Comprendre la situation en Afghanistan

Il est impossible de comprendre la situation actuelle en Afghanistan sans jeter un coup d’œil rapide à son histoire contemporaine.

L’amélioration lente mais constante des conditions de vie dans le pays, notamment l’élan de l’industrie et du commerce avec l’étranger, le développement des soins de la santé et, surtout, l’accès universel et gratuit des hommes et des femmes à l’éducation durant le 20ème siècle, ont conduit à la formation d’une classe de population urbaine et de l’intelligentzia. L’Afghanistan n’a pas participé à la deuxième Guerre mondiale et n’a pas été occupé non plus par de grandes puissances européennes, grâce à une politique de neutralité du roi Zaher Shah. Sous la pression d’une contestation politique grandissante, essentiellement à l’intérieur de la classe politique gouvernante, le roi Zaher Shah a fait adopter, en 1964, une nouvelle constitution, transformant la monarchie constitutionnelle en monarchie parlementaire. Avec cette réforme, il a ouvert la boîte de Pandore et lâché les monstres qui allaient conduire à un demi-siècle d’instabilité et de guerre civile dans le pays.

En effet, la libéralisation politique a permis l’émergence de toute sorte de mouvements politiques, qui couvrait tout le spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Le pays a ainsi connu le parti communiste (fondé officiellement en 1964), qui a donné plus tard naissance à deux branches pro soviétiques, une prochinoise, etc., le mouvement des frères musulmans (1972), qui s’est ensuite scindé en plusieurs partis politiques avec des différences idéologiques plus ou moins importantes, un mouvement républicain, des partis nationalistes, etc. La plupart des membres fondateurs de ces mouvements ont reçu une éducation supérieure gratuite à l’Université de Kaboul ou à l’étranger (États-Unis, Europe, URSS, Égypte, etc.), grâce au soutien financier du régime monarchique de l’époque. S’étant profondément imprégnés des idéologies modernes ou postmodernes étrangères, ils se sont ensuite retournés contre le régime en place.

Expliqué de manière très abstraite, les changements sociaux et politiques susmentionnés ont conduit à une division profonde du pays avec, d’une part, une société urbaine suffisamment importante (Kaboul et quelques autres grandes villes) et, d’autre part, l’immense pays traditionnel vivant à la campagne et attaché profondément aux coutumes et traditions ancestrales et à une religion islamique en harmonie avec ses coutumes. La société urbaine aspirait à la modernité, escomptant sur ses avantages économiques et sociaux, qui lui étaient miroités depuis l’Occident ou l’URSS, tandis que la société traditionnelle, qui échappait largement à l’influence de Kaboul, ne tolérait pas une atteinte à un système socio-politique traditionnel, qui avait fait ses preuves durant des siècles ou, probablement, des millénaires.

Dans ce contexte, des intellectuels militants afghans, de la gauche pro soviétique à la droite religieuse fondamentaliste, se sont attelés à la tâche de transformer la société traditionnelle qu’elle considérait comme le principal obstacle à leurs dessins politiques et sociaux. Il y a eu chez ces intellectuels un certain consensus implicite consistant à casser l’édifice social en place et à en faire une sorte de tabula rasa. Ils considéraient l’État comme le principal moyen de parvenir à leurs fins. D’où, la prise de pouvoir était considérée comme l’objectif premier.

Le coup d’État de Mohammad Daoud Khan, cousin du roi, en 1973 et surtout celui de 1978 par lequel les communistes pro soviétiques afghans sont arrivés au pouvoir, ont donné aux nouvelles classes politiques l’opportunité d’utiliser massivement le pouvoir destructeur de l’État totalitaire pour remodeler de force l’un des pays les plus conservateurs du monde. Le résultat en été un immense déséquilibre socio-politique. Or, l’histoire n’aimant pas les déséquilibres, il s’en est suivi plus de quatre décennies de guerre civile, qui a attiré de nombreux pays étrangers (Pakistan, Chine, Iran, Arabie saoudite, etc.), dont certains sont intervenus militairement comme l’URSS (1979-1989) et les États-Unis et ses alliés de l’OTAN (2001-2021). Toutes ses interventions étaient d’emblée vouées à l’échec, car le déséquilibre social et politique créé en Afghanistan était si grand qu’il ne pouvait pas être maintenu, même à l’aide des baïonnettes des superpuissances du monde.

L’arrivée au pouvoir des Taliban en août dernier semble avoir résolu ce déséquilibre pour la première fois depuis plus de quatre décennies. En effet, le pouvoir retourne au pays traditionnel, représenté par le nouveau régime. Cela explique, en particulier, le soutien des tribus pachtounes de l’Afghanistan et du Pakistan à ce régime. Celles et ceux qui connaissent l’histoire de l’Afghanistan savent qu’aucun gouvernement à Kaboul n’a jamais été légitime, ni effectif, s’il n’avait pas le soutien des tribus du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan. Ce paradigme n’a apparemment pas changé dans l’histoire récente, car, comme on l’a vu, ni la puissance de l’armée rouge ni la supériorité militaire et financière de l’OTAN ne leur ont permis de pacifier l’Afghanistan au profit des régimes pro soviétique ou pro américain de Kaboul.

Cependant, l’Afghanistan d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 50 ans, ni même celui d’il y a 20 ans. Sa population a plus que doublé, passant de quelques 17 millions d’habitants dans les années 70 à 38 millions actuellement. La population urbaine totalement dépendante de l’économie moderne a, sous l’occupation américaine, acquis une importance en taille et aussi sur le plan économique telle qu’aucun gouvernement ne peut plus l’ignorer. Ainsi, les mois et les années à venir montreront si les Taliban sont capables de répondre aux besoins et aspirations de ces populations modernes, multiethniques et multiconfessionnelles, tout en favorisant les valeurs traditionnelles conservatrices. Si la liberté économique n’est pas remise en question, d’autres libertés fondamentales, sur lesquelles il existe un large consensus dans la communauté internationale, consacrées notamment par des instruments internationaux en matière de droits humains, sont pour le moment menacées. Or, le pays ayant évolué, des limitations sévères aux libertés individuelles, notamment celles imposées aux femmes, ont le potentiel de créer un grand déséquilibre socio-politique aux conséquences imprévisibles.

Il y a donc un début d’un nouveau déséquilibre socio-politique, qui demande une correction rapide. Cela devrait passer par des concessions volontaires du nouveau régime aux demandes des populations urbaines. Si cela n’est pas le cas, le régime subirait probablement le même sort que les régimes précédents. Espérons donc que la raison prenne le dessus et qu’après un demi-siècle de crise et de guerre civile, le pays retrouve la voie de la stabilité et de la prospérité durable. Par ailleurs, jamais durant les quatre dernières décennies, les conditions internes et externes n’étaient aussi favorables pour une paix durable. Les Afghans sont fatigués de la guerre et le monde a compris que les interventions étrangères en Afghanistan ne font qu’empirer les choses. La question est maintenant de trouver un bon équilibre, d’une part, entre le besoin de l’ordre, notamment de l’ordre moral conforme aux traditions conservatrices du pays, et, d’autre part, les libertés individuelles, si précieuses pour la créativité dans tous les domaines de la vie, ainsi que l’ouverture au monde.

Quant à l’Occident, espérons qu’il a tiré des leçons de ses dernières 20 années d’aventure meurtrière en Afghanistan et compris que ce pays est extrêmement divers et complexe et ne peut pas être géré par des recettes simples préfabriquées à l’étranger. Seuls les Afghans sont capables de trouver les bonnes solutions pour leur pays. La communauté internationale devrait simplement les accompagner. Toute intervention étrangère irait à l’encontre des intérêts de l’Afghanistan et de ses habitants, comme c’était le cas durant ces quarante dernières années. Les sanctions actuelles contre le régime des Taliban font affamer des millions d’habitants, notamment les plus vulnérables, les enfants. Or, ces populations n’ont pas la moindre possibilité d’influencer la politique des Taliban. Il est également erroné de compter sur un effondrement de l’économie du pays pour mettre en difficulté le régime. Ce dernier est solidement installé au pouvoir, soutenu par des ressources militaires inépuisables des tribus pachtounes du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan. Cela explique en partie la résilience des Taliban dans leur guerre passée contre les puissances militaires de l’OTAN. Les sanctions et autres interventions pourraient avoir pour conséquences de priver de leur pouvoir les plus modérés parmi les dirigeants du régime, ces-mêmes qui déclarent vouloir négocier avec l’Occident, et ouvrir ainsi la voie à l’ascension des plus durs. Or, une telle issue ne serait ni dans l’intérêt de l’Afghanistan ni dans celui de l’Occident. De plus, cela pourrait déstabiliser le Pakistan, un colosse aux pieds d’argile et doté d’armes nucléaires, qui est toujours le premier à être affecté par la situation en Afghanistan. N’oublions pas un fait qui est rarement compris ou soulevé par les connaisseurs occidentaux de l’Afghanistan : l’Émir d’Afghanistan était par le passé l’émir des habitants des territoires séparés de l’Afghanistan par l’Inde britannique au 19e siècle et qui font aujourd’hui partie du Pakistan. En d’autres mots, il se peut que des dizaines de millions d’habitants de ce pays soient plus à l’écoute du gouvernement actuel de Kaboul que de celui d’Islamabad. Il y a donc un immense intérêt à inciter les Taliban à devenir un régime responsable, voué à la paix et à la stabilité dans leur pays et dans la région. Il ne s’agit pas ici de justifier leurs crimes, mais d’un appel au bon sens politique et à la compassion avec des millions de habitants du pays. C’est aussi l’occasion pour les pays de l’OTAN de racheter leurs crimes du passé en travaillant ensemble avec leurs adversaires, la Russie, la Chine et Iran pour aider l’Afghanistan à se relever. Par ailleurs, cela entraînerait et préparerait tous ces pays à mettre du côté leurs inimités et divergences pour unir leurs forces face à des défis encore plus grands, dont dépend la survie de l’humanité. Ne répétons pas l’histoire meurtrière de ces quatre dernières décennies, qui n’a profité qu’aux psychopathes de tous bords.

La politique sanitaire actuelle est-elle la bonne ?

C’est une question que chacun se pose d’une manière ou d’une autre. En effet, nous sommes dans une situation épidémiologique depuis février 2020, presque deux ans bientôt. La pandémie est partie de la Chine, fait qui a été largement commenté, ne serait-ce que pour stigmatiser le pouvoir autoritaire chinois. Ce qui n’est, par contre, pas débattu, c’est le fait que la réponse sanitaire à la pandémie a été aussi chinoise, qui a été reprise sans vraie réflexion par le monde entier, y compris par les pays démocratiques occidentaux. Or, on a oublié le fait que l’impressionnante quarantaine de 11 millions d’habitants de Wuhan et d’une seconde ville chinoise en janvier 2020 était une formidable démonstration de force d’un pouvoir autoritaire, qui a suscité l’admiration des dictateurs du monde entier. Quelle aubaine n’était-ce pour ces derniers, qui, sous prétexte des mesures sanitaires, ont sauté sur l’occasion pour marginaliser les contestations politiques, les revendications sociales ou encore les pressions populaires pour des politiques climatiques effectives.

Examinons de plus près en quoi consiste cette politique sanitaire. Il s’agit d’empêcher la transmission du virus par des quarantaines collectives ou individuelles, de distanciations sociales, de port du masque d’hygiène, de restrictions de mouvements, notamment aux frontières, de passeports sanitaires pour voyager ou travailler dans certaines professions ou encore bénéficier de certains services, dont des services de base comme pour manger dans une cafétéria, suivre des cours en présentiel à l’université ou encore voyager dans un train longue distance en France. Est-ce que les gouvernements, notamment ceux des petits pays européens où la démocratie est profondément ancrée dans leurs histoire et culture politique, se rendent compte que ces mesures sont une bombe politique à retardement ? Ce, d’une part du fait qu’elles divisent profondément les sociétés et, d’autre part, parce qu’elles installent ou renforcent une culture policière généralisée avec des conséquences socio-politiques à long terme.

Les autorités sanitaires nous diraient que ces mesures sanitaires étaient commandées dans l’urgence par des circonstances extraordinaires inédites. Personnellement, j’ai l’impression qu’elles ont été adoptées par les autorités sanitaires du monde entier suivant leur réflexe de troupeau à la suite de l’expérience de Wuhan. S’il était difficile de les leur reprocher au début de la pandémie, car personne n’avait encore suffisamment de connaissances ni d’expérience du virus, il s’est passé actuellement presque deux ans, qui étaient tristement riches en expérience. Or, j’entends toujours les mêmes arguments pour justifier toujours les mêmes mesures sanitaires et les restrictions des libertés individuelles qui en découlent, à savoir le risque d’une surcharge des établissements hospitaliers. Mais, pourquoi n’a-t-on pas augmenté les capacités hospitalières pendant tout ce temps ? La réponse me semble évidente : D’abord, parce que les autorités ont fait preuve d’un manque de vision à moyen et à long terme et, deuxièmement, parce qu’elles ont tout ou presque tout misé sur le vaccin qui est administré aux populations des pays riches depuis le début de l’année. Dans les deux cas, l’on ne peut que reprocher aux autorités sanitaires leur manque de compétence.

S’agissant du vaccin, j’y ai attaché beaucoup d’espoir comme tout le monde. Je suis personnellement vacciné contre un bon nombre de maladies, et cela est valables pour mes enfants et mes proches. Cependant, en ce qui concerne le vaccin contre le Covid-19, j’ai perdu mes illusions depuis un certain temps. Je suis arrivé à la conclusion, par ailleurs en écoutant une partie des scientifiques, qu’il est illusoire de penser que le vaccin éliminera la pandémie. Le Coronavirus est partout et mute constamment, à l’instar du virus de la grippe classique. A-t-on vaincu cette dernière ? Si le vaccin est valable pour un variant, il ne l’est pas ou pas assez contre les variants suivants issus des mutations ultérieures. Il n’est pas suffisamment efficace non plus contre la transmission du virus. Dans ces conditions, miser tout sur le vaccin est naïf, et obliger les populations directement ou indirectement à se faire vacciner est un non-sens. D’autant plus que cela conduit les autorités à violer les libertés fondamentales, dont les sociétés démocratiques sont si fières, et crée des conditions pour une polarisation politiquement dangereuse des sociétés.

Par ailleurs, si on ne sait pas comment distinguer une époque toxique d’une époque saine, le critère est simple. Dans une époque saine, par exemple, lorsqu’un vaccin est mis au point, tout le monde se félicite et regarde avec confiance vers le futur. Dans une époque toxique, la solution tant espérée se transforme néanmoins en un problème : Pour exercer ses libertés élémentaires, on doit maintenant présenter un passeport sanitaire, une mesure discriminatrice et de contrainte qui n’aurait pas existé sans le vaccin !

Il est temps que les autorités sanitaires ouvrent les yeux, car le vaccin ne vaincra pas la pandémie. Même si tout le monde se faisait vacciner, il est naïf de croire (ici, il est bien question de croyance et non de connaissances scientifiques) que la pandémie sera vaincue en huit semaines, comme certains le pensent. Seul Dieu sait combien de temps va encore durer cette dernière. Le temps est compté, et on ne peut non plus administrer n doses de vaccins aux gens. Les autres mesures d’endiguement du virus, pour empêcher sa propagation, sont aussi un échec. Par conséquent, il faut changer d’approche à la pandémie : Mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour augmenter les capacités hospitalières aux fins d’assurer les soins adéquats à toute personne souffrant des effets graves de la maladie. Cela coûtera beaucoup moins que ce qui ont coûté les mesures sanitaires jusqu’à présent. Parallèlement, il faut enlever, avec précaution, les restrictions actuelles. Car, il faut arrêter de compromettre la santé mentale des gens, surtout celle des enfants et des jeunes, la situation actuelle s’apparentant pour beaucoup à un long cauchemar.

Il ne faut pas perdre de vue le fait que nous avons une énorme chance dans notre malchance. Le virus n’est pas dangereux pour les enfants, les jeunes et, en principe, pour les personnes en bonne santé. Il ne crée donc pas de menace pour la survie de la société. En revanche, les mesures sanitaires actuelles, si elles continuent sur des années, peuvent conduire à un effondrement généralisé des sociétés modernes occidentales, qui ne sont plus suffisamment résilientes en raison de leur précarité psychologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité en temps de paix. Pour moi personnellement, la santé de mes enfants prime sur l’éventuel risque que j’encours avec le Coronavirus. Et mon attitude me semble conforme à l’ordre normal des choses dans la nature, qui a été malheureusement renversé avec les mesures sanitaires actuelles. Alors, ne sacrifions pas les enfants et les jeunes pour rien et affrontons la pandémie avec courage et bon sens au lieu de la fuir avec la peur au ventre.

Qui est le principal ennemi de la démocratie ?

En se posant cette question, on ne peut pas s’empêcher de tourner le regard vers des régimes autoritaires actuels dans le monde, notamment la Chine. Celle-ci est une superpuissance en devenir, dirigée fermement par le parti communiste chinois, ce qui nourrit les craintes en Occident et chez ses voisins de l’Asie du Sud-Est. Sous Mao Zedong, le régime chinois avait pour ambition de supplanter le capitalisme, ainsi que la démocratie occidentale, partout dans le monde. Cette menace n’avait jamais été prise au sérieux par l’Europe ou les États-Unis, parce que la Chine n’avait manifestement pas les moyens de l’exécuter.

En revanche, l’Union soviétique a été perçue comme une menace existentielle pour l’Occident. Avec son soutien direct ou indirect, des régimes communistes et/ou prosoviétiques avaient été établis en Europe de l’Est et dans un nombre de pays du tiers monde. Son objectif proclamé était le communisme mondial. Sa confrontation avec l’Occident a conduit à la guerre froide notamment. En Union soviétique, l’on ne faisait pas de distinction entre les régimes démocratiques et le système économique capitaliste. Avec sa chute, la menace existentielle pour les démocraties occidentales, ainsi pour le capitalisme a disparu.

En embrassant le capitalisme depuis 3-4 décennies, la Chine est sortie de la misère si rapidement et efficacement qu’il est impensable aujourd’hui pour les Chinois de penser à revenir en arrière. L’économie socialiste planifiée a été un échec historique et appartient dorénavant définitivement au passé. Sur le principe, il n’y a plus d’alternative au système économique capitaliste. Le régime chinois n’a pas non plus l’intention de substituer son modèle de régime politique aux démocraties occidentales. Ses dirigeants sont rationnels et parfaitement conscients qu’une telle ambition serait une folie très couteuse, comme cela a été le cas pour l’Union soviétique. Si ses idéologues officiels laissent entendre l’idée selon laquelle le modèle chinois, basé prétendument sur le mérite, serait supérieur au régime démocratique, car il ne peut pas laisser quelqu’un comme Trump prendre le pouvoir, c’est en réalité pour trouver une justification à leur modèle autoritaire. Par ailleurs, leur argument ne résiste pas à un examen sérieux. Le pouvoir chinois est plus corrompu que ceux de la plupart des pays occidentaux, selon des observateurs bien avisés. De plus, il comporte et comportera toujours des risques politiques énormes, dont les Chinois sont certainement conscients. On a vu par le passé que cet immense pays s’est retrouvé parfaitement impuissant face à la folie d’un Mao Zedong, qui l’a conduit à une suite de catastrophes politiques, sociales et économiques d’une ampleur sans précédent dans son histoire. De telles folies collectives sont peu probables dans les systèmes démocratiques.

La Chine d’aujourd’hui n’a aucune raison sérieuse pour menacer les démocraties occidentales. Par ailleurs, si elle veut se démocratiser un jour, ce qui devrait arriver tôt ou tard, sous une forme ou une autre, elle pourrait beaucoup apprendre de l’expérience démocratique des autres pays. Si elle défit les États-Unis, ce n’est pas pour des raisons idéologiques, mais simplement parce qu’elle réclame sa place de superpuissance en devenir et se donne les moyens d’y parvenir. Dans ce contexte, ce sont les États-Unis qui pourraient représenter le plus grand danger pour la sécurité du monde du fait qu’ils pourraient être tentés de conserver leur empire néocolonial mondial par la force militaire.

Ce n’est donc pas du côté des États autoritaires qu’il faut chercher la menace à la démocratie. L’ennemi de la démocratie est interne et de nature beaucoup plus sournoise.

Les droits et les libertés politiques en Occident ont été acquis via les luttes acharnées de ses peuples. La menace des révolutions populaires, notamment communistes, ainsi que, plus tard, la menace de l’Union soviétique, ont été des facteurs déterminants dans l’établissement et l’élargissement des droits et libertés politiques. A cela s’ajoutait aussi la mise en place de l’État social, dont la mission était d’assurer une protection sociale décente pour tous. Tout cela constituait des concessions que le système capitaliste a faites aux peuples occidentaux pour s’assurer de sa propre survie face à la menace communiste.

Or, la démocratie, avec ses décisions populaires, n’est pas sans risque pour le capitalisme, surtout pour les grands capitaux. De même, l’État social coûte très cher à l’économie capitaliste. Avec la fin de la menace soviétique, le capitalisme a pris le cap sur le néolibéralisme consistant à financer aussi moins que possible l’État social, à n’attacher aucune responsabilité politique ou morale à sa course au profit et à s’assurer que les pouvoirs politiques démocratiques servent avant tout ses intérêts. Il a ainsi transformé des pays comme l’Angleterre ou les États-Unis en Tiers-monde pour de larges segments de leurs populations. D’une manière générale, nous connaissons aujourd’hui plus de précarité qu’il y a trois ou quatre décennies dans le monde, à part quelques exceptions comme la Chine ou la Corée du Sud. Pourtant, le monde n’a jamais été autant riche qu’aujourd’hui.

Le talon d’Achille des sociétés démocratiques modernes est le travail salarié. Il existe actuellement environ 3 milliards de salariés dans le monde. Le système capitaliste a transformé l’immense majorité de personnes en travailleurs salariés, alors que le salariat ne concernait qu’une minorité de gens avant l’ère industrielle. Que signifie sur le fond d’être salarié ?

Le salarié est celui qui vend sa propre force de travail contre un salaire. Il est aux ordres de son employeur et doit ainsi obéir aux décisions de ce dernier. Il n’a pas à exprimer ses opinions politiques ou autres durant son temps de travail. Même s’il n’est pas occupé, il ne peut pas quitter sa place de travail. Il peut être renvoyé à tout moment, et donc privé de ses moyens de subsistance, si son employeur n’est pas satisfait pour une raison ou une autre. Il n’a pas intérêt à trop réfléchir sur sa condition, de crainte que celle-ci ne lui devienne insupportable. Ainsi, non seulement il vend sa force de travail mais aussi une part importante de sa liberté personnelle, notamment celle de penser, de s’exprimer et de défendre ses intérêts légitimes.

J’écoutais un jour sur YouTube le psychologue canadien Jordan Peterson, dire que « si vous n’avez aucune marge de manœuvre dans un rapport de travail, vous êtes un esclave. » Quelle est la marge de manœuvre des travailleurs aujourd’hui, y compris dans les sociétés démocratiques occidentales ? Presque zéro, à moins qu’il soit facile de trouver un autre emploi, ce qui est rarement le cas de nos jours. Tomber au chômage représente pour beaucoup une véritable traversée du désert.

Par conséquent, comment voulez-vous que nous nous comportions en hommes et femmes libres pour maintenir et développer nos démocraties ? Si nous devons renoncer à toute liberté huit ou neuf heures par jour, sur notre place de travail, nous ne redevenons pas libres quand nous rentrons chez nous le soir. L’esclave développe la mentalité d’esclave, dominée par le ressentiment. Lorsqu’il vote sur le plan politique, il n’exprime que son ressentiment, puisqu’il a depuis longtemps abandonné sa liberté de penser. Il adopte comme valeurs morales l’indifférence, la cupidité, le mensonge, car c’est exactement le traitement qu’il subit en raison de sa dépendance du travail salarié. S’il souffre, il ne peut être satisfait que si les autres souffrent aussi. Son âme meurt ainsi et son engagement politique ou moral de même. Par ailleurs, l’uberisation du marché de l’emploi va nous faire regretter notre statut de travailleur-esclave, car nous ne serons bientôt plus rien : des déchets de l’histoire. C’est ainsi que la démocratie mourra, cédant sa place à un régime autoritaire ou à des oligarchies comme celle qui a pris place aux États-Unis.

Il y a cependant des pistes de réflexion, qui devraient nous conduire à des solutions radicales. L’une de ces pistes de réflexion est de ne plus faire dépendre les moyens de subsistance du travail salarié. C’est-à-dire de garantir un revenu minimum à chaque personne, qui n’a autrement pas suffisamment de moyens financiers, sans aucune contre-prestation. On créera ainsi les bases économiques d’une société libre, ainsi que celles d’une véritable démocratie populaire, comme celle qui prévalait dans les cités grecques antiques.

Cela aurait aussi beaucoup d’autres avantages. Nous deviendrons plus engagés socialement les uns envers les autres. Nous retrouverons la fraternité et le bonheur perdus du clan d’hommes primitifs. Nous produirons encore plus de richesse matérielle, car nous serons plus créatifs d’une manière générale et prendrons plus facilement des risques entrepreneuriaux du moment que nous ne nous inquièterions plus pour notre subsistance. Les entreprises seront gérées de manière moins autoritaire, car les employés auront plus de marge de manœuvre du fait qu’ils n’y travailleront plus par pure contrainte financière, mais pour des raisons personnelles et professionnelles plus valorisantes.

On peut aussi suivre une autre piste non moins radicale : celle d’introduire la démocratie en entreprise. Si l’on croit à la sagesse du peuple, on doit alors admettre que les entreprises seront mieux gouvernées par une majorité de personnes que par une minorité. On évitera ainsi plus facilement la corruption et l’incompétence ainsi que d’autres maux, qui sévissent actuellement en raison de la gestion autoritaire. Les partisans du statu quo pourraient objecter en affirmant que les entreprises perdraient leur efficacité. C’est exactement l’argument que fait valoir le régime chinois pour rejeter la démocratie.

Comment je vis le confinement

Nous avons tous constaté à quel point la pandémie de Coronavirus a chamboulé nos vies. Cependant, on peut aussi constater que la même situation n’a pas affecté tout le monde de la même manière. Car, beaucoup dépend de l’attitude que nous avons adoptée face à l’épidémie et au confinement.

Notre esprit réagit aux évènements menaçants en produisant du stress. Ce dernier nous pousse à nous protéger et à agir efficacement face au danger. Cependant, un stress exagéré et persistent devient un facteur de grand risque pour notre santé et, donc, pour notre bien-être. Ce ne sont donc pas uniquement les évènements, mais aussi la manière dont nous y réagissons, qui déterminent l’intensité et la durée du stress.

1. L’épidémie actuelle et le confinement qui en a résulté, ont été des facteurs de stress pour tout le monde. Personnellement, j’ai voulu y faire face de manière réfléchie. Par conséquent, je me suis fixé quelques règles et objectifs que j’ai suivis plus ou moins fidèlement. Cela m’a permis d’agir en toute lucidité, de ne pas avoir peur de la pandémie et, ainsi, de passer la période de semi-confinement en paix avec moi-même et avec les autres. Non seulement je ne me suis à aucun moment senti angoissé, mais j’ai aussi pu mettre à profit cette période pour en tirer un maximum de productivité dans mes activités habituelles. Je ne suis ainsi pas tombé dans le piège dans lequel s’est enlisé le président Trump, par exemple. J’ai appris incrédule via les médias de masse qu’il se fait administrer à titre préventif la chloroquine ou son dérivé, un traitement médical très controversé, afin de se protéger contre le Coronavirus. De plus, il se fait tester apparemment tous les deux jours. Qu’est que cela signifie ? Cela indique simplement le comportement d’un homme impulsif, qui a sous-estimé l’épidémie dans un premier temps, en s’enfermant dans une sorte de déni de réalité, et qui panique à présent, de peur d’être infecté par le virus. A cela s’ajoutent certainement ses soucis pour sa réélection au mois de novembre à la présidence des États-Unis, car, au train où vont les choses, ses chances s’amenuisent de plus en plus.

2. L’épidémie a créé une situation difficile sur laquelle je n’ai aucun contrôle personnellement. Cela a été mon premier constat. Comme par le passé dans des situations comparables, je m’en suis tenu au principe stoïcien de faire ce qui est dans mon pouvoir et de ne pas m’inquiéter pour le reste, savoir tout ce qui dépend des décisions des autres ou des circonstances incontrôlables. J’ai ainsi respecté strictement les consignes sanitaires et continue à le faire, car c’était la seule chose que je pouvais, et devais, faire pour protéger les miens et les personnes vulnérables avec qui je pouvais éventuellement entrer en contact. Je me suis interdit de m’inquiéter pour le reste, ce qui m’a évité la peur et l’angoisse, qui accompagnent généralement ce genre de situations.

3. Je me suis informé sur l’évolution de la situation tous les jours, mais en me limitant strictement aux informations fiables fournies principalement par des journaux sérieux, tout en contrôlant leur véracité en comparant les différentes informations et leurs sources. Ce faisant, je n’ai pas fait comme certaines personnes qui regardent la télévision et/ou écoutent la radio en continu. Une fois les informations nécessaires sur le virus obtenues au début de l’épidémie, il m’a suffi de peu de temps pour me tenir correctement informé sur l’évolution de la situation. De cette manière, j’ai évité de participer à la psychose générale, qui, pour une bonne part, est créé et entretenue par les médias de masse, en raison d’une avalanche d’informations alarmantes, anxiogènes et souvent contradictoires, véhiculées en boucle 24 heures sur 24.

4. Notre esprit ne connaît pas de repos. Il a besoin de pratiquer régulièrement des activités qui demandent de l’attention. S’investir avec attention dans des activités professionnelles et/ou celles qui relèvent de l’intérêt personnel (lecture, jeux de société, sports, etc.), est absolument salutaire pour l’esprit. Je sais par expérience que le fait de pouvoir diriger son attention vers quelque chose et la maintenir est indicateur de la bonne santé du corps et de l’esprit. Inversement, celle ou celui qui n’est pas capable de se concentrer sur une activité non routinière (car une activité routinière ne demande en principe pas d’attention, et nous l’exécutons ainsi souvent machinalement) doit se faire de sérieux soucis. Je ne peux que conseiller aux gens d’user de leur capacité d’attention, même lorsqu’il s’agit des activités répétitives et inintéressantes. De cette manière, nous conservons nos capacités mentales à moyen ou à long terme, tout en effectuant des activités simples et répétitives, qui sont devenues notre lot quotidien et ont vocation à nous appauvrir mentalement et émotionnellement.

5. Il faut aussi éviter de s’investir totalement ou de manière très prépondérante dans une seule activité, quelle que soit son intérêt personnel ou professionnel, car cela représente des risques psychosociaux élevés. Comme disait un grand philosophe antique, cela reviendrait à fixer son bateau avec un seul ancre. En effet, les circonstances peuvent changer soudainement et de telle manière, comme l’on l’a vu avec la pandémie actuelle, que l’activité devienne impossible ou soit profondément altérée. Il y a, en plus, le risque accru de passer à côté des autres choses importantes dans la vie, ainsi que celui de surmenage, d’exploitation par des employeurs et/ou supérieurs peu scrupuleux lorsqu’il s’agit d’une activité professionnelle, etc. Cela est valable pour toute activité ou tout projet. S’investir totalement dans une seule activité a, en plus, un énorme potentiel de conduire tout droit à l’appauvrissement intellectuel, à l’insatisfaction, à l’apathie, etc. Par conséquent, il convient de s’investir dans plus d’une activité significative ou d’importance, en choisissant surtout celles qui impliquent des challenges. Une telle diversification nourrit et soigne notre esprit, procure une conscience accrue du temps et de l’espace, renforce la confiance en soi et, finalement, donne une meilleure satisfaction de la vie.

