De la pensée critique

Nous vivons une époque paradoxale : jamais dans l’histoire de l’humanité les gens n’ont eu accès à une telle quantité d’informations comme aujourd’hui. En même temps, la pensée authentique est rare, voire considérée comme hérétique, comme elle l’était pendant les périodes les plus sombres de l’histoire.

La raison en est sans aucun doute que l’esprit des gens est complètement asservi par la propagande omniprésente, diffusée en particulier par les médias de masse, à laquelle l’intelligentsia adhère honteusement, dans un silence complice. Cependant, les esprits asservis sont incapables de penser par eux-mêmes, car ils sont perdus dans le labyrinthe de la propagande et des idéologies dominantes. Ce n’est qu’ainsi qu’ils sont gouvernables.

Les esprits asservis vivent dans l’illusion d’avoir leurs propres pensées et convictions, alors qu’en réalité, ils ont assimilé les idées, les croyances et la morale de leurs maîtres. Or, ces derniers ne poursuivent que des intérêts particuliers propres. Les esprits asservis trahissent ainsi leurs propres intérêts, notamment en suivant des politiciens corrompus et même en envoyant leurs propres enfants mourir dans des guerres ignobles qui ne profitent à personne, sauf à l’élite dominante. Ils confondent ainsi leurs ennemis avec leurs amis et leurs amis avec leurs ennemis.

La liberté est, par définition, spirituelle. Elle commence par une expédition volontaire dans des territoires inconnus, incertains, voire instables, à la recherche de la vérité et de la justice. Un esclave enchaîné n’est guère un esclave s’il pense par lui-même, c’est-à-dire s’il écoute sa propre conscience, qui lui rappelle à tout moment que sa condition d’esclave est contraire à sa nature humaine et qu’il a le devoir moral et religieux de se libérer. Un esclave qui refuse d’être esclave ne peut être maintenu dans l’esclavage. Il en va de même pour un peuple tout entier. En réalité, toute forme de servitude est volontaire.

Le contraire d’un esprit asservi est un esprit pensant, critique ou libre. La pensée devient alors une force qui conduit à la clarté et, ainsi, transforme le monde. Elle est constructive lorsque la société repose sur des fondements moraux solides. Elle est alors bâtisseuse des nations et des civilisations. En revanche, elle provoque l’effondrement des croyances, certitudes, idéologies ainsi que de toute la structure politico-sociale dans les sociétés décadentes. Ce n’est toutefois pas la faute de la pensée critique, mais celle des structures politiques et économiques qui, comme dans beaucoup de sociétés modernes aujourd’hui, sont complètement rongées par une corruption morale sans précédent.

Certaines sociétés modernes, en particulier européennes, sont tellement minées par la corruption du système politique et économique que tout est devenu absurde et toxique : le travail, l’école, la famille, etc. Le superflu, le non-sens, la méchanceté gratuite, le mensonge, l’argent et le pouvoir tyrannique font la loi. Ces sociétés ne se renouvellent plus naturellement pour ces mêmes raisons. Elles meurent lentement, sans que cela inquiète l’élite dominante, pour qui « après moi, le déluge ». Un tel état de déchéance avancé des valeurs humaines fut rarement produit dans l’histoire. Il est à la hauteur du succès que les sociétés européennes ont connu ces derniers siècles.

Pourtant, presque tout le monde refuse de voir la réalité : la classe politique, les médias, la grande majorité des intellectuels, les institutions publiques, les partis politiques dominants et la majorité de la population, désorientée par la propagande et aveuglée par le confort matériel relatif qui subsiste encore. Dans ces conditions, ces sociétés sont vouées à une chute vertigineuse dans l’abîme. Elle sera irréversible, comme ce fut le cas en Europe après la chute de l’Empire romain d’Occident ou des sociétés arabo-musulmanes après le déclin de la civilisation musulmane. Seul un miracle peut empêcher cela de se matérialiser.

La pensée critique n’est pas l’alliée des sociétés aux systèmes politico-économiques en déclin. Elle est la force motrice de l’histoire pour éliminer la gangrène et ainsi ouvrir la voie à la transformation. Son élan irrésistible se dresse contre les édifices politiques et économiques jadis bâtis en béton et en acier, que l’on croyait invincibles. Elle montre que ces structures rigides ne sont que des coquilles vides, privées de toute vitalité. En réalité, elle met à nu des spectres artificiellement maintenus par le capital et l’autorité de l’État, qui n’ont pas encore épuisé leurs stratagèmes machiavéliques pour se perpétuer. Mais la puissance étatique se transforme tôt ou tard en une peau de chagrin, tandis que l’argent commence à se faire cruellement rare.

Socrate vécut à une époque comparable à la nôtre, lorsque Athènes se trouvait à l’apogée de sa gloire. Mais derrière ce succès éclatant se cachait une grande ignorance et une profonde corruption morale qui rongeaient les fondations de la cité, au point que celle-ci, sans hésitation, sans honte, et de la manière la plus abjecte — par un vote majoritaire de 501 jurés populaires tirés au sort — condamna à mort l’esprit le plus brillant et le plus bienveillant de la cité : Socrate.

