La gratitude est salutaire

Je suis allé récemment à Berlin, ma première visite dans cette ville emblématique de la division de l’Europe entre l’Ouest et l’Est après la Seconde Guerre mondiale, mais qui donne aussi un avant-goût de l’avenir auquel l’Allemagne et l’Europe peuvent s’attendre ces prochaines années ou ces prochaines décennies.

Quand l’on visite Berlin, l’on ne peut bien sûr pas se passer de visiter les vestiges du mur de Berlin, ce fameux mur de séparation que l’Allemagne de l’Est, proclamée sur la zone d’occupation soviétique après la défaite de l’Allemagne nazie, a érigé en une nuit, du 12 au 13 août 1961, pour empêcher ses citoyens, parfois séparés de leur famille qui était restée de l’autre côté de la ligne de séparation, de fuirent vers le Berlin de l’Ouest situé sur les zones d’occupation américaine, britannique et française et qui faisait alors partie de l’Allemagne de l’Oust.

De manière inattendue, la promenade le long du mur, ou plutôt ce qu’il en reste, a été très chargée en réflexion. Elle m’a projeté dans un passé, où la vie était un véritable enfer pour ma famille ainsi que mon pays natal, avec une telle intensité émotionnelle que j’ai totalement oublié pendant quelques instants où je me trouvais. Lorsque je suis revenu au présent, j’ai remarqué que je m’étais approché de la Spree, laissant loin derrière moi ma famille qui m’accompagnait. Pendant ces quelques minutes de voyage méditatif dans mes souvenirs, j’ai passé en revue les événements de l’année 1989 en Allemagne, que j’avais suivis avec beaucoup d’intérêt depuis Moscou, où j’étais étudiant à l’époque et où, grâce à la politique de Glasnost (transparence) de Gorbatchev, l’on pouvait parler plus ouvertement des questions politiques brûlantes qu’aujourd’hui en Europe occidentale ou en Russie. Nous avions alors remarqué un fleuve d’espoir qui submergeait les Allemands de deux côtés du mur. C’était un espoir si humain et si contagieux que seul un cœur de pierre aurait pu y résister. Mes professeurs, mes camarades de classe russes, ceux d’autres nationalités et moi-même étions tous d’accord sur le principe que les Allemands ne pouvaient pas être punis éternellement pour le fascisme et la Seconde Guerre mondiale. L’on ne peut pas faire payer les générations postérieures pour les crimes des générations antérieures. Chaque peuple a le droit de déterminer librement son destin, dans le respect des autres peuples, et d’être membre à part entière de l’humanité qui forme une seule et même famille. L’Allemagne avait donc un droit naturel à se réunifier et à retrouver sa pleine souveraineté.

L’Allemagne a toujours été considérée par les Russes comme un modèle de sérieux et de compétence à imiter. Depuis des siècles, soit depuis l’époque de Pierre le Grand et de Catherine II, les Russes voulaient s’imprégner de la culture européenne afin de devenir un pays européen à part entière, car ils considéraient leur culture asiatique comme arriérée et peu attractive. Ils ont notamment invité des colons allemands à s’installer dans l’empire russe, en leur offrant des terres, afin qu’ils apportent avec eux une culture germanique qui devait moderniser la Russie. L’impératrice Catherine la Grande, qui a initié cette politique, était elle-même allemande. La noblesse russe parlait français, qu’elle trouvait plus distingué que le russe.[i]

En 1989, l’histoire était décidemment du côté des Allemands. L’Union soviétique était en pleine crise, qui a conduit à son effondrement deux ans plus tard, et la grande majorité des Russes, y compris la classe politique, sympathisaient avec les Allemands. Les Russes croyaient à l’époque en un avenir commun pour tous les peuples de l’Europe et souhaitaient y contribuer. Homme politique humaniste, Gorbatchev, alors secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, était lui-même admirateur et ami de l’Allemagne. Le mur de Berlin est tombé sous un élan populaire sans précédent, entraînant également la chute du régime communiste en Allemagne de l’Est. Les deux États allemands se sont réunifiés sans violence. Personne n’aurait pu imaginer à ce moment-là que 35 ans plus tard, les Allemands seraient non seulement en guerre par procuration contre la Russie en Ukraine, mais qu’ils soutiendraient activement le génocide israélien contre les Palestiniens. La gratitude ne fait assurément pas partie de la politique, du moins pas de la culture politique européenne ou allemande.

Les Russes ont clairement fait passer les intérêts allemands avant les leurs en laissant la réunification allemande se matérialiser. Si les Russes avaient voulu empêcher la réunification allemande, ils auraient pu le faire, car ils en avaient bien les moyens. Cela leur aurait probablement donné les moyens d’éviter la chute de l’URSS. Les Allemands semblent avoir complètement oublié tout cela. Les dirigeants français de l’époque – et c’est là un autre fait qui est souvent oublié – étaient effrayés par la perspective de la réunification allemande. Le président français, François Mitterrand, avait personnellement appelé Gorbatchev pour le persuader d’intervenir militairement afin d’empêcher la réunification.