Le fait de pratiquer diverses activités permet aussi de ne pas être accaparé totalement par des situations stressantes, comme par exemple celle qui résulte de l’épidémie actuelle. On diminue ainsi considérablement le stress. Lorsque l’on est submergé par le stress, les petits soucis deviennent une montagne, jetant petit à petit son ombre sur toute notre existence.

Durant cette période de semi-confinement, j’ai passé l’essentiel de mon temps libre à apprendre la langue de Goethe. J’avais déjà commencé cet apprentissage fin janvier, mais la période de confinement a été particulièrement productive. Ainsi, ai-je pu augmenter mon niveau de B1 à B2 selon le Cadre européen de référence pour les langues. Ce, en utilisant les livres de mes enfants, ainsi que les ressources disponibles sur Internet (journaux, discussions, livres audio, films, etc.). J’ai observé ainsi que cet apprentissage ou, plutôt, ce défi m’a fait énormément de bien d’une manière générale. C’était une activité qui avait du sens, et est vite devenue passionnante, car en lisant en allemand et en écoutant les discours des intellectuels germanophones sur YouTube, j’avais l’impression d’avoir mis les pieds dans un monde nouveau, vaste et fascinant. J’ai éprouvé de nouveau le même sentiment d’émerveillement que j’avais expérimenté durant ma jeunesse à chaque nouvel apprentissage d’une langue étrangère, qui m’ouvrait la porte d’une nouvelle culture. Ce, d’autant plus que je pensais par moments, encore début janvier, que je ne pourrais plus jamais apprendre une nouvelle langue, en raison de mon âge. C’était donc faux, car je ne suis plus très loin de maîtriser l’allemand, considéré généralement comme difficile.

Je suis évidemment très reconnaissant envers celles et ceux, dont le travail, l’engagement et le sacrifice ont rendu nos vies possibles durant cette période difficile. Je suis aussi reconnaissant à mon destin de m’avoir épargné beaucoup de maux jusqu’à présent. Mes pensées vont, en particulier, à celles et ceux, qui ont gravement soufferts de la pandémie.

L’épidémie et les mesures de confinement ne sont pas encore terminées, et personne ne peut prédire l’avenir. Je suis néanmoins confiant dans l’avenir, étant convaincu que l’homme n’est pas uniquement conduit par la folie. Il est aussi porteur d’ingéniosité et d’une bonneté extraordinaire, dont nous avons eu la preuve durant cette pandémie. S’il utilise ses meilleures qualités et ne cède pas à la peur, à l’indifférence et à la cupidité, véhiculées par le système économique capitaliste, le monde sortira plus fort et plus humain de la crise sociale et économique actuelle.

Nous pouvons écrire notre avenir

Mes meilleurs souvenirs de vie, à quelques exceptions près, sont ceux de mes années d’enfance, passées dans mon village natal. Je me souviens que les plus âgés du village gardaient un œil bienveillant et protecteur sur les plus jeunes. Je me sentais en sécurité, comme chez moi, dans n’importe quelle maison du village. J’en ai gardé à jamais le souvenir d’une vie joyeuse et paisible. Je pense que c’était le sentiment prévalent dans tout le village. Ce, malgré des périodes de disette ou de maladies, qui emportaient parfois des vies humaines. C’était avant la guerre civile qui s’est enflammée rapidement après le coup d’État communiste de 1978.

Des décennies plus tard, je me posais toujours la question de savoir d’où venaient ces qualités uniques qui caractérisait les gens, dont la plupart n’avait jamais fréquenté une école, mais qui manquaient à Kaboul, où, plus tard, ma famille a déménagé. Kaboul représentait pour moi une ville poussiéreuse, sale et oppressive, avec des gens qui ne m’inspiraient généralement guère confiance. Nous y étions déracinés et anonymes, comme dans la plupart des villes. J’ai toujours eu le mal de mon village, dont j’ai été définitivement éloigné en raison de la guerre civile. Les routes étaient devenues extrêmement dangereuses, car la plupart du temps elles étaient minées par des engins explosifs et contrôlées par les insurgés, qui pouvait fusiller les gens au moindre soupçon de complaisance avec le gouvernement communiste de l’époque.

Bien que je susse une réponse à ma question, je n’en étais pas sûr. En effet, dans le village, comme d’ailleurs dans le reste de la tribu, nous étions tous des parents proches ou éloignés, car un certain lien de sang réunissait tout le monde, ce qui expliquait la réelle fraternité entre les villageois. Cependant, je voulais avoir une confirmation scientifique de ma supposition. J’ai eu la réponse définitive à ma question en écoutant sur YouTube des cours de Robert Morris Sapolsky, professeur de biologie et de neurologie à l’Université de Stanford. Les gènes, cellules ou individus parents se reconnaissent naturellement en tant que tels, ce qui ressort des observations scientifiques sur les organismes vivants et les sociétés animales. Il en découle une véritable fraternité entre les individus de la même famille ou du clan.

Il y avait cependant un malheureux revers à cette fraternité tribale, basée sur le lien de sang. Elle rendait étrangers tous les individus non appartenant à la tribu, y compris ceux des clans ou tribus voisins. Si mes souvenirs d’enfance sont corrects, l’attitude envers les « étrangers » était déterminée par une profonde « méfiance, » ainsi qu’une sorte de « racisme » ouvert. Cela me fait croire, mais sans en être sûr, que le racisme moderne, si enraciné dans les sociétés moderne occidentales, y compris les États-Unis, Israël ou Japon, doit avoir des origines sociales remontant très loin dans l’histoire de l’évolution de l’homme. Cette situation a empêché les tribus du Sud de l’Afghanistan et celles du Nord du Pakistan de se confédérer durablement dans des structures sociales plus larges et évoluées, à savoir l’État-nation, basées non sur le lien de sang, mais sur d’autres fondements, pour notamment surmonter l’instabilité politique et sociale globale qu’engendrait le tribalisme.

Mais quels sont ces fondements sur lesquels s’édifie l’État-nation ? Généralement l’on pense à une langue ou à une culture commune, à la puissance réunificatrice de État, à des croyances et coutumes communes, etc. Toutes ces conditions ont existé depuis longtemps, mais n’ont pas permis aux tribus afghanes et pakistanaises de surmonter leur tribalisme. Certes, l’Afghanistan a été modernisé par Émir Abdur Rahman Khan, l’équivalent afghan d’Otto von Bismarck dans l’histoire de l’Allemagne, mais son action n’a fondamentalement pas modifié les structures tribales du pays.

Ainsi, si la tribu repose son existence sur le lien de sang, source de la fraternité entre ses membres, l’État-nation est aussi tributaire de la fraternité entre ses citoyens. Sans cela, l’État serait une construction politique forcée toujours faillible, voire une fiction juridique. Cependant, la fraternité entre les individus vivant dans un État ne peut pas être basée sur le lien de sang, car ses structures sociales sont beaucoup plus larges que celles d’une tribu. Le lien de sang ne peut pas être étendu à l’infini. Au bout de quelques générations, les gens deviennent étrangers les uns pour les autres. Les structures étatiques peuvent théoriquement inclure des dizaines ou des centaines de tribus ou de communautés, qui aient perdus ou non leurs structures claniques. Dès lors, cette fraternité ne peut être qu’une fraternité morale, basée sur un sentiment et une conviction d’appartenance, résultant d’une adhésion libre à des valeurs éthiques, auxquelles tous les autres intérêts sont subordonnés. Chaque peuple élabore ses propres valeurs, mais en fin de compte, il en ressort un fonds commun à tous les peuples du monde. L’amour des siens, la solidarité, le courage, le mérite, l’empathie, la vérité, la liberté, etc., font partie de ces valeurs fondamentales communes.

Ainsi, lorsque nous utilisons notre position sociale pour favoriser nos parents ou nos copains, non en raison de leur mérite ou qualités personnelles incontestables, mais simplement parce qu’ils sont des nôtres, cela choque tous les autres. Par ailleurs, un État dont le pouvoir est usurpé par un groupe de copains peut facilement devenir un État mafieux, comme c’est le cas actuellement du gouvernement de Viktor Orbán en Hongrie. Lorsque nous ne récompensons pas le mérite, nous prenons le risque d’être conduits par des personnes médiocres et nous tombons inévitablement dans la décadence collective, car un pays ne peut pas aller de l’avant, s’il ne valorise pas le mérite personnel. Quand nous négligeons la solidarité, nous créons une société malheureuse et donc vulnérable aux désordres sociaux. Il en va de même du courage, car rien de grand ou de sérieux et durable ne se fait sans le courage. Je ne comprends, par exemple, pas comment l’Europe peut se barricader face à l’afflux de ces migrants, qui arrivent à ses frontières en ayant pris des risques impensables en traversant le désert, les montagnes ou la mer. Ne serait-ce que pour leur courage, ils méritent un accueil humain et une aide active à l’intégration. Le fait de les rejeter est aussi extrêmement dangereux, parce que l’Europe rejette par la même occasion les valeurs morales sur lesquelles elle est basée ou devrait l’être. Une telle attitude détruit l’humanité que porte chaque être humain en lui et le sentiment de fraternité qui va de pair avec elle. Ce, d’autant plus que beaucoup de migrants sont jeunes, alors que l’Europe est vieillissante et donne l’impression de se trouver sur une pente descendante. N’oublions pas que lorsque la jeunesse part, le dynamisme part aussi avec elle. Aucune évolution technologique ne peut y remédier.

La crise actuelle provoquée par le Coronavirus accélère et renforce la tendance au repli national ou, parfois, régional. C’est normal, car aux temps des crises sociales ou personnelles, le repli est un réflexe naturel de protection contre d’éventuels dangers. Cependant, le repli doit être suivi de réflexion sérieuse sur l’état présent et sur l’avenir que nous souhaitons construire. La mondialisation est mise à mal depuis déjà une décennie, mais cette remise en question répond à une logique dialectique consistant à apporter une correction substantielle à un état qui est tombé dans un excès insoutenable. N’oublions cependant pas que, dans un certain sens, la « mondialisation » découle la nature même de l’espèce humaine. Les migrations et le commerce ont permis à l’homme de survivre et de prospérer. L’Histoire ne peut pas retourner en arrière, à l’état tribal, aussi vif en soit-il le désir. La seule option disponible est celle d’aller de l’avant en apportant, par exemple, des corrections importantes à une mondialisation qui a profité, jusqu’à présent, essentiellement aux riches. On peut le faire si l’on remet solidement les sociétés modernes sur leur fondement moral, réalisant ainsi une réelle fraternité entre toutes les personnes, sociétés et nations.

Actuellement, nos principes moraux sont violés et bafoués quotidiennement, notamment en raison des guerres, famines, désastres écologiques, violations des droit humains, inégalités sociales choquantes, misère, criminalité, etc. Cela démontre que non seulement le cadre tribal du passé, mais aussi l’État-nation contemporain n’est plus à même de résoudre nos problèmes, dont dépend notre survie. Par conséquent, il est temps de penser à une sorte de fédération mondiale des peuples, qui aurait pour mandat d’éliminer les guerres, réaliser la dénucléarisation, ainsi que le désarmement général, résoudre les problèmes climatiques, assurer un revenu minimum décent pour chaque personne, etc. Nous avons les moyens techniques et financiers de relever ces défis, mais nous n’avons pas de volonté, ni d’institutions nationales et internationales adaptées pour le faire. On a vu à quel point les réponses nationales à la crise de Coronavirus ont été tardives, chaotiques et douloureuses dans le monde entier. Que se passerait-il si, par exemple, les grandes puissances du monde, par exemple, les États-Unis et la Chine, entraient en conflits armés direct entre elles ?

Je ne suis, cependant, pas partisan d’un système mondial centralisé, géré bureaucratique du haut en bas. Ce serait une malédiction pour le monde. Je suis profondément attaché à la démocratie populaire, ce qui signifie que l’ordre dont je rêve doit être constitué démocratiquement et contrôlé effectivement par les peuples. Il peut s’inspirer de l’Union européenne, mais avec moins de bureaucratie, plus d’approfondissement et, en même temps, plus d’autonomie pour les peuples. Un ordre mondial où les problèmes locaux relèveraient de la compétence locale et les problèmes globaux uniquement des autorités mondiales. Tout cela est bien sûr utopique, mais avons-nous d’autres choix ? Pouvons-nous nous permettre de continuer comme jusqu’à présent, tout en vivant dans la peur d’un avenir potentiellement désastreux ? Pouvons-nous nous sentir heureux tant que nous voyons quotidiennement de terribles souffrances humaines à nos portes ? N’avons-nous pas remarqué avec la crise de Coronavirus à quel point tout est interdépendant et fragile : nos emplois, nos économies, nos démocraties, nos États, nos vies ?

Les gouvernements les plus puissants du monde ne s’engageront pas, en l’état actuel des choses, sur la voie de la construction d’une véritable confédération mondiale des peuples. Ils ne veulent pas renoncer à leur « souveraineté » ou, en d’autres mots, à leurs privilèges et leur impunité. Leurs capacités intellectuelles sont trop limitées pour comprendre l’humanité en tant qu’une réalité globale. Ils sont plus préoccupés à entraîner leurs muscles et à organiser le pillage des ressources humaines et naturelles de la Planète que de s’occuper du bien-être de leurs peuples respectifs. Seuls ces derniers peuvent les contraindre à répondre de leurs actes ou inaction. Les vrais détenteurs du pouvoir sont toujours les peuples.

Tout ce que nous avons fait jusqu’à présent nous a régulièrement conduit dans l’impasse. L’histoire de l’humanité a souvent été l’histoire de son aliénation. Alors, choisissons pour une fois une nouvelle voie : Engageons-nous sur celle de la fraternité et, peut-être, trouverons-nous la force et les moyens de construire un monde respectueux de chaque être humain et de la nature.

Quelques citations d’Epictète

Epictète est un philosophe stoïcien, né quelque part entre 50 et 55 après J.-C., à Hiérapolis, ville grecque de l’Asie mineure. Probablement fils d’esclaves, il fut vendu à Rome et affranchi après la mort de Néron en 68.

Epictète vécut dans l’extrême pauvreté durant toute sa vie, bien qu’il fût célèbre de son vivant. L’ascétisme était pour lui une condition pour rester libre, un choix incompréhensible pour nous autres, aujourd’hui. Il fut également très pieux, mais aussi extrêmement tolérant envers ceux qui vivaient aux antipodes de ses principes moraux et philosophiques. Il fut une belle incarnation d’un grand esprit, d’une volonté forte, de l’humilité et de beaucoup d’autres vertus. Un exemple sans doute à suivre !

Le lecteur peut s’en douter pour quelle raison j’ai choisi, en ce moment, de diffuser des citations d’Epictète. J’ai cherché personnellement des conseils dans les écrits de ce grand sage dans des moments difficiles. Je suis convaincu que l’on peut traverser stoïquement les maladies, les guerres et plein d’autres malheurs. Le présent moment est une période difficile pour le monde entier, et nous avons besoin de la philosophie, notamment des idées de l’école stoïcienne pour nous guider avec assurance.

En règle générale, je considère que les mots et les phrases n’ont guère de sens sans le contexte particulier dans lequel ils ont été exprimés. Je peux cependant faire une entorse à cette règle pour les dires d’Epictète, dans la mesure où il s’agit des paroles qui expriment une sagesse, s’adressant dans un langage simple et compréhensible à chaque personne, indépendamment de son lieu de naissance ou de son époque.

Ci-dessous quelques citations tirées du Manuel d’Epictète et de ses Entretiens (Discourses, en anglais), rapportés par son disciple Arrien :

« Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité, mais les opinions qu’ils s’en font. »

« Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les jugements qu’ils portent sur elle. »

« […] Si quelqu’un t’a mis en colère, sache que c’est ton propre jugement qui est le responsable de ta colère. »

« Chasse tes désirs, tes craintes, et il n’y aura plus de tyran pour toi. »

« Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble. »

« Le bonheur ne consiste pas à acquérir et à jouir, mais à ne rien désirer. Car il consiste à être libre. »

« Tout homme a pour maître celui qui peut lui apporter ou lui soustraire ce qu’il désire ou ce qu’il craint. Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas d’eux seuls : sinon, inévitablement, ils seront esclaves. »

« C’est un homme sage celui qui ne regrette pas ce qu’il n’a pas mais se réjouit de ce qu’il possède. »

« Il n’y a qu’une route vers le bonheur, c’est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté. »

« Il ne dépend pas de toi d’être riche, mais il dépend de toi d’être heureux. »

« Où est le bien ? Dans la volonté. Où est le mal ? Dans la volonté. Et ce qui n’est ni bien ni mal ? Dans ce qui ne dépend pas de la volonté. »

« Ta perte et ton salut sont en toi. »

« Blâmer les autres pour ses malheurs, est signe de mauvaise éducation… Se blâmer soi-même, montre que son éducation a commencé… Ne blâmer ni soi, ni les autres, montre que son éducation est achevée… »

« Les dieux ont créé tous les hommes afin qu’ils soient heureux ; ils ne sont malheureux que par leur faute. »

« Ni les victoires des jeux olympiques, ni celles que l’on remporte dans les batailles, ne rendent l’homme heureux. Les seules qui le rendent heureux, ce sont celles qu’il remporte sur lui-même. Les tentations et les épreuves sont des combats. Tu as été vaincu une fois, deux fois, plusieurs fois ; combats encore. Si tu es enfin vainqueur, tu seras heureux toute ta vie, comme celui qui a toujours vaincu. »

« L’essence de la philosophie est qu’un homme devrait vivre de manière à ce que son bonheur dépende aussi peu que possible de causes extérieures. »

« Qu’est-ce qui est à toi ? L’usage des idées. »

« La liberté, c’est l’indépendance de la pensée. »

« Être libre c’est vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. »

« Toute chose à deux anses : l’une par où on peut la porter, l’autre par où on ne le peut pas. Si ton frère a des torts, ne le prends pas du côté par où il a des torts, ce serait l’anse par où on ne peut rien porter. Prends-le plutôt par l’autre, te rappelant qu’il est ton frère, qu’il a été nourri avec toi et tu prendras la chose par où on peut la porter. »

« Savoir écouter est un art. »

« Applique-toi donc à ce que tu peux. »

« Si tu n’as pas appris ce que tu sais pour le mettre en œuvre, pourquoi l’as-tu appris ? »

« Si tu prends un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu y fais pauvre figure, mais encore tu laisses de côté un rôle que tu aurais pu remplir. »

« C’est une malédiction pour les épis de ne pas être moissonnés, et ce serait une malédiction pour les hommes de ne pas mourir. »

« Mieux vaut mourir de faim délivré du chagrin et de la peur, que vivre dans l’abondance au milieu des angoisses. »

« Nous craignons tous la mort du corps ; mais la mort de l’âme, qui est-ce qui la craint? »

« Que la mort, l’exil et tout ce qui semble redoutable soient présents à tes yeux tous les jours ; la mort surtout, et jamais tu n’auras de pensées lâches, ni de désirs immodérés. »

« Il ne faut avoir peur ni de la pauvreté, ni de l’exil, ni de la prison, ni de la mort. Mais il faut avoir peur de la peur. »

« Dis-toi d’abord qui tu veux être, puis fais en conséquence ce que tu dois faire. »

« L’expérience commune nous sert à comprendre ce que veut la nature. »

Lorsque la peur devient le moteur de comportement

L’homme n’a probablement jamais été autant dans ses choix et décisions influencé par la peur que dans les sociétés modernes actuelles. C’est un fait paradoxal, car le progrès scientifique et technique est sensé nous apporter plus d’assurance que d’inquiétudes dans la vie. Cela indique l’état de la santé mentale de notre époque, et est certainement l’une des conséquences de notre attitude égocentriste et exclusivement matérialiste. Nous nous croyons au-dessus de la nature, qui n’a pas d’autre justification que de nous servir de source de matières premières. Or, nous oublions que nous en faisons partie quasi-organiquement et ne sommes pas grand-chose séparément ou face à elle. Nous devons accepter notre situation avec humilité. La pandémie provoquée par le Coronavirus devrait nous faire réfléchir sur le sens de notre existence, sur notre relation à la nature, sur la façon dont nous vivons et sur nos valeurs humaines.

Le Coronavirus a bouleversé le monde entier en peu de temps. Les gouvernements prennent des décisions limitant drastiquement les libertés individuelles comme si nous étions en état de guerre. D’ailleurs, le mot « guerre » est sur les lèvres de certains dirigeants du monde ces jours-ci. Les frontières entre les nations réapparaissent et les mouvements géographiques, ainsi que la liberté économique sont gravement entravés. Les instincts de repli national ou régional ont clairement pris le dessus.

Je ne me prononce pas sur le bien-fondé des décisions politiques prises pour ralentir la progression de la pandémie. Leur impact positif semble évident. Elles doivent sauver de nombreuses vies. Je m’inquiète cependant pour les autres conséquences, qui sont de nature psychologique, sociale et économique, que pourraient avoir la pandémie et, surtout, les mesures prises à son encontre.

Je vois tout d’abord des dangers d’ordre politique et économique. Je crains qu’à l’issue de la pandémie, le monde ne se réveille avec des gouvernements plus autoritaires, ce qui serait un coup dur pour la démocratie et les libertés individuelles. Déjà, la période d’avant la pandémie était clairement caractérisée par une tendance générale à l’autoritarisme. L’expérience de l’histoire montre que les désastres naturels et sociaux ne font généralement qu’accélérer les tendances préexistantes. Ainsi, la Première guerre mondiale a eu comme conséquences la monté en puissance de Bolchévisme et de Nazisme.

Économiquement, je ne pense pas que les grands capitaux souffriront beaucoup du ralentissement, ou d’une très probable récession, de l’économie mondiale. Ils ont une position dominante sur le marché et auront dans tous les cas un soutien fort des gouvernements. En revanche, l’interdiction des activités impliquant des contacts avec la population, en raison de la pandémie, pourrait avoir un effet désastreux durable sur les petites et moyennes entreprises, ainsi que sur tous ceux qui travaillent pour leur propre compte. En d’autres mots, il faudrait s’attendre à une paupérisation d’une part de la population et une polarisation, entre les riches et les pauvres, encore plus prononcée de la société et dans le monde. Je ne voudrais pas décevoir tous ceux qui sont plus optimistes et croient, à travers la crise, à la possibilité d’un changement positif dans notre façon de voir les choses ou de vivre. J’observe cependant des pays qui connaissent des guerres civiles depuis des décennies et qui n’ont toujours pas compris qu’une société paisible et prospère ne peut être construite que sur des principes moraux solides, notamment celui de la justice sociale. Cela explique mon pessimisme actuel.

Espérerons cependant que la présente pandémie ne dure pas longtemps. Personnellement, je ne pense pas qu’elle aura des conséquences aussi désastreuses qu’une guerre civile, par exemple. Cependant, nous devons en tirer des leçons dès que possible, car elle ne sera certainement pas la dernière, même si elle est la première pandémie de cette ampleur depuis la Seconde guerre mondiale. Ce, compte tenu du fait que nous nous trouvons toujours face aux problèmes environnementaux urgents. Or, étonnamment ceux-ci ne nous font pas autant peur que la présente pandémie, ce qui explique l’attitude laxiste des gouvernants du monde face à l’urgence climatique.

Je salue l’attitude sage du Conseil fédéral suisse, qui n’a pas cédé à la panique générale et aux pressions des milieux médicaux, en refusant, à ce jour, d’imposer aux populations un confinement à domicile. Cette mesure extrême est déjà en place dans des pays voisins comme la France, l’Italie ou, partiellement, en Allemagne. Car une limitation de la liberté individuelle de cette gravité a aussi des conséquences grave pour la santé psychique des personnes. Dans les sociétés modernes d’aujourd’hui, nous ne sommes plus capables d’endurer de telles mesures d’isolement. Beaucoup de personnes sont seules et âgées et vivent dans des espaces habitables réduits. Quant aux enfants, un confinement à la maison peut créer des conditions engendrant des traumatismes, dont ils pourraient garder des séquelles psychologiques durant toute la vie.

Pour moi, les mesures prises à ce jour contre la propagation du Coronavirus sont essentiellement le résultat de la peur, voire de la panique, devant l’épidémie. Il y a des gouvernements, voire des régimes politiques, qui ont peur pour leur survie politique. J’imagine que cela ne doit pas plaire à tout le monde, mais j’ai le devoir de dire ce qui me semble vrai. Sinon, comment peut-on expliquer le fait que les mêmes gouvernements ne prennent pas de mesures aussi énergiques contre le réchauffement climatique ?

Par ailleurs, la peur est devenue le moteur de notre comportement individuel ou collectif de manière générale. Elle domine même les relations entre les nations, dont l’exemple le plus criant est la course aux armements. Les plus malins en tirent néanmoins des dividendes. Dans tous les comportements autoritaires, en politique, sur le lieu de travail ou ailleurs, il y a toujours un appel aux peurs cachées des gens. Il n’est dès lors pas étonnant que les partis politiques ou les politiciens qui réussissent le mieux actuellement sont ceux qui suscitent ou entretiennent de la peur chez leurs partisans et chez le public. Même lorsqu’il s’agit des questions aussi importantes que la dégradation de l’environnement, les guerres ou les armes nucléaires, la peur est utilisée comme le principal moyen pour nous mobiliser et contraindre les gouvernements à chercher des solutions. On voit cependant que cette stratégie ne marche pas à long terme, car la peur conduit les individus à un manque de confiance en leur capacité de pouvoir changer les choses et, donc, à la résignation.

La peur est destructrice à bien des égards. Si elle nous incite à agir efficacement pour éviter un danger imminent ou momentané, comme dans le cas de la pandémie actuelle, elle peut aussi conduire à de grosses erreurs. La peur persistante provoque de l’anxiété et de l’angoisse chez l’individu ou à l’échelle de masse, diminue les capacités psychiques et intellectuelles de l’individu, génère le sentiment d’insécurité exagéré, etc. La peur prolongée, comme d’ailleurs nos autres émotions et pensées négatives, est une source importante de stress, qui constitue l’un des plus grands fléaux des temps modernes. À l’instar de l’état pandémique actuel, le stress déclenche une réponse physique ou hormonale de l’organisme, qui plonge ce dernier dans un état d’urgence, concentrant l’essentiel de ses ressources sur les fonctions vitales et rationnant les vivres pour le reste du corps. Lorsque cet état se prolonge, il affecte gravement la santé. Ce n’est donc pas étonnant que les personnes qui réagissent aux différentes situations de vie avec craintes constantes sont parfois si angoissées qu’elles doivent demander une aide médicale. En effet, dans ces situations, ce ne sont pas des valeurs positives inhérentes à l’individu, mais des valeurs négatives qui déterminent ses choix et décisions.

Nous devons arrêter de nous faire peur. Autrefois, comme d’ailleurs dans certaines sociétés traditionnelles existantes encore aujourd’hui, il n’était simplement pas permis d’avoir peur, considérée comme une faiblesse. Cette interdiction était efficace – bien qu’elle ignorât le fait que la peur est un instinct naturel et donc inévitable -, car elle obligeait l’individu à surmonter sa peur aussitôt qu’il en prenait conscience. Il pouvait ainsi passer à des valeurs positives – comme le courage, la volonté de contrôler ses émotions et celle d’affronter les difficultés -, qui, elles, ont un effet sain, naturellement stimulant et socialement valorisant pour l’individu.

La peur nous conduit inévitablement dans un cercle vicieux, dont il est très difficile de sortir. Ce, compte tenu du fait que nous avons une capacité extraordinaire pour amplifier et entretenir nos peurs. Produit probablement préhistorique, la peur domine facilement notre sous-conscience et donc notre comportement. Lorsque nous nous laissons envahir par la peur, nous nous croyons perdants à l’avance, car nous souffrons et produisons des hormones de stress, qui nous affaiblissent.

Le remède à la peur est une prise de conscience par l’observation et la réflexion. Nous devons clarifier par ce moyen notre attitude face à la vie et surtout face à la mort. Tant que nous nous aspirons à être immortels, nous aurons toujours la peur de vivre. Il faut accepter en tout humilité le fait que nous sommes des êtres mortels, avec une compréhension limitée du monde, et que nous faisons partie d’un tout beaucoup plus grand et infiniment plus puissant que nous, qui peut, à tout moment, en décider autrement pour nous autres. C’est une précondition pour nous débarrasser de nos peurs et acquérir la liberté à laquelle nous aspirons naturellement tous.

L’imagination et la culture populaire

L’imagination est une caractéristique étonnante de l’esprit. Elle est source de la créativité et de l’adaptabilité de l’homme.

L’imagination aide à voir clairement, surtout, lorsque nous sommes en difficulté et/ou disposons de peu d’informations, à chercher de bonnes solutions, à lire les pensées des autres, à comprendre les émotions des autres, à anticiper l’avenir, à éliminer les traumatisme du passé, à nous sentir heureux. Elle aide à prendre les décisions et nous prépare à l’action. Elle peut même déclencher les mécanismes d’auto-guérison. Les grands esprits ont toujours fait appel à leur imagination, via, par exemple, des méditations soutenues, pour se préparer aux grands défis. Le jour de l’épreuve, ils y sont entrainés, et savent déjà ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas faire. Ils ne sont ainsi pas esclaves des opinions établies, ni à la merci des circonstances ou de leurs propres doutes et incertitudes. L’imagination leur offre la liberté d’esprit et l’authenticité d’action.

Nous savons tous, par expérience, que notre imagination est liée à ce que nous vivons personnellement, ainsi qu’à ce qui se passe autour de nous. Il y a ainsi des évènements qui nous touchent personnellement. Cela peut être des évènements heureux ou malheureux, quelque chose que nous avons voulue ou un fait inattendu, etc. Notre imagination peut être aussi affectée par les souvenirs des évènements passés, même très lointains, ou par une anticipation des évènements futurs.

D’autre part, nous interagissons les uns avec les autres, regardons la télévision, des films ou des spectacles, écoutons la radio, entendons des rumeurs, lisons la presse ou des livres, ou utilisons d’autres sources d’information. Nous recevons ainsi énormément d’informations sensorielles, qui alimentent et stimulent notre imagination en permanence. Plus l’impact émotionnel de ces informations est grand, plus notre imagination s’en trouve stimulée.

Lorsque nous sommes émotionnellement sains, notre imagination nous permet de nous réjouir à l’avance, par exemple, à l’idée d’une rencontre, de voir un match, de partir en vacances, de réaliser un projet, etc. Dans ces situations, elle anticipe les choses d’une manière agréable, en en exagérant les bénéfices, les plaisirs ou la réussite. Tant qu’elle fonctionne de cette manière, nous voyons la vie de manière optimiste, ce qui nous permets de nous sentir heureux, même si nous traversons, par moments, un véritable purgatoire. La plus grande part de nos plaisirs sont ainsi produits par notre seule imagination, ce qui est magnifique. C’est d’ailleurs de cette manière que fonctionne l’imagination des enfants lorsqu’ils sont en bonne santé, mangent à leur faim et reçoivent suffisamment d’affection.

