Les relations difficiles entre l’Afghanistan et le Pakistan

Pour comprendre les relations entre les deux pays, en particulier les récentes opérations militaires menées par le Pakistan en Afghanistan, il est indispensable de connaître en grandes lignes l’histoire moderne de cette région d’Asie centrale et du Sud, qui comprend l’Afghanistan et le Pakistan, marquée par les puissances coloniales.

L’Empire britannique était probablement l’un des empires les plus sinistres qui aient jamais existé dans l’histoire. Après sa disparition, il a laissé derrière lui des frontières divisant arbitrairement des peuples et qui sont à l’origine de nombreux conflits avec lesquels les générations postérieures doivent vivre. Même aujourd’hui, son spectre, le Royaume-Uni, joue un rôle extrêmement sinistre dans la géopolitique mondiale, fomentant des guerres néocoloniales, des coups d’État et des troubles civils aux quatre coins du monde. Dans presque tous les conflits contemporains impliquant l’Occident, l’influence britannique est si évidente qu’on se demande si ce sont les Britanniques ou les Américains qui décident des guerres et autres actions violentes ou illégales conduites par ces derniers.

Les Britanniques ont dominé l’Inde pendant environ deux siècles, jusqu’en 1947, date à laquelle l’Inde a obtenu son indépendance[1]. Avant la fin du 19e siècle, la plupart des territoires de l’ancien empire Durrani – dont le centre se trouvait à Kandahar (Afghanistan) mais qui était tombé en décadence politique caractérisée par des luttes fratricides et chaos – sont tombés sous le contrôle des Britanniques en Inde. Ces derniers ont annexé le Sind en 1843, le Cachemire en 1846, le Pendjab en 1849, le Baloutchistan en 1859 et le North-West Frontier en 1895. Tous ces territoires ont été hérités par le Pakistan à sa création en 1947, date de la partition de l’Inde.

Alors que les Britanniques étaient occupés à combattre les Français et les Portugais, un autre rival colonial majeur, la Russie, émergeait dans le nord, marquant le début de l’ère du « Great Game » en Asie. Déjà à son époque, Pierre le Grand (1682-1725) avait l’ambition d’atteindre les ports maritimes du nord ainsi que ceux du sud (Dardanelles, océan Indien et mer d’Oman). À partir de 1734, la Russie a entamé sa conquête de l’Asie orientale en commençant par la conquête du Kazakhstan. Vers la fin du 18e siècle, elle a atteint le Pacifique et est entrée en Alaska et en Californie. Dans le Caucase et en Asie centrale, elle a cependant rencontré une forte résistance et est entrée en conflit avec la Perse. Avec le traité perso-russe de Turkmanchai en 1828, la Russie a obtenu le contrôle total du sud du Caucase. Par la suite, l’influence russe n’a cessé d’augmenter en Perse. Ces circonstances historiques expliquent pourquoi, même aujourd’hui, les relations russo-iraniennes ne sont pas sans difficultés, alors que la réalité géostratégique actuelle suggérerait qu’ils soient des alliés inconditionnels contre leur ennemi commun, l’Occident.[2]

La Russie est ainsi devenue la principale rivale de l’Empire britannique en Asie au cours du 19e siècle, et la rivalité entre les deux empires a façonné le cours de l’histoire sur le continent à partir de ce moment-là. Même tout au long du 20e siècle et encore aujourd’hui, le Royaume-Uni est resté l’État le plus farouchement hostile à la Russie. Cela apparaît particulièrement clairement dans le rôle que joue le Royaume-Uni en Ukraine.

Se trouvant pris en tenaille entre les deux empires, l’Afghanistan revêtait alors une importance géostratégique cruciale aux yeux des Britanniques et des Russes. Ne souhaitant pas entrer en conflit, les deux empires ont décidé de conserver l’Afghanistan comme État tampon. Cela, après que les Britanniques ont tenté, sans succès, de conquérir l’Afghanistan entre 1839 et 1842 (première guerre anglo-afghane) et les Russes, réagissant à l’invasion des Anglais de l’Afghanistan, ont attaqué le khanat de Khiva au nord, également sans succès.