La destruction de l’URSS aurait pu être l’occasion d’un renouveau politique européen et mondial. Un politologue occidental a même parlé de la « fin de l’histoire, » convaincu que la démocratie occidentale triompherait dans le monde entier[ii]. Or, il méconnaissait la nature profonde du capitalisme occidental[iii], qui a été bâti sur le colonialisme, l’exploitation impitoyable des êtres humains et des ressources naturelles, les guerres, les génocides et toutes sortes d’autres crimes. Gorbatchev était bien naïf de croire qu’une réformation politique de l’URSS était possible et que l’Occident serait un allié dans cette entreprise. Il était naïf, parce qu’il n’avait pas compris, en ce qui concerne l’Occident, que le problème n’était pas la nature politique ou idéologique de l’URSS, mais le fait que l’empire occidental ne peut simplement pas accepter l’existence ou l’émergence d’une grande puissance mondiale ou régionale concurrente.[iv] Les réformes de Gorbatchev ont causé la chute de l’URSS ainsi que des décennies d’instabilités dans les ex-républiques soviétiques, ainsi qu’ailleurs dans le monde. L’empire américain et ses alliés de l’OTAN ont notamment eu le champ libre pour les changements de régimes et les guerres partout dans le monde. La guerre fratricide actuelle entre la Russie et l’Ukraine, qui n’aurait pas eu lieu sans la participation active de l’Occident, est une autre conséquence directe de l’effondrement de l’URSS. Par ailleurs, déjà dès 1991, l’Allemagne et d’autres pays occidentaux ont joué un rôle décisif dans la désintégration de la Yougoslavie, un pays historiquement allié de la Russie.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’éprouver un certain dégoût pour la russophobie insidieuse qui imprègne toute l’industrie commerciale qui s’est développée autour des vestiges du mur de Berlin, perpétuée par les musées, les médias, les discours officiels, etc., diabolisant les Russes comme s’ils étaient les principaux responsables des maux de l’Allemagne et cachant la réalité complexe de l’Allemagne occupée après la Seconde Guerre mondiale, notamment le fait que c’étaient les Soviétiques, dont une moitié étaient les Russes, qui ont libéré l’Europe et l’Allemagne du joug nazi en payant le plus lourd tribut, c’est-à-dire plus de 20 millions de morts. Sans la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie, l’histoire de l’Europe aurait été un enfer fasciste encore aujourd’hui. Cette russophobie ambiante ne fait que banaliser une haine en réalité raciste et balise la voie pour de future catastrophes économiques, politiques et militaires en Europe.

L’Allemagne n’a pourtant pas retrouvé sa souveraineté malgré la chute du mur de Berlin, et ce n’est pas la faute des Russes. Les États-Unis possèdent encore plus de 40 bases militaires en Allemagne, soit 80 ans après la capitulation allemande. Il serait naïf de croire qu’ils y sont restés pour défendre les intérêts des Allemands. La logique de l’empire américain est valable pour l’Allemagne également. Elle commande de ne pas tolérer une Allemagne trop puissante économiquement, capable de concurrencer l’économie américaine et ses multinationales, ni comme une puissance régionale majeure capable d’agir dans son propre intérêt dans la géopolitique européenne ou mondiale. Tout sera donc fait pour maintenir l’Allemagne dans un état de faiblesse économique et de dépendance politique vis-à-vis de l’empire américain, qui est certainement l’un des empires les plus meurtriers de tous les temps.

Par ailleurs, les Français et les Britanniques ou les Suédois n’apprécieront pas non plus une Allemagne trop puissante, pour des raisons historiques compréhensibles. En effet, chaque fois que l’Allemagne est devenue trop puissante sur le plan économique, elle s’est militarisée, ce qui a conduit à des guerres fratricides en Europe. Je suppose donc que la décision actuelle de l’Allemagne de s’armer, sous prétexte de la menace russe, doive susciter de fortes inquiétudes à Paris, à Londres et dans d’autres capitales européennes, car elle altère la balance des forces actuelle et ouvre ainsi la voie à de futurs conflits potentiels. La Russie n’a ni la volonté ni les moyens d’attaquer des pays européens, qui sont pratiquement tous membres de l’OTAN. Elle ne peut pas être défaite non plus, car son économie ainsi que ses populations sont extrêmement résilientes. Son armée est certainement l’armée la plus puissante et la mieux entraînée et équipée du monde à présent. (Voir aussi, Guerre en Ukraine – Un autre point de vue)

La guerre actuelle en Ukraine est un piège tendu par l’empire américain, avec l’aide des Britanniques, pour diviser et dominer l’Europe. Les pays européens vont aggraver considérablement leurs problèmes politiques, économiques et sociaux s’ils continuent à mener la politique d’ostracisme à l’égard de la Russie, dont les matières premières et, en particulier, les ressources énergétiques sont indispensables au bon fonctionnement des économies européennes. L’époque de la domination par la force brute, qui a fait la fortune des puissances coloniales européenne, est terminée. L’avenir de l’Europe dépend désormais de sa capacité à coopérer avec les autres nations, notamment avec l’Asie, en passant par la normalisation de ses relations avec la Russie, dans des termes mutuellement profitables. Contrairement aux Etats-Unis, l’Europe est toujours vue comme un partenaire commercial très important depuis l’Asie et la Chine. Tout dépend donc comment l’Europe va se comporter face à la Chine en particulier.

Ce qui se décidera à Berlin ces prochains mois et années déterminera donc l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe. La tendance politique actuelle est clairement suicidaire, mais espérons que le réalisme l’emportera sur l’ignorance morale et le mépris de la réalité, qui caractérisent les élites allemande et européenne d’aujourd’hui.


[i] Ce regard tourné vers l’Europe n’a jamais été réellement réciproqué, et il a définitivement vécu. A présent, les Russes regardant en direction de l’Asie.

[ii] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man

[iii] Le capitalisme occidental entretient une relation incestueuse avec le pouvoir politique en Occident et c’est là la source principale de tous les problèmes. Je suis convaincu que le capitalisme peut être humanisé, mais pour cela, il doit être contrôlé par le pouvoir démocratique qui lui-même est contrôlé par le peuple. Autrement, le capitalisme détruit toute valeur humaine sur son passage.

[iv] C’est simplement cela qui explique l’hostilité envers la Chine.