Mais notre imagination a aussi une face sombre. Lorsqu’elle anticipe les choses souvent de manière négative, elle nous rendre anxieux et angoissés. Associée ainsi aux émotions négatives, elle peut nous désarmer face aux difficultés de la vie, en nous rendant inefficaces, téméraires ou mauvais. Dans ce cas, elle produit et amplifie les idées et émotions négatives telles que la peur, la colère, la jalousie, la haine, etc. Elle cause ainsi des erreurs dans nos choix et décisions. Elle nous rend vulnérables face à ceux qui veulent nous manipuler dans leurs propres intérêts. Elle devient un fardeau et une source de souffrances. Elle est même capable de nous faire croire que la vie est laide, cruelle ou inutile. En vieillissant, nous avons tendance à tomber dans ce travers, si nous n’en prenons pas conscience.

Je me souviens d’une vieille connaissance qui avait très mal vécu sa rupture de fiançailles. Humilié et touché profondément dans sa fierté d’homme, son amour pour sa fiancée s’était transformé en une colère noire, qui avait provoqué en lui une imagination négative débordante, incluant toute la panoplie de cruauté humaine. Comme dans la plupart des situations de ce genre, il ne s’est rien passé de grave et les choses se sont arrangées avec le temps. Si je cite cet exemple, c’est pour montrer que nous avons tous, sous le coup des émotions négatives fortes, la faculté d’imaginer toute sorte d’atrocités. Bien heureusement, une petite voix résonnant à l’intérieur de notre esprit dénonce la folie et nous ramène à la raison. Nous nous résignons alors à notre peine, tombant parfois dans la mélancolie, car les idées négatives générées par notre imagination ne lâchent pas prise facilement. C’est un fonctionnement normal, propre aux esprits matures. Malheureusement, certains n’arrivent pas à se distancer de leur imagination néfaste et passent à l’acte, provoquant de véritables drames humains, dont nous voyons des exemples un peu partout dans la société. Ayant grandi dans une société traditionnelle, j’ai l’impression que cette immaturité est, d’une manière générale, plus grande chez les individus vivant dans des sociétés modernes actuelles.

Je ne peux m’empêcher de croire que le problème est étroitement lié à la culture populaire moderne, caractérisée de plus en plus par la virtualisation de la vie sociale et la fiction. Celles-ci alimentent sans cesse l’imagination des individus par des contenus irréels, vains ou malsains. Y contribuent notamment une industrie cinématographique, dont les principaux ingrédients de cuisine sont le sexe et la violence, une littérature de masse distractive, des arts qui n’expriment que l’imaginaire très particulier de leurs auteurs, sans contenu universel, les mass-médias mercantiles, les jeux vidéo addictifs, les réseaux sociaux irresponsables, etc. Cette culture populaire a si bien remplacé la vraie culture humaine – qui nous aide à comprendre les uns les autres, nous rapproche et nous permet de nouer des relations sociales saines et indispensables -, que nous nous sentons parfaitement impuissants en face d’elle, même lorsqu’il s’agit de l’éducation de nos propres enfants.

Car, la culture populaire d’aujourd’hui stigmatise la vie réelle. Elle conduit les gens à se réfugier dans les distractions, la fiction ou la superficialité. Si en soi les distractions ne sont pas toujours critiquables, cette culture n’apporte à l’individu aucune plus-value émotionnelle ou cognitive, car elle fait appel à une imagination stérile. Si, par exemple, la tragédie grecque permettait au spectateur de vivre des drames humains de telle manière que ce dernier en ressortait émotionnellement grandi, telle n’est pas le cas de la culture populaire d’aujourd’hui. Je suis étonné de constater l’engouement général, surtout, chez les jeunes pour des romans tels que Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux ou pour des séries comme Friends, The Witcher, etc. Car je constate que de tels produits culturels ne confrontent pas le lecteur ou le spectateur à la réalité, ne lui offrent pas de pistes pour élaborer sa propre réponse émotionnelle ou intellectuelle, qui lui serait ensuite utile dans la vraie vie. Ils ne lui inculquent pas non plus de valeurs éthiques, ni n’offrent un vrai plaisir, car une fois que le rêve est terminé, le lecteur ou le spectateur retombe sur terre avec un sentiment désagréable de vide et de rejet de la réalité. C’est ainsi que la vie perd petit à petit son attrait pour ne devenir qu’un fardeau, surtout lorsque le temps de la jeunesse passe, les difficultés s’accumulent et la santé diminue. Je suis ainsi convaincu que la culture populaire d’aujourd’hui détruit l’imagination saine, dont la nature nous a généreusement dotée à la naissance.

Faute de trouver un meilleur exemple, je comparerais l’imagination à un gros paquebot et la conscience à son capitaine. Celui-ci n’a aucune emprise sur les conditions météorologiques dans lesquelles le paquebot navigue, ni sur la manière dont ce dernier y réagit. Le capitaine ne peut pas non plus prévenir ou contrôler tous les incidents, qui peuvent survenir à l’intérieur ou à l’extérieur du bateau. Néanmoins, il assure le cap et impose un certain ordre à l’équipage et aux passagers, sans lequel le paquebot peut encourir des dysfonctionnements ou des dangers inutiles.

A l’instar du capitaine du bateau, nous devons prendre soin de notre imagination. Il ne nous vient pas à l’idée, par exemple, de remplir sans cesse notre estomac ou d’avaler de la nourriture avariée, car notre corps ne tardera pas de montrer son mécontentement. Ne devons-nous pas respecter la même hygiène de vie quand il s’agit de notre esprit, de nos émotions ou de notre imagination ?

Si nous ne pouvons pas toujours contrôler notre imagination – ce qui n’est pas une mauvaise chose, car, dans le cas contraire, nous risquons de nous priver de toute imagination -, nous pouvons cependant l’observer et lui fixer un cadre, pour la rendre plus positive, et des caps pour qu’elle nous conduise à la créativité. Nous pouvons nous fixer des règles, par exemple, celle de ne pas nourrir notre imagination par des contenus malsains ou celle de ne pas alimenter, par notre propre imagination, nos émotions ou pensées négatives comme la colère, la jalousie, les craintes, etc. Nous devons, surtout, nous nourrir de la vraie culture, qui est seule appropriée à stimuler notre imagination, car elle nous fournit des contenus intellectuels et émotionnels utiles dans la vie réelle. Notre imagination n’est pas quelque chose d’anodin. C’est un capital extrêmement précieux, qui influence profondément notre bien-être.

Boris Johnson ou le paradoxe de la démocratie

Décidément, la vie est pleine de paradoxes. La victoire de Boris Johnson lors des dernières élections britanniques en est un. En axant sa campagne sur le Brexit, il a réussi son pari par la ruse et le mensonge. Il a prouvé encore une fois que la démocratie est une forme de régime politique, qui se prête particulièrement bien à assurer les intérêts d’une minorité oligarchique, qui gouverne le monde. Ces élections ont montré que les masses populaires peuvent être honteusement manipulées par une classe politique corrompue, mais extrêmement rusée et qui en a aussi les moyens, en présentant des pseudo programmes électoraux, adressés non à des électeurs en tant que personnes humaines dotées de la raison et dignes de respect, mais à leurs émotions de base, qui surgissent des bas-fonds de la nature humaine. Ainsi, cette élection a été gagnée par un grand parti politique, qui a fait appel aux aspirations, craintes et angoisses légitimes des populations, mais en leur présentant comme solution des arguments trompeurs, xénophobes, voire racistes. En face d’une telle campagne mensongère, la raison a été impuissante. Avec l’échec de Jeremy Corbyn, l’Angleterre, berceau du capitalisme libéral, a raté un virage qui était politiquement et socialement si important qu’il aurait pu amorcer un changement politico-économique mondial. Imaginez un instant que Jeremy Corbyn avait obtenu la majorité et été élu premier ministre, et que, dans la foulée, les démocrates, suivis de la majorité des électeurs américains, choisissaient Bernie Sanders comme président des États-Unis. Avec leurs programmes socioéconomiques radicaux, visant à prendre le contrôle politique d’une économie ultralibérale à la dérive – qui pille 99% des populations du monde dans l’intérêt de 1% de bandits insatiables -, et avec leur vision réaliste et bienveillante de la politique internationale, les dirigeants des deux grands pays auraient pu basculer le monde dans une dynamique très différente de celle qui le domine aujourd’hui et qui le conduit tout droit au désastre.

Je ne suis pas un politologue ; mon intérêt pour la politique vient de la philosophie morale uniquement. Car, la politique est la manière dont nous gérons la société et donc notre destin collectif. Par conséquent, il n’y a rien de plus important que la façon dont la politique est conduite dans une société. Ayant grandi sous un régime politique autoritaire et vécu durant quelques années dans un autre pays également autoritaire et, finalement, le destin m’ayant offert la chance de vivre dans un pays doté d’une vraie démocratie populaire, je ne peux qu’être admiratif de cette dernière. Or, je constate aussi que la plupart des politiciens considère la démocratie comme un jeu dans lequel les mensonges et la tricherie font la règle plutôt que l’exception. L’Occident et en particulier l’Europe ayant connu la paix et la prospérité depuis plus de 70 ans, leurs politiciens croient qu’ils peuvent continuer leur petit jeu et que tout ira pour le mieux dans les meilleurs des mondes possibles. La victoire de Boris Johnson en est une excellente illustration.

Cependant, en ayant vécu dans deux pays manifestement à la dérive, mon expérience de vie m’indique, par une multitude d’indices alarmants, que le chemin emprunté actuellement par les sociétés occidentales est similaire à celui qui a conduit d’autres sociétés contemporaines au désastre.

Je crois avec le philosophe grec Platon qu’à chaque forme de régime politique correspond un certain type de caractère humain. Dans « la République, » une œuvre que je recommande à toute personne intéressée par la philosophie, Platon examine en détail via ses personnages les divers régimes politiques de son époque et la démocratie en particulier. Il y arrive à la conclusion que la démocratie se transforme inévitablement en anarchie et finalement en tyrannie, en raison de la nature corruptrice sur le caractère humaine d’une trop grande « licence » qu’elle accorde au peuple. La corruption morale ou « la passion insatiable de la richesse et l’indifférence qu’elle inspire pour tout le reste, » gagne progressivement toutes les sphères de la société démocratique. A cela s’ajoute « l’invariable habitude [du peuple] de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance, » à savoir le « tyran » ou l’autocrate. L’élection via un scrutin démocratique de Boris Johnson au Royaume-Uni, de Jair Bolsonaro au Brésil, de Donald Trump aux États-Unis, de Narendra Modi en Inde, etc., – tous des autocrates -, avec des programmes électoraux composés de mensonges et ouvertement intolérants face à la diversité de la condition humaine, serait-elle un signe de la décadence morale des sociétés modernes et d’une mort programmée de la démocratie ?

Personnellement, je m’inquiète pour l’avenir du monde, qui est aujourd’hui à tel point interdépendant que tout évènement d’importance dans un grand pays affecte tous les autres pays et sociétés. La marche vers l’autoritarisme est clairement amorcée dans les plus grands pays du monde. Elle est révélatrice d’un monde qui va mal. Elle indique aussi à quel point le progrès de la science et de la technique, ainsi que l’universalisation de l’accès au savoir et à l’éducation ont eu peu d’effet sur la nature humaine. Nos peurs de l’autre et notre désir de la richesse et de la domination continuent à déterminer nos choix et décisions individuels ou collectifs de la même manière qu’il y a probablement 50 mille ans. De là « l’invariable habitude » du peuple de propulser au pouvoir les dictateurs, dû à son besoin de protection contre les forces qu’il ne maîtrise pas et à la nostalgie d’un passé glorieux ou meilleur. Le vote sur le Brexit et l’élection de Mr Trump à la présidence des États-Unis ont été clairement déterminés par ce type de sentiments.

Regardons autour de nous. « Les plus ardents de la bande discourent et agissent ; les autres, assis auprès de la tribune, bourdonnent et ferment la bouche au contradicteur, » disait encore l’un des personnages de la République. N’est-ce pas ce que nous voyons sur la scène politique mais aussi sur le lieu de travail et presque partout ailleurs de nos jours ? Quelle est la chance d’une personne de monter les échelons d’une hiérarchie professionnelle ou sociale, sans faire preuve d’une grande agressivité ? Quelle importance réelle donnons-nous à la vertu ou à la vérité ? L’attitude des sociétés humaines aux questions morales n’a pas toujours été la même à toutes les époques. Elle a souvent déterminé leur vigueur ou leur décadence.

Nous devons prendre conscience du fait que rien de durable ne peut être construit sur le mensonge. Le mensonge, c’est de croire ou de faire croire à quelque chose qui n’existe pas. Ce sont des assertions explicites ou implicites, qui n’ont pas d’objet réel ; c’est parler en toute mauvaise foi des choses importantes, sans rien dire ; c’est créer des illusions ou donner des promesses vides, en connaissance de cause ; ce sont des tromperies, des tricheries, des crimes et délits, qui sont commis par ceux qui n’ont point d’égards pour les autres êtres humains. Le mensonge est le propre de l’âme corrompue ou à l’abandon ; Aucun homme ne peut valablement construire sa vie sur le mensonge. Aucun peuple ne peut établir un État ou une nation sur des mensonges, car cela revient à construire une maison sans fondation, susceptible de s’effondrer à tout moment.

Je ne crois cependant pas à la fatalité. Dès que nous décidons de rechercher la vérité, nous démasquons le mensonge aussi bien chez nous-mêmes, dicté par notre propre inconscience, que chez les autres. Nous avons cette faculté extraordinaire et unique de nous élever au-dessus de notre propre nature animale, qui a été conçue pour survivre dans un environnement naturel extrêmement dur. L’opposition entre le bien et le mal n’avait pas alors cours. Or, comme l’explique un philosophe contemporain, nous ne vivons plus dans la nature mais à la frontière de cette dernière. Nous avons gagné cette liberté sur la nature par notre propre volonté ou par notre libre arbitre. Du moment que nous avons cette liberté, il est de notre responsabilité morale, envers nous-mêmes et nos enfants, de faire nos choix de manière éclairée, non en suivant aveuglement les forces innées de notre nature humaine, savoir nos passions, mais en adoptant ce qu’elle a de plus élevé, à savoir la raison, l’attachement à la vérité et l’empathie pour l’autre. C’est non seulement la clef de la solution à nos problèmes collectifs les plus graves, mais aussi la voie vers une vie personnelle plus heureuse.

Sortir du cercle vicieux des idées et émotions négatives

Nous devons accepter le fait que la vie est essentiellement faite de souffrances. Il en va ainsi pour toute l’humanité. C’est la première étape pour vaincre nos traumatismes, le stress ou encore nos peurs ou désarrois face à une multitude de situations difficiles que nous vivons quotidiennement. Il ne s’agit pas là d’adopter une attitude fataliste face aux aléas de la vie, mais d’examiner les choses de manière éclairée et avec compassion pour nous-mêmes et pour les autres.

La nature nous a dotés de la faculté de distinguer ce que nous pouvons changer de ce que nous ne pouvons pas changer. Il y a ainsi des choses ou évènements qui sont inévitables, nécessaires ou des faits accomplis. Nous devons nous y résigner ou nous y soumettre. Par exemple, nous n’avons pas choisi de venir au monde ou le statut que nous avons dans la société. Nous ne pouvons pas toujours réussir ce que nous désirons, ou éviter ce que nous ne voulons pas ou qui nous porte préjudice. Nous ne pouvons pas dire raisonnablement que nous ne serons jamais concernés par une maladie grave, un accident, une séparation, un échec professionnel ou un autre fléau. Beaucoup parmi nous connaissent déjà une ou plusieurs de ces situations. Nous vivons aussi dans une incertitude continuelle, ce qui est une source d’angoisse permanente. En acceptant les souffrances, nous nous préparons à mieux les affronter.

Lorsque nous vivons des situations difficiles, nos traumatismes, craintes, incertitudes, regrets, colères et autres émotions négatives surgissent et forment une sorte de brouillard épais, qui nous enveloppe et nous empêche de voir clairement. Nous avons l’impression que les gens sont hostiles, mauvais ou méchants, que les choses ne peuvent pas être changées, que notre vie est un échec ou encore que celle-ci a perdu son sens. Nous pouvons aussi être pris d’une sorte de paralysie, nous empêchant de prendre des décisions et/ou d’aller de l’avant. Nous tombons dans ce cercle vicieux, parce que nous sommes sous l’emprise de nos pensées et émotions négatives. Celles-ci pourraient résulter de nos choix malheureux, de nos mauvaises habitudes, des problèmes de santé, des traumatismes, etc. Nos idées négatives peuvent ainsi être liées à la réalité de notre vie présente ou passée, mais elles n’en sont en aucun cas un simple reflet. Elles se forment et se comportent comme si elles avaient une existence autonome non seulement par rapport à la réalité extérieure, mais aussi par rapport à nous-mêmes. Elles ressemblent, pour simplifier les choses, à une sorte de programmes informatiques d’origine mystérieuse, qui s’alimentent sournoisement de la réalité mais aussi de nos peurs et désirs cachés ainsi que du reste de notre imaginaire. Elles ont très certainement un sens et un rôle régulateur dans notre psychisme. Cependant, elles deviennent un fardeau lorsqu’elles sont trop souvent présentes, accaparent tout notre esprit ou persistent trop longtemps.

Par conséquent, nous devons adopter une attitude prudente face à nos pensées et émotions négatives, à savoir que nous devons prendre garde à ne pas les identifier avec la réalité, ni avec nous-mêmes. Nous prenons distance avec elles. Nous devenons observateurs de nos propres pensées et émotions comme si elles n’étaient pas les nôtres. Nous restons, de cette manière, conscients du fait qu’elles ne sont pas vraies, même si elles veulent nous dire quelque chose. Nous créons un certain détachement face à nos propres pensées. Nous apprenons ainsi à ne pas porter des jugements hâtifs sur les choses, ni prendre des décisions importantes tant que nous sommes émotionnellement diminués ou entravés dans notre raisonnement. Cela libère de l’espace vital pour nos pensées rationnelles et nos émotions positives, indispensables pour nous guider dans la vie et, surtout, pour nous faire apprécier cette dernière. De cette manière, nous nous donnons les moyens de devenir plus clairvoyants, plus adaptables et donc plus forts. Nous développons une souplesse d’esprit et une résilience qui nous évitent des impasses psychologiques. Le monde physique devient malléable et moins hostile. Les choses qui semblaient impossibles deviennent alors faisables.

Cependant, rien n’est facile pour commencer. Que faire lorsque l’esprit cherche désespérément son chemin à travers un épais brouillard qui n’a pas l’intention de se dissiper ? C’est une situation déstabilisant et pénible.

J’écoutais un jour quelqu’un qui, à travers un exemple imagé, montrait comment gérer nos pensée ou sentiments négatifs tenaces. L’exemple était le suivant : Vous organisez une fête et y invitez vos voisins du quartier. Or, vous avez un voisin potentiellement perturbateur que vous voulez éviter à tout prix, car s’il vient, il gâchera sûrement votre fête, pensez-vous. Vous ne l’invitez donc pas. Le soir de la fête, les invités arrivent les uns après les autres, et vous jetez craintivement des coups d’œil derrière eux, chaque fois que vous ouvrez la porte, pour vous assurer que le voisin perturbateur n’est pas là. Cependant, vos craintes ne vont pas tarder à se justifier. Vous entendez sonner à la porte, vous ouvrez et vous voyez bien devant vous celui que vous avez tant craint, demandant votre invitation de rejoindre vos invités. Vous lui refusez l’invitation, prétextant une excuse quelconque, espérant qu’il s’en aille. Il insiste et finit par entrer contre votre volonté. Vous lui montrez votre mécontentement, voire votre irritation, mais le voisin indésirable n’est pas de nature à se laisser intimider. Une fois à l’intérieur, vous essayez de le contrôler coûte que coûte, tandis que lui redouble ses provocations, accaparant ainsi toute votre attention. Votre fête est complètement gâchée.

Cependant, comme vous êtes une personne clairvoyante, vous n’avez pas agi de cette manière lorsque vous avez ouvert la porte. Vous vous êtes rendu à l’évidence que vous deviez faire votre fête en y invitant ce voisin indésirable et capable de tout gâcher si vous le refouler. Vous lui souriez en vous excusant de l’avoir oublié. Vous le faites entrer et en prenez soin comme de tous les autres invités. Il a un comportement bizarre, mais cela ne dérange pas plus que cela les invités. Il est content de participer à la fête et d’avoir eu l’attention dont il avait besoin.

Cet exemple est intéressant, car il montre que le rejet, le refoulement ou le déni ne sont pas les manières adéquates de traiter nos pensées ou émotions négatives. Il en va de même de vouloir les contrôler. Elles font partie de notre soi, qui doit être traité avec respect et compassion. Nous les laissons s’agiter, mais en prenant conscience de leur nature particulière, nous les empêchons d’envahir tout notre esprit, ce qui nous permet de les surmonter. Dans l’exemple rapporté ci-haut, le maître de la maison a pris soin de l’hôte indésirable, et cela lui a permis de continuer convenablement la fête avec ses invités.

Un autre exemple, cette fois réel, me vient à l’esprit, popularisé par le film « Un homme d’exception (A Beautiful Mind). Ce film captivant montre comment John Forbes Nash, lauréat du prix Nobel d’économie, ainsi que du prix Abel pour les mathématiques, prend conscience de ses pensées et visions schizophrènes, arrête de les pourchasser, s’en distance et ainsi réussit à gérer sa terrible maladie et à continuer sa carrière exceptionnelle. C’est exactement de cette manière que nous devons traiter nos pensées et émotions négatives, pour éviter qu’elles ne nous manipulent pas comme des marionnettes. Une telle attitude peut aussi nous aider dans nos relations avec un entourage toxique ou manipulateur, avec lequel nous devons néanmoins vivre ou travailler.

Nos pensées et émotions négatives cachent souvent, tel un écran de fumée, des problèmes réels que nous n’avons pas affrontés ou ne voulons pas affronter, parce que cela nous semble impossible ou trop difficile. Cela peut être des problèmes personnels comme des addictions, tensions relationnelles, problèmes de carrière, difficultés financières, manque de discipline ou de rigueur, etc. Cela peut être aussi un manque de confiance en soi ou un manque d’estime de soi. Il n’est dès lors jamais assez de répéter que nous devons identifier nos problèmes réels et s’atteler à les résoudre. Nous pouvons le faire, si nous nous convainquons de le faire. Tout cela demande de l’effort et de la persévérance, mais le jeu en vaut la chandelle. Notre bonheur de vivre en est tributaire.

L’espoir

La vie est impossible sans espoir, au même titre qu’elle est impossible sans boire et manger. Aucune personne ne peut supporter la vie, s’il ne lui reste aucune lueur d’espoir. C’est un constat que chacun peut faire par lui-même. Pourtant, l’espoir n’a pas toujours été compris à sa juste valeur, même par des esprits les plus brillants.

L’école du stoïcisme, par exemple, a souvent véhiculé l’idée de ne pas avoir de craintes, ni d’espoirs. Ce, pour arriver à un détachement philosophique radical face à tout ce qui n’est pas vertueux. Cela constituait la force de cette école, mais aussi sa faiblesse. En effet, compris dans le cadre des 4 vertus antiques à savoir la sagesse, le courage, la tempérance et la justice –, le détachement face aux espoirs infondés ou sans objet permettait de forger le caractère de la manière la plus indépendante et rigoureuse possible. Cette école philosophique était convaincue que nos espoirs nous rendaient esclaves de nos envies et désirs. Par la même occasion, elle rejetait tout espoir.

Or, l’absence de tout espoir conduit inévitablement à l’anxiété et à l’angoisse. C’est ainsi que les personnages de la littérature existentialiste, comme d’ailleurs les intellectuels de notre époque, sont presque tous pathologiquement anxieux et/ou angoissés.

L’espoir que l’homme porte en lui est quelque chose d’extrêmement puissant. Il lui donne le goût de vivre, ainsi que l’envie et la force d’affronter les difficultés, y compris les situations les plus extrêmes. Regardez ces migrants qui, dans leur fuite des guerres et de la misère, portés par l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs familles, traversent des déserts et des mers avec des moyens rudimentaires, prenant des risquent inimaginables et faisant preuve d’un courage surhumain. Qui n’a connu dans la vie des situations douloureuses qui semblent à premier regard insupportables et pourtant on y survie. Dans des moments les plus durs, lorsque le ciel nous tombe sur la tête, quand la vie semble tenir à un fil et que l’obscurité la plus totale gagne la conscience, notre esprit produit néanmoins quelque chose de magnifique, une lueur qui nous donne envie de vivre et nous guide vers le salut. C’est ainsi qu’au moment même où, accablés par les souffrances, nous nous croyons complètement vaincus, nous retrouvons le désir et le courage de nous battre.

L’espoir n’est pas quelque chose d’irrationnel. Bien au contraire, il fait partie d’une sagesse innée profonde qui distingue notre espèce. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés dans des situations périlleuses, mais avons été secourus par celles et ceux que nous n’avions jamais rencontrés auparavant ou envers qui nous n’avions aucune attente. Parfois, les circonstances changent d’une telle manière que nous y voyons une main invisible qui nous porte secours. A d’autres moments, nous retrouvons en nous une force qui, dans d’autres circonstances, semblerait impossible. C’est en étant portés par l’espoir que les difficultés nous rendent encore plus forts et plus humains. L’espoir nous offre la joie au quotidien et préserve notre amour de la vie. Il suffit d’une courte introspection et nous constaterons que la joie disparaît quand l’espoir cède sa place au désespoir.

L’espoir est la vitalité et la force de la vie. Le désespoir est l’aveu de la défaite avant même d’avoir agi. Il est le propre de l’esprit sans vitalité, faible et décadent, voire moribond. Il ne peut que conduire au désastre.

L’espoir peut naître parfois d’un regard bienveillant, d’un sourire, de la vue d’un visage connu ou aimé, d’une parole gentille, d’un simple geste bienveillant.

Certes, dans le monde mercantiliste d’aujourd’hui, les esprits mercantiles ont compris la force de l’espoir et n’hésitent pas à le transformer honteusement en outil de marketing ou de manipulation de masse. Ils nous vendent ainsi des rêves sans objet, ainsi que des envies et désirs superflus, voire dégradants. Les régimes totalitaires sont aussi très habiles à vendre de l’espoir illusoire, notamment celui d’un avenir meilleur, tout en gardant le peuple dans la servitude. Cependant, nous avons la capacité de distinguer le vrai espoir du faux. La nature nous en a donné les moyens. Il suffit d’en prendre conscience et de le vouloir.

Faisons aussi la distinction entre l’espoir et les attentes que nous créons quotidiennement. Il y a celles qui sont fondées, car réalistes. Mais souvent, nous produisons inconsciemment des attentes trop élevées envers nous-mêmes et les autres. Elles sont alors la source de nos déceptions, regrets, amertume ou colère. Elles nous rendent trop exigeants et mauvais. Quand nous nous décevons nous-même, nous perdons alors l’estime de soi, ainsi que la confiance en soi.

N’identifions pas non plus l’espoir avec la passivité. La passivité est la source de tous les maux, de la médiocrité matérielle et intellectuelle. L’espoir est l’action, celle notamment qui consiste à vouloir changer son état d’esprit avant tout. Aide-toi toi-même et Dieu t’aidera, dit l’adage.

Nous vivons dans une époque à la fois tourmentée et fascinante. L’humanité n’a jamais auparavant été confrontée à la possibilité réelle de son anéantissement par ses propres forces. Le réchauffement climatique, de potentielles guerres nucléaires ou de puissantes technologies autonomes du futur sont des menaces réelles. Nous devons cependant garder l’espoir de pouvoir créer un monde exempte de guerres et de misère, où les technologies servent chacun, ainsi que l’humanité entière, et protègent la nature. Nous avons cet espoir, car nous sommes une espèce très adaptative, ingénieuse, volontaire et capable de l’empathie pour nos semblables ainsi que pour toute la nature vivante.

Ne perdons donc pas l’espoir quoi qu’il arrive. Il est notre allié précieux pour vivre heureux et construire un monde meilleur.

Pourquoi l’Afghanistan ne se normalise pas ?

Il y a des choses qui sont si profondément inscrites dans notre esprit, en raison probablement de l’évolution de notre espèce, que nous ne pouvons rien y faire. Le sens de justice en est une. Lorsqu’il est sérieusement heurté, l’homme se révolte sans se soucier du prix à payer pour sa révolte. Lorsqu’une société foule aux pieds la justice et ses principes, qui ne sont en réalité rien d’autre que la matérialisation du sens inné de justice, elle plonge dans le chaos, la violence, voire la guerre. C’est ce qui est arrivé en Afghanistan.

En 1978, le président Daoud, personnage intègre mais autoritaire, a ordonné des mesures répressives à l’encontre des dirigeants et membres du Parti démocratique populaire d’Afghanistan, un parti communiste prosoviétique. Le 27 avril 1978, ce dernier a riposté par un coup d’État, tué le président Daoud, annulé la constitution et entrepris des purges et une répression de masse sans précédent pour consolider son pouvoir. Dans les mois qui suivaient, le pays a connu une insurrection généralisée. Le Pakistan, grand pays voisin au sud, mais connaissant des relations difficiles avec l’Afghanistan depuis sa création en 1947, a alors augmenté son soutien aux groupes islamistes afghans, basés sur son sol et menant des activités subversives en Afghanistan. Le régime communiste a été rapidement mis en difficulté et a, à plusieurs reprises, demandé un soutien militaire actif de l’Union soviétique, grand voisin au nord, pour éviter son effondrement. L’armée rouge est intervenue massivement en décembre 1979.

L’intervention soviétique a conféré une dimension internationale au conflit interne afghan. En pleine guerre froide, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, la Chine, le Pakistan, des Pays arabes et beaucoup d’autres Etats, ont interprété l’action soviétique comme une poussée russe vers l’Océan indien. Il fallait dès lors contrer les Soviétiques en alimentant financièrement et militairement l’insurrection en Afghanistan. Ainsi, a été créé un conflit armé sans issue. Tout cela, sans aucun égard pour les souffrances des populations afghanes ou l’avenir de leur pays.

Connaissant des difficultés internes, et la guerre étant très couteuse en vies humaines, ainsi que politiquement et matériellement, l’Union soviétique a retiré ses troupes de l’Afghanistan en 1989, laissant sur place un régime communiste exsangue et confiné à quelques grands centres urbains. En 1992, le régime communiste s’est effondré sous le poids de ses propres tensions internes ainsi que sous la pression de l’insurrection, conduite par les partis islamistes ou les Moudjahidin. Etant composés d’une multitude de partis politiques et groupes militaires rivaux, les Moudjahidin ont mis sur pied un gouvernement de coalition, mais leurs différends et une trop grande méfiance mutuelle les ont conduits rapidement aux combats violents, basculant le pays dans un nouveau cycle de guerre civile, qui a duré plusieurs années, jusqu’à ce qu’une nouvelle force militaire, savoir les Talibans, émerge avec le soutien actif du Pakistan vers le milieu des années 1990. Kaboul, la capital du pays, ainsi que ce qui restait indemne dans le reste du pays, ont été détruits durant ces années. Le pays a été complètement oublié par le monde, à une exception près, savoir le Secrétariat général de l’ONU et quelques autres organismes internationaux, qui essayaient avec peu de moyens qu’ils avaient à leur disposition d’alléger les souffrances des populations.

