Le ressentiment

Le 19 mars 2015, une foule en colère de plusieurs centaines de personnes a lynché une jeune femme de 27 ans à Kaboul, après qu’elle a été faussement accusée par un mollah d’avoir brulé le Coran. Le tragique incident a suscité une large indignation nationale et internationale.

L’Afghanistan est un pays où, ces quatre dernières décennies, les populations ont connu une oppression politique à grande échelle, une guerre civile meurtrière et prolongée, des interventions militaires étrangères, des idéologies extrémistes importées, la misère et toutes sortes de privations matérielles et culturelles, des humiliations en tous genres, etc. Tout cela a engendré un ressentiment immense et si profond chez les Afghans contre le pouvoir étatique, la modernité et l’Occident qu’à la moindre occasion, une colère de masse peut éclater et dévaster tout sur son passage. La malheureuse jeune femme a ainsi été une victime collatérale de cette colère collective refoulée à laquelle il a fallu une simple allégation d’un petit mollah du quartier pour exploser telle une poudrière.

Malheureusement pour l’Afghanistan, c’est sans cesse les mêmes mécanismes psychologiques des émotions néfastes refoulées, qui déterminent l’histoire du pays ces dernières décennies. Lorsque les communistes ont pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État accidentel en 1978, ils ont eu recours à une violence meurtrière massive et gratuite contre les populations. Officiellement, ils visaient à réformer une société tribalo-féodale, mais en réalité ils cherchaient à éliminer toute menace réelle ou potentielle au pouvoir communiste. Or, les mécanismes psychologiques sous-jacents, qui ont déterminé les décisions et, d’une manière générale, le comportement des dirigeants communistes, étaient façonnés par un ressentiment profond, dû, en partie, à une persécution politique et policière sévère qui avait précédé leur prise de pouvoir. Les communistes afghans étaient pour l’essentiel des éléments détribalisés et généralement rejetés par la société. Lorsque la prise de pouvoir et l’idéologie stalinienne leur ont fourni respectivement le sentiment d’impunité et une certaine justification morale à recourir à la violence, rien n’a pu les arrêter. Les mêmes mécanismes psychologiques ont été exploités et alimentés par leurs puissants adversaires internes, régionaux et internationaux pour basculer le pays dans la guerre civile et, ainsi, renverser le régime communiste en 1992.

Je suis profondément convaincu que ce malheureux pays ne verra pas une fin à ses souffrances atroces tant qu’il n’a pas pris conscience de son ressentiment populaire profond. La force brute et la violence ne font que l’alimenter. Seuls l’empathie envers les populations et le respect pour leurs coutumes, traditions et religions peuvent changer radicalement la situation dans le pays. Ce ne sera pas le cas aussi longtemps que le pouvoir n’est pas choisi, ni contrôlé par le peuple. Le régime politique qui a été mis en place par les Américains et la communauté internationale depuis 2001, est un simulacre d’ordre démocratique et de légitimité, et risque d’imploser rapidement dès qu’il n’aurait plus de soutien financier et militaire international.

On pourrait penser qu’un si grand ressentiment est le fait des circonstances très particulières qui ont prévalu en Afghanistan. Or, c’est sous-estimer le phénomène qui menace les bases mêmes de toutes les sociétés humaines. Il a acquis une intensité particulière dans le monde contemporain et s’exprime notamment par une violence individuelle, institutionnelle ou collective sans précédent à l’encontre de l’individu. Quelle autre époque dans l’histoire de l’humanité a connu autant de violence infligée aux populations civiles que celle que nous vivons depuis le 20ème siècle, par exemple ?

La division du travail, qui réduit les individus à un statut digne des termites, en leur enlevant toute espace d’autonomie et de créativité, engendrant ainsi d’énormes frustrations personnelles, les États de plus en plus policiers, la surveillance de masse, les hiérarchies sociales tyranniques dignes des primates, la restriction galopante des libertés individuelles, l’absence ou la diminution d’opportunités professionnelles, le déclin de la vraie culture, l’emprise des idéologies postmodernes sur l’éthique, la morale et la politique, la perte de spiritualité laïque ou religieuse, l’utilisation de l’éducation publique pour formater les jeunes et uniformiser leurs aptitudes naturelles dans l’intérêt de l’économie et de l’Etat, le culte du pouvoir et de l’argent, l’individualisation à l’extrême de la société et son corollaire la fragilisation de l’individu, la violence psychologique généralisée, la manipulation à grande échelle des population, la multiplication des guerres et d’autres formes de violence physique dans le monde, les médias de masse généralement à la solde de l’économie et du pouvoir établi, le déclin des syndicats des travailleurs en tant que contre-pouvoir aux excès de l’économie capitaliste mondialisée, l’abandon des classes défavorisées par l’intelligentsia et les partis de gauche dominants au profit du pouvoir, l’insignifiance grandissante du citoyen dans la vie publique, le déplacement du pouvoir de décision du peuple aux autorités et aux acteurs économiques, l’ultralibéralisme économique conduisant à l’appauvrissement généralisé des populations au profit d’une élite riche, la domination des multinationales sur l’économie et la politique, etc., sont autant de causes d’un ressentiment individuel et collectif profond, qui conduit inévitablement à des désastres personnels et/ou collectifs chaque fois que les conditions en sont réunies.

