Nous ne connaissons le monde qui nous entoure qu’à travers les informations sensorielles produites par nos sens. La manière dont nous sommes impactés par le monde extérieur et l’intensité avec laquelle nous sommes touchés, sont déterminées autant par ce dernier que par notre propre sensibilité. La sensibilité est cette faculté absolument magnifique, propre à nos sens et à notre esprit, qui nous ouvre le monde, nous permet de franchir des frontières infranchissables qui séparent les êtres, de sentir et de comprendre ce que vit intérieurement l’autre et d’accéder ainsi à l’essence même de l’humanité. Sans une sensibilité de cette nature, la vie ne vaudrait pas grand-chose.
Malheureusement, une grande sensibilité se retourne souvent contre celles ou ceux qui la possèdent, car elle engendre aussi un stress important à long terme. Elle peut les priver de la paix intérieure, ainsi que de la liberté nécessaire pour réfléchir sereinement, faire des choix, réaliser des projets, accomplir correctement leur travail et autres devoirs habituels et, d’une manière générale, jouir de leur existence. On se retrouve alors dans un état psychologique ou mental détérioré et détériorant, qui prédétermine aveuglément le comportement, conduit dans une impasse psychologique ainsi que dans la vie réelle et provoque des pathologies psychiques ou physiques diverses à long terme. Une telle sensibilité, quand elle dérape, souvent en lien avec un environnement de vie néfaste, peut détruire l’individu comme des cataclysmes naturels qui ne laissent derrière eux que la désolation et une tristesse sans fin.
Afin que nous tirions tout le bénéfice humain et cognitif de notre sensibilité, ainsi que de nos émotions qui en font parties ou y sont associées, sans qu’elles ne deviennent des boulets à terme, nous devons en être les seuls maîtres. Les Bouddhistes étaient les premiers à y apporter une réponse rationnelle dans ce sens, par ce qu’ils appellent le non-attachement bouddhiste. La philosophie grecque, notamment l’école stoïcienne, s’en est inspirée pour élaborer le concept du détachement philosophique.
Le détachement philosophique est une prise de distance intellectuelle et émotionnelle par rapport aux personnes, choses et évènements, ainsi qu’une prise de distance avec nos propres émotions telles que les envies et désirs, l’amour passionnel, la haine, la colère, etc. C’est comprendre le fait que, d’une manière générale, nous n’avons pas ou peu d’emprise sur les premiers et que nous pouvons et devons être maîtres des seconds. C’est laisser aller, sans craintes et sans attentes particulières, les choses sur lesquelles nous n’avons pas ou peu de contrôle, car souvent nos interventions ne font qu’empirer la situation ou sont inutiles. C’est pouvoir déléguer et faire confiance aux autres, afin qu’ils assument leur propre responsabilité. C’est aussi ne pas prendre au sérieux tout ce que nous entendons ou subissons. C’est se concentrer sur ce qui nous semble essentiel et que nous pouvons comprendre, gérer ou changer.
Le détachement est un concept rationnel, dont l’applicabilité et l’efficacité pratique peuvent être testées par chacun de manière immédiate. Nous continuons à être sensible à notre environnement et à éprouver les émotions, parfois violentes si telle est notre nature individuelle, mais nous ne nous laissons pas affliger et guider par ces dernières. Car nous prenons conscience du fait que, la plupart du temps, nous ne sommes pas touchés directement par les évènements, mais par nos propres opinions ou émotions, qui en sont souvent un reflet imparfait ou qui sont des réactions intuitives, immédiates et irréfléchies aux évènements. Nous les soumettons toutes à la raison, et nous ne nous identifions plus totalement avec elles. Nous ne sommes dès lors pas submergés par nos pensées émotionnelles, ou pas pour longtemps, et restons en possession de nos moyens. Nous gardons notre liberté de réflexion ainsi que la capacité d’action. Nous gardons finalement le bénéfice de notre sensibilité, sans être conduit aveuglement par nos émotions négatives.
Le détachement philosophique est un concept bien développé de la philosophie morale depuis plus de 2000 ans. Il est parfaitement justifié éthiquement, et n’est pas synonyme de l’indifférence. De plus, il a une vraie valeur thérapeutique. Les thérapies comportementales cognitives en psychologie ou en psychiatrie, qui visent à traiter des addictions, dépressions, angoisses, anxiété, insomnies, etc., sont développées à partir du concept du détachement et d’autres idées philosophiques y afférentes.