Les frontières actuelles de l’Afghanistan ont été déterminées par les empires russe et britannique à la fin du 19e siècle. En 1893, les Britanniques ont démarqué la frontière sud et sud-est de l’Afghanistan avec l’Inde britannique, connue sous le nom de la « ligne Durand », et l’ont imposée à l’émir afghan de l’époque. Cette ligne a divisé en deux le plus grand groupe ethnique d’Afghanistan, les Pachtounes. Aujourd’hui, plus de 40 millions de Pachtounes vivent du côté pakistanais de la ligne Durand, constituant la deuxième plus grande ethnie du Pakistan. Les gouvernements successifs afghans, y compris l’actuel gouvernement des Taliban, ont toujours rejeté cette ligne, qui a été le principal sujet de discorde entre l’Afghanistan et le Pakistan.

L’Afghanistan a très mal géré l’héritage colonial britannique, en particulier la ligne Durand après la création du Pakistan qui, contrairement à ce qu’affirment certains livres d’histoire, n’était pas l’expression de la volonté des musulmans indiens, mais le résultat direct de la politique colonialiste de l’Empire britannique, qui voulait délibérément fragmenter l’Inde et ainsi la maintenir sous son contrôle en créant un État hostile juste à côté. Les hostilités entre l’Afghanistan et le Pakistan ont commencé en 1949 déjà lorsque l’Afghanistan a voté contre l’admission du Pakistan aux Nations Unies après son indépendance deux ans plus tôt. Une série d’escarmouches armées et d’échanges de tirs occasionnels ont eu lieu le long de la frontière entre les forces armées des deux pays. L’Afghanistan a également soutenu les irrédentistes pachtounes et baloutches au Pakistan et promu l’idée d’un « grand Afghanistan » avec l’accès à la mer d’Oman. Les relations consulaires et diplomatiques entre les deux pays ont été interrompues à un certain moment. Dès sa création, le Pakistan s’est retrouvé ainsi pris en tenaille entre deux États hostiles, l’Inde et l’Afghanistan, ce qui a façonné à jamais sa vision stratégique de la région. Face à l’Afghanistan, il a actionné le blocus économique, étant donné que la plupart des marchandises afghanes transitaient par le territoire pakistanais, et a hébergé sur son sol des mouvements islamistes hostiles au régime de Kaboul. Sur le plan diplomatique, les Pakistanais se sont montrés plus habiles en gagnant un certain soutien international, alors que l’Afghanistan a dû porter le blâme pour ses relations désastreuses avec le Pakistan. Les mauvaises relations avec le Pakistan ont poussé l’Afghanistan à se rapprocher de l’Union soviétique, ce qui a été une autre conséquence stratégique de ses mauvais calculs.

Depuis sa création en 1947, le Pakistan n’a jamais connu la stabilité. L’histoire du pays est marquée par une alternance des coups d’État, orchestrés par les généraux qui ont toujours été les véritables maîtres du pays, et des phases de « démocratie » caractérisées par une forte instabilité politique. L’armée a toujours exercé un contrôle ferme sur les autorités civiles, assurant l’intégrité du pays et déterminant sa politique étrangère. Le Pakistan a mené plusieurs guerres contre l’Inde, dont la dernière remonte à 2025. À l’intérieur, il a été en guerre permanente avec une partie de sa population pachtoune et baloutche. Sa performance économique est restée bien en deçà de celle de l’Inde. Sa croissance économique ne parvient pas à suivre le rythme de la croissance démographique du pays, de sorte que la population reste très pauvre en termes absolus, alors que le Pakistan dispose de toutes les ressources nécessaires pour devenir un tigre asiatique. Le plus grand fléau qui frappe le pays est toutefois la corruption endémique de sa classe politique, sévissant depuis sa fondation.