Issus des couches traditionnelles très conservatrices, les Talibans ont rapidement pacifié le pays, à l’exception d’une seule région contrôlée par les forces du commandant Massoud. Or, ils ont installé un régime théocratique totalitaire. Sous leur règne, le pays a connu une terrible sécheresse et une famine qui s’en est suivie, mais leur plus haut dirigeant spirituel a déclaré qu’il s’agissait-là d’une « punition de Dieu. » C’étaient les plus vulnérables, notamment les enfants et les malades, qui ont subi de plein fouet les conséquences de la famine.

Le 11 septembre 2001, il y a eu les attentats terroristes aux États-Unis, qui n’ont pas été planifiés depuis l’Afghanistan, bien que le chef de la mouvance terroriste y résidât, et n’impliquaient aucun Afghan directement ou indirectement. A peine trois mois plus tard, les forces américaines bombardaient et envahissaient le pays. C’était le moment attendu pour le lobby pétrolier et les néoconservateurs américains, qui dominaient le gouvernement de G. W. Bush, d’étendre le pouvoir militaire américain à la vaste région de l’Asie centrale, en y créant un réseau de bases militaires, et de s’assurer ainsi d’une mainmise sur les deuxièmes plus importantes réserves de pétrole et de gaz au monde.

Les dirigeants américains ont pris leur victoire en Afghanistan pour argent comptant, ignorant les avis de leurs propres experts et les Afghans soucieux de l’avenir de leur pays. Ils s’y sont alliés avec ces mêmes forces des Moudjahidin, qui avaient auparavant ravagé le pays pendant plus de deux décennies. Les Afghans ont vu alors leurs anciens bourreaux remplacer les Talibans au pouvoir. Imaginez un seul instant le ressenti des millions d’Afghans, qui s’attendaient à ce que l’Occident les aide à obtenir justice contre tous ceux qui ont commis d’innombrables crimes, à préparer la voie vers une réconciliation nationale, à reconstruire leur pays et ainsi à bâtir une paix durable. Or, ils constataient avec horreur que la superpuissance mondiale n’avait pas d’autres projets que celui de montrer ses muscles au monde et de mettre sa mainmise sur les ressources naturelles de l’Asie centrale. En même temps, les civils afghans subissaient, et continuent à subir, les « dégâts collatéraux » des opérations militaires américaines dans leur poursuite folle des fantômes des terroristes étrangers et des Talibans. Le pays repartait pour une nouvelle phase de guerre civile qui continue à ce jour.

Sous Barack Obama, le gouvernement américain a adopté une stratégie militaire agressive visant à briser les Talibans, tout en déclarant vouloir gagner « les cœurs et les esprits » (hearts and minds) des populations afghanes. Les dirigeants américains n’ont apparemment pas compris le fait que l’on ne saurait gagner les cœurs et les esprits des Afghans, si l’on fait fi de leur sentiment de justice. Les opérations militaires brutales américaines laisseront pour longtemps des blessures ouvertes dans la conscience collective des Afghans.

Ce que les protagonistes de la guerre en Afghanistan – les communistes, les Soviétiques, les Moudjahidin, les Talibans, le gouvernement actuel afghan, les dirigeants américains, ainsi que les autres participants – n’ont pas compris, c’est le fait qu’aucun ordre politico-social ne peut se pérenniser si le sens de justice d’un peuple est régulièrement heurté. Tous les protagonistes de la guerre en Afghanistan ont profondément heurté le sentiment de justice des Afghans, car ils ont foulé aux pieds, sous différents prétextes politiques, idéologiques ou religieux, les vies humaines, la liberté, les lois et coutumes ancestrales, la religion, etc. Ils ont transformé le pays en un enfer terrestre, où la majorité des enfants grandissent avec des traumatismes graves, dans des privations matérielles et sociales les plus totales.

La guerre en Afghanistan, mais aussi celles dans d’autres pays du monde, est révélateur d’un trait dominant de notre époque. Celui du nihilisme d’un monde moderne, en particulier occidental, qui ne croit plus à la justice, à la vérité ou à l’empathie pour l’autre. Les gouvernements les plus puissants du monde préfèrent dépenser des milliers de milliards de dollars pour faire tourner leurs machines de guerre, avec pour théâtres de guerre des pays comme l’Afghanistan, alors qu’ils devraient utiliser cet argent pour l’éducation, les soins médicaux ou pour aider simplement les plus démunis. C’est un monde qui est à présent pleinement mûr pour descendre aux enfers tout entier. Je crains que les futures guerres et ses cohortes de malheurs ne fassent pâlir celles du 20e siècle. Il y a urgence pour les sociétés civiles à travers le monde de prendre conscience de cet état de fait alarmant et d’imposer à leurs gouvernements des politiques responsables.

Le 28 septembre 2019, des élections présidentielles ont eu lieu en Afghanistan, avec un taux de participation bas record, ce qui n’est pas une surprise en soi, puisque les Afghans sont profondément déçus par tout ce qui leur a été vendu par leurs maîtres internes ou étrangers depuis des décennies. De plus, aller au bureau de votes comportait un risque réel d’être tué ou blessé dans un attentat. On ne connaît pas encore les résultats de ces élections, mais on sait qu’elles n’apporteront rien de nouveau. Le pays s’enlise de plus en plus dans la guerre civile, les positions des différents protagonistes n’étant pas conciliables, puisque dénouées de tout fondement moral, chacun cherchant la victoire par la force brute. A cela s’ajoute l’imprévisibilité du président Trump. L’impasse est totale.

Pour moi, une société pacifique et prospère ne peut être bâtie que sur des principes de la justice émanant du peuple et facilement reconnaissables pour lui. J’observe l’Afghanistan depuis des décennies. Les Afghans ne sont pas différents des autres peuples du monde. Ils peuvent trouver un terrain d’entente entre eux s’ils agissent conformément aux impératifs de la justice. Ils peuvent outrepasser la haine, le ressentiment et la méfiance, s’ils se font guider par l’empathie et la compassion. Les ingérences des puissances étrangères doivent également cesser en Afghanistan, car elles empêchent le peuple de s’autodéterminer. Il n’y a aucune justification morale, politique ou religieuse à la guerre en Afghanistan.

Le besoin de reconnaissance de l’individu et les hiérarchies sociales

Toutes les sociétés humaines connaissent des hiérarchies sociales perpétuées et parfois incarnées par le pouvoir étatique. Il y a cependant des différences notables d’une société à l’autre tant en comparaison géographique qu’historique.

Prenons, par exemple, les sociétés tribales du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan, dont les structures sociales sont peu hiérarchisées en comparaison avec les sociétés modernes contemporaines. Bien évidemment, il y existe des riches, des pauvres, des Khans (chefs tribaux), dotés parfais de vrais pouvoirs d’un souverain, etc. Cependant, ces sociétés sont extrêmement égalitaires, de sorte qu’un chef tribal réclamera constamment sa parenté avec tous les membres du clan, voire des clans voisins, y compris les plus démunis, et les traitera comme ses égaux. Ces tribus sont parfois comparables à des mini Etats, dont toutes les décisions importantes sont prises par consensus par des conseil des aînés et/ou par des assemblées populaires. Personne n’y est considéré être au-dessus des traditions ancestrales et des lois coutumières non écrites. Les codes tribals empêchent les puissants de maltraiter ou d’humilier les faibles et les pauvres. En temps normal, les individus y sont plus épanouis que ceux que nous côtoyons dans les villes modernes. Si ces sociétés se modernisent sans perdre leurs structures sociales de bases, elles pourraient fournir une alternative aux sociétés modernes actuelles, qui par leurs hiérarchies sociales très développées et souvent peu démocratiques participant à l’aliénation de l’être humain.

Malheureusement ces sociétés tribales font face à l’hostilité des Etats modernes autoritaires, agressifs et puissants. Leur fonctionnement interne les empêche d’évoluer vers de véritables Etats. Elles sont aussi sous les attaques des idéologies modernes et de la culture mercantile mondialisée. Les nouvelles technologies comme l’Internet, les réseaux sociaux, etc., risquent de bouleverser profondément leur fonctionnement. Avec le déclin programmé de ces sociétés, le monde perdra sûrement une part de sa diversité au profit d’une uniformisation planétaire, d’hiérarchisation sociale et de déshumanisation.

Les sociologues et les spécialistes du droit constitutionnel nous diront que les hiérarchies sociales et les structures de pouvoir sur lesquelles elles s’appuient sont destinées à permettre à une société de fonctionner correctement. Dans un monde parfait, cela n’aurait certainement pas été critiquable. Cependant, la réalité que nous vivons est extrêmement problématique. Quelles que soient les hiérarchies et les structures de pouvoir d’une société, ce sont toujours les individus, avec leur rationalité subjective, centrée sur leur égo, qui déterminent leur contenu. Cela a pour conséquence le fait que les hiérarchies sociales ne servent que des moyens de domination des individus, des groupes et des classes minoritaires sur le reste de la population. Or la domination a un effet particulièrement néfaste sur les individus, ainsi que sur la société en général.

Des observations scientifiques réalisées sur des sociétés animales, notamment des groupes de primates, montrent très clairement que plus la hiérarchisation d’une société animale est prononcée et rigide, plus les individus y vont mal, en particulier ceux appartenant aux deux extrêmes de la hiérarchie sociale, c’est-à-dire ceux qui se trouvent tout en bas et tout en haut des échelles. On constate dans ces sociétés une lutte acharnée pour la domination, la violence et l’agressivité généralisées, ainsi qu’une mauvaise santé psychique et physique de l’ensemble des individus du groupe.

D’autres observations, réalisées sur les personnes humaines, indiquent que le pouvoir influence positivement sur l’individu qui le détient. Il lui procure le sentiment de sécurité, de confiance en soi, de plaisir et de bonheur. Ce, sans oublier que le pouvoir lui procure également des opportunités pour s’approprier de la richesse matérielle. En effet, le pouvoir et l’argent s’interagissent à l’instar des vases communicantes. Tout cela explique pourquoi le pouvoir attire tant les hommes et les femmes depuis la nuit des temps. A l’autre bout de l’échelle, l’effet est proportionnellement l’inverse.

C’est donc sans surprise que la lutte pour le pouvoir ou la volonté de puissance de l’individu, comme écrivait Nietzsche dans un sens toutefois plus complexe, l’emporte souvent sur toutes les autres considérations humaines. Nous pouvons en trouver plein d’exemples empiriques dans les sociétés contemporaines. En Afghanistan, mon pays d’origine, c’est une lutte perverse pour le pouvoir, qui alimente la guerre civile depuis 40 ans.

Cette volonté de puissance ou de domination est causée par le besoin inné de la reconnaissance de l’individu. En effet, les êtres humains ont développé le besoin de la reconnaissance par ses semblables, qui leur est vital tout autant que celui de manger ou de boire. Dans une société saine, ce besoin est accompli via la créativité, l’engagement moral ou politique, l’entraide, etc. J’obtiens la reconnaissance de mes proches, amis, collègues ou compatriotes, parce que j’accomplis, par exemple, quelque chose de louable en soi ou utile pour les autres. Dans une société aliénée, la reconnaissance sociale s’acquière par la domination via les structures de pouvoir et les hiérarchies sociales. C’est ainsi que les dictateurs sont les personnes les plus vénérées. Lorsqu’ils meurent, le peuple les pleure, alors que c’est l’occasion de se réjouir. C’est aussi en raison de leur place dans les hiérarchies sociales que les riches reçoivent plus de considération que les pauvres, le patron plus que l’employé, le politicien plus que le citoyen ordinaire, le maître plus que l’élève, le citoyen plus que l’étranger, etc.

Il suffit d’observer avec attention l’allure des dirigeants du monde ou encore le comportement des individus richissimes. Leur attachement narcissique au pouvoir et à l’argent ne reflète rien d’autre que la quête de la reconnaissance, au grand dam de tous ceux qui les côtoient. Lorsqu’il s’agit des dictateurs comme Hitler, Staline, Mao Zedong et de leurs semblables actuellement vivants, c’est toute la société qui est asservie pour le besoin narcissique de la reconnaissance d’une seule personne ou d’un groupe de personnes.

Je ne sais pas si ce besoin pervers de la reconnaissance via la domination est le fruit des hiérarchies sociales ou si ces dernières ont été créées pour satisfaire ledit besoin. Cela ressemble au paradoxe de l’œuf et de la poule.

Nous devons donc être conscients du fait que nous vivons quotidiennement avec ce côté obscure de notre nature humaine, qui cherche la reconnaissance par la domination. Nous ne pouvons y échapper qu’en en prenant conscience. Nous pouvons chercher à satisfaire notre besoin de reconnaissance par un engagement moral ou citoyen en faveur de nos semblables et de nos valeurs morales ou par toute activité créatrice et/ou utile qui n’implique pas de rapport de domination mais de coopération, d’entraide et de considération mutuelle. Cela ne veut pas dire de vouloir renoncer au pouvoir et aux hiérarchies sociales. Celles-ci ne peuvent vraisemblablement pas être éliminées, mais peuvent être atténuées, avec plus de liberté individuelle et d’égalité, et contrôlées par les moyens démocratiques afin qu’elles servent la société en accord avec ses valeurs éthiques.

Lorsque nous occupons une position de force dans une hiérarchie sociale, par exemple, comme homme politique ou chef d’entreprise ou encore comme quelqu’un disposant de moyens financiers importants ou de connaissances particulières, nous devons voir les choses en termes de responsabilité et non comme une domination sur les autres. Nous pouvons être sûrs que lorsque nous voyons notre position de cette manière et agissons en conséquence, nous aurons tôt ou tard la reconnaissance que nous cherchons. N’oublions jamais le fait que celui qui est tout en bas de la hiérarchie a tout autant besoin de la reconnaissance, notamment de la part de ceux qui sont placés en meilleure position que lui. S’il ne reçoit pas d’attention, de reconnaissance, de soins et d’égards nécessaires, il ne peut que cultiver la haine, l’indifférence, le ressentiment, etc. Or lui, c’est le peuple, dont émane le pouvoir. Le ressentiment populaire peut provoquer un tsunami capable de broyer toutes les hiérarchies. Ainsi, une société très hiérarchisée, avec des disparités individuelles et collectives importantes qui en découlent nécessairement, compromet-elle définitivement son avenir. Cherchons la vraie reconnaissance, en nous mettant au service des autres par l’engagement, la créativité ou par toute autre moyen authentique.

Capitalisme, communisme, capitalisme d’Etat

En août 1991, un coup d’Etat manqué au sommet de l’Etat soviétique a sonné le glas de l’Empire soviétique. C’était le triomphe de l’Occident et de son économie capitaliste libérale sur le communisme et son économie planifiée. Le monde n’avait plus de raisons de craindre le spectre du communisme, prophétisé par Karl Marx dans son célèbre « Manifeste du parti communiste » en 1848.

La fin imminente du communisme soviétique a incité Francis Fukuyama, politologue et essayiste américain, de déclarer « La Fin de l’Histoire » dans un article publié en 1989. Il annonçait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain. » En effet, la démocratie occidentale avait dorénavant triomphé non seulement du communisme mais aussi du fascisme et de la monarchie.

J’étais sceptique à l’idée que la démocratie allait devenir une réalité universelle. Je ne voyais aucun effort sincère dans ce sens de la part des gouvernements occidentaux, notamment américain. En même temps, la fin de l’Union soviétique a laissé le champ libre pour les ambitions impérialistes ou néocolonialistes de l’Occident dans le monde. La politique étrangère agressive et irresponsable des néoconservateurs américains sous la présidence de George Bush junior a confirmé mes craintes.

La démocratie occidentale est née des processus socio-économiques et politiques internes des Etats occidentaux, dont les points culminants ont été atteints avec les révolutions anglaises (17e siècle), américaine et française (18e siècle). Après la deuxième Guerre mondiale, elle a inventé l’Etat social ou l’Etat providence, sous la menace directe du bloc communiste soviétique. Avec la disparition de l’Union soviétique, la menace communiste, qui visait l’anéantissement du capitalisme, et de la démocratie occidentale avec lui, a complètement disparu. J’étais alors sûr que la disparition de l’Union soviétique, bien qu’elle ait éloigné le spectre d’une guerre mondiale, n’était pas une bonne nouvelle pour la démocratie, ni pour les acquis sociaux dans les sociétés occidentales. Car cette disparition créait un déséquilibre importante à l’intérieure même de ces sociétés ainsi que dans le monde.

La capitalisme a toujours été conduit par l’esprit de lucre sans limites et sans égard pour les valeurs humaines. S’il a concédé des avantages sociaux en Occident, c’était clairement en raison du risque d’une instabilité sociale et de la menace communiste. Or, depuis le début des années 80, avec le « Thatchérisme » et le « Reaganomics, » les Etats occidentaux prenaient la cap sur une nouvelle forme du libéralisme économique, qui consistait à diminuer autant que possible le contrôle de l’Etat sur l’économie, ce qui sabotait clairement le modèle de l’Etat social. En particulier, les allègements fiscaux en faveur des capitaux diminuaient les revenus que l’Etat devait redistribuer en faveur des plus démunis. Depuis lors, nous constatons le retour d’une forme de capitalisme ultralibérale, qui conduit à une polarisation accrue des sociétés occidentale. Nous constatons aussi une globalisation économique qui a essentiellement profité aux plus riches, une multiplication des guerres dans le monde, une détérioration écologique, un réchauffement climatique accéléré, une érosion lente mais sûre de la démocratie dans le monde, un renforcement du contrôle de l’Etat sur le citoyen, une perte de confiance des populations en leur avenir dans les pays développés occidentaux, etc. Il n’en est ainsi rien de la prédiction optimiste d’un monde plus démocratique et plus humain de M. Fukuyama 30 ans plus tard.

Parallèlement, nous constatons la montée en puissance de la Chine, devenant la seconde et bientôt la première économie du monde. Si dans le modèle occidental, le capitalisme s’est accommodé de la démocratie, ce dernier s’est allié avec encore plus de succès avec le régime autoritaire chinois. Cela indique que le capitalisme et la démocratie sont deux choses distinctes qu’il convient de ne pas confondre. La démocratie n’est pas indispensable à l’économie capitaliste. Par ailleurs, les exemples passés des autres pays comme le Taïwan, la Corée du Sud, la Malaisie, le Chili, etc., montrent également le fait que le développement d’une économie capitaliste libérale est parfaitement compatible avec un régime autoritaire.

Les dirigeants politiques chinois considèrent la Chine non comme un pays mais comme une civilisation, qui ne saurait adopter la démocratie occidentale telle quelle. S’il est indéniable que la Chine est héritière de l’une des plus vieilles civilisations, rien ne justifie, à mon avis, le refus de la démocratie dans son principe. Toutes les civilisations connaissent des formes de gouvernement démocratiques. Cela dit, il est suffisamment plausible qu’une démocratisation rapide pourrait provoquer un éclatement de l’empire chinois à l’exemple de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. En effet, en libéralisant le système politique soviétique, Gorbatchev et ses partisans ont sous-estimé les forces destructrices de la nature humaine (le ressentiment cumulé des peuples non russes de l’empire soviétique, les peurs des uns et la soif de pouvoir, d’argent et de domination des autres, etc.), qui ont rapidement détruit l’Union soviétique. Je peux donc comprendre la peur des dirigeants chinois de perdre le contrôle de leur immense pays, si le pouvoir central s’affaiblit.

Il faut néanmoins comprendre le fait que le désir de la liberté est profondément ancré dans l’esprit humain. Aucun peuple dans le monde d’aujourd’hui, après avoir atteint une certaine prospérité économique et une maturité intellectuelle, ne peut accepter éternellement un régime autoritaire. En effet, il me semble inconcevable que l’on puisse priver pour toujours un peuple des droits et libertés tels que la liberté de la parole, le droit d’élire son gouvernement et de le contrôler, la liberté d’association, etc. Tôt ou tard, la Chine sera donc obligée de se démocratiser sous une forme ou sous une autre.

Il doit être précisé qu’un certain niveau de bien-être matériel et d’instruction est la précondition à toute démocratie. En effet, quels que soient mes droits et libertés sur le plan juridique, je ne peux pas en faire usage si je ne peux subvenir à mes besoins matériels et à ceux de ma famille. Je vois donc mal comment un pays pauvre peut devenir réellement démocratique.

La Chine s’est donc fixé à raison l’objectif de sortir les 1.4 milliards de Chinois de la pauvreté. Elle a connu un développement économique sans précédent depuis l’ouverture de son économie aux investissements étrangers en 1978. A cette date-là, son produit intérieur brut (PIB) s’élevait à environ 150 milliards de dollars, selon la Banque mondiale. En 2018, son PIB était de plus de 13 mille milliards de dollars, selon les estimations officielles chinoises, ce qui équivaut à une multiplication par 86. Cela a permis de sortir 700 millions de personnes du seuil de la pauvreté, selon certains. Là où l’Occident a échoué, la Chine a brillamment réussi. Ce qui a achevé cette dernière est encore un rêve pour beaucoup de pays. Aucun observateur ne peut expliquer comment la Chine a atteint ce résultat. Cependant, l’on sait qu’en concédant simplement une certaine liberté économique aux entreprises d’Etat et aux particuliers, tout en maintenant l’ordre, le pouvoir chinois a libéré l’énorme potentiel créatif du peuple chinois.

Le modèle politico-économique actuel chinois peut être qualifié de capitalisme d’Etat, car ce dernier garde un contrôle ferme sur l’économie. En occident également, l’Etat a toujours été derrière l’économie pour la soutenir. Ce soutien a été déterminant pour le bon fonctionnement de cette dernière. Le modèle est néanmoins considéré comme celui du capitalisme libéral. Or, le succès du modèle économique chinois, la crise financière de 2008, l’augmentation des disparités sociales parmi les populations occidentales, etc., remettent aujourd’hui sérieusement en cause le bien-fondé du capitalisme libéral.

Je crains donc que nous n’allions d’une manière ou d’une autre vers des modèles du capitalisme d’Etat, dont la caractéristique principale serait une économie capitaliste pilotée, ou surveillée étroitement, par un Etat autoritaire. Cela me fait penser à la dialectique d’Hegel, philosophe allemand du 19e siècle, selon qui l’histoire est un processus, toujours en devenir, passant par des étapes dites dialectiques : thèse, antithèse, synthèse ou négation, négation de la négation, synthèse. Le capitalisme d’Etat du type chinois pourrait ainsi être à la foi la négation et la synthèse du capitalisme libéral et du communisme soviétique ou chinois. Les Chinois eux-mêmes ne parlent-ils pas de l’« Economie socialiste de marché » ?

J’espère néanmoins que la démocratie ne ferait pas les frais d’un capitalisme d’Etat, si ce dernier devenait un modèle dominant du futur. On peut aussi imaginer un capitalisme contrôlé plus étroitement par des sociétés démocratiques, dans l’intérêt de ces dernières.

Car, je suis convaincu que la démocratie est le seul moyen politique par lequel tout citoyen peut participer au destin collectif de son pays et donc influencer sur son propre destin. Ce, malgré le fait qu’il a souvent l’impression que son droit de vote ou ses autres droits ou libertés politiques ne valent pas grand-chose, car les gouvernements, une fois élus, font ce qui leur plait, défendant la plupart du temps des intérêts particuliers, ou sont corrompus. Sans la démocratie, une société bascule tôt ou tard dans le totalitarisme ou l’anarchie, la corruption et la violence. La démocratie est la moins mauvaise forme de gouvernement, comme le disait déjà Aristote, offrant des garde-fous suffisants contre tous ces fléaux.

J’espère donc que les sociétés démocratiques contemporaines donneront tort à la dialectique hégélienne et que, au lieu d’une évolution probable vers un capitalisme d’Etat autoritaire, nous aurons une autre évolution, plus positive. Cependant, si nous ne nous engageons pas pour la démocratie, nous subirons passivement les lois de l’Histoire.

D’où viennent nos connaissances ?

C’est une question qui préoccupe les penseurs depuis très longtemps. Elle relève du domaine de l’épistémologie ou de la théorie des connaissances en philosophie. Il peut donc sembler ambitieux de l’aborder dans cet article. De plus, je crains en toute franchise de perdre mes repères si j’avance trop loin dans ces eaux profondes. Néanmoins, je suis convaincu que le sujet a des implications pratiques pour nous tous, d’où mon intérêt personnel. Il y a donc de bonnes chances de supposer que ce petit essai puisse alimenter la curiosité de tous ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de s’y intéresser.

En s’interrogeant sur les origines de nos connaissances, la première réponse qui pourrait sauter aux yeux est de dire que nous acquérons nos connaissances via notre environnement social comme la famille, les copains, l’école, l’université, le lieu de travail, les médias de masse, les livres et autres publications, les réseaux sociaux, etc. Or, ce n’est pas la source première de nos connaissances. Ce sont des sources secondaires par lesquelles les connaissances sont transmises d’un individu à l’autre ou d’une génération à l’autre. C’est ainsi que nous acquérons génération après génération les croyances, connaissances scientifiques, règles morales, la culture en général, etc. Nous les entretenons, les développons, les diffusons dans l’espace géographique et les transmettons aux générations suivantes.

Une partie des philosophes sont convaincus que la source première, principale ou unique de toutes nos connaissances est l’expérience sensible. Il ne s’agit pas uniquement de l’expérience scientifique, qui vise à acquérir des connaissances approfondies de la réalité, mais de toute activité humaine au cours de laquelle des informations sensorielles nous sont transmises par nos sens. Ces informations sensibles sont considérées comme fiables, correspondant à la réalité et donc vraies. Les moyens techniques que nous employons, notamment dans la recherche scientifique, comme par exemple le microscope, constituent une certaine extension de nos sens. Toutes nos connaissances sont de nature sensorielle, selon cette opinion.

Nous avons tous fait des expériences scientifiques simples à l’école. Rappelons-nous que le professeur nous disait de faire une hypothèse, mettre celle-ci à l’épreuve d’une expérience, noter toutes les données importantes, répéter cette dernière si besoin et vérifier si l’expérience confirme ou infirme l’hypothèse. Comme les jeunes sont curieux, certains ne manquaient pas de soulever la question suivante : Mais d’où vient l’idée ou l’hypothèse que nous soumettons au verdict de l’expérience ? C’est là une première difficulté de taille à laquelle il n’y a pas de réponse évidente.

Les philosophes qui croient que l’expérience est la source première de nos connaissances sont des empiristes. Les grands philosophes anglais Locke, Berkeley et Hume appartenaient à cette tradition. Aujourd’hui je pense que la majorité des gens croient que l’expérience est la principale source du savoir. C’est pour cette raison que nos sociétés investissent énormément dans la recherche scientifique. Elles en tirent des bénéfices indéniables en termes de progrès scientifique, technique, économique et social.

Or, pour que l’expérience ait une chance d’aboutir au résultat escompté, il faut que l’idée ou l’intuition de départ soit bonne. L’expérience elle-même ne produit pas cette hypothèse de départ. Cela met les sciences dans une situation pour le moins embarrassante. Nous pouvons donc investir énormément d’argent dans des projets qui n’aboutiront jamais à rien, faute de bonnes questions au départ. Dans d’autres cas, nous pouvons faire par hasard des découvertes intéressantes au cours d’une expérience, comme celle de la pénicilline.

D’autres philosophes, les rationalistes, pensent que l’esprit humain est l’unique source de nos connaissances. Ce dernier contient un savoir inné, a priori, qui ne devient cependant pas des connaissances tant qu’il ne fait pas l’objet des observations conscientes, des études empiriques, de l’apprentissage, des réflexions, de l’introspection, etc. D’aucuns pensent qu’il y a identité, ou à tout le moins correspondance, entre les lois de l’esprit humain et celles du monde extérieur. Autrement parlant, les propriétés innées de l’esprit comme la logique, les mathématiques, la géométrie ou encore les principes moraux de base coïncident avec les relations et les lois qui gouvernent le monde extérieur ou la société.

Rappelons la théorie de la réminiscence de Platon. Dans ses dialogues, dont Socrate est l’un des protagonistes, ce dernier compare son rôle à celui de la sage-femme. Via le dialogue (la dialectique), il aide son interlocuteur à « accoucher » le vrai savoir, dont son âme est dépositaire, mais qui est endormi ou oublié. Il n’a pas été facile de réfuter ce point de vue durant plus de deux mille ans. Par ailleurs, sont nombreux des mathématiciens qui croient que l’Univers entier peut, en principe, être calculé dans des chiffres mathématiques. Les mathématiques et la logique sont généralement considérées comme des fondements des sciences. Dans la vie quotidienne, nous confondons souvent les mathématiques avec la science ou lorsque nous estimons quelque chose comme étant logique, nous en déduisons souvent qu’elle est vraie, ce qui signifie que nous supposons qu’elle correspond à la réalité. Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel, pour ne citer que quelques grands noms, étaient des rationalistes.

Nos connaissances ne dépendent pas uniquement de l’expérience, mais aussi, et principalement de notre esprit. L’esprit humain est doté des structures innées, qui le rendent capable de développer la logique et le langage à partir de peu de données sensibles, de percevoir la réalité, de concevoir des idées, des théories et des hypothèses concernant la réalité et qui sont ensuite testées par l’expérience, de fournir les méthodes indispensables pour conduire l’expérience, y compris l’expérience scientifique, de mémoriser, de trier, analyser et synthétiser les données sensorielles de l’expérience, de déceler la causalité objective et les lois de la matière, etc.

Depuis que Kant, grand philosophe allemand du 18e siècle, l’a démontré, il est généralement admis que l’esprit humain joue un rôle actif ou déterminant dans la formation des connaissances. L’esprit humain est dirigé vers la réalité et cherche ainsi des réponses à des questions qu’il se pose. Ce qui est le plus étonnant dans tout cela, c’est cette capacité de formuler des questions. On constate cela dans l’histoire de toutes les sociétés humaines, ainsi que chez les petits enfants, qui interpellent leurs parents par des questionnements incessants. Il ne suffit donc pas de recevoir passivement des informations sensorielles, qui sont de nature brute, confuse et limitée. D’ailleurs, la meilleure méthode pour obtenir le savoir est de poser des questions claires et précises et d’y chercher les bonnes réponses. La science procède de cette manière dans la recherche scientifique. L’apprentissage à l’école doit être faite de cette manière également, car cela éveille la curiosité naturelle, innée, et stimule la réflexion. A ce propos, je dois relever le fait que, malheureusement, l’école met exclusivement l’accent sur la transmission quantitative des connaissances empiriques au détriment de la réflexion. Or, sans réflexion, les connaissances empiriques ne sont qu’un pseudo-savoir. C’est pour cette raison que nos jeunes sortent de l’école sans avoir appris grand-chose. En effet, ils ont acquis la canne à pêche, mais ils n’ont pas appris à pêcher. La plupart y perdent même toute curiosité pour le savoir, ce qui est lourd de conséquences.