Je connais une personne pour qui le travail était tout d’après ses proches amis et collègues. Un vrai workaholique. Il avait tout pour que sa carrière soit un vrai succès : une position intéressante, d’excellentes connaissances et aptitudes professionnelles, une personnalité charmante, l’amour du travail, une bonne santé, ainsi que l’absence de contraintes familiales particulières. Malheureusement pour lui, il s’est retrouvé avec un management hostile, à la suite des restructurations successives entreprises par son employeur. Il a été mis de côté, avec des tâches inintéressantes, voire humiliantes. Il n’a pas su se détacher de son travail pour se mettre à la recherche d’autres opportunités professionnelles ou simplement pour ne pas être affecté par la méchanceté sournoise de ses supérieurs. Il est tombé gravement malade. Dans un monde idéal, un travailleur comme lui aurait été grandement apprécié et traité avec respect. Dans le monde réel, de tels travailleurs sont surexploités, dédaignés, voire maltraités, car leur attachement excessif au travail les rend très vulnérables face à l’employeur ou des supérieurs peu scrupuleux. Si j’avais eu l’occasion de lui donner un conseil, je lui aurais proposé de faire carrément le deuil de son travail. C’était la précondition indispensable pour pouvoir se libérer des contraintes liées à sa situation professionnelle. Je suis convaincu que l’intérêt qu’il portait à son travail ne réside pas dans le travail lui-même, mais dans sa personnalité, son attitude au travail, son amour du travail bien fait, etc. Il peut donc très bien retrouver le même intérêt et le même plaisir dans toute autre activité professionnelle. C’est donc dommage qu’il n’ait pas eu le réflexe de se distancer de son travail. Un détachement lui aurait donné un pouvoir de négociation suffisant face à ses supérieurs et, de ce fait, il aurait pu les considérer comme des partenaires, certes difficiles, et non comme ses tortionnaires. Le détachement l’aurait rendu simplement plus fort, car lui aurait permis de surmonter ses craintes cachées vis-à-vis de ses supérieurs, ainsi que celles d’un chômage éventuel. Il aurait privé ses supérieurs toxiques de la possibilité de le manipuler en faisant appel à ses craintes.
Le détachement philosophique a une très large portée. Le concept montre la futilité de notre attachement, qui est de nature émotionnelle et souvent inconsciente, à beaucoup de choses : la fortune, la carrière, la réussite, la réputation, la gloire, l’amour passionnel, etc. En effet, ce sont des choses sur lesquelles nous n’avons en réalité guère de contrôle. Les avoir est une chance, mais courir constamment ou principalement après elles comporte le risque de ne rien achever dans la vie ou d’en devenir esclave. Cela peut conduire à un état où nous avons tout en apparence, alors que, intérieurement, nous ne voyons aucun sens à la vie. Et puis, nous pouvons perdre notre fortune à tout moment, la vie étant un terrain mouvant et incertain par définition. Il faut donc avoir à l’esprit que tout ce que nous possédons, nous l’avons temporairement. Nous devons en jouir avec reconnaissance envers le destin pour nous avoir privilégiés et avec empathie et compassion pour les gens dont la vie est difficile, car ils n’ont pas eu de chance. Et si par malheur nous perdons notre fortune, nous ne nous perdons pas avec elle.
Certes, il est difficile de se détacher de quelque chose lorsque l’attachement y est grand. Comme en tout, nous devons nous y entrainer. A l’école, nous avons fait d’innombrables exercices en mathématiques, en langues, etc., pour acquérir des connaissances. Nous faisons des entrainements physiques pour développer ou maintenir nos muscles et nos autres capacités physiques. De même, notre esprit doit s’entrainer par la réflexion, par des méditations et aussi par la confrontation avec la réalité pour se muscler, se transformer et oser faire quelque chose qu’il estimait impossible auparavant. Il faut changer son esprit si l’on souhaite changer sa vie. C’est la condition sine qua non de la réussite de tout projet personnel, de toute réforme ou de tout changement souhaité. Pour y parvenir, nous avons aussi besoin de la force de la volonté et du courage.
Le but du détachement philosophique n’est pas de se détacher de tout, au risque de devenir totalement inhumain ou de perdre ses repères. Nous devons avoir un attachement profond et inébranlable à ce qui constitue notre essence même, l’amour de l’autre, la vérité, la justice et nos autres valeurs morales universelles et intemporelles. En revanche, nous devons nous détacher de tout ce qui est superficiel, mais qui nous occupe la plupart du temps dans la vie.
Le détachement n’enlève rien à notre sensibilité, mais la ramène à son état normal et donc émotionnellement sain, car il nous débarrasse du poids énorme des craintes, peurs, attentes illusoires, déceptions, regrets, ressentiment, désirs et envies déraisonnables, etc., qui sont nos pires ennemis. Il contribue à notre santé psychique et physique, et, par conséquent, nous pouvons jouir de notre existence, remplir nos devoirs et transformer notre empathie et compassion en véritables engagements altruistes. Car, ce n’est que par des décisions sereinement réfléchies et par l’action que nous pouvons améliorer notre vie et celle des autres. Le détachement est salutaire et gage de la liberté personnelle.
Ciao, ça va Nour?
Toujours intéressant tes « traités de philosophie « appliqués aux situations de la vie contemporaine et réelle…en général, c’est très bien écrit..de temps en temps, une petite erreur de sémantique, mais admirable, sachant que le français est une langue que tu as apprise!
mais tout est compréhensible et simple…et être simple, c’est justement très difficile…Picasso faisait des dessins « simples…! La simplicité, c’est d’avoir réussi à épurer, et rendre un récit ou une œuvre accessible au plus grand nombre, et pas juste à une élite.
Et pour épurer, il faut connaître parfaitement son sujet..
Bonne soirée à toi
J michel
J’aimeJ’aime