Le coup d’État communiste en Afghanistan en 1978 a rapidement entraîné une insurrection généralisée dans ce pays. Cela a été une opportunité en or pour le Pakistan pour orienter, organiser et armer les islamistes afghans qu’il hébergeait sur son sol afin de déstabiliser le régime communiste afghan et les Soviétiques qui étaient intervenus militairement en Afghanistan en soutien au régime. Le régime pakistanais a mis en œuvre le concept de « Strategic Depth », qui consistait notamment à maintenir l’Afghanistan dans sa sphère d’influence grâce à son influence politique et militaire. Pour cela, l’Afghanistan devait rester instable et politiquement divisé afin d’être suffisamment malléable et ne pas représenter une menace pour le Pakistan. Le Pakistan a ainsi commis la même erreur que l’Afghanistan après la création du Pakistan, à savoir qu’il a opté pour une politique de déstabilisation au lieu de promouvoir le rapprochement politique et la coopération économique entre les deux pays. Cela montre, tant dans le cas de l’Afghanistan avant 1978 que dans celui du Pakistan, que les classes politiques des deux pays ont gravement méconnu les aspirations les plus profondes de leurs peuples, liés par une histoire millénaire commune, des traditions et un sentiment d’appartenance qui transcende les frontières, les langues et les systèmes politiques. Ainsi, l’ignorance et la mauvaise foi continuent de dominer les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan sur le plan politique.

La guerre civile qui a sévi en Afghanistan depuis 1978 n’était pourtant pas sans avantages immédiats pour les militaires pakistanais. Elle a permis au Pakistan de devenir un « Front-line State » dans la guerre couverte menée par l’Occident contre l’Union soviétique en Afghanistan. En raison de ce rôle, le Pakistan a reçu un soutien financier conséquent, des quantités d’armes sophistiquées et l’acceptation tacite des États-Unis de son programme d’armement nucléaire.

Pour illustrer la mainmise de l’armée pakistanaise et à travers celle-ci l’influence des Américains et des Britanniques sur le régime pakistanais, il suffit de voir le sort réservé à Imran Khan, le très populaire ancien champion de cricket ainsi que Premier ministre du pays dans années récentes. Imran Khan aspirait à une politique intérieure plus indépendante vis-à-vis de l’armée, a souhaité mettre fin au conflit interne avec les populations pachtounes et baloutches, s’est engagé en faveur d’une normalisation des relations avec l’Afghanistan, a poursuivi un programme de lutte contre la corruption et visé une approche plus souveraine et équilibrée dans la politique étrangère pakistanaise. Il a été arrêté de manière spectaculaire par l’armée pakistanaise en 2023 et emprisonné sous diverses fausses accusations depuis lors. Selon certaines rumeurs, l’ordre aurait été donné depuis Washington. À ce jour, il est toujours détenu dans des conditions d’isolement strict.