L’esprit a la capacité de construire un savoir qui va loin au-delà de l’expérience. En effet, il généralise les connaissances tirées des observations limitées des objets ou des évènements à l’ensemble des objets ou des évènements de la même nature. Nous savons que le Soleil se lèvera demain. Nous le savons, car nous l’avons observé hier, avant-hier et tous les autres jours par le passé. Il en va de même lorsque nous affirmons que tous les hommes sont mortels, car l’expérience passée montre qu’aucun homme n’est immortel. Cette faculté de généralisation, ou la méthode inductive en sciences, est la condition nécessaire de toute connaissance sérieuse, car c’est ainsi que l’esprit humain décèle les relations causales entre les objets ou les évènements et les transpose aux objets et évènements similaires ou aux évènements futurs. Souvent l’esprit sait déjà ce que l’expérience confirme par la suite. Par ailleurs, toutes nos connaissances ne sont pas vérifiables scientifiquement, comme par exemple des problèmes mathématiques, les principes moraux de base, les lois qui gèrent l’histoire ou les sociétés humaines, les hypothèses concernant le futur, etc. L’esprit humain et son évolution demeurent largement un mystère à ce jour. Inversement, l’expérience scientifique fournit des données souvent trop limitées, et conduit parfois au scepticisme radical qui consiste à rejeter toute possibilité de connaître le monde ou la réalité.

Personnellement, je crois avec Kant et Hegel à l’identité de notre esprit avec la réalité extérieure. Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel, disait Hegel. En d’autres mots, toute idée rationnelle a le potentiel d’être vraie ou de devenir réalité. Cela a une importance non seulement théorique mais aussi pratique, dans la mesure où nous n’avons souvent pas la possibilité de récolter toutes les données empiriques nécessaires pour prendre une décision ou entreprendre une action. Nous évoluons presque toujours dans un environnement d’incertitude quel que soit le domaine de la vie. C’est aussi l’une des raisons qui rendent la vie humaine si compliquée. Notre meilleure alliée est dès lors notre pensée rationnelle.

Par conséquent, nous devons faire confiance à notre esprit. Si nos idées tiennent compte des informations empiriques disponibles, sont logiquement cohérentes et procèdent des convictions fortes, c’est-à-dire, se situent au-delà des doutes raisonnables, elles doivent être réalisables. Nous ne devons cependant jamais perdre contact avec la réalité. Ceux qui ne font pas confiance à leur idées rationnelles manquent de confiance en eux-mêmes, ne sont pas créatifs et n’avancent pas dans la vie. Ceux qui croient fanatiquement à leurs idées et ne tiennent pas compte des données sensibles, en d’autres mots ignorent la réalité qui les entoure, se comportent comme des chevaux de l’attelage, qui foncent tout droit, sans voir ce qui se passe autour d’eux. Dans les deux cas, l’échec est l’issue la plus probable. On peut trouver plein d’exemples des politiciens ou des managers, qui ont ainsi conduit leurs pays ou leurs entreprises au bord de la faillite. On peut trouver aussi des gens extrêmement intelligents, mais qui n’achèvent pas grand-chose dans la vie, par ce qu’ils ne croient pas à la force de leur esprit ou parce que l’empirisme les conduit à un trop grand scepticisme.

C’est donc dans l’unité de nos capacités intellectuelles innées et de l’expérience sensible que nous construisons les vraies connaissances. N’oublions pas que nos connaissances ont le pouvoir de changer le monde. Cette unité est atteinte dans l’action. Nous devons dès lors cultiver notre esprit, mettre nos idées fortes à l’épreuve de la pratique, avec curiosité et sens critique, les corriger constamment pour éliminer les erreurs et ne pas avoir peur de l’échec. Cela me semble le meilleur chemin à emprunter sur ce terrain.

Les bénéfices de se lever tôt le matin

Nous savons tous par expérience que nous nous laissons aller, s’il n’y a plus de motifs nous contraignant de nous lever tôt le matin. Rappelons-nous notre adolescence ou une période de chômage, ou encore une période de vacances ou de congé simplement.

Ainsi, lorsqu’il n’y a plus de contraintes extérieures, nous avons tendance à la longue de nous lever de plus en plus tard, sans rien faire de nos matinées, voire de nos après-midis. Or, nous oublions que notre vie est mesurée en temps. Rien n’est par conséquent plus précieux que le temps que nous avons à disposition. Le temps est l’argent, dit un proverbe. S’il ne nous vient pas à l’esprit l’idée de jeter notre argent par la fenêtre, c’est pourtant ce que nous faisons avec notre temps lorsque nous ne l’utilisons pas de manière consciente.

En se levant tôt le matin, à une heure régulière, nous avons à notre disposition toute notre journée. Nous pouvons planifier dès le lever, voire déjà la veille, les tâches que nous devons faire durant la journée. Notre cerveau ou notre esprit ne fonctionne pas de la même manière tout au long de la journée. Il est mathématique, logique et plus précis le matin. Il est plus lent et paresseux l’après-midi, mais plus imaginative et/ou artistique le soir. En nous privant de nos matinées, nous perdons définitivement le temps où notre esprit est efficace et peut nous permettre de remplir nos obligations, régler des problèmes ou de faire ce qui est indispensable pour améliorer notre vie. Quand j’étais jeune, mon père me conseillait d’effectuer tout ce qui était important le matin. Il a toujours été convaincu que les choses nous réussissent mieux le matin que durant le reste de la journée. J’ai retenu ce conseil et l’ai suivi durant toute ma vie. Même durant les périodes d’inoccupation, mes journées étaient ainsi structurées et mon temps a été utilisé utilement. J’ai rarement eu l’impression d’avoir perdu une journée pour rien, par ma faute. Au travail, le fait de commencer tôt mes journées m’offre le maximum d’efficacité, ainsi que la satisfaction d’avoir réussi ma journée au moment du bilan en fin de journée.

Par ailleurs, nous pouvons tous observer autour de nous des proches ou d’autres personnes, qui tombent dans un cercle vicieux de désœuvrement, d’isolement, d’échecs professionnels, d’alcool, d’insomnies, de dépressions, etc., en partie parce qu’elles se couchent tard la nuit, passent leurs soirées devant la télévision, dorment la journée, et lorsqu’elles se lèvent, le temps de faire quelque chose d’utile est déjà passé. Elles finissent souvent par perdre le sens du temps. Les journées se ressemblent toutes les unes aux autres et filent à une vitesse de plus en plus accélérée. Parallèlement, les inquiétudes et angoisses grandissent, car les soucis s’accumulent. Dans une telle situation, les chances de régler les problèmes ou de réussir un projet personnel ou professionnel s’amenuisent. Les risques de perdre la santé physique et/ou mentale augmentent. Cela a aussi une incidence importante pour les relations sociales des personnes concernées, notamment au sein de la famille et avec les amis. Tout cela conduit potentiellement à l’exclusion sociale. Il s’ensuit aussi un risque d’abandon de soi, qui peut entraîner une diminution de l’estime de soi et de la confiance en soi.

Il faut donc prendre conscience de l’importance de se lever tôt. Si nous en avons perdu l’habitude, nous pouvons imaginer différentes techniques pour nous contraindre à nous lever à l’heure souhaitée. Nous devons aller assez tôt au lit, pour dormir suffisamment longtemps, car un sommeil correct est archi important pour notre santé physique et mentale. Mettre, par exemple, un réveil méchamment bruyant, ou un réveil radio, bien loin du lit pour nous obliger de sortir du lit peut être efficace.

Ensuite, pour que la journée soit efficiente et productive, il faut que nous nous fixions des objectifs journaliers, avec une planification minutieuse. Il nous fait aussi des objectifs pour la semaine et à plus long terme. Sans objectifs ou planification, nous avons de la peine à saisir le temps qui coule.

Faire un peu de sport le matin, si possible, nous aide à nous bien réveiller. Il dynamise nos capacités physiques et mentales. La journée est ainsi plus facilement supportable, surtout lorsque nous devons effectuer des activités exigeantes, intellectuelles ou en position assise.

Pendre un petit déjeuner bien complet est impératif. Il est recommandé à une personne saine de manger en particulier quelque chose de gras (fromage, œufs, etc.), car non seulement les aliments gras nourrissent mieux le corps mais ont des propriétés anti-anxiogènes. Ils nous aident ainsi à mieux affronter les difficultés au cours de la journée.

A midi, il convient de manger en tenant compte de son âge, de ses besoins personnelles et de l’activité exercée. Personnellement je ne mange pas beaucoup à midi, car la digestion m’induit un état de fatigue et de somnolence. Je me sens mieux en forme l’après-midi avec un estomac peu chargé. Un tel régime n’est certainement pas valable pour les jeunes et pour ceux qui exercent des activités manuelles conséquentes, car ils ont besoin de beaucoup d’énergie. Il faut donc à chacun d’écouter son corps et de trouver le bon équilibre. Dans tous les cas, un régime alimentaire simple, c’est-à-dire excluant tout ce qui est superflu, mais varié me semble le plus approprié. Le soir, il faut éviter de trop manger ou manger trop tard. On ne dort pas bien avec un estomac plein, et on ne dépense pas assez le soir, ce qui contribue au surpoids. Aller tôt au lit la nuit nous évite aussi l’envie de grignoter.

Lorsque nous nous levons tôt, nous nous offrons également la possibilité de profiter plus longtemps de la lumière naturelle, de faire des activités en plein air notamment. Les effets bienfaisants et anti-dépresseurs de la lumière du jour sont bien connus. De plus, le contact avec l’environnement naturel renforce notre système immunitaire.

Ainsi, en nous levant tôt, nous créons un cercle vertueux. Nous nous faisons du bien, et nous réussissons mieux nos journées. Certes, nous avons besoin de la volonté et de la discipline pour changer nos habitudes, si cela est nécessaire. Passé cette étape, nous acquérons de nouvelles habitudes plus saines, et nous ne sentons plus de résistance intérieure à nous lever tôt et profiter de la totalité de notre journée de la meilleure manière possible.

Je suis convaincu que toutes les personnes qui ont achevé quelque chose de sérieux dans leur vie se levaient tôt le matin. L’empereur et philosophe romain Marc Aurèle avait cette habitude. Elles étaient conscientes de l’importance du temps. Elles étaient organisées et volontaires. Les bonnes habitudes deviennent des qualités avec le temps. Elles sont à la portée de tous et nous conduisent au succès. Nous pouvons affirmer, sans trop exagérer, que le monde appartient à celles et ceux qui se lèvent tôt.

Nihilisme

Le nihilisme constitue dans son sens ordinaire le rejet de toutes les valeurs morales et/ou religieuses comme étant infondées. Il considère que la réalité du monde ne peut pas être connue ou communiquée, de sorte qu’aucune vérité n’a de fondement ou de contenu objectifs. Il déclare l’existence humaine comme insensée ou absurde. Il est souvent associé au pessimisme, au scepticisme radical ou encore à l’indifférence. Dans sa forme accomplie, le nihilisme cherche à détruire l’ordre établi, et aboutit à la négation de l’être et de l’existence.

Bien que mentionné pour la première fois par l’écrivain russe Ivan Tourgueniev dans son roman Pères et Fils, publié en 1862, le terme nihilisme fut popularisé avec un sens plus complexe par Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du 19e siècle. Dans le roman de Tourgueniev, Eugène Bazarov, étudiant en médecine, déclare qu’« un chimiste est vingt fois plus utile que le meilleur poète ». Lorsque son interlocuteur lui fait remarquer qu’il ne croit donc qu’à la science seule, il répond : « […] je ne crois à rien. » La science est pour lui une simple profession ou l’art de gagner de l’argent.

Le progrès des sciences et des technologies ces derniers siècles a ouvert à l’homme la voie de la maîtrise des forces de la nature. Cela lui a fourni des moyens matériels sans précédent pour améliorer ses conditions de vie. Tout cela a créé un énorme élan intellectuel et psychologique d’abord sur le continent européen, puis partout dans le monde. Pour s’affirmer, la science et la pensée philosophique ont dû cependant mener une lutte acharnée contre l’église et les croyances irrationnelles médiévales. Or, cela a conduit au rejet de la religion et des autres valeurs traditionnelles en Occident. La démocratisation des sciences et de l’éducation n’a cependant pas suffi à remplir le vide spirituel qui en est résulté. L’enthousiasme pour le savoir et la foi en un progrès moral continu ont été perdus avec le temps. La conséquence en est un nihilisme grandissant des sociétés modernes.

Le nihilisme constitue un trait fondamental des sociétés contemporaines. Aujourd’hui, il y a peu de gens qui croient à la vérité ou qui y attachent de l’importance. J’entends fréquemment que la vérité est relative. Cela signifie qu’à la fois quelque chose existe et n’existe pas ou qu’il y a encore d’autres possibilités. Si l’on admet encore la réalité des faits simples comme, par exemple, le fait que je suis né un tel jour ou à un tel endroit, l’on conteste presque tout le reste comme étant discutable, infondé ou inexistant. Cela a pour conséquence la perte d’intérêt ou de curiosité personnels pour explorer le monde. Pourquoi chercherait-on quelque chose, dont on sait d’emblée qu’elle n’existe pas ou qu’elle est inaccessible ? Ce n’est donc pas par hasard que nos vies sont devenues terriblement monotones et ennuyeuses.

Suivre rigoureusement les règles éthiques, notamment au détriment de ses intérêts personnels, ou s’engager de manière désintéressée pour une cause, sont considérés comme des comportements relevant de la naïveté. Les actions hautement morales sont réprimées par la justice, si elles contreviennent aux règles de la loi. D’ailleurs, peu de gens croient à la justice. En effet, pourquoi auraient-ils confiance en la justice, s’ils ne croient pas à l’existence ou au triomphe de la vérité ? L’argent, le pouvoir et la dissuasion sont devenus de puissants régulateurs ou moteurs des comportements individuels ou collectifs.

Le nihilisme est présent dans le fonctionnement des toutes les institutions de la société moderne. Les dirigeants politiques sont élus non parce qu’ils sont le plus capables ou représentent des valeurs éthiques, mais en raison de leurs idées populistes et des promesses électorales trompeuses. Les lois et les décisions politiques sont adoptées en fonction des intérêts particuliers ; cela ne choque pourtant plus personne. D’ailleurs, le pouvoir viole quotidiennement ses propres lois. Ainsi, avons-nous aujourd’hui un monde dans lequel les gouvernements les plus puissants prennent en toute impunité des décisions absolument amorales. Ils provoquent des guerres, des déplacements en masse des populations, des catastrophes écologiques et d’autres désastres humains. Pourtant, une politique plus responsable aurait permis d’éliminer tous ces fléaux, avec encore moins de moyens financiers que ceux qui sont utilisés pour faire tourner les machines de guerre. Nous sommes devenus tellement nihilistes que nous ne croyons même pas qu’une telle issue soit possible dans le monde d’aujourd’hui ou dans un avenir prévisible.

Notre système économique ultra libéral cherche des gains à court terme uniquement, au risque de compromettre définitivement l’avenir de nos enfants ; les travailleurs y valent moins que les outils, car si l’on prend soin de ces derniers, l’on jette simplement les premiers, à la charge de la sécurité sociale, s’ils ne sont plus utilisables ; le travail est abrutissant ; les grandes entreprises ou administrations publiques sont gérées de manière tyrannique, exigeant notamment l’identification totale de l’employé avec leurs valeurs fictives. Pour un employé modèle contemporain, gravir les échelons est présenté comme le but suprême de sa vie. Pourtant pour y arriver, il doit se dépersonnaliser et perdre son authenticité. Quand je voie des hommes et des femmes qui se croient arrivés au sommet de la réussite, souvent au prix d’énormes dégâts à eux-mêmes, à leurs familles et aux autres, j’ai envie de leur dire, avec Heidegger, de faire un tour au cimetière, car les morts leur apprendront beaucoup de choses.

A bien des égards, les sociétés contemporaines ressemblent à des bateaux qui naviguent sans cap et sans repères dans une mer bien agitée. A quoi doivent-elles s’attendre, si ce n’est de ne jamais arriver à une destination ?

Tout cela conduit naturellement à une perte du sens de la vie. Car, dépossédés de leur authenticité et de leurs valeurs morales, les individus ne sont que des coquilles vides, bons à remplir différents rôles, qui leur sont assignés aux cours de leur existence. Cette réalité est le mieux représentée par les arts et la littérature, qui renvoient à l’individu moderne insignifiant, sans visage propre, déformé, recomposé, sans espoir et anxieux.

Le communisme et le fascisme étaient de grands mouvements nihilistes du 20e siècle. Lorsque les communistes ont pris le pouvoir en Afghanistan, un pays où je suis né, à la suite d’un coup d’Etat en 1978, ils se sont immédiatement attaqués à l’ordre social établi (régime politique démocratique, religion, traditions et coutumes ancestrales, structures tribales, etc.), en recourant à une répression de masse sans précédent. Ils avaient cette idée naïve de croire qu’il suffisait de casser par la force brute le vieil ordre pour construire un ordre nouveau. Or, ils étaient incapables de se demander sur quelles bases ils allaient construire une nouvelle société et où ils allaient chercher les nouvelles valeurs morales, une fois le vieil ordre anéanti. Ce, sans compter la résistance d’une société qui n’était pas prête à accepter le nouveau régime. La solution envisagée était, sans surprise, un régime totalitaire où l’immense majorité de la population devait être nivelée et asservie au profit d’une toute petite minorité au pouvoir. Tout cela a grand ouvert la porte aux instincts humains le plus basiques – en particulier, ceux qui ont trait à la violence, au ressentiment, à la lutte pour le pouvoir, au pillage de la richesse commune, etc. -, qui continuent à alimenter la guerre civile encore aujourd’hui.

Le nihilisme ne doit pas être confondu avec la pensée critique. La pensée critique est le signe de la santé intellectuelle. La science et la philosophie commencent par la pensée critique, et le philosophe est, dans son sens premier, celui qui aime la sagesse, sort des dogmes sociaux et regarde les choses d’un œil critique et bienveillant.

D’une manière générale, toute pensée rationnelle sur la société aboutit inévitablement à la déconstruction des idées et croyances établies. Tant qu’une société ne réfléchit pas, elle vit en harmonie avec ses institutions, morale, traditions et croyances. Dès que l’homme commence à réfléchir sérieusement, toute la construction morale et/ou religieuse s’effondre. C’est exactement ce que reproche Nietzsche à Socrate qui, selon lui, anéantit par ses questionnements incessants l’harmonie qui régnait au sein des sociétés grecques antiques.

Le nihilisme peut constituer une réaction de l’esprit sain à la réalité d’une société en crise, et peut ainsi produire un développement positif. Lorsque j’étais étudiant en première année d’université, mes croyances traditionnelles étaient déjà ébranlées par l’idéologie communiste officielle. C’était dans un contexte très difficile de guerre civile, où les circonstances de vie me pesaient très lourdement. Sans avoir encore lu Descartes, qui avait eu un cheminement semblable, j’ai décidé de faire table rase de toutes mes convictions et croyances. C’était une opération entièrement intellectuelle ou spirituelle et avait pour but de sortir de l’impasse morale et psychologique dans laquelle je me trouvais. Il s’est ensuivi des lectures et réflexions que je continue à ce jour. C’était un travail de construction personnelle.

Le nihilisme a été présent dans toutes les sociétés et à toutes les époques sous une forme ou une autre. Il peut constituer une étape douloureuse mais nécessaire dans le développement de l’individu ou d’une société humaine. L’on ne sait pas vraiment pourquoi et comment il survient. Il est probablement conséquence du fait que l’être humain a un désir profond et irrépressible de la liberté, comprise comme absence de tout cadre, de toute limitation ou de toute contrainte. On voie ce désir chez les enfants, qui testent régulièrement l’autorité de leurs parents, par exemple. Or, une fois libéré des contraintes morales ou sociales, l’individu se retrouve soudainement dans un vide, un néant existentiel qui l’empêche de sentir le sol sous ses pieds. Cet état extrêmement déstabilisant lui est insupportable. Il essaie alors de trouver refuge dans le confort matériel, l’hédonisme, le pouvoir, etc., mais sans succès. Car, tout cela ne fait qu’agrandir son vide spirituel et ainsi redoubler son anxiété. La science ne lui est pas utile non plus. Sans en être toujours conscient, il a alors le choix de rester dans le nihilisme pour le reste de sa vie ou de le surmonter, comme le suggérait Nietzsche.

Il y a ainsi le risque que le nihilisme s’installe de manière durable chez certains ou dans toute la société. Cela produit alors des individus ou des sociétés nihilistes, comme celles de l’époque dans laquelle nous vivons. Si nos sociétés ne surmontent pas cet état de fait, la nature humaine s’en chargera à sa place, par des dépressions sévères, des crises sociales, des guerres, etc. Ce cheminement ressemble terriblement à la dialectique hégélienne. Le 20e siècle nous en a déjà donné un triste aperçu. Le 21e siècle risque d’être encore plus dramatique, vu la raréfaction des ressources naturelles, la crise climatique, les désastres écologiques, comme les feux en Amazonie en ce moment même, le développement des armes de destruction massive, la croissance chaotique de la population mondiale, le nihilisme et l’ignorance de nos dirigeants politiques, etc.

Le Nihilisme peut constituer un état pathologique, comme l’affirme Nietzsche. Il peut être lié à un état dépressif d’une société ou d’un individu, dont il peut être une cause ou une conséquence. Dans ce sens, le nihilisme peut être comparé à une maladie sociale ou individuelle.

Surmontons donc ce fléau du nihilisme pour notre propre bien, ainsi que dans l’intérêt de nos enfants et de l’humanité. Ne croyons pas non plus à ceux qui disent qu’ils ne voient pas de sens à la vie d’une manière absolue. S’ils sont sincères et sûrs de ce qu’ils affirment, qu’attendent-ils pour se suicider ? La vie est un mystère, dont la beauté ne peut être vue qu’avec les yeux de l’âme. Si quelque chose ne va pas, la faute n’est pas à la vie, mais à nos sociétés et à nous-mêmes.

Cohésion sociale et authenticité

Toutes les sociétés humaines sont confrontées à l’impérative de la cohésion sociale. Sans cette dernière, une société est vouée à l’anarchie, en raison des conflits personnels et/ou collectifs. La cohésion sociale est assurée principalement par le pouvoir étatique, ainsi que par des traditions, coutumes, morale, etc. Il y a cependant des sociétés où le pouvoir étatique est inexistant ou marginal comme chez les tribus du Sud de l’Afghanistan et celles des zones tribales du Nord du Pakistan. La cohésion sociale y est assurée par des structures tribales, traditions et coutumes ancestrales, auxquelles l’adhésion et l’attachement des individus sont acquis du fait qu’elles font partie de leur ADN, car ils y naissent et grandissent depuis des temps immémorables. Il est donc possible pour une société humaine de vivre sans l’Etat. Quand je vois les Etats modernes modifier constamment leurs lois, je ne suis pas étonné de constater que celles-ci sont souvent considérées par les citoyens comme quelque chose d’extérieur ou de négatif, car ils n’ont pas le temps de les intérioriser et ainsi d’y adhérer tout naturellement, sans se forcer.

Ayant grandi dans un pays en proie à une guerre civile – dont les causes ne sont pas imputables aux structures tribales, mais à la modernité – j’ai constaté par moi-même que l’anarchie, un état où tout le monde est en guerre contre tous, était la pire des choses qui pouvaient arriver à un pays. Dans ma thèse de doctorat, j’ai même soutenu qu’un mauvais gouvernement était préférable à l’anarchie. J’entendais alors par l’anarchie ses formes d’expression extrêmes, qui sont les guerres civiles et l’absence de toute sécurité et d’ordre social. Aujourd’hui, je dois nuancer quelque peu cette affirmation dans le sens que toute forme d’anarchie n’est pas mauvaise, car elle laisse de l’espace à la liberté individuelle, pourvu qu’il y ait un minimum de sécurité et d’ordre. En outre, elle peut constituer un antidote au pouvoir totalitaire, qui est absolument néfaste pour les individus. D’ailleurs, ce qui m’inquiète plus aujourd’hui, c’est le poids grandissant du pouvoir et des institutions étatiques, de la loi, des interdits, etc., sur l’individu. Car ce dernier, qui porte sur ses épaules la société et toutes les constructions sociales, est aussi, paradoxalement, le maillon social le plus faible. Les sociétés intelligemment organisées prennent soin de l’individu et promeuvent son authenticité. Les sociétés oppressives totalitaires réduisent à néant l’individualité et avec elle tout espoir d’évolution positive de la société.

D’une manière générale, tout pouvoir a tendance, au nom de la cohésion, à se renforcer au détriment de la liberté des individus qu’il représente. Afin d’éviter que cette tendance n’aboutisse à un système étatique autoritaire, différents mécanismes juridiques et politiques sont mis en place dans les sociétés démocratiques modernes. Il s’agit, en particulier, de la séparation des pouvoirs, qui obligent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire de contrôler et d’équilibrer (check and balance) les uns les autres, des garanties constitutionnelles des droits et libertés fondamentaux, de la liberté des partis politiques et des associations, des libertés syndicales, de la liberté de la presse, etc. Cependant, je suis convaincu que les garants ultimes de la cohésion d’une société, de sa liberté et de sa prospérité sont les individus dotés de personnalité ou de caractère authentique.

Qu’est-ce que l’authenticité ?

Nous avons souvent entendu les expressions « être soi-même » ou « rester soi-même » ou encore « devenir soi-même, » comme synonymes de l’authenticité. C’est un idéal populaire des sociétés modernes occidentales, qui fait appel à la singularité de l’individu. Il prend sa source dans la philosophie romantique de Rousseau, qui invoquait la vérité de l’individu ou l’homme naturellement bon, mais qui a été corrompu par la civilisation, dans celle de Nietzsche, pour qui la morale dominante (qui est celle des esclaves selon lui) entrave la volonté de puissance de l’individu, ou celle des philosophes existentialistes comme Kierkegaard, pour qui « devenir soi-même » était de la plus grande importance, ou Heidegger, qui soutenait que les individus, sans avoir de contenu propre, ne faisaient que remplir des rôles, et mettait en garde contre un état de fait où « chacun est l’autre, et nul n’est lui-même

Je pense que la mise en garde de Heidegger est toujours pertinente de nos jours. J’entendais un jour un observateur américain qui disait qu’en Amérique tout le monde veut être quelqu’un d’autre. Pour ma part, je constate autour de moi une insatisfaction profonde de soi-même, une baisse dramatique de l’amour-propre et de la confiance en soi, accompagnées d’une tendance au narcissisme et/ou au conformisme comme formes d’abandon de soi. L’appel à l’authenticité est donc un cri d’alarme. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit compris dans son vrai sens par tous.

On peut supposer que l’authenticité ait un lien intime avec l’originalité ou les particularités de l’individu. Or, cette compréhension de l’authenticité est problématique, car, sous cette forme, elle entre inévitablement en conflit avec l’« authenticité » des autres individus. Le conflit ne peut alors être résolu que dans un rapport de force, ce qui est insatisfaisant sur le plan moral.

L’authenticité n’est pas simplement l’expression des particularités d’une personne, savoir ce qui le distingue des autres individus. Les particularités résultent dans une large mesure de son héritage biologique et culturel, ainsi que de son expérience dans un environnement social donné. Elles ne desservent pas de mérite propre sur le plan éthique. Les particularités individuelles ont aussi un lien direct avec les désirs, craintes et autres émotions, qui prennent leur source dans la nature animale ou inconsciente de l’homme. Or, il est difficile d’affirmer qu’une personne conduite par sa nature animale est une personne authentique. Si tel était néanmoins le cas, on aurait pu très bien qualifier tout animal de moralement authentique. Par ailleurs, l’authenticité est une notion de la philosophie morale, et non un fait biologique ou scientifique. Elle a un lien fort avec la volonté et les choix de l’individu.

Pour illustrer ce raisonnement, prenons l’exemple de M. Trump. Si nous le jugeons en raison de ses particularités, qui le distinguent très nettement de ses prédécesseurs et de ses homologues actuels, il devrait être parfaitement authentique. Or, son discours brutal, machiste et insensé, son comportement ressemblant à celui d’un adolescent narcissique et éternellement insatisfait, ses réactions imprévisibles, etc., n’aident pas à améliorer le monde, mais concourent à sa détérioration. De ce fait, peu de personnes raisonnables pourraient affirmer qu’il s’agit d’un caractère authentique. Par contraste, Nelson Mandela était un personnage qui rayonnait par son bienveillance, son courage et son engagement pour la liberté de l’être humain. Il a lutté pour libérer l’Afrique du Sud du joug de l’Apartheid, en suivant la voie de la non-violence. Il a été condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité, et a passé stoïquement 27 ans en prison. Il n’est pas tombé dans le piège de la haine et du ressentiment. Libéré de la prison et devenu président de l’Afrique du Sud, il a pardonné ses tortionnaires, rassemblé son pays qui était ravagé par la ségrégation raciale et, ainsi, ouvert la route vers un avenir meilleur pour tous. C’était un grand caractère, et sa grandeur lui a été conféré par sa sagesse, son engagement politique, son courage et ses autres qualités morales.

Nous constatons ainsi que l’authenticité d’un individu doit inclure des qualités morales bien dominantes dans son caractère. L’être humain porte en lui à la fois la finitude et l’universel. Les deux sont inséparables et pareillement importants. Cependant, si nous mettons l’accent sur ce qui est fini et particulier en nous, nous auront plein de problèmes. Nous devons dès lors cultiver la part universelle de notre être. C’est cette démarche ou ce processus qui nous conduit à l’authenticité. Nous formons ainsi notre caractère, ainsi que nos convictions sur des bases morales solides, qui constituent alors notre soi à la fois particulier et universel. Nous acquérons par la même démarche le courage, la force et l’ingéniosité nécessaires pour agir selon nos convictions. Dans ce sens, il est juste de dire avec Kierkegaard que l’on devient soi-même par un engagement moral inconditionnel ou passionné. Socrate était un personnage authentique. Nous devrions suivre son exemple et sa philosophie morale, en retournant ainsi à la source même de la sagesse, car tout le développement ultérieur n’en est que des interprétations.

Nous devons prendre très au sérieux la mise en garde de Heidegger. Si nous ne cherchons pas à construire notre soi authentique, nous serons faibles et vulnérables, et ferons tout ce que nous demandent nos « maîtres, » au risque de devenir totalement non-humains. Nous serons dépersonnalisés et toujours en proie aux craintes et à l’anxiété face aux échecs dans la vie et à la mort. Aucun rôle ou statut social, si important fût-ce, ne peut combler notre vide intérieur.

L’authenticité est un chemin qui exige que nous soyons maîtres de nous-mêmes. C’est un chemin difficile, mais qui est aussi le seul qui nous fournit des repères solides à chaque tournant de la vie. Une personne authentique sait toujours et en toutes circonstances quelles décisions prendre, car il puise sa force intellectuelle et psychique dans sa sagesse, ses convictions morales fermes, son courage, son attachement à la justice et son empathie pour l’autre. Il n’a pas peur de la mort, ni des échecs, car il a compris, avec Epicure ou avec d’autres sages, que « hors de la vie il n’y a rien de redoutable, » ou que les échecs le rendent encore plus fort.

