telle philosophie insufflerait aux sociétés occidentales, ainsi qu’aux autres nations modernes, une vitalité nouvelle fondée sur une vie plus harmonieuse pour l’individu.

Bien que le chemin vers une telle évolution politique soit long, il est impératif que les sociétés occidentales amorcent une réflexion sérieuse sur leurs systèmes politico-juridiques. Ce, avant qu’elles ne soient totalement dévastées par le fléau du capitalisme financier et rentier, dont les dérives risquent, en ce moment même, de provoquer une guerre totale au Moyen-Orient (lire aussi Quem deus vult perdere, dementat prius) ou ici même, en Europe (lire aussi Seule une solution négociée peut apporter une paix durable en Ukraine et de l’espoir pour un avenir meilleur de l’Europe ; La gratitude est salutaire).

Si, par quelque prodige, l’on parvenait à ressusciter Lao Tseu, il serait sans doute fasciné par l’inimaginable progrès scientifique et technique arraché à la nature, mais également horrifié par le chaos du monde moderne, deux millénaires et demi après sa mort. La question est alors de savoir s’il aurait tenté de réformer le monde pour le sauver, ou s’il se serait résigné à le laisser courir à sa perte, estimant qu’il n’y a rien à faire. Observant la profondeur du mal d’un Occident victime de son propre succès, il pourrait fort bien dire que, désormais, seul l’échec est à même de le conduire vers la guérison. (Lire aussi: Les lois de l’Histoire)

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