Les récents bombardements de l’armée de l’air pakistanaise en Afghanistan, notamment à Kaboul et à Kandahar, qui ont coûté la vie à de nombreuses personnes, dont trois joueurs de l’équipe nationale afghane de cricket, ainsi que les représailles des talibans illustrent les tensions latentes entre les deux pays. La raison exacte des bombardements pakistanais n’est pas connue. Toutefois, peu de temps avant les bombardements, le président Trump avait réclamé le contrôle de la base militaire de Bagram, au nord de Kaboul, en raison de sa situation géostratégique en Asie centrale. Cette base donnerait en effet un avantage stratégique aux Américains en cas de conflit militaire avec la Chine, l’Iran ou la Russie. Elle est tristement connue pour les tortures infligées aux prisonniers par les Américains pendant les 20 ans d’occupation de l’Afghanistan (2001 à 2021). On peut donc supposer que les bombardements pakistanais sont liés au refus des Taliban de se plier aux ordres du président Trump. Par ailleurs, le président Trump avait explicitement prévenu que le refus des Taliban entraînerait des conséquences sévères pour eux. Au-delà de cette hypothèse, je pense que les généraux pakistanais voulaient simplement rappeler aux Taliban qui est le patron. Or, les généraux pakistanais se trompent dans leur calculs concernant les Taliban et l’Afghanistan. Les Taliban afghans ont mis en échec la plus grande machine de guerre de l’histoire, c’est-à-dire celle de l’empire américain et de l’OTAN, car ils ont bénéficié d’un soutien inépuisable des populations des deux côtés de la ligne Durand. Les Taliban sont donc un mouvement populaire afghan qui ne reçoivent pas d’instructions du Pakistan ni d’autres pays. Contrairement à ce que prétendent les médias, ils ne donnent pas non plus d’instructions aux Taliban pakistanais, qui constituent un mouvement insurrectionnel pakistanais indépendant. Les Taliban afghans représentent aux yeux des populations pachtounes ou afghanes un retour à leurs coutumes et traditions et, de ce fait, auront un impact durable sur l’Afghanistan et le Pakistan. Leur chef religieux, ou l’émir, pourrait être considéré comme un guide par des millions de Pakistanais également. Le Pakistan doit donc faire preuve d’une grande prudence afin d’éviter un conflit politique et/ou militaire avec l’Afghanistan, qui pourrait avoir un coût humain, politique et économique très élevé pour les deux pays. Il doit en outre s’émanciper de sa tutelle américano-britannique qui perdure depuis l’époque coloniale et qui vise uniquement à « diviser pour mieux régner ».

Avec l’émergence économique de la Chine et des autres pays voisins (pays d’Asie centrale, Russie, Iran et Inde), l’Afghanistan doit s’attendre à des opportunités sans précédent en matière de développement économique et social grâce à sa coopération avec ces pays. Sans les bonnes relations avec le Pakistan, il ne pourrait réussir sa stabilité politique interne ni son développement économique. Le même constat est valable pour le Pakistan, qui a tout pour devenir un géant économique, à condition qu’il ne joue pas au trouble-fête dans la région, que le pouvoir soit transféré à la société civile et que la corruption soit maîtrisée.

Je suis convaincu qu’au-delà des escarmouches tragiques récentes, il n’y aura pas de guerre entre l’Afghanistan et le Pakistan. Les régimes et les frontières étatiques changent, mais les peuples restent. Je pense également que l’avenir de l’Asie centrale et du Sud est très prometteur de manière générale, contrairement à celui de l’Europe, qui entre vraisemblablement dans une ère de guerres sur le continent et de déclin démographique et économique irréversible. Enfin, malgré tout le mal que l’on pourrait dire des militaires pakistanais et des Taliban afghans, ils sont plus réalistes que les politiciens occidentaux en Europe ou aux États-Unis en ce moment. Il y a donc suffisamment de raisons pour être optimiste pour cette région du monde.[3]


[1] Pour se faire une idée de ce que le colonialisme britannique a apporté à l’Inde pendant cette période, il suffit de regarder un seul chiffre : la part de l’Inde dans la richesse mondiale est passée de 22,6 % en 1700 à 3,8 % en 1952 (chiffres fournis par l’historien britannique Angus Maddison).

[2] Pour la première fois depuis deux siècles, il semble que la confiance mutuelle entre les deux puissances ait prévalu après la dernière attaque militaire américano-israélienne contre l’Iran en juin dernier.

[3] Pour une histoire plus détaillée des relations afghano-pakistanaises, lire : Nour Ahmad Nazim, La situation en Afghanistan, son règlement politique et les efforts de paix des Nations Unies, thèse, Helbing & Lichtenhahn, Bâle, 2003, p. 27 ss.