Lorsqu’une société valorise et se fait porter par les caractères authentiques, elle progresse avec assurance. Quand elle rejette l’authenticité, elle bascule tôt ou tard dans la corruption, le totalitarisme ou l’anarchie. C’est le sort que subira probablement les sociétés modernes contemporaines, où la dépersonnalisation de l’individu est la règle et où l’authenticité est considérée comme une incapacité à s’adapter aux structures sociales ou une excentricité ou encore une marginalité. Cela ne doit cependant pas nous décourager. « C’est en mer agitée qu’on reconnaît la qualité du bois du bateau, » dit un proverbe africain.

Conformisme et créativité

Récemment, j’ai entrepris une marche dans la forêt. Plongé dans mes pensées, je ne me suis pas rendu compte du temps qui passait. Bien que je connaisse tous les coins de cette magnifique forêt, j’ai été soudain pris d’un sentiment d’insécurité à l’idée que la nuit allait tomber. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon instinct de l’homme préhistorique, pour qui la nuit et l’éloignement de son clan étaient synonymes de dangers mortels. J’ai eu alors le réflexe, bien sûr ridicule dans mon cas, puisque rien ne me mettait en danger, d’accélérer mon pas et de prendre des raccourcis. Mon instinct animal a décidé ainsi et commandé mon comportement en conséquence.

Si nous remontons loin dans le passé, jusqu’à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, nous constaterions que les individus d’alors n’avaient aucun intérêt à s’éloigner physiquement de leur clan ou de leur groupe. La nature sauvage était hostile et les clans concurrents pouvaient captiver, tuer, voire cannibaliser les individus appartenant aux clans rivaux. Un tel état de fait ne pouvait que profondément marquer les individus en raison des peurs qu’il engendrait et, par la même occasion, assurait au clan une emprise absolue sur ses membres. Car, tout individu capable de discernement savait qu’un bannissement du clan équivalait à une mort certaine.

Nous avons hérité de ces peurs même si nous ne sommes plus des chasseurs-cueilleurs, et vivons confortablement dans des sociétés urbaines bien organisées. Chaque fois que nous sommes confrontés au danger réel ou supposé d’une exclusion sociale (exil, chômage, discriminations et autres formes d’ostracisme), nous le vivons très mal, car il éveille nos peurs profondes.

Or, cette peur de l’inconnu, des chemins non explorés, des risques ou des dangers supposés, etc., a des conséquences importantes pour notre comportement et nos choix individuels ou collectifs. Elle nous rend trop conformistes envers le groupe ou la société et peu authentiques en tant qu’individus. Nous perdons, de ce fait, une part essentielle de notre liberté, ainsi que notre créativité, qui sont pourtant si fondamentales pour notre développement individuel et collectif. En effet, nous suivons aveuglement le groupe ou l’autorité – politique, économique, religieuse ou autre –, ainsi que leurs dogmes sociaux. Nous avons de la peine à réfléchir et à nous exprimer de manière originale et critique ; nous n’osons pas remettre en question les opinions, idéologies, valeurs ou fonctionnement du groupe ou de la société, car ils sont généralement acceptés et/ou émanent de l’autorité. Or, sans la pensée critique, nous n’identifions pas les vrais problèmes, ne trouvons pas de réponses adéquates à ces problèmes et n’acquérons pas la capacité de transformer les choses. Sans la pensée critique, nous n’acquérons pas les vraies connaissances de nous-mêmes, de la société ou du monde.

J’ai vécu dans trois cultures différentes et j’ai toujours constaté le même phénomène : Un conformisme patent face aux discours ou décisions parfois totalement insensés des dirigeants politiques et autres. En effet, la très grande majorité des gens n’osent pas faire entendre leurs interrogations ou désaccords, soit par crainte d’être réprimés ou mal vus ou encore ridiculisés, soit de peur de perdre des avantages acquis. J’ai également constaté, comme corollaire de cette attitude conformiste, un désintérêt généralisé pour les questions importantes qui touchent pourtant chacun. C’est ainsi que le pouvoir parvient à conduire les masses en contrôlant leurs peurs et opinions.

Avec le progrès des sciences et des technologies, par exemple, l’humanité a acquis une indépendance économique remarquable face à la nature, mais, en tant qu’individus, nous poursuivons le chemin inverse de la dépendance économique. En effet, nous sommes devenus presque tous des salariés, économiquement dépendants, alors que le travail salarié semblait être marginal avant les sociétés industrielles. C’est l’une des conséquences de notre conformisme. Nous n’avons pas réussi, à ce jour, à construire des sociétés, où tout individu bénéficie d’une indépendance économique substantielle, qui est pourtant le fondement de toutes les autres formes de liberté personnelle. L’absence de garantie d’une activité salariée appropriée ou d’un revenu de base inconditionnel suffisant constitue le talon d’Achille des sociétés libérales modernes ; c’est par là qu’un éventuel péril pourrait arriver. Une autre conséquence de notre conformisme est le fait que nous sommes devenus des éléments uniformes des structures sociales (famille, école, entreprises, Etat, etc.). Il n’est dès lors pas étonnant que nous soyons réduits à de simples fonctions.

Nous devons réapprendre à gérer nos émotions primaires, qui ont été désignées par la nature pour un environnement austère, où l’homme devait se battre quotidiennement pour sa survie. Elles nous poussent à des avantages immédiats, qui ont pour corollaire une insatisfaction à longue terme. Elles comportent une force d’inertie énorme, qui nous invite à la paresse et au confort, probablement pour économiser l’énergie, dont l’homme primitif avait tant besoin pour sa survie. Or, c’est un chemin qui conduit tout droit à la médiocrité et à l’échec. Face à tant de défis de la vie moderne, une attitude passive ou conformiste est un auto-sabotage, qui nous empêche de trouver des solutions valables aux problèmes réels de la vie. Non affrontés, ces problèmes ne nous laissent pas en paix. Ils sont internalisés par notre esprit sous forme des conflits psychologiques internes, qui débauchent alors sur des formes de psychose, ravageant les sociétés modernes dans des proportions jamais vues auparavant.

Nous devons surmonter nos peurs et autres émotions négatives, prendre des chemins inexplorés, accepter des risques, relever des défis, questionner les idées communément admises pour voir si elles sont vraies, proposer des solutions nouvelles aux problèmes anciens ou nouveaux, créer de nouvelles activités, faire face à l’adversité, repenser régulièrement la politique et la société, etc. Cela peut, parfois, comporter la traversée du désert. Ne nous comportons alors pas comme ceux qui, suivant Moïse dans le désert, regrettaient leur ancienne situation d’esclaves.

Combien de fois au cours de notre vie des idées intéressantes ont effleuré nos esprits et combien de fois nous les avons rejetées immédiatement, sans nous poser d’autres questions ? Combien de fois avons-nous entravé, par exemple, nos enfants, parce qu’ils avaient des idées ou des projets que nous ne comprenions pas ou qui sortaient de l’ordinaire ? Nous sommes-nous demandé si nous avions raison ? N’est-ce pas notre envie de rester dans notre zone de confort ou d’éviter tout risque, qui en est responsable ?

En observant de près le fil de notre raisonnement logique, nous constatons que presque toute idée nouvelle suscite une opposition de notre propre esprit. Nous nous arrêtons alors souvent à ce premier stop, comme si notre véhicule mental tombait en panne. Or, c’est en persévérant et en surmontant sans cesse les oppositions rencontrées que nous aboutissons à des idées ou des solutions viables. En effet, le raisonnement logique passe par ce que la philosophie classique allemande a appelé la dialectique : thèse, antithèse, synthèse. La thèse est toute idée ou situation nouvelle, l’antithèse est sa négation par l’opposition qu’elle suscite en elle-même, tandis que la synthèse est la conciliation de deux premières. C’est à travers une alternance continuelle des idées opposées, des doutes et des certitudes qu’une solution convaincante se dessine à la fin. Dans la vie réelle, cela prend la forme de l’adversité que nous ne devons pas fuir, mais pleinement embrasser. C’est ainsi que nous nous surpassons et devenons actifs et créatifs.

L’homme étant un animal social, sa créativité n’est possible que dans un cadre politico-social approprié. On constate que les sociétés qui sont oppressives et fermées ne sont pas créatives. Dans l’histoire récente, la Chine, l’Inde ou l’Union soviétique ont, durant des décennies, essayé de développer des sociétés ou des économies fermées. C’était un échec. Les deux premiers pays ont connu un essor sans précédent depuis qu’ils se sont ouverts au monde. L’exemple le plus frappant est certainement celui des deux Corées. La Corée du Nord est un pays hermétiquement fermé avec un régime politique autoritaire et oppressif, de sorte qu’il ne laisse aucun espace à la créativité individuelle. Il n’est donc pas surprenant que le pays soit sous-développé et très pauvre. La Corée du Sud est, en revanche, un pays ouvert sur le monde et fait partie des pays riches et développés de la planète. Pourtant les deux Corées sont habitées par le même peuple que l’histoire a divisé en deux parties il y a 70 ans.

Nous devons surmonter nos peurs et changer nos mauvaises habitudes générées par le confort et le conformisme, si nous voulons être créatifs. La créativité peut consister en développement personnel, par exemple, en cultivant son esprit par la lecture, la réflexion, l’échange intellectuel ou spirituel, etc., et/ou prendre la forme des activités artistiques, créatrices, économiques, associatives, etc. La créativité est le chemin qui mène au développement personnel et collectif. Elle donne aussi un sens à la vie et renforce durablement la confiance en soi, ainsi que l’estime de soi. La nature ayant donné à chacun de nous les germes de l’accomplissement personnel et de la grandeur, il nous appartient de les cultiver avec soin et amour.

Le ressentiment

Le 19 mars 2015, une foule en colère de plusieurs centaines de personnes a lynché une jeune femme de 27 ans à Kaboul, après qu’elle a été faussement accusée par un mollah d’avoir brulé le Coran. Le tragique incident a suscité une large indignation nationale et internationale.

L’Afghanistan est un pays où, ces quatre dernières décennies, les populations ont connu une oppression politique à grande échelle, une guerre civile meurtrière et prolongée, des interventions militaires étrangères, des idéologies extrémistes importées, la misère et toutes sortes de privations matérielles et culturelles, des humiliations en tous genres, etc. Tout cela a engendré un ressentiment immense et si profond chez les Afghans contre le pouvoir étatique, la modernité et l’Occident qu’à la moindre occasion, une colère de masse peut éclater et dévaster tout sur son passage. La malheureuse jeune femme a ainsi été une victime collatérale de cette colère collective refoulée à laquelle il a fallu une simple allégation d’un petit mollah du quartier pour exploser telle une poudrière.

Malheureusement pour l’Afghanistan, c’est sans cesse les mêmes mécanismes psychologiques des émotions néfastes refoulées, qui déterminent l’histoire du pays ces dernières décennies. Lorsque les communistes ont pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État accidentel en 1978, ils ont eu recours à une violence meurtrière massive et gratuite contre les populations. Officiellement, ils visaient à réformer une société tribalo-féodale, mais en réalité ils cherchaient à éliminer toute menace réelle ou potentielle au pouvoir communiste. Or, les mécanismes psychologiques sous-jacents, qui ont déterminé les décisions et, d’une manière générale, le comportement des dirigeants communistes, étaient façonnés par un ressentiment profond, dû, en partie, à une persécution politique et policière sévère qui avait précédé leur prise de pouvoir. Les communistes afghans étaient pour l’essentiel des éléments détribalisés et généralement rejetés par la société. Lorsque la prise de pouvoir et l’idéologie stalinienne leur ont fourni respectivement le sentiment d’impunité et une certaine justification morale à recourir à la violence, rien n’a pu les arrêter. Les mêmes mécanismes psychologiques ont été exploités et alimentés par leurs puissants adversaires internes, régionaux et internationaux pour basculer le pays dans la guerre civile et, ainsi, renverser le régime communiste en 1992.

Je suis profondément convaincu que ce malheureux pays ne verra pas une fin à ses souffrances atroces tant qu’il n’a pas pris conscience de son ressentiment populaire profond. La force brute et la violence ne font que l’alimenter. Seuls l’empathie envers les populations et le respect pour leurs coutumes, traditions et religions peuvent changer radicalement la situation dans le pays. Ce ne sera pas le cas aussi longtemps que le pouvoir n’est pas choisi, ni contrôlé par le peuple. Le régime politique qui a été mis en place par les Américains et la communauté internationale depuis 2001, est un simulacre d’ordre démocratique et de légitimité, et risque d’imploser rapidement dès qu’il n’aurait plus de soutien financier et militaire international.

On pourrait penser qu’un si grand ressentiment est le fait des circonstances très particulières qui ont prévalu en Afghanistan. Or, c’est sous-estimer le phénomène qui menace les bases mêmes de toutes les sociétés humaines. Il a acquis une intensité particulière dans le monde contemporain et s’exprime notamment par une violence individuelle, institutionnelle ou collective sans précédent à l’encontre de l’individu. Quelle autre époque dans l’histoire de l’humanité a connu autant de violence infligée aux populations civiles que celle que nous vivons depuis le 20ème siècle, par exemple ?

La division du travail, qui réduit les individus à un statut digne des termites, en leur enlevant toute espace d’autonomie et de créativité, engendrant ainsi d’énormes frustrations personnelles, les États de plus en plus policiers, la surveillance de masse, les hiérarchies sociales tyranniques dignes des primates, la restriction galopante des libertés individuelles, l’absence ou la diminution d’opportunités professionnelles, le déclin de la vraie culture, l’emprise des idéologies postmodernes sur l’éthique, la morale et la politique, la perte de spiritualité laïque ou religieuse, l’utilisation de l’éducation publique pour formater les jeunes et uniformiser leurs aptitudes naturelles dans l’intérêt de l’économie et de l’Etat, le culte du pouvoir et de l’argent, l’individualisation à l’extrême de la société et son corollaire la fragilisation de l’individu, la violence psychologique généralisée, la manipulation à grande échelle des population, la multiplication des guerres et d’autres formes de violence physique dans le monde, les médias de masse généralement à la solde de l’économie et du pouvoir établi, le déclin des syndicats des travailleurs en tant que contre-pouvoir aux excès de l’économie capitaliste mondialisée, l’abandon des classes défavorisées par l’intelligentsia et les partis de gauche dominants au profit du pouvoir, l’insignifiance grandissante du citoyen dans la vie publique, le déplacement du pouvoir de décision du peuple aux autorités et aux acteurs économiques, l’ultralibéralisme économique conduisant à l’appauvrissement généralisé des populations au profit d’une élite riche, la domination des multinationales sur l’économie et la politique, etc., sont autant de causes d’un ressentiment individuel et collectif profond, qui conduit inévitablement à des désastres personnels et/ou collectifs chaque fois que les conditions en sont réunies.

Ainsi, le célèbre sniper américain Chris Kyle, qui a tué plus de 250 Irakiens, est considéré comme un héros aux États-Unis, car, dans son ignorance, il canalisait, à travers ses tirs mortels, le ressentiment collectif américain sur les supposés insurgés irakiens. Il n’y manquait pas de justification morale : Lui était « un féroce guerrier de Dieu » et les Irakiens des « sauvages, » et donc des « non-humains. » Il bénéficiait également de l’impunité qui lui a été garantie par le gouvernement américain. La même logique impliquant l’ignorance, le sentiment d’impunité et une justification morale était propre aux massacres perpétrés par les Nazis durant la Deuxième Guerre mondiale, ainsi qu’au lynchage de la jeune femme à Kaboul.

Je constate que le ressentiment est une colère latente tenace, accompagnée d’une haine profonde de l’autre, cumulée sur une longue période, voire depuis des générations, et occupant les bas-fonds de l’esprit humain. Il se nourrit de l’ignorance, de la violence et des contraintes subies, des humiliations, des privations, des échecs, des envies et désirs non réalisés, etc. Il cherchera toujours des coupables. Plus l’individu est passif dans la vie, plus il se croira impuissant face à ceux qu’il croit responsables de ses malheurs, et plus son ressentiment sera grand. Ce n’est donc pas faux de dire que le ressentiment est le propre du faible. N’est toutefois pas faible celui qui agit avec discernement, même s’il échoue dans son action, mais celui qui n’ose pas agir, car se croit impuissant et vaincu d’emblée face à ses ennemis réels ou supposés. Sous l’emprise de ses craintes, le faible se laisse manipuler, exploiter et maltraiter. A chaque revers dans la vie, il réagit avec encore plus de ressentiment. Celui-ci le détruit à petit feu par des souffrances psychiques qu’il engendre en lui. Sa confiance en soi et son estime de soi diminuent dans les mêmes proportions. Dans des situations extrêmes, il devient totalement inhumain, capable de commettre les pires crimes, comme dans les exemples susmentionnés.

Comme l’homme est un animal social, son ressentiment a, la plupart du temps, sa source dans la manière dont la société est organisée et fonctionne. Une société saine est moins génératrice de ressentiment. Les sociétés modernes contemporaines produisent un ressentiment individuel et collectif important que seuls leurs gouvernements respectifs ne souhaitent admettre. Le ressentiment est une bombe sociale à retardement. D’un certain point de vue, le ressentiment peut être considéré comme une réaction irrationnelle de la nature humaine à l’arrogance, l’injustice, l’abus du pouvoir, l’arbitraire, aux humiliations, aux échecs, etc., dus au dysfonctionnement d’une société.

L’histoire nous indique que le ressentiment est la principale cause psychologique des révolutions et des guerres, qui bouleversent les peuples et les empires. Le ressentiment a été la cause sous-jacente des révolutions française de 1789 et bolchévique de 1917. Il a engendré le fascisme au 20e siècle, ainsi que le terrorisme islamiste actuel. Il a été le principal moteur de la destruction de l’empire soviétique. Il le sera aussi pour l’Union européenne, si celle-ci s’éloigne trop de ses citoyens. Il ronge les Etats-Unis, la superpuissance actuelle du monde, car le pouvoir ignore depuis longtemps le citoyen et ne sert que les intérêts d’une toute petite minorité de riches et de puissants, sans parler de son dédain pour les autres nations. Ce ne sont pas la montée en puissance de la Chine ou la Russie qui menacent les Etats-Unis, mais le ressentiment qu’ils créent par leur mépris pour leurs propres citoyens en difficulté. Le président Trump est, paradoxalement, une incarnation de ce ressentiment. Sa haine de l’autre doit être très grande pour qu’il ait ordonné de séparer les enfants de leurs parents immigrés entrés illégalement aux Etats-Unis.

Il n’y a pas de remède facile contre un mal aussi sournois. Connais-toi toi-même, disait Socrate. C’est-là indubitablement le seul antidote valable au ressentiment. En langage moderne et dans un sens bien étroit, cela signifie un travail d’introspection ou d’autoanalyse. C’est un travail difficile, mais indispensable à chaque personne. En effet, nous pouvons être des femmes et des hommes éduqués et instruits, mais lorsque nous commençons à nous questionner sur notre propre nature humaine, nous nous rendons compte de notre totale ignorance. Nous nous apercevons alors à quel point nous sommes conduits aveuglement par notre nature inconsciente, dont le ressentiment fait partie. Nous pouvons nous faire aider des spécialistes en tous genres, mais personne ne peut faire ce travail à notre place. C’est un cheminement individuel. Ce travail d’autoanalyse nous permet de comprendre et de dompter notre nature inconsciente. Nous subissons alors une transformation réelle, remplaçons le ressentiment par l’amour et l’empathie, la passivité par l’action et le désespoir par la confiance en soi. Nous retrouvons l’estime de soi ainsi que la force et le courage d’agir sur notre environnement de vie dans le but de le rendre meilleur. Nous pouvons aussi canaliser l’énergie négative du ressentiment vers des activités positives et créatrices. Pour leur part, l’Etat et la société doivent fournir des solutions valables aux problèmes collectifs. Car, quelle que soit la force d’un individu, il ne pourra pas résister au ressentiment si son environnement de vie est durablement malsain.

Le détachement philosophique

Nous ne connaissons le monde qui nous entoure qu’à travers les informations sensorielles produites par nos sens. La manière dont nous sommes impactés par le monde extérieur et l’intensité avec laquelle nous sommes touchés, sont déterminées autant par ce dernier que par notre propre sensibilité. La sensibilité est cette faculté absolument magnifique, propre à nos sens et à notre esprit, qui nous ouvre le monde, nous permet de franchir des frontières infranchissables qui séparent les êtres, de sentir et de comprendre ce que vit intérieurement l’autre et d’accéder ainsi à l’essence même de l’humanité. Sans une sensibilité de cette nature, la vie ne vaudrait pas grand-chose.

Malheureusement, une grande sensibilité se retourne souvent contre celles ou ceux qui la possèdent, car elle engendre aussi un stress important à long terme. Elle peut les priver de la paix intérieure, ainsi que de la liberté nécessaire pour réfléchir sereinement, faire des choix, réaliser des projets, accomplir correctement leur travail et autres devoirs habituels et, d’une manière générale, jouir de leur existence. On se retrouve alors dans un état psychologique ou mental détérioré et détériorant, qui prédétermine aveuglément le comportement, conduit dans une impasse psychologique ainsi que dans la vie réelle et provoque des pathologies psychiques ou physiques diverses à long terme. Une telle sensibilité, quand elle dérape, souvent en lien avec un environnement de vie néfaste, peut détruire l’individu comme des cataclysmes naturels qui ne laissent derrière eux que la désolation et une tristesse sans fin.

Afin que nous tirions tout le bénéfice humain et cognitif de notre sensibilité, ainsi que de nos émotions qui en font parties ou y sont associées, sans qu’elles ne deviennent des boulets à terme, nous devons en être les seuls maîtres. Les Bouddhistes étaient les premiers à y apporter une réponse rationnelle dans ce sens, par ce qu’ils appellent le non-attachement bouddhiste. La philosophie grecque, notamment l’école stoïcienne, s’en est inspirée pour élaborer le concept du détachement philosophique.

Le détachement philosophique est une prise de distance intellectuelle et émotionnelle par rapport aux personnes, choses et évènements, ainsi qu’une prise de distance avec nos propres émotions telles que les envies et désirs, l’amour passionnel, la haine, la colère, etc. C’est comprendre le fait que, d’une manière générale, nous n’avons pas ou peu d’emprise sur les premiers et que nous pouvons et devons être maîtres des seconds. C’est laisser aller, sans craintes et sans attentes particulières, les choses sur lesquelles nous n’avons pas ou peu de contrôle, car souvent nos interventions ne font qu’empirer la situation ou sont inutiles. C’est pouvoir déléguer et faire confiance aux autres, afin qu’ils assument leur propre responsabilité. C’est aussi ne pas prendre au sérieux tout ce que nous entendons ou subissons. C’est se concentrer sur ce qui nous semble essentiel et que nous pouvons comprendre, gérer ou changer.

Le détachement est un concept rationnel, dont l’applicabilité et l’efficacité pratique peuvent être testées par chacun de manière immédiate. Nous continuons à être sensible à notre environnement et à éprouver les émotions, parfois violentes si telle est notre nature individuelle, mais nous ne nous laissons pas affliger et guider par ces dernières. Car nous prenons conscience du fait que, la plupart du temps, nous ne sommes pas touchés directement par les évènements, mais par nos propres opinions ou émotions, qui en sont souvent un reflet imparfait ou qui sont des réactions intuitives, immédiates et irréfléchies aux évènements. Nous les soumettons toutes à la raison, et nous ne nous identifions plus totalement avec elles. Nous ne sommes dès lors pas submergés par nos pensées émotionnelles, ou pas pour longtemps, et restons en possession de nos moyens. Nous gardons notre liberté de réflexion ainsi que la capacité d’action. Nous gardons finalement le bénéfice de notre sensibilité, sans être conduit aveuglement par nos émotions négatives.

Le détachement philosophique est un concept bien développé de la philosophie morale depuis plus de 2000 ans. Il est parfaitement justifié éthiquement, et n’est pas synonyme de l’indifférence. De plus, il a une vraie valeur thérapeutique. Les thérapies comportementales cognitives en psychologie ou en psychiatrie, qui visent à traiter des addictions, dépressions, angoisses, anxiété, insomnies, etc., sont développées à partir du concept du détachement et d’autres idées philosophiques y afférentes.

Je connais une personne pour qui le travail était tout d’après ses proches amis et collègues. Un vrai workaholique. Il avait tout pour que sa carrière soit un vrai succès : une position intéressante, d’excellentes connaissances et aptitudes professionnelles, une personnalité charmante, l’amour du travail, une bonne santé, ainsi que l’absence de contraintes familiales particulières. Malheureusement pour lui, il s’est retrouvé avec un management hostile, à la suite des restructurations successives entreprises par son employeur. Il a été mis de côté, avec des tâches inintéressantes, voire humiliantes. Il n’a pas su se détacher de son travail pour se mettre à la recherche d’autres opportunités professionnelles ou simplement pour ne pas être affecté par la méchanceté sournoise de ses supérieurs. Il est tombé gravement malade. Dans un monde idéal, un travailleur comme lui aurait été grandement apprécié et traité avec respect. Dans le monde réel, de tels travailleurs sont surexploités, dédaignés, voire maltraités, car leur attachement excessif au travail les rend très vulnérables face à l’employeur ou des supérieurs peu scrupuleux. Si j’avais eu l’occasion de lui donner un conseil, je lui aurais proposé de faire carrément le deuil de son travail. C’était la précondition indispensable pour pouvoir se libérer des contraintes liées à sa situation professionnelle. Je suis convaincu que l’intérêt qu’il portait à son travail ne réside pas dans le travail lui-même, mais dans sa personnalité, son attitude au travail, son amour du travail bien fait, etc. Il peut donc très bien retrouver le même intérêt et le même plaisir dans toute autre activité professionnelle. C’est donc dommage qu’il n’ait pas eu le réflexe de se distancer de son travail. Un détachement lui aurait donné un pouvoir de négociation suffisant face à ses supérieurs et, de ce fait, il aurait pu les considérer comme des partenaires, certes difficiles, et non comme ses tortionnaires. Le détachement l’aurait rendu simplement plus fort, car lui aurait permis de surmonter ses craintes cachées vis-à-vis de ses supérieurs, ainsi que celles d’un chômage éventuel. Il aurait privé ses supérieurs toxiques de la possibilité de le manipuler en faisant appel à ses craintes.

Le détachement philosophique a une très large portée. Le concept montre la futilité de notre attachement, qui est de nature émotionnelle et souvent inconsciente, à beaucoup de choses : la fortune, la carrière, la réussite, la réputation, la gloire, l’amour passionnel, etc. En effet, ce sont des choses sur lesquelles nous n’avons en réalité guère de contrôle. Les avoir est une chance, mais courir constamment ou principalement après elles comporte le risque de ne rien achever dans la vie ou d’en devenir esclave. Cela peut conduire à un état où nous avons tout en apparence, alors que, intérieurement, nous ne voyons aucun sens à la vie. Et puis, nous pouvons perdre notre fortune à tout moment, la vie étant un terrain mouvant et incertain par définition. Il faut donc avoir à l’esprit que tout ce que nous possédons, nous l’avons temporairement. Nous devons en jouir avec reconnaissance envers le destin pour nous avoir privilégiés et avec empathie et compassion pour les gens dont la vie est difficile, car ils n’ont pas eu de chance. Et si par malheur nous perdons notre fortune, nous ne nous perdons pas avec elle.

Certes, il est difficile de se détacher de quelque chose lorsque l’attachement y est grand. Comme en tout, nous devons nous y entrainer. A l’école, nous avons fait d’innombrables exercices en mathématiques, en langues, etc., pour acquérir des connaissances. Nous faisons des entrainements physiques pour développer ou maintenir nos muscles et nos autres capacités physiques. De même, notre esprit doit s’entrainer par la réflexion, par des méditations et aussi par la confrontation avec la réalité pour se muscler, se transformer et oser faire quelque chose qu’il estimait impossible auparavant. Il faut changer son esprit si l’on souhaite changer sa vie. C’est la condition sine qua non de la réussite de tout projet personnel, de toute réforme ou de tout changement souhaité. Pour y parvenir, nous avons aussi besoin de la force de la volonté et du courage.

Le but du détachement philosophique n’est pas de se détacher de tout, au risque de devenir totalement inhumain ou de perdre ses repères. Nous devons avoir un attachement profond et inébranlable à ce qui constitue notre essence même, l’amour de l’autre, la vérité, la justice et nos autres valeurs morales universelles et intemporelles. En revanche, nous devons nous détacher de tout ce qui est superficiel, mais qui nous occupe la plupart du temps dans la vie.

Le détachement n’enlève rien à notre sensibilité, mais la ramène à son état normal et donc émotionnellement sain, car il nous débarrasse du poids énorme des craintes, peurs, attentes illusoires, déceptions, regrets, ressentiment, désirs et envies déraisonnables, etc., qui sont nos pires ennemis. Il contribue à notre santé psychique et physique, et, par conséquent, nous pouvons jouir de notre existence, remplir nos devoirs et transformer notre empathie et compassion en véritables engagements altruistes. Car, ce n’est que par des décisions sereinement réfléchies et par l’action que nous pouvons améliorer notre vie et celle des autres. Le détachement est salutaire et gage de la liberté personnelle.

Pas d’attentes ni de déceptions

Si au dernier moment de la vie, Dieu accordait une seconde fois à l’homme la possibilité de vivre la vie telle qu’il l’a vécue, sans aucune possibilité de changer quoi que ce soit, combien de personnes useraient-elles d’une telle opportunité ?

Nous sommes une espèce qui a une capacité extraordinaire de créer des attentes et espoirs impossibles à réaliser. Nous nous promettons des monts et merveilles, car nous aimons vivre dans le rêve, la réalité ne nous intéresse pas, nous fait peur ou nous opprime. Nous ajournons constamment notre bonheur, en le faisant dépendre des évènements futurs, des choses ou des personnes sur lesquelles nous n’avons pas d’emprise. Nous ne sommes jamais satisfaits de ce que nous avons. Nous sommes également extraordinairement forts pour entretenir nos attentes contre vents et marées. Finalement, nous récoltons tellement de déceptions, de dépit, de regrets, de colère et d’amertume au cours de la vie que nous sommes bien contents d’être débarrassés de notre enveloppe matérielle le moment venu.

Nos attentes sont le produit de la part irrationnelle ou inconsciente de notre esprit. Elles sont créées par nos pensées, désirs, souhaits, rêves, fantasmes, etc. Comme toutes les pensées irrationnelles, elles comportent une grande part d’exagération et/ou d’idéalisation. Lorsqu’elles sont déçues, elles provoquent des émotions contraires, passant de l’espoir à la déception, à la tristesse, au dégoût, à la colère, à la méchanceté, etc.

