Pourquoi avons-nous parfois si peu confiance en nous ?

Lors de mon examen d’Etat en philosophie à l’université, il y a presque trois décennies, mon professeur de philosophie m’a fait une remarque que je n’ai pas oubliée, car je l’ai ressentie comme une gifle. Après avoir écouté mes réponses aux questions, il m’a simplement dit que je devrais avoir plus de confiance en moi. J’ai mal pris la remarque, alors qu’il avait parfaitement raison, parce que ma confiance a été profondément sapée, entre autres, par la guerre qui ravageait mon pays. Je constatais jour après jour, mois après mois et année après année qu’il y avait un grand décalage entre les paroles et les discours politiques de tout bord et la dure réalité d’un pays en guerre civile où seuls les fusils conféraient le droit d’exister. Je ne croyais plus en la pertinence de la raison face à la brutalité et à l’indifférence d’un monde moderne qui alimentait cette guerre pour toute sorte de raisons géopolitiques stupides, qui n’ont évidemment pas résisté à l’épreuve du temps. Mon professeur de philosophie, pour qui j’avais beaucoup d’admiration, avait bien compris mon désespoir. Sa remarque absolument bienveillante a juste allumé un autre foyer d’incendie dans mon esprit.

Bien d’années plus tard, je me suis rendu compte que mon déficit de confiance n’était pas un cas isolé, mais constituait une dure réalité pour beaucoup de gens, même lorsqu’ils vivaient en paix et en sécurité dans un pays heureux comme la Suisse. Combien de fois ai-je remarqué qu’un geste maladroit, une parole inappropriée, un simple regard ambigu, un klaxon de réprobation, etc., peuvent incendier une personne. Un jour, une adolescente a fermé la porte d’entrée d’immeuble au nez d’une inconnue. La dame, les larmes aux yeux et prise d’agitation manifeste, semblait anéantie, car elle a apparemment interprété le geste de l’adolescente comme un manque total de respect envers sa personne. Ailleurs, un employé n’a pas supporté le simple fait d’être convoqué par ses supérieurs pour probablement s’expliquer sur certains griefs, et a été mis sous certificat maladie par son médecin. Dans un autre contexte, des employés étaient si sinistrés à la suite des mesures de réorganisation par un management autoritaire et fermé au dialogue que cela se voyait sur leurs visages, parce qu’ils ne croyaient pas en leurs capacités de défendre leurs intérêts légitimes ou de rebondir après un possible licenciement. Il y a aussi des managers qui développent une telle susceptibilité qu’ils ne peuvent accepter la moindre remarque de la part de leurs employés. J’ai aussi observé des locataires manifestement anxieux, parce que le propriétaire prévoyait d’augmenter leurs loyers, en raison des travaux de rénovation, alors qu’ils avaient suffisamment de moyens légaux pour défendre leurs droits. Des exemples de cette nature sont légion dans la vie de tous les jours.

Ce genre de réactions émotionnelles, qui ont certes leurs sources dans les difficultés réelles de la vie, peuvent être expliquées par le surmenage, les problèmes de santé ou l’âge. Cependant, les réactions émotionnelles si intenses ont également pour cause un sérieux déficit de confiance en soi. Ce sont souvent les gens intelligents et sérieux qui sont affectés par ce phénomène, car ils ne sont pas protégés par le cocon de l’ignorance ou de l’insouciance. Le manque de confiance les empêche d’exprimer leurs opinions, de prendre la parole en public, de se mettre en avant, de prendre des responsabilités ou des décisions difficiles, de faire une carrière, de se battre pour des causes qu’ils auraient voulues défendre, etc. Le manque de confiance inhibe leurs capacités cognitives et les conduit à sous-estimer leurs propres capacités et à surestimer les difficultés ou les adversaires. Il les empêche de faire confiance aux autres, notamment aux personnes de leur entourage familial ou professionnel. Un parent qui tente de contrôler la vie de son enfant d’un certain âge du matin au soir, par exemple, est un parent qui n’a pas confiance en lui, ni en son enfant, ni dans la vie en générale ; son attitude protectrice à l’extrême révèle son état d’insécurité, voire d’anxiété, interne. Un manager qui ne délègue pas assez à ses subordonnés se trouve dans la même situation, et ne pourra pas faire son travail correctement. La confiance étant le fondement des toutes les relations humaines, son déficit peut rendre la vie d’un individu si difficile qu’il finit par perdre le goût de la vie, se plier à tout et à n’importe quoi, se détester ou détester les autres, sombrer dans l’addiction ou la dépression, etc. L’individualisation à outrance de la société moderne, l’absence d’un réseau de soutien familial et/ou social, qui prendrait le relai en cas de difficultés, ainsi que la complexité toujours plus grande de la vie moderne et le stress qui en résulte, ne font qu’aggraver ce phénomène.

Nous devons chercher les causes d’un éventuel manque de confiance en soi dans notre passé, notamment dans notre enfance, comme nous le suggèrent les psychologues, médecins et autres scientifiques, mais aussi dans notre environnement de vie. Je sais par expérience que l’environnement nous rend bons ou mauvais, forts ou faibles, joyeux ou tristes, sains ou malades, inquiets ou confiants, etc. De ce fait, je suis partisan de la responsabilité diminuée de l’individu, lorsque les circonstances sont difficiles. Quand j’observe les pays en guerre, je constate sans équivoque que nous pouvons transformer des individus parfaitement droits et pacifiques en monstres parfaits. Je suis aussi convaincu que les traumatismes d’enfance peuvent dicter le comportement de l’individu durant toute sa vie, s’ils ne sont pas correctement affrontés. Un sérieux travail d’introspection, une volonté ferme de surmonter les peurs enfouies, une prise de conscience du fait que l’esprit humain possède une puissance étonnante de transformer la vie, sont autant de moyens pour retrouver la confiance en soi. La psychothérapie, qui a fait ses preuves depuis longtemps, peut être une démarche utile, voire nécessaire, pour surmonter les traumatismes d’enfance ou d’autres troubles psychologiques ou psychiques modulant le comportement de l’adulte.

Agir de manière active, volontaire et bienveillante sur l’environnement de vie pour l’améliorer est probablement l’attitude la plus gratifiante en matière de confiance en soi. Il ne faut cependant pas oublier que lorsque la confiance vient uniquement du succès, notamment de la réussite liée au pouvoir ou à l’argent, elle peut s’évanouir avec lui, et la chute peut être extrêmement dure. La confiance en soi est en réalité une part inséparable de notre personnalité morale. Elle est étroitement liée à ses autres attributs qui sont la sagesse, le courage, le goût de l’effort, le souci de la vérité, la bienveillance, le sens de la justice, etc. Nous devons donc cultiver notre personnalité. C’est un engagement permanent, mais absolument gratifiant.

Une réflexion sur “Pourquoi avons-nous parfois si peu confiance en nous ?

  1. Avatar de Jean michel Jean michel

    Salut Nour, comment tu vas? J’aime bien tes commentaires sur la confiance. Je crois qu’un manque de confiance en soi se manifeste par un manque de confiance dans les autres…et des tentatives de tout contrôler…
    J’ai vu une interview de sœur Emmanuelle, décédée à 100 ans…elle a dit: mieux vaut être petit que grand, inconnu que connu, être « silence » plutôt que « parole »..
    Pour elle, la vieillesse décape les être humains, enlève tout ce qui est superflu…
    Bon, à bientôt Nour
    Jean Michel

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