La pensée socratique représentait, à bien des égards, une menace pour l’ordre établi à Athènes. Elle détruisait les certitudes et ébranlait les fondations sur lesquelles reposait la cité, comme c’est d’ailleurs souvent le cas de la pensée critique de manière générale, qui interroge les dogmes établis. De ce point de vue, la condamnation de Socrate par les jurés athéniens peut être interprétée comme une réaction logique face à un danger perçu pour la stabilité du régime. Non pas parce que Socrate corrompait la jeunesse ou introduisait de nouvelles divinités dans la cité — accusations qui lui valurent officiellement la peine de mort — mais parce qu’il incitait les jeunes à penser de manière authentique. La pensée socratique avait tout le potentiel de détourner les jeunes encore peu corrompus par des normes de l’édifice social établi, constituant par là une menace existentielle pour la pérennité de ce dernier.

Quel est le cheminement de la pensée critique ? Il est le même que celui de Socrate, qui se posait des questions simples, rapporté notamment dans l’« Apologie de Socrate » par Platon. Socrate y raconte une histoire amusante : Son camarade d’enfance, Cheréphon, s’étant rendu un jour à Delphes, osa demander à la Pythie « s’il y avait quelqu’un de plus sage que Socrate. Et la Pythie lui répondit qu’il n’y en avait point. » Intrigué par les paroles de l’oracle, qui ne pouvaient être fausses, mais sans être convaincu non plus qu’il était l’homme le plus sage d’Athènes, Socrate décida de vérifier les paroles de l’oracle. Il alla alors voir un homme d’Etat et voici ce qu’il découvrit :

« Il me parut que ce personnage semblait savant à beaucoup de gens et surtout à lui-même, mais qu’il ne l’était aucunement. Et alors, j’essayais de lui démontrer qu’en se croyant savant il ne l’était pas. Le résultat fut que je m’attirai son inimitié, et aussi celle de plusieurs des assistants. Je me retirai, en me disant : ‘À tout prendre, je suis plus savant que lui.’ »

Il entreprit ensuite la même démarche auprès d’autres figures réputées. Le résultat était toujours décevant : « Lui croit qu’il sait, bien qu’il ne sache pas ; tandis que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus rien savoir, » affirma Socrate.

Socrate parvint ainsi à déconstruire l’illusion du savoir et, par la même occasion, les valeurs fictives sur lesquelles reposait la société athénienne. Il démontra que, derrière la façade de sagesse et de vertu, régnaient en réalité l’ignorance, l’arrogance et une profonde corruption morale. C’est pour cette raison qu’il fut perçu comme l’homme le plus dangereux d’Athènes.

Socrate fut un prophète dans un certain sens. Les prophètes apparaissent souvent en période de grande corruption et montrent le chemin du salut, mais au lieu d’être suivis, ils sont la plupart du temps crucifiés ou lapidés en public. Ainsi, les sociétés minées par la corruption se privent de leur ultime chance d’échapper à l’implacable broyeuse de l’histoire.

La pensée est un attribut prophétique, mais elle n’est pas réservée aux prophètes. Quiconque décide de réfléchir afin de rechercher la vérité et la justice devient un prophète. L’on finit par voir avec clarté et ainsi comprendre les réalités à premières vue inaccessibles lorsque l’on explore. Cela comporte également des risques dont qu’il faut être conscient. Seuls ceux qui osent défier l’abîme deviennent prophètes.

Embrassée, la pensée critique devient irrésistible. Une fois en marche, elle est inarrêtable. Résolue, elle est indomptable. C’est pour toutes ces raisons qu’elle est libre. Elle constitue la clé de la liberté individuelle. Et c’est la liberté individuelle qui fonde la liberté collective — et non l’inverse.

La pensée critique présente également des dangers considérables lorsqu’elle est poussée à l’extrême, comme ce fut le cas avec les théories de Rousseau, Nietzsche ou Marx. Elle passe alors à son contraire. Ces « philosophies » ont causé d’énormes dommages en Europe et dans le reste du monde. Pour être valable, la pensée critique doit rester dans les limites des principes moraux universels. Les philosophies qui s’inscrivent dans la tradition socratique, telles que celles de Platon, Montaigne, Spinoza ou Kant, en sont des exemples.

La pensée critique présente également des dangers particuliers pour les jeunes : elle peut les pousser à rejeter tout en bloc et se replier sur eux-mêmes, ce qui finira par conduire à l’isolement social, à l’anxiété et au refus d’assumer des responsabilités sociales ou politiques. Cet effet est clairement visible dans les idées de Dostoïevski, une philosophie que je ne recommande qu’aux esprits bien avisés.

Ce que j’écris ici est surtout un cri d’alarme, car je ne renonce jamais à l’espoir, fût-ce ténu. Je reste convaincu que seuls les esprits véritablement libres peuvent dialoguer entre eux et ainsi prévenir des catastrophes sociales en temps de grandes turbulences, car ils partagent un point de convergence : la vérité et la justice, qui ne relève pas du domaine du relativisme. Cet espoir repose avant tout sur la jeunesse, à qui la nature offre le don précieux de penser de manière authentique. Quant à ceux qui n’ont pas cultivé ce don dans leur jeunesse, ils sont sans doute perdus. Qu’importe ceux-là. Ils apprendront à leurs dépens que la servitude aussi a un prix très élevé.

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