Dans l’amour passionnel, par exemple, les attentes mutuelles conduisent inévitablement à l’échec du couple car elles y sont souvent tellement élevées qu’elles n’ont guère de chance d’être satisfaites. Tout est absolument idéalisé et exagéré. Chacun s’attend à ce que son autre moitié devine son moindre sentiment, désir, envie, déception, etc., et se comporte en conséquence. Ce, alors que tout les éloigne : leurs corps, leurs besoins naturels, leurs caractères, habitudes, intérêts, etc. À cela s’ajoutent des mécanismes psychologiques complexes, produits certainement par des désirs, craintes, incertitudes, malentendus et autres émotions ou pensées sous-jacentes, qui conduisent à des comportements irrationnels, contradictoires ou simplement toxiques. La nature a dû recourir à une grande ruse – l’amour passionnel – pour les unir et assurer ainsi la survie de l’espèce. Une fois l’amour passionnel passé, tout est fait pour que la vie de couple ne dure plus, si elle n’est pas accompagnée de la raison et des valeurs morales. Un philosophe contemporain suggère de traiter son conjoint comme son enfant. Cela semble bizarre à première vue, mais en y réfléchissant, le message est clair : nous prenons soin de nos enfants avec un amour profond, sincère et sans attentes particulières. Pourquoi ne pas adopter la même attitude envers son conjoint ?

Le même mécanisme d’attentes mutuelles élevées empoisonne les relations entre les gens dans le monde professionnel. L’employeur, par exemple, s’attend à ce que son employé soit parfait autant par son savoir-être que dans ses prestations de travail. Il s’attend à ce que l’employé se mette entièrement au service de l’entreprise, s’identifie avec elle au risque de se renier et fasse passer les intérêts de celle-ci avant les siens. De là jaillissent toutes sortes d’exigences contractuelles et réglementaires, des contrôles, des systèmes de gratification ou de pénalisation, etc. Quant à l’employé, il s’attend à ce que l’employeur comprenne ses besoins, limitations ou souffrances, et soit traité avec attention et respect que mérite tout être humain. En fin de compte, un trop grand écart dans les attentes mutuelles conduit inévitablement à l’incompréhension et la déception réciproques, et à la lutte des classes à l’échelle d’une société.

Il est aussi instruisant d’observer le même phénomène dans le domaine de la politique ou de l’éducation. Les politiciens font beaucoup de promesses pour se faire élire ou faire passer des projets politiques. Ils le font non seulement pour manipuler les électeurs, mais aussi parce qu’ils croient, souvent, à leurs capacités de réaliser leurs promesses. Or, l’expérience montre que les attentes sont presque toujours déçues, car la politique est un domaine extrêmement complexe, impliquant des intérêts multiples et contradictoires, des opinions divergentes, des luttes idéologiques, des passions fortes, des coups bas, des craintes, etc. L’issue des combats politiques est toujours incertaine. En conséquence, les politiciens ainsi que leurs partisans récoltent des déceptions qui sont souvent à la hauteur de leurs ambitions ou attentes.

Quant à l’éducation des enfants, l’expérience montre qu’aucun résultat n’est garanti à l’avance. S’ils sont preneurs, les enfants tireront la meilleure partie de leur éducation et de l’attention dont ils sont entourés. Cependant, les enfants ne sont pas une tabula rasa sur laquelle on peut inscrire ce qu’on souhaite. Le meilleur environnement de vie ne peut garantir l’éducation souhaitée si les enfants en décident autrement. Plus les attentes sont élevées, plus les parents et les enfants risquent de se décevoir mutuellement. Plutôt que d’exiger et de punir, les parents doivent éveiller l’intérêt de leurs enfants, les encourager et les soutenir dans leurs choix. C’est la meilleure manière d’éduquer, car les parents fournissent ainsi un fondement affectif solide sur lequel les enfants se construisent et se préparent pour leur vie d’adulte.

Dans la même logique, nous sommes souvent très exigeants envers nos proches, collègues, voisins, l’école, la société en général. Nous le sommes, parce que nous avons beaucoup d’attentes à leur égard. Lorsque nos attentes ou espoirs ne se réalisent pas, nous sommes déçus, nous nous mettons en colère ou adoptons un comportement dissuasif, conflictuel ou agressif.

Certes, l’homme est un animal social qui crée des attentes dans toutes ses interactions sociales. Les attentes découlent souvent des obligations consenties ou des promesses données ou encore des autres circonstances particulières. La violation volontaire des obligations morales ou juridiques, la tricherie, le mensonge, l’indifférence, etc., ont toujours existés. Cependant, je suis convaincu que la plus grande part des déceptions sont causées uniquement en raison de l’inadéquation de nos attentes avec la réalité.

Nous nous éviterions beaucoup de déceptions, de dépit, de colère et de méchanceté, si nous réduisons nos attentes, afin qu’elles soient suffisamment réalistes. Nous pouvons alors mieux apprécier nos conjoints, nos enfants, nos amis, collègues, voisins, etc. Nous serons aussi plus reconnaissants envers eux. Un employeur valorisera mieux les services de ses employés et, inversement, son attitude correcte sera gratifiée par ces derniers. Les obligations mutuelles seront mieux respectées et les tribunaux moins encombrés. D’une manière plus générale, nous serons plus reconnaissants envers la vie, car nous aurons moins de dépit ou de regrets. Nous nous contenterons de moins de choses, de moins de pouvoir, de moins de gloire, de moins de confort, etc. Nous jouirons mieux de notre présent. N’est-ce pas là une route qui mène au bonheur ? Si l’on donnait le monde entier à une personne qui ne sait pas se satisfaire, car ses attentes ou ses ambitions n’ont pas de limites, serait-il reconnaissant ou plus heureux que celle ou celui qui a un minimum pour vivre, mais qui sait s’en satisfaire ?

Diminuer les attentes n’est pas une invitation au laisser-aller ou à l’indifférence. L’action, la volonté et l’effort sont les forces motrices de l’existence humaine. Or, nous ne pouvons pas savourer leurs fruits si nos attentes sont démesurées.

Nous ne devons pas nous priver de toutes nos attentes. Elles sont humaines et indispensables. Elles sont corolaires de notre attachement aux autres. Mais nous devons constamment les ramener à la réalité par un raisonnement cartésien clair et rigoureux. Nous pouvons choisir comme devise : « Pas d’attentes (irréalistes ou élevés) ni de déceptions. » Nous gagnerons alors en liberté, satisfaction et bienveillance.

Nos peurs sont-elles une fatalité ?

Si nous avions la possibilité de voir à l’intérieur de l’esprit humain, nous aurions certainement constaté que la plus grande place y est prise par les émotions et que, parmi celles-ci, les peurs, infiniment nombreuses, sont de loin les plus importantes.

Imaginez une bibliothèque d’une taille presqu’infinie, remplie de toutes sortes d’idées, dont une grande partie est constituée des peurs. Celles-ci sont agiles et prêtes à s’exciter à toute occasion et sous tout prétexte. Elles surgissent instantanément et en grandes masses à la moindre sollicitation. Elles s’amplifient à une vitesse astronomique si elles le veulent. Elles sont schizophrènes, et ne se gênent pas à mentir, à exagérer, à faire des choses parfaitement insensées. C’est leur nature, car elles sont faites pour soulever des tempêtes. La raison, la retenue, la prévoyance, la prudence, la sérénité, etc., sont toujours laissées dernières, submergées et piétinées. Il leur faut toujours un temps considérable, en comparaison aux peurs, pour reprendre le contrôle de la situation et rétablir l’ordre dans la maison.

Que cela nous plaise ou non, la nature a voulu que les choses soient faites de cette manière. Du moins, c’est ce que je constate d’après mes observations personnelles. La nature a voulu nous protéger par ce moyen, qui fonctionne à merveille au stade animal. Lorsqu’une bête perçoit un danger imminent, la peur déclenche en elle un état d’urgence et mobilise ainsi toutes ses forces pour lui éviter le péril. Une fois le danger passé, la peur disparaît et la vie reprend son cours ordinaire.

Chez l’être humain les choses sont beaucoup plus compliquées en raison de son développement cérébral extraordinaire. La peur demeure une émotion primitive fondamentale qui sert à le protéger, mais qui laisse aussi, probablement à jamais, sa marque dans la mémoire.

Chaque fois qu’un individu humain fait face à une menace ou à un danger quelconque, il en garde une charge émotionnelle et vivra avec elle probablement pour le reste de sa vie. La situation devient dramatique lorsqu’il en cumule trop et/ou lorsque les charges émotionnelles sont trop importantes, de sorte qu’elles deviennent des traumatismes. À chaque menace ou danger suivant, même sans gravité, les peurs et les charges émotionnelles qu’elles comportent peuvent resurgir violement. Ainsi, face à une simple difficulté, nous réagissons comme s’il s’agissait d’une menace grave. Et lorsque cela devient quotidien, la vie devient insupportable.

Même lorsque la situation n’est pas aussi dramatique que celle décrite ci-haut, nous sommes toujours influencés, de manière considérable, dans notre comportement quotidien, dans nos choix et décisions par nos peurs. Nous avons peur de tout et de tout le monde : des changements, de l’incertitude, de l’obscurité, de nos conjoints, de nos enfants, des voisins, de l’employeur, des employés, de nos partenaires d’affaires, des clients, des inconnus, des étrangers, etc. Nous avons peur pour notre santé, pour notre sécurité, pour nos emplois, pour notre présent, pour notre avenir, pour notre vie, etc. Nos peurs nous rendent bêtes, mauvais et méchants.

Nos peurs font cependant le bonheur de certains. Elles sont exploitées par les assureurs pour nous vendre les contrats d’assurance, par les médias dans le but de nous manipuler ou fidéliser, par les bailleurs pour nous dépouiller, par les politiciens pour nous diriger, par les employeurs pour nous exploiter, par l’État pour nous faire respecter la loi, par des régimes totalitaires pour nous asservir, etc. Notre situation semble bien désespérée.

Pourtant, nous pouvons neutraliser nos peurs et ainsi les empêcher de nous tourmenter et/ou de guider notre comportement. Pour y arriver, nous avons des alliés inestimables, un trésor qui nous est légué par nos ancêtres et que nous avons confié au musée de l’histoire ou, encore mieux, enterré sous terre pour ne pas nous en encombrer. Car, à quoi bon des vieilleries qui ne sont plus à la mode dans nos sociétés hédonistes postmodernes ? Ce trésor oublié, c’est la raison, le courage, la force de la volonté, ainsi que les autres attributs de notre personnalité morale.

La raison est pour notre esprit ce qui est la vue pour notre corps. Elle nous permet d’identifier, d’analyser et de démonter nos émotions négatives ; le courage nous soulève comme un ascenseur au-dessus de nos peurs ; la volonté et le goût de l’effort nous donnent la force d’être acteurs de la vie ; l’amour de soi nous rend résilient, en nous empêchant de tomber dans la décadence et dans la dépression ; la responsabilité individuelle nous offre la satisfaction d’être utile à soi-même et pour les autres, donnant ainsi un sens à la vie ; la bienveillance nous apaise ; la confiance en soi nous assure le plus grand bonheur, etc. Ce trésor spirituel est plus précieux que n’importe quel bien matériel dans le monde. Une fois redécouvert, il devient inconcevable de s’en séparer.

Mais comment se réapproprier tout cela, si nous en avons perdu l’habitude ? Comment se débarrasser de nos peurs, et de nos autres émotions négatives, lorsqu’elles nous écrasent, quand nous sommes à terre et n’avons plus la force de nous relever ?

Aucun athlète ne peut espérer gagner une compétition sans les entrainements réguliers préalables. Nous ne pouvons achever rien de sérieux dans la vie sans nous y préparer avec détermination. Les philosophes stoïciens grecs et romains pratiquaient régulièrement des méditations, qui consistaient entre autres à visualiser mentalement, et de manière répétée, les difficultés. Ils parvenaient ainsi à surmonter leurs émotions négatives, dont la peur. Des expériences scientifiques indiquent également que les méditations régulières, même toutes simples, qui consistent à s’assoir confortablement, fermer les yeux et essayer de ramener son attention sur la respiration, augmente de manière significative la résilience. Les méditations sont efficaces pour muscler l’esprit, augmenter la capacité de concentration, calmer les peurs et l’angoisse, générer des émotions positives. Elles transforment l’esprit, de sorte que les difficultés deviennent plus faciles à résoudre et des choses impossibles deviennent souvent possibles à réaliser.

Il ne faut pas oublier non plus le fait que le corps et l’esprit constituent une seule et même réalité. Lorsque le corps ne va pas bien, l’esprit va mal, et vice versa. Il faut donc prendre soin de son corps, en adoptant un rythme de sommeil correct, une nutrition saine, des activités physiques en plein air (afin de renforcer le système immunitaire, oxygéner le cerveau, recevoir la lumière naturelle qui a des effets bienfaisants et antidépresseurs, etc.), ainsi qu’en s’abstenant de l’alcool, des drogues, etc. Il faut aimer son corps tel qu’il est, car il n’y a pas de laideur ou de défaut dans la nature. Nous sommes aussi liés de manière quasi organique à notre environnement de vie. Un environnement toxique nous détruit, tandis que dans un environnement sain nous prospérons. Par conséquent, il faut agir sur son environnement de manière active et bienveillante pour l’entretenir et/ou l’améliorer. Il faut également pratiquer des activités saines, qui passionnent, demandent de la concentration et créent des liens sociaux. Il ne faut jamais oublier que l’homme est un animal social. Il ne peut pas s’épanouir dans la solitude. Une personne en bonne santé est moins vulnérable aux émotions négatives.

Nous ne sommes pas condamnés à être meurtris, dominés ou aveuglés par nos peurs. Nous pouvons être maîtres de notre esprit. Il suffit d’en prendre conscience et de le vouloir. Celle ou celui qui est maître de soi est aussi maître du monde.

Le libre arbitre (free will)

L’Oracle des Delphes prédit à Laïos et Jocaste qu’ils auront un fils qui tuera son père et mariera sa mère. Œdipe fera tout pour échapper à son sort, mais finira inévitablement et sans le savoir par commettre le double crime. Dans sa douleur et son dégoût de soi, il se crève les yeux et prend la route de l’exil.

La question est de savoir si nous sommes libres dans nos choix ou si tout est déterminé, décidé, arrangé, prévu à l’avance, sans que rien ne soit laissé au hasard, à l’imprévu, à l’incertitude, à la liberté. C’est le rapport de la liberté de la volonté humaine (libre arbitre) au déterminisme de la nature. Si nous avons la liberté de déterminer nos choix et actions par notre volonté, nous avons alors la responsabilité de ce que nous faisons ou omettons de faire. Si, en revanche, notre volonté est déterminée ou influencée de manière décisive par des causes, processus et éléments extérieurs à elle, nous ne sommes alors pas libres dans nos choix, et, par conséquent, il ne devrait pas y avoir de récompense pour les bonnes actions et de châtiment ou de réprobation pour les crimes et délits, trahisons, promesses non tenues et autres comportements antisociaux ou amoraux. Dans l’exemple de l’Œdipe, quelle est sa responsabilité, dans la mesure où il a tout fait, mais sans succès, pour éviter son sort fixé à l’avance par des forces surhumaines ?

Je trouve intéressant de discuter des questions de cette nature avec les enfants, car ils sont ouverts à la discussion et ont une imagination plus riche que les adultes, ainsi que des capacités de réflexions absolument étonnantes. J’ai demandé à mon fils de 14 ans ce qu’il pensait du déterminisme et du libre arbitre, après lui avoir expliqué ces notions. Il m’a répondu qu’il se rangeait parmi les déterministes. Je lui ai alors dit que dans ce cas, on ne devrait pas mettre en prison les criminels, car ils ne seraient pas responsables de leurs actes. Il m’a rétorqué qu’ils ne le sont pas et qu’ils ne sont pas mis en prison pour être punis mais pour éviter qu’ils recommencent leurs méfaits. Je dois avouer que sa réponse n’a rien à envier à celle d’un politicien postmoderne bienveillant en apparence, mais qui n’est pas intéressé par le fond des problèmes. Mettre en prison quelqu’un pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa responsabilité personnelle est quelque chose d’absolument terrifiant pour moi.

La question du déterminisme et du libre arbitre a divisé les esprits les plus brillants en philosophie, ainsi que parmi les scientifiques. Il y a plus de 2300 ans déjà, Démocrite et son mentor Leucippe proclamaient un déterminisme strict. Leucippe disait : « Nulle chose ne se produit vainement, mais toutes se produisent à partir d’une raison et en vertu d’une nécessité. » Pierre-Simon de Laplace, mathématicien, astronome et physicien français du 19e siècle, résumait le déterminisme comme suit :

« Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »[1]

Cette idée d’un déterminisme strict a été quelque peu ébranlée par la physique quantique au début de 20e siècle, en raison du comportement bizarre des particules subatomiques. Cependant, le développement récent des neurosciences a fourni de nouveaux arguments en sa faveur. Selon ces dernières, dans la seconde qui précède une prise de décision, des mécanismes impliquant toute sorte de processus cérébraux, des hormones, des émotions, des influences environnementales ou sociales, etc., ont déjà prédéterminé le choix de l’individu. Cela semble ressortir des toutes les expériences scientifiques. Le libre arbitre serait ainsi une illusion.

Je constate, néanmoins, que le déterminisme de la nature n’est pas aussi strict que celui qui est dépeint par Laplace. Si tel était le cas, les sociétés humaines n’auraient jamais eu la possibilité de sortir de l’état animal et d’évoluer vers ce qu’elles sont aujourd’hui. Certes, nous ne sommes pas sortis de la nature à bien des égards, mais notre façon de vivre, nos activités économiques, les sciences et les technologies, la culture, la religion, la morale, l’Etat, etc., qui font de nous des créatures absolument uniques, n’auraient pas été possibles, si la nature ne laissait aucune place à la liberté. De plus, cette liberté a été conquise par la volonté humaine. Elle n’est clairement pas le fruit d’une quelconque nécessité naturelle ou d’un déterminisme aveugle. Comme le disait un grand philosophe allemand, c’est par sa volonté que l’homme marche sur ses deux pieds. Il faut bien entendu situer cette affirmation dans la perspective évolutive. La volonté est par définition libre. Si elle ne l’était pas, elle aurait été alors inexistante. Elle est cette capacité extraordinaire de l’être humain de se déterminer et d’agir malgré toutes les contraintes physiques, psychiques et sociales qu’il subit.

Mon expérience immédiate me confirme également le fait que ma volonté est réelle. Je fais des choix du matin au soir, en fonction de mes intérêts, désirs, valeurs, etc. C’est par ma volonté que je décide d’accomplir telle ou telle tâche, me déplacer d’un point à un autre, converser avec les gens, essayer de les convaincre par mes arguments, etc. Le fait de constituer un blog et d’y publier mes réflexions est un autre exemple d’un choix volontaire. Ce faisant, je ne laisse pas ma nature animale, ou des forces extérieures, me dicter aveuglement mon comportement, car je suis doté d’un « moi » conscient qui raisonne et qui s’autodétermine.

D’ailleurs, l’existence doit être terriblement déprimante pour ceux qui pensent qu’ils ne peuvent rien changer dans leur condition, dans la mesure où tout serait décidé une fois pour toute depuis le début de l’Univers.

Le libre arbitre est une notion de la philosophie morale. Comme toute valeur morale, je doute fortement qu’il puisse se prêter aux expériences scientifiques authentiques.

J’ai aussi une objection méthodologique à l’affirmation de Laplace. Celle-ci est une généralisation à l’Univers entier des conclusions scientifiques ou mathématiques faites à partir des expériences limitées dans le temps et dans l’espace. Or, la nature problématique de la généralisation, ou de l’induction, qui nous permet de généraliser nos connaissances à partir d’un certain nombre de cas à l’ensemble des cas similaires, a été démontrée par David Hume, philosophe écossais du 18e siècle et fondateur de l’empirisme moderne. L’affirmation de Laplace ne résiste pas non plus au critère de la réfutabilité (falsifiability) de Karl Popper, grand philosophe des sciences du 20e siècle, car elle ne peut pas être prouvée par l’expérience, l’Univers n’étant pas dans sa totalité à la portée de l’homme.

Je peux soulever des objections similaires aux conclusions des neurosciences. En particulier, elles sont tirées des expériences menées sur des individus dont le cerveau et/ou d’autres organes sont endommagés ou entravés de manière significative par des maladies neurologiques ou des accidents, car la neuroscience ne peut pas, pour des raisons d’éthique, faire des expériences intrusives sur des personnes saines. S’il est normal que la volonté soit entravée chez une personne atteinte dans sa santé, on ne peut pas en déduire qu’il en va de même pour les personnes en bonne santé et que, par conséquent, le libre arbitre n’existe pas pour l’espèce entier.

Le libre arbitre est considéré comme la base de toute responsabilité morale dans toutes les sociétés. C’est le fondement de la justice, ainsi que de l’Etat si l’on croit les théories du contrat social de Thomas Hobbes, philosophe écossais du 17e siècle, et de Jean-Jacques Rousseau. J’imagine que les bonnes actions furent récompensées et les mauvaises réprouvées déjà dans les sociétés primitives préhistoriques, avant même la naissance de toute philosophie, sur la même base.

Je suppose que pour l’immense majorité des gens, le principe du libre arbitre fonctionne très bien et/ou ne pose pas de problèmes particuliers. Malheureusement, je constate aussi que pour certains, comme les neurosciences le pointent du doigt, il est difficile de se conformer aux règles et aux attentes de la société. Ce, apparemment en raison d’un cumul de facteurs liés à leur héritage biologique, aux traumatismes, aux influences environnementales ou sociales diverses, etc. Nous avons par conséquent l’obligation morale et juridique d’en tenir compte dans la manière dont nous traitons ces personnes. Par ailleurs, un progrès considérable a été réalisé dans ce domaine. Pour preuve, la peine de mort a été abolie et la justice est de moins en moins punitive dans beaucoup de pays, à l’exception de certaines exceptions notables. Nous pouvons faire plus pour diminuer les souffrances de ces personnes en les aidant à s’insérer convenablement sur le plan social et professionnel par des mesures appropriées prises le plus tôt possible.

Je suis convaincu que le libre arbitre constitue un fondement moral solide et sain sur lequel les sociétés humaines sont établies. Si nous y renonçons, nous constaterons qu’il sera remplacé par la force brute, la violence, l’arbitraire. La volonté et la responsabilité individuelles seront diluées dans une volonté générale ou collective totalitaire. Le voulons-nous vraiment ?

[1] Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophiques sur les probabilités, Courcier, 1814, p. 2.

Pourquoi avons-nous parfois si peu confiance en nous ?

Lors de mon examen d’Etat en philosophie à l’université, il y a presque trois décennies, mon professeur de philosophie m’a fait une remarque que je n’ai pas oubliée, car je l’ai ressentie comme une gifle. Après avoir écouté mes réponses aux questions, il m’a simplement dit que je devrais avoir plus de confiance en moi. J’ai mal pris la remarque, alors qu’il avait parfaitement raison, parce que ma confiance a été profondément sapée, entre autres, par la guerre qui ravageait mon pays. Je constatais jour après jour, mois après mois et année après année qu’il y avait un grand décalage entre les paroles et les discours politiques de tout bord et la dure réalité d’un pays en guerre civile où seuls les fusils conféraient le droit d’exister. Je ne croyais plus en la pertinence de la raison face à la brutalité et à l’indifférence d’un monde moderne qui alimentait cette guerre pour toute sorte de raisons géopolitiques stupides, qui n’ont évidemment pas résisté à l’épreuve du temps. Mon professeur de philosophie, pour qui j’avais beaucoup d’admiration, avait bien compris mon désespoir. Sa remarque absolument bienveillante a juste allumé un autre foyer d’incendie dans mon esprit.

Bien d’années plus tard, je me suis rendu compte que mon déficit de confiance n’était pas un cas isolé, mais constituait une dure réalité pour beaucoup de gens, même lorsqu’ils vivaient en paix et en sécurité dans un pays heureux comme la Suisse. Combien de fois ai-je remarqué qu’un geste maladroit, une parole inappropriée, un simple regard ambigu, un klaxon de réprobation, etc., peuvent incendier une personne. Un jour, une adolescente a fermé la porte d’entrée d’immeuble au nez d’une inconnue. La dame, les larmes aux yeux et prise d’agitation manifeste, semblait anéantie, car elle a apparemment interprété le geste de l’adolescente comme un manque total de respect envers sa personne. Ailleurs, un employé n’a pas supporté le simple fait d’être convoqué par ses supérieurs pour probablement s’expliquer sur certains griefs, et a été mis sous certificat maladie par son médecin. Dans un autre contexte, des employés étaient si sinistrés à la suite des mesures de réorganisation par un management autoritaire et fermé au dialogue que cela se voyait sur leurs visages, parce qu’ils ne croyaient pas en leurs capacités de défendre leurs intérêts légitimes ou de rebondir après un possible licenciement. Il y a aussi des managers qui développent une telle susceptibilité qu’ils ne peuvent accepter la moindre remarque de la part de leurs employés. J’ai aussi observé des locataires manifestement anxieux, parce que le propriétaire prévoyait d’augmenter leurs loyers, en raison des travaux de rénovation, alors qu’ils avaient suffisamment de moyens légaux pour défendre leurs droits. Des exemples de cette nature sont légion dans la vie de tous les jours.

Ce genre de réactions émotionnelles, qui ont certes leurs sources dans les difficultés réelles de la vie, peuvent être expliquées par le surmenage, les problèmes de santé ou l’âge. Cependant, les réactions émotionnelles si intenses ont également pour cause un sérieux déficit de confiance en soi. Ce sont souvent les gens intelligents et sérieux qui sont affectés par ce phénomène, car ils ne sont pas protégés par le cocon de l’ignorance ou de l’insouciance. Le manque de confiance les empêche d’exprimer leurs opinions, de prendre la parole en public, de se mettre en avant, de prendre des responsabilités ou des décisions difficiles, de faire une carrière, de se battre pour des causes qu’ils auraient voulues défendre, etc. Le manque de confiance inhibe leurs capacités cognitives et les conduit à sous-estimer leurs propres capacités et à surestimer les difficultés ou les adversaires. Il les empêche de faire confiance aux autres, notamment aux personnes de leur entourage familial ou professionnel. Un parent qui tente de contrôler la vie de son enfant d’un certain âge du matin au soir, par exemple, est un parent qui n’a pas confiance en lui, ni en son enfant, ni dans la vie en générale ; son attitude protectrice à l’extrême révèle son état d’insécurité, voire d’anxiété, interne. Un manager qui ne délègue pas assez à ses subordonnés se trouve dans la même situation, et ne pourra pas faire son travail correctement. La confiance étant le fondement des toutes les relations humaines, son déficit peut rendre la vie d’un individu si difficile qu’il finit par perdre le goût de la vie, se plier à tout et à n’importe quoi, se détester ou détester les autres, sombrer dans l’addiction ou la dépression, etc. L’individualisation à outrance de la société moderne, l’absence d’un réseau de soutien familial et/ou social, qui prendrait le relai en cas de difficultés, ainsi que la complexité toujours plus grande de la vie moderne et le stress qui en résulte, ne font qu’aggraver ce phénomène.

Nous devons chercher les causes d’un éventuel manque de confiance en soi dans notre passé, notamment dans notre enfance, comme nous le suggèrent les psychologues, médecins et autres scientifiques, mais aussi dans notre environnement de vie. Je sais par expérience que l’environnement nous rend bons ou mauvais, forts ou faibles, joyeux ou tristes, sains ou malades, inquiets ou confiants, etc. De ce fait, je suis partisan de la responsabilité diminuée de l’individu, lorsque les circonstances sont difficiles. Quand j’observe les pays en guerre, je constate sans équivoque que nous pouvons transformer des individus parfaitement droits et pacifiques en monstres parfaits. Je suis aussi convaincu que les traumatismes d’enfance peuvent dicter le comportement de l’individu durant toute sa vie, s’ils ne sont pas correctement affrontés. Un sérieux travail d’introspection, une volonté ferme de surmonter les peurs enfouies, une prise de conscience du fait que l’esprit humain possède une puissance étonnante de transformer la vie, sont autant de moyens pour retrouver la confiance en soi. La psychothérapie, qui a fait ses preuves depuis longtemps, peut être une démarche utile, voire nécessaire, pour surmonter les traumatismes d’enfance ou d’autres troubles psychologiques ou psychiques modulant le comportement de l’adulte.

Agir de manière active, volontaire et bienveillante sur l’environnement de vie pour l’améliorer est probablement l’attitude la plus gratifiante en matière de confiance en soi. Il ne faut cependant pas oublier que lorsque la confiance vient uniquement du succès, notamment de la réussite liée au pouvoir ou à l’argent, elle peut s’évanouir avec lui, et la chute peut être extrêmement dure. La confiance en soi est en réalité une part inséparable de notre personnalité morale. Elle est étroitement liée à ses autres attributs qui sont la sagesse, le courage, le goût de l’effort, le souci de la vérité, la bienveillance, le sens de la justice, etc. Nous devons donc cultiver notre personnalité. C’est un engagement permanent, mais absolument gratifiant.

Pourquoi persécute-t-on Julian Assange ?

Le secret et la volonté de se faire craindre constituent deux piliers du pouvoir dans toutes les sociétés humaines. Le secret permet au pouvoir de recueillir, de détenir et d’utiliser des informations qui lui accordent des avantages décisifs, ainsi que de prendre des décisions et/ou de les faire exécuter alors qu’il ne pourrait pas agir de la sorte s’il est transparent. C’est le moyen par excellence de manipuler et de gouverner. C’est pour cette raison que les réunions de travail de tous les pouvoirs exécutifs ont lieu à huit clos, sans que le public ou la presse y ait accès. La Suisse n’y fait pas exception, ses exécutifs fédéral, cantonaux et communaux, ainsi que ses administrations publiques font leurs délibérations et prennent leurs décisions à l’abri du regard du public.

En effet, le pouvoir aime œuvrer dans l’obscurité où il est absolument confortable. Sans le regard et le contrôle du public, il peut assouvir ses appétits inavouables comme promouvoir les intérêts sectoriels ou personnels, pratiquer toute autre forme de favoritisme, cacher ses incompétences, etc. Plus le pouvoir est grand, plus son appétit sera grand. Lorsqu’il prend des proportions telles qu’il peut subjuguer de nombreux peuples, il devient un empire. Dans ce sens, l’Amérique est un empire, même si elle est considérée comme une démocratie à l’intérieur de ses frontières. Car, elle nous impose ses lois et ses pratiques de manière extraterritoriale, alors que nous ne sommes pas ses citoyens, n’habitons pas sur son territoire, n’avons pas le droit de vote et n’avons aucun moyen d’influencer ses décisions pour défendre nos intérêts légitimes. Elle met sous pressions les démocraties européennes et dans d’autres parties du monde pour qu’elles la suivent dans ses aventures impérialistes et militaristes, au détriment des valeurs démocratiques et des normes morales universelles.

Julian Assange est persécuté, car il a dévoilé des pratiques obscures, illégales, dégradantes et inhumaines de l’empire américain. Il a ainsi touché ce dernier au cœur de ses instruments de pouvoir. De ce fait, il est devenu l’homme le plus dangereux pour le gouvernement américain. Ce dernier fera tout pour le punir et le réduire au silence par des mesures d’exception et, à la même occasion, pour donner une leçon à toutes celles et à tous ceux qui pourraient suivre d’une manière ou d’une autre son exemple. Son arrestation par le gouvernement britannique est une attaque contre les valeurs morales fondamentales qui sont la liberté, le courage, le sens de la justice, l’empathie pour les victimes, etc. L’attaque contre Julian Assange, ce héros de l’ère numérique, est dès lors une attaque contre nous tous. Les gouvernements européens ont le devoir moral de tout faire pour le protéger.