Ainsi, le célèbre sniper américain Chris Kyle, qui a tué plus de 250 Irakiens, est considéré comme un héros aux États-Unis, car, dans son ignorance, il canalisait, à travers ses tirs mortels, le ressentiment collectif américain sur les supposés insurgés irakiens. Il n’y manquait pas de justification morale : Lui était « un féroce guerrier de Dieu » et les Irakiens des « sauvages, » et donc des « non-humains. » Il bénéficiait également de l’impunité qui lui a été garantie par le gouvernement américain. La même logique impliquant l’ignorance, le sentiment d’impunité et une justification morale était propre aux massacres perpétrés par les Nazis durant la Deuxième Guerre mondiale, ainsi qu’au lynchage de la jeune femme à Kaboul.

Je constate que le ressentiment est une colère latente tenace, accompagnée d’une haine profonde de l’autre, cumulée sur une longue période, voire depuis des générations, et occupant les bas-fonds de l’esprit humain. Il se nourrit de l’ignorance, de la violence et des contraintes subies, des humiliations, des privations, des échecs, des envies et désirs non réalisés, etc. Il cherchera toujours des coupables. Plus l’individu est passif dans la vie, plus il se croira impuissant face à ceux qu’il croit responsables de ses malheurs, et plus son ressentiment sera grand. Ce n’est donc pas faux de dire que le ressentiment est le propre du faible. N’est toutefois pas faible celui qui agit avec discernement, même s’il échoue dans son action, mais celui qui n’ose pas agir, car se croit impuissant et vaincu d’emblée face à ses ennemis réels ou supposés. Sous l’emprise de ses craintes, le faible se laisse manipuler, exploiter et maltraiter. A chaque revers dans la vie, il réagit avec encore plus de ressentiment. Celui-ci le détruit à petit feu par des souffrances psychiques qu’il engendre en lui. Sa confiance en soi et son estime de soi diminuent dans les mêmes proportions. Dans des situations extrêmes, il devient totalement inhumain, capable de commettre les pires crimes, comme dans les exemples susmentionnés.

Comme l’homme est un animal social, son ressentiment a, la plupart du temps, sa source dans la manière dont la société est organisée et fonctionne. Une société saine est moins génératrice de ressentiment. Les sociétés modernes contemporaines produisent un ressentiment individuel et collectif important que seuls leurs gouvernements respectifs ne souhaitent admettre. Le ressentiment est une bombe sociale à retardement. D’un certain point de vue, le ressentiment peut être considéré comme une réaction irrationnelle de la nature humaine à l’arrogance, l’injustice, l’abus du pouvoir, l’arbitraire, aux humiliations, aux échecs, etc., dus au dysfonctionnement d’une société.

L’histoire nous indique que le ressentiment est la principale cause psychologique des révolutions et des guerres, qui bouleversent les peuples et les empires. Le ressentiment a été la cause sous-jacente des révolutions française de 1789 et bolchévique de 1917. Il a engendré le fascisme au 20e siècle, ainsi que le terrorisme islamiste actuel. Il a été le principal moteur de la destruction de l’empire soviétique. Il le sera aussi pour l’Union européenne, si celle-ci s’éloigne trop de ses citoyens. Il ronge les Etats-Unis, la superpuissance actuelle du monde, car le pouvoir ignore depuis longtemps le citoyen et ne sert que les intérêts d’une toute petite minorité de riches et de puissants, sans parler de son dédain pour les autres nations. Ce ne sont pas la montée en puissance de la Chine ou la Russie qui menacent les Etats-Unis, mais le ressentiment qu’ils créent par leur mépris pour leurs propres citoyens en difficulté. Le président Trump est, paradoxalement, une incarnation de ce ressentiment. Sa haine de l’autre doit être très grande pour qu’il ait ordonné de séparer les enfants de leurs parents immigrés entrés illégalement aux Etats-Unis.

Il n’y a pas de remède facile contre un mal aussi sournois. Connais-toi toi-même, disait Socrate. C’est-là indubitablement le seul antidote valable au ressentiment. En langage moderne et dans un sens bien étroit, cela signifie un travail d’introspection ou d’autoanalyse. C’est un travail difficile, mais indispensable à chaque personne. En effet, nous pouvons être des femmes et des hommes éduqués et instruits, mais lorsque nous commençons à nous questionner sur notre propre nature humaine, nous nous rendons compte de notre totale ignorance. Nous nous apercevons alors à quel point nous sommes conduits aveuglement par notre nature inconsciente, dont le ressentiment fait partie. Nous pouvons nous faire aider des spécialistes en tous genres, mais personne ne peut faire ce travail à notre place. C’est un cheminement individuel. Ce travail d’autoanalyse nous permet de comprendre et de dompter notre nature inconsciente. Nous subissons alors une transformation réelle, remplaçons le ressentiment par l’amour et l’empathie, la passivité par l’action et le désespoir par la confiance en soi. Nous retrouvons l’estime de soi ainsi que la force et le courage d’agir sur notre environnement de vie dans le but de le rendre meilleur. Nous pouvons aussi canaliser l’énergie négative du ressentiment vers des activités positives et créatrices. Pour leur part, l’Etat et la société doivent fournir des solutions valables aux problèmes collectifs. Car, quelle que soit la force d’un individu, il ne pourra pas résister au ressentiment si son environnement de vie est durablement malsain.

Une réflexion sur “Le ressentiment

  1. Avatar de Esteban Esteban

    Cher Nour salut,

    Je partage toutes tes sollicitations à la réflexion multiple. Bravo, mon Ami.

    Je suis fier d’avoir fait ta connaissance, il y a de cela une vingtaine de printemps déjà et sincèrement heureux de te côtoyer.

    Qu’importe la fréquence de nos échanges puisque je te fait confiance.

    L’évidence des faits confirme que nous sommes tous des Êtres mais pas forcément Humain, comme tu l’es, Nour.

    Prends soin de toi et au plaisir de te revoir.

    Esteban

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