 

Le revenu de base inconditionnel, la sécurité sociale et la réduction du temps de travail

Les Suisses ont rejeté en 2016 l’initiative qui préconisait un revenu de base inconditionnel (RBI) pour tous les habitants du pays. Séduisante, l’idée fait cependant son chemin à l’échelle mondiale, et des expériences intéressantes sont conduites dans un certain nombre de pays. Il faut préciser que les arguments qui ont pesé le plus en faveur du rejet de l’initiative concernait le financement des coûts d’une telle mesure, ainsi que la peur de compromettre le système de la sécurité sociale actuelle, considéré comme plus efficace et plus équitable.

Les hommes et les femmes ont rêvé depuis la nuit du temps de ne pas être obligés de travailler pour gagner leur vie. Le travail a toujours été dur pour l’immense majorité des gens, tandis que le loisir était considéré comme un luxe. Seule une petite minorité de privilégiés pouvaient s’offrir une vie confortable en faisant travailler les autres et en s’appropriant le maigre surplus de leur produit de travail. La morale dominante a promu le travail au rang des valeurs morales fondamentales pour aider à maintenir le statu quo.

Les sciences et technologies ont profondément modifié le rapport de l’homme à la nature ces deux derniers siècles. Il a acquis le pouvoir d’utiliser à large échelle les forces de la nature. Cette montée en puissance des sciences et technologies a coïncidé avec la naissance du capitalisme, qui a, à son tour, dynamisé la transformation des idées scientifiques et techniques en forces productrices pour en tirer un maximum de profit. Le monde est ainsi devenu plus riche, ce qui a permis l’amélioration considérable des conditions de vie des populations un peu partout. Ce processus continue et s’accélère énormément de nos jours, au point qu’il commence à faire peur, car le progrès scientifique et technologique ne profite pas directement aux populations, mais reste otage d’un système économique capitaliste, qui dans sa course folle vers le profit – son unique but -, pose un danger mortel à l’humanité en provoquant le réchauffement climatique et des conflits armés, avec un risque accru de l’utilisation des armes nucléaires ainsi que d’autres types d’armes puissantes et sophistiquées et potentiellement incontrôlables, pour ne citer que ces deux exemples.

Nombreux sont celles et ceux qui pensent aujourd’hui qu’il est tout à fait possible et nécessaire d’instaurer un revenu de base inconditionnel (RBI) suffisant pour chaque personne. Je le pense aussi, car le monde est suffisamment riche et technologiquement avancé pour ne plus lier les moyens de subsistance au travail. Personnellement, un RBI suffisant pour vivre m’aurait complètement changé la vie, car utiliser tout mon temps ou une bonne partie de ce dernier à des fins que je choisirais librement (activité professionnelle, associative ou politique, l’entraide, activités en pleine nature, sport, lecture et écriture, voyages, etc.), et accessoirement ne plus avoir de patron, serait un changement radical dans mon existence et, par conséquent, dans mon bonheur. Comme je suis absolument certain que je ne tomberai pas dans l’oisiveté, je ne vois aucun danger sérieux pour moi ni d’ailleurs pour mes enfants, car je compte sur la force de l’exemple, l’éducation et, surtout, la rationalité innée de l’être humain. Je suis certain qu’un RBI universel décent aura un impact positif important sur le système éducatif, la culture, en particulier les arts, la politique, l’entraide entre les gens, la moralité, la santé publique, bref sur le fonctionnement général de la société ainsi que sur les relations entre les nations. Nous deviendrons probablement plus chaleureux, courtois, généreux et bienveillants si nous sommes libérés du poids du stress que génèrent le travail et les craintes de perdre les moyens de subsistance. Nous deviendrons aussi plus créatifs pour produire de la richesse matérielle en prenant plus facilement le risque de devenir des entrepreneurs. Les entreprises seront gérées différemment, car les employés obtiendront plus de considération et d’autonomie du fait qu’ils n’y travailleront plus par pure contrainte financière, mais pour des raisons personnelles et professionnelles plus valorisantes. Elles seront très probablement moins hiérarchisées, de petite taille, décentralisées et mises en réseaux pour être humainement et écologiquement plus efficientes. Elles seront gouvernées démocratiquement, car il y a bien de raisons de penser que la démocratie qui a fait ses preuves dans le domaine politique, prévaudra aussi dans la gouvernance des entreprises.

Tout cela reste bien évidemment un rêve, non parce que nous n’avons objectivement pas les moyens de le matérialiser, mais parce qu’il se heurte de plein fouet aux intérêts fondamentaux d’une économie capitalise ultralibérale ainsi que de ses multinationales toutes puissantes.

Dans le monde globalisé actuel, l’économie échappe au contrôle de l’État, qu’il soit petit ou grand. Or, sans une mainmise publique minimale suffisante sur l’économie, aucune nation n’est capable de s’assurer un revenu suffisant pour maintenir et développer les fonctions et services essentiels de l’Etat comme le maintien de l’ordre, l’éducation, le soutien à la culture et à la recherche scientifique, le système de la sécurité sociale, les infrastructures publiques, etc. Ces dernières décennies, l’Etat social est confronté à une baisse constante de ses recettes fiscales, sa principale source de revenus, car il est de plus en plus difficile de taxer les grandes entreprises et les capitaux, de peur de les faire fuir. La délocalisation est ainsi utilisée comme une arme puissante pour faire échec à toute tentative d’augmenter les impôts. Cela a comme conséquence notamment le fait que les pays se livrent à de véritables guerres fiscales pour attirer ou retenir les entreprises et les capitaux. Tout cela a un impact négatif important et à long terme sur l’emploi, la sécurité sociale et sur les projets de l’avenir. En même temps, cela s’accompagne de l’appauvrissement généralisé des classes moyennes, qui fournissent la plus garde part des recettes fiscales dans les États riches et qui peinent à porter le poids de l’Etat social.

Le RBI universel sera sûrement une réalité dans un avenir pas très lointain sous une forme ou une autre. S’il peut être une amélioration des conditions de vie dans des pays sans sécurité sociale ou lorsqu’il constitue un complément à la sécurité sociale existante, il ne constituera certainement pas une amélioration s’il remplace la sécurité sociale dans des pays qui sont dotés actuellement de bons systèmes de protection sociale. Pour les réalistes pessimistes, dont je fais partie, il représentera très probablement une petite concession de l’économie capitaliste ultralibérale pour remplacer l’Etat social en faillite et pour faire face à un chômage de masse provoqué par l’évolution économique et technologique, qui finira par remplacer totalement ou en grande partie le travail humain par des machines autonomes, contrôlées par des algorithmes sophistiqués et puissants. En effet, lorsque 40% ou 50% des populations actives dans des pays riches se retrouveront au chômage (selon les prévisions de certains spécialistes), tandis que les capitaux et les moyens de production seront concentrés dans les mains d’une toute petite minorité de riches – une tendance qui continue ces dernières décennies -, il n’y aura probablement plus d’autre solution que d’instaurer un RBI, qui constituera un revenu minimal de subsistance et qui reviendra moins cher que les coûts de l’Etat social actuel. Ce, compte tenu du fait que les ressources naturelles sont limitées et que le réchauffement climatique sera devenu irréversible en raison du même système capitaliste, ce qui constituera une raison de plus pour que le RBI soit le plus bas possible. Nous aurons ainsi des sociétés très polarisées, avec une minorité bien lotie et une grande partie de la population vivant dans la quasi-misère et contenue par des États de plus en plus autoritaires tendant à envahir le moindre recoin de la sphère privée des individus. Ce serait un scénario qui conduit tout droit à l’enfer.

Cependant, il y a espoir que nous puissions empêcher les forces obscures de notre nature humaine, matérialisées notamment par le système capitaliste ultralibéral, de nous conduire dans cet impasse-là. Car, nous avons aussi une autre nature humaine qui s’exprime par l’empathie, l’entraide, le courage, le sens de la justice, etc. Si cette part magnifique de notre nature prend le dessus, nous auront toutes les chances de bâtir un avenir heureux pour nous-mêmes et pour nos enfants. Un RBI qui compléterait et/ou étendrait la portée de la protection sociale actuelle, serait alors pour l’humanité un pas en avant dans sa marche pour le progrès social.

En attendant, une réduction drastique et généralisée du temps de travail dans les pays développés, sans perte salariale conséquente, reste pour l’instant la réponse la plus appropriée et la plus radicale au chômage et à la précarisation des populations. Elle générera des emplois en masse, améliorera les conditions de travail des employés et réduira les coûts de la sécurité sociale, ainsi que les déficits publics. Nous devons demander à nos chers politiciens de réfléchir sérieusement sur cette option.

Amor Fati

Cette expression latine a été popularisée par le philosophe allemand Friedrich Nietzsche au 19e siècle. Souffrant de terribles migraines, qui le rendaient à moitié aveugle, de la solitude, de manque de moyens financiers, d’une santé mentale déclinante, etc., il a cru trouver une solution à ses souffrances en proclamant, au moins dans ses écrits, son Amor Fati, l’amour du destin ou l’acceptation du destin.

L’expérience de Nietzsche est révélatrice d’une expérience universelle de l’être humain qui, à toute époque, après avoir essuyé de nombreux revers, finit par se résigner à son destin potentiellement tragique.

Il y a dans la vie une part de l’inévitable, comme les maladies, la perte des êtres chers ou encore la fin programmée de notre propre existence. Il y a également ce qui est impossible à changer comme le fait d’être né dans un pays pauvre ou dans un milieu social défavorisé, les opportunités manquées, les choix malheureux, les échecs professionnels, les catastrophes personnelles ou collectives, etc.

L’acceptation du destin ne doit cependant pas être interprétée comme une invitation à vivre passivement, dans un état de résignation totale face à tout ce qui peut arriver. Une attitude passive ou fataliste est la pire des solutions, car elle mène tout droit à une vie dénuée de tout sens, au ressentiment, à l’angoisse, à l’échec ou à la misère.

Nous avons les facultés nécessaires pour distinguer ce qui est possible à changer de ce qui ne l’est pas. Nous avons aussi la force de changer ce qui peut l’être. Quant à ce qui est impossible à changer, nous pouvons l’accepter avec le plus grand courage possible. C’est de cette manière que je comprends l’Amor Fati.

Nous pouvons ainsi espérer vivre une vie pleine et entière. Car, en acceptant notre sort, nous nous débarrassons de nos angoisses ou regrets ou encore de nos envies infondées et nous pouvons ainsi utiliser notre énergie pour changer ce qui est possible avec encore plus de confiance et de combativité, des qualités dont nous avons tant besoin à une époque où tout a tendance à devenir extrêmement compliqué, insensé, voire déshumanisé.

Nous pouvons ainsi projeter des idées, planifier nos carrières, se fixer des objectifs ou des défis, lutter avec conviction pour telle ou telle cause, fonder des familles, etc., tout en sachant que les choses ne se passeront pas toujours de la manière que nous souhaitons qu’elles le soient. Cela ne diminuera en rien le plaisir de vivre et d’agir, car ce qui compte en définitive c’est le jeu, la vie elle-même avec ses hauts et bas. De plus, cela nous évitera bien d’illusions, de déceptions et de regrets.

Laissons donc au destin ou à la providence ce qui lui appartient. Occupons-nous de ce que nous pouvons concevoir et gérer. C’est un changement d’attitude radical. C’est vivre avec lucidité dans la réalité du présent, sans le regret du passé ni la crainte de l’avenir. C’est une prise de conscience de l’absurdité de vouloir tout maîtriser ou tout réussir, une attitude irrationnelle qui nous est inspirée, parfois imposée, par la vie moderne, en particulier par notre éducation. Nous constaterons alors que nous avons besoin de peu de choses pour vivre heureux.

Il n’est certes pas facile d’arriver à une parfaite sérénité d’esprit à une époque qui semble complètement malade et, surtout, lorsque les souffrances personnelles sont grandes. Je ne suis pas certain que Nietzsche lui-même ait pu se résigner à son destin qui était tragique à bien d’égards. Il y a des situations où la souffrance peut être si grande que rien ne peut y remédier.

Cependant, ce que nous ignorons souvent, c’est le fait que le destin a aussi une autre dimension, celle qui fait les choses mieux que ce que nous aurions accompli si tous nos vœux s’étaient réalisés. Car si nous savons ce que nous voulons, nous ne savons pas toujours en quoi consiste notre propre bien. La réussite vers laquelle nous courrons tant, peut être aussi dangereuse que l’échec, disait un ancien sage. Le destin agit comme une main invisible, qui nous surpasse et nous fait prendre conscience de notre vraie nature humaine, parfois, à travers bien de souffrances. Nous devrions lui faire confiance, si nous voulons être plus forts, en paix avec nous-mêmes et, donc, en meilleure santé mentale.

La vérité réside dans les faits

J’ai vécu récemment une situation qui était instructive à plusieurs égards. Un matin de janvier, je suis arrivé avec un peu de retard dans la ville où je travaille, alors qu’il y avait neigé beaucoup durant les jours qui avaient précédé. Comme la localité est située à une certaine altitude, il y neige habituellement beaucoup en hiver et, de ce fait, le parcage des véhicules sur la voie publique est soumis à des restrictions importantes durant cette saison, ce qui limite de moitié le nombre de places de parc. Comme je ne trouvais pas de place de stationnement, j’ai été contraint de laisser ma voiture dans une rue assez éloignée de mon lieu de travail. A midi, je suis allé la chercher. Or, quelques minutes après le départ, alors que je me trouvais sur une route fréquentée, la voiture a commencé à perdre de la puissance, comme si quelque chose la freinait. Je me suis arrêté sur le trottoir pour faire un examen visuel, mais n’ai rien trouvé. J’ai alors conduit le véhicule directement au garage pour des vérifications par un mécanicien. Le chef d’atelier a fait un essai de conduite mais n’a pas trouvé la source du problème. Je lui ai laissé la voiture pour l’après-midi, mais il n’a toujours pas trouvé la cause de la défaillance. Sceptique, je suis reparti avec la voiture le soir et, le lendemain, j’avais de nouveau le même problème, encore plus accentué. J’ai de nouveau conduit la voiture au garage et comme, entre-temps, le voyant moteur avait commencé à clignoter, le mécanicien a pu avoir quelques indications d’irrégularité. A la fin de la matinée, j’ai récupéré mon véhicule, mais le chef d’atelier restait sceptique, bien qu’il ait changé des bougies d’allumage. Le jour suivant, qui était un vendredi, j’avais toujours le même problème. En effet, tant que le moteur était froid, il toussait, n’avait pas de puissance, faisait des bruits irréguliers, etc. Une fois le moteur chaud, je pouvais rouler plus au moins normalement mais la voiture avait perdu de la puissance. Je craignais qu’elle ne s’arrêtât sur l’autoroute. Dès le lundi suivant, la voiture a été immobilisée durant une dizaine de jours à l’atelier du garage. Le chef d’atelier a pris contact avec l’usine pour trouver la source du problème, mais les suggestions reçues ne lui étaient pas très utiles. Il a passé de nombreuses heures pour faire toutes sortes de vérifications, démonter et remonter des pièces. Après plusieurs jours, il m’a téléphoné et dit qu’il pensait que le problème venait de l’essence, qui avait une couleur jaune bizarre. Je lui ai dit que je ne pouvais pas me tromper de l’essence, car il est difficile de mettre du diesel dans une voiture à essence récente, l’entrée du réservoir n’étant pas assez large pour introduire le pistolet du tuyau de diesel. De plus, j’avais la quittance du dernier plein qui indiquait clairement que j’avais acheté le bon carburant auprès d’une station-service très fréquentée et donc à grand débit. Cela diminuait fortement le risque d’un carburant avarié ou contaminé. En outre, il n’y avait aucune raison que quelqu’un ait vandalisé ma voiture, celle-ci étant, en plus, toujours fermée à clef lorsqu’elle est parquée. Le mécanicien m’a expliqué qu’il avait vidé le réservoir à essence, nettoyé tout le circuit, changé de filtres et l’huile du moteur, parce que ce dernier avait pris du volume en raison de l’essence qui était passée à travers les pistons. N’ayant pas de moyens techniques pour analyser la composition du carburant, il ne pouvait pas prouver qu’il était avarié ou contaminé. Il n’y avait pas trouvé de saleté ou d’autres résidus visibles. Il m’a également précisé que les réparations n’étaient pas prises en charge par la garantie d’usine du véhicule, ce qui signifiait que je devais passer à la caisse. Il m’a cependant rassuré en m’indiquant qu’il n’allait pas compter toutes ses heures de travail pour la facturation, vu la situation.

Je dois préciser que j’avais effectué le service annuel de la voiture quelques jours avant la panne. Lorsque durant une pause, j’ai raconté cette histoire à un collègue de travail, qui était un ancien mécanicien d’automobile, il m’a répondu que, d’après les statistiques, 30 % des pannes sont consécutives au service auprès d’un garage agréé. Le jour suivant, j’en ai parlé à un second collègue qui est passionné de bricolage et fait lui-même l’entretien et les réparations de ses véhicules. Il a également montré beaucoup de scepticisme quant à la cause supposée de la panne, soit le carburant avarié. On en a rediscuté plus tard et tout indiquait de manière très cohérente que le problème provenait très probablement d’une erreur commise lors du service au garage. Ce, compte tenu du fait que la voiture n’avait jamais eu de problèmes auparavant et que les mécaniciens du garage ont pour habitude de verser un additif dans le carburant à chaque service. On ne comprenait pas la raison d’utiliser cet additif. De plus, la voiture étant sous garantie d’usine, mais qui arrivait à terme bientôt, je ne pouvais pas non plus exclure un défaut caché de la chose, comme par exemple un problème électronique, que le constructeur ne souhaiterait pas admettre. Cependant, je savais par expérience que lorsqu’on commence à douter et que les émotions s’en mêlent, on peut aboutir à toute sorte de conclusions absurdes. Je restais donc prudent.

Par la suite, j’ai attendu la facture de mon garagiste qui était finalement assez raisonnable compte tenu du nombre d’heures qu’il avait passées pour trouver la panne et effectuer les travaux de réparation. J’ai payé la facture pour terminer cette histoire et passer à autre chose, mais le doute était resté. Cela me laissait un petit goût amer. De plus, c’est moi qui devais assumer le coût relativement important des réparations, alors que la panne était imputable soit au constructeur, soit au garage, soit encore à la station-service. Je me suis convaincu que mon garagiste disait la vérité car je le connaissais et qu’en plus, il n’avait aucun intérêt à perdre un client régulier. Le même raisonnement était valable pour la station-service. Celle-ci, à moins que leurs propriétaires fussent fous, n’avait pas d’intérêt à cacher son erreur, si elle avait vendu de l’essence avariée, car elle pouvait perdre beaucoup de clients. Je n’étais certainement pas le seul client à être lésé dans un tel cas. De plus, elle devait avoir une assurance couvrant ce type de risque. J’ai finalement contacté la station-service qui m’a immédiatement remercié et indiqué qu’elle avait effectivement vendu de l’essence contaminée par le diesel à quelques clients et qu’elle en assumait la responsabilité. Vous pouvez imaginer mon soulagement, car j’ai pu résoudre le puzzle et, surtout, conserver des partenaires commerciaux en qui j’avais confiance.

La cohérence n’est pas synonyme du vrai

En réfléchissant sur cette histoire, je n’ai pas pu m’empêcher de constater à quel point nous pouvons nous tromper dans notre raisonnement, alors que ce dernier peut être parfaitement cohérent. Cela nous amène à la théorie de la « cohérence, » un concept développé en philosophie, qui mesure la véracité d’une proposition en fonction de sa cohérence avec un set d’autres propositions tenues pour vraies. Si je suivais cette théorie, tout indiquait de manière cohérente que la panne était due à une erreur du garagiste, alors que cela n’était absolument pas vrai, car il a été finalement établi dans les faits que la source de la panne résidait dans le carburant vendu par la station-service.

Dans mon métier, nous sommes souvent obsédés par la cohérence de nos décisions. J’ai constaté plus d’une fois qu’une décision administrative ou judiciaire peut être parfaitement cohérente et claire, mais qu’elle peut s’avérer fausse, si elle ne tient pas compte de certains faits. Imaginez dans le domaine pénal, lorsque tout porte à croire de manière très cohérente qu’un suspect est coupable d’un délit grave, alors que les preuves ne reposent pas sur les faits solidement établis. Quelle sera la décision du juge s’il est adepte de la théorie de la cohérence ? La conséquence en sera désastreuse pour le prévenu.

Il est dès lors archi-important de vérifier avec rigueur les faits et d’y fonder nos idées, opinions, jugements et décisions. Nous devons agir de la sorte si nous avons le souci de la vérité.

Seul le réel est vrai

Cela nous conduit à la théorie de la correspondance, qui a commencé avec Aristote. Il expliquait la véracité d’un énoncé par sa correspondance avec un fait. Ainsi, si je dis que la Terre tourne autour du Soleil est une affirmation vraie, car c’est ce qu’elle fait réellement. Si je dis qu’elle n’est pas le centre de la galaxie est également vrai, car elle ne l’est pas en réalité. La dernière proposition correspond à un fait négatif. C’est également de cette manière que nous comprenons intuitivement la vérité. D’ailleurs, nous n’avons pas attendu les philosophes pour comprendre ce qui est vrai ou faux. En revanche, les philosophes ont le mérite de démontrer le fait que nous avons une capacité extraordinaire de déformer les faits ou de s’en éloigner au gré de différentes considérations. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner attentivement n’importe quel sujet de l’actualité politique, économique ou culturelle. On constate alors que nous sommes ciblés par un flux continu d’informations qui visent à nous plaire, à nous vendre quelque chose ou à nous manipuler. Il faut donc être averti et persévérant pour distinguer le vrai du faux.

Accorder la préférence à la vérité est « un devoir sacré, » comme le faisait remarquer Aristote.

La vérité constitue le fondement de la confiance que nous accordons les uns aux autres. Sans la vérité et la confiance, rien ne fonctionne plus. Certaines sociétés peuvent être si profondément corrompues que le mensonge remplace la vérité et devient un sport national. Il affecte alors profondément les relations entre les individus, la famille, le monde des affaires, la politique, la culture, la justice, etc. Ce sont des sociétés décadentes dans un sens large. Elles sont en proie à des crises sociales et économiques importantes, leurs gouvernements sont impopulaires et inefficaces, leurs institutions ne fonctionnent pas correctement, leurs économies ne se développent pas, car personne ne peut faire confiance à personne, l’arbitraire remplace les lois, la justice s’achète, la police ne protège pas le citoyen, l’armée assure ses propres intérêts et/ou ceux des groupes qu’elle met au pouvoir et les autres nations ne savent pas comment traiter avec elles. Le mensonge n’est pas le seul mal de ces sociétés, mais il est révélateur d’un mal bien plus profond.

Pourtant, au fond de lui-même, tout être humain est attaché à la vérité. C’est quelque chose qui n’est pas seulement le fruit de l’éducation, mais est probablement inscrit dans ses gènes. Ce n’est pas par hasard que toutes les cultures humaines considèrent la vérité comme pilier de leur existence. Même le dernier des imposteurs ne s’avouera pas menteur. De là aussi l’espoir de croire que les sociétés en crise peuvent un jour sortir de leur état d’errance politique ou morale.

Comme l’homme a le pouvoir de transformer le monde par ses idées – la science et les technologies en étant un exemple – il n’est pas toujours aisé de dire à l’avance si une idée qui vise à transformer la réalité est valable ou non. Nous devons cependant opposer un réalisme rigoureux, avec un certain scepticisme, à toute idée ou promesse ainsi qu’à tout projet social ou politique, sachant qu’une idée qui n’est pas réalisée n’est pas vraie.

Il n’y a pas non plus de « ma vérité, » « ta vérité, » « sa vérité, » etc. Affirmer le contraire reviendrait à dire que quelque chose existe ou n’existe pas et qu’il y a encore une troisième possibilité, etc. La vérité n’est pas relative. Le relativisme en la matière, qui est répandu partout de nos jours, ne peut que nous conduire à l’errance spirituelle et à un désastre en fin de compte, car avec lui nous n’aurons plus besoin de nous poser des questions, ces interrogations qui nous permettent de nous connaître et d’explorer le monde. Rappelons-nous donc toujours que la vérité réside dans les faits et non dans les paroles.

Ne stressez pas vos employés, prenez plutôt soin d’eux !

J’entends parfois qu’il faut sortir les employés de leur zone de confort, que le stress a un effet stimulateur et que tout cela fait des merveilles en matière de résultats attendus. Certains n’hésitent pas à justifier des mesures de réorganisation par ce type d’arguments. Or, ils se trompent sur l’essentiel.

Le stress est bon pour changer d’habitudes, de comportements ou de caps, mais à condition qu’il ne dure pas trop longtemps. C’est un levier indispensable pour se mobiliser ou mobiliser une personne ou une entité pour faire quelque chose qui sort de l’ordinaire. En revanche, s’il s’installe durablement, il détruira les employés et l’entreprise.

Le levier du stress est utilisé, par exemple, dans les entrainements militaires ou pour préparer les sportifs de haut niveau. Cependant, on y alterne des moments d’action intense avec des moments de détente, car le stress ne peut pas être supporté au-delà d’une certaine durée ou intensité, même lorsqu’il sert de catalyseur. Cette méthode est efficace dans les activités précitées, car les protagonistes veulent atteindre les objectifs auxquels ils adhèrent intérieurement et se prêtent ainsi volontiers au jeu.

Le monde du travail représente une toute autre réalité. On ne saurait y appliquer de manière dogmatique les concepts utilisés dans d’autres domaines. Les employés ne sont pas de jeunes soldats ou sportifs de haut niveau. Pour beaucoup de gens malheureusement, le travail est synonyme de souffrances, car ils y subissent beaucoup de contraintes physiques et psychiques. Dans un monde idéal, ils se passeraient volontiers de leurs jobs qui leur imposent souvent des tâches simples, répétitives, inintéressantes, voire abrutissantes. La plupart d’entre eux sont des pères ou mères de famille qui se battent quotidiennement pour conserver leurs jobs, qui n’ont pas ou plus d’ambitions de carrière, celle-ci étant d’ailleurs réservée à une minorité privilégiée, qui ne sont plus jeunes, qui peuvent avoir des problèmes de santé et/ou des difficultés sociales et qui sont souvent épuisés par une multitude d’obligations imposées par la vie moderne, engendrant à long terme du stress et ses corolaires, le sentiment d’insécurité et d’insatisfaction permanent. Lorsque le mangement décide de prendre des mesures qui imposent des contraintes supplémentaires comme, par exemple, des menaces ou intentions de licenciement, horaires de travail plus contraignants, incompatibles avec la vie privée des employés, baisse de salaires, diminution de confort sur la place de travail, etc., cela risque de rompre le délicat équilibre de vie des employés, et les dégâts qui en résultent peuvent être importants. Dans ces conditions, le mangement ne peut pas s’attendre à une amélioration de la situation générale dans l’entreprise. Les raisons en sont multiples.

Les mesures de cette nature sont généralement mal acceptées, car elles augmentent le mal-être des employés non seulement sur le lieu de travail, mais aussi jusque dans leur sphère privée. Elles sont perçues comme des moyens de contrainte supplémentaires sur lesquelles ils n’ont aucune emprise, restreignant encore plus leur liberté personnelle, alors qu’ils éprouvent déjà passablement de difficultés. L’impuissance face à cette situation provoque les sentiments d’être infantilisés, dédaignés, maltraités et dévalorisés. Cela conduit finalement à un ressentiment latent profond. Les employés ne partagent dès lors pas la vision du mangement et n’adhèrent pas aux mesures décidées ni aux objectifs fixés par ce dernier. Il s’ensuit un manque de motivation, une baisse de productivité, de l’absentéisme, des conflits, des burnouts, des tricheries ou vols, etc. Dans une situation économique difficile sur le marché, cela peut bien ruiner l’entreprise.

Certaines entreprises ou administrations peuvent cependant se permettre de mener des politiques peu soucieuses du bien-être des collaborateurs du fait qu’elles bénéficient d’un pouvoir économique et, par conséquent, psychologique considérable sur ces derniers. La main d’œuvre qualifiée et non qualifiée est généralement abondante, ce qui renforce encore plus la position de force de l’employeur. Les taux de chômage élevés et incompressibles créent une concurrence accrue entre les employés. Les législations réglementant les rapports de travail sont souvent peu contraignantes pour les employeurs, de sorte que les entreprises peuvent engager, utiliser et ensuite licencier les travailleurs à leur convenance. Lors de la Guerre de sécession d’Amérique, les défenseurs de l’esclavage faisaient valoir l’argument selon lequel, en comparaison avec les travailleurs des États du Nord, les esclaves étaient mieux pris en charge, car leurs propriétaires les protégeaient et les assistaient lorsqu’ils étaient malades ou âgés, contrairement à ceux qui, une fois licenciés de leur travail, rejoignait les laissés-pour-compte de la société. Cette parenthèse montre une dure réalité économique qui a peu changé sur le fond. Les systèmes de la sécurité sociale, qui ont été créés pour remédier aux conséquence fâcheuses du marché du travail, qui sont le chômage ainsi que les maladies et les accidents professionnels, atténuent les excès du modèle économique, sans toutefois être incitatif en matière de responsabilité sociale des employeurs.

Par ailleurs, les entreprises qui ne prennent pas soin de leurs employés ne sont pas des entreprises innovantes. Si elles survivent, c’est parce qu’elles ont des revenus s’apparentant à des rentes que leur assure leur position dominante sur le marché. La même logique est parfois valable pour les administrations publiques en général, vu que leurs budgets sont assurés par l’argent public et qu’elles subissent les conséquences directes des décisions politiques.

Certes, l’économie du marché mondialisée d’aujourd’hui met à rudes épreuves la plupart des entreprises, surtout les petites et moyennes entreprises, qui bénéficient d’une protection moindre de l’Etat en comparaison avec les grandes entreprises privées ou publiques qui, elles, maintiennent généralement des liens étroits avec les gouvernements. Elles sont donc régulièrement amenées pour des raisons parfaitement logiques à licencier du personnel ou à imposer des mesures d’économies ou autres peu appréciées par ce dernier. Dans ce contexte, comme le montrent l’expérience et de nombreuses études qui ont été menées dans ces situations, la capacité du mangement de mener une bonne communication dans l’entreprise est déterminante. Cette communication sera réussie si elle est sincère, régulière et prend en compte les intérêts légitimes des employés lorsque cela est possible. Dans ce cas, les employés ne sont pas anéantis émotionnellement, préservent leur motivation et consentissent plus facilement à des sacrifices pour permettre à l’entreprise de traverser les difficultés. On peut ainsi empêcher la recrudescence d’absentéisme, de conflits sur le lieu de travail, de fuite de compétences et de tout autre comportement nuisible pour l’entreprise.

Il est primordial d’éviter toute décision ou comportement qui stresse inutilement le personnel, faute de pouvoir prendre des mesures positives pour améliorer les conditions de travail. Cela relève du bon sens et indique la mesure de l’empathie que l’employeur témoigne à ses employés. Tout le monde en sort gagnant.