Alexandre le Grand a conquis d’immenses territoires sur trois continents et a fédéré au sein de son empire, qui s’étendait de l’Égypte à l’Inde en passant par la Mésopotamie, la Perse et l’Asie centrale, des milliers de peuples aux cultures, religions, traditions, coutumes et usages très différents. Bien que conquérant et malgré ses excès de jeunesse, Alexandre a été adoré en Orient. Cela tenait sûrement à son caractère exceptionnel et sa culture fascinante, qui le distinguaient des autres conquérants ou de ses adversaires perses corrompus et arrogants, qui vivaient dans l’opulence et méprisaient leurs propres peuples. Alexandre n’était pas totalement étranger en Orient. Les Grecs vivaient déjà depuis des siècles partout en Perse et en Asie centrale. Ils y avaient reproduit des cités et villages grecs et pratiquaient leur langue, coutumes, arts et métiers. L’arrivée massive des Grecs avec Alexandre n’a fait qu’accélérer le cours de l’histoire dans son élan de réunifier l’Occident et l’Orient après les avoir séparés pendants trois ou quatre millénaires. C’était la victoire du caractère grec.
Le caractère grec était porteur d’une rationalité profonde, forgé dans une culture qui le rendait unique. Le caractère grec était fondamentalement vertueux. Il représentait un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’Europe, comparable à un réveil de l’humanité grâce à une prise de conscience soudaine de soi, comme un enfant qui, en grandissant, prend soudainement conscience de sa propre existence. Le caractère grec était profondément imprégné d’une vision spirituelle du monde, qui tenait compte à la fois de l’extrême vulnérabilité de l’homme face aux caprices du sort, qui lui tendaient maintes embûches à chaque instant de sa vie, et de sa vocation morale la plus élevée en raison de sa prise de conscience d’appartenir à une réalité plus grande que l’homme. Dans ce contexte, le devoir de chercher à connaitre soi-même, d’exercer son libre arbitre tout en se laissant guider par la divinité, de se comporter avec courage face à l’adversité et de faire preuve de modération dans toute chose était le but de la vie de tout individu.
Le caractère grec maintenait un équilibre subtil entre le besoin naturel de l’individu de jouir d’une plus grande liberté individuelle et la nécessité pour la cité de maintenir l’ordre collectif. Il a donné naissance aux premières démocraties occidentales, qui étaient d’ailleurs bien plus démocratiques que les démocraties modernes d’aujourd’hui, ainsi qu’à d’éminents artistes, philosophes et personnages publics. Mais les sociétés grecques souffraient d’un vice fondamental : Elles niaient aux esclaves les mêmes droits dont jouissaient les citoyens libres, alors même qu’elles dépendaient totalement de leur travail. C’est précisément pour cette raison que leur sort était scellé d’avance, car l’esclave était comme un volcan sur lequel les sociétés grecques et plus tard romaines étaient assises. En comparaison, les sociétés perses ou d’Asie centrale ne dépendaient pas économiquement du travail des esclaves et n’ont donc pas connu de ruptures sociales ou politiques aussi dramatiques que l’Europe, à l’exception de l’invasion mongole de l’Empire khwarezmien au XIIIe siècle, qui était toutefois un facteur externe.
Les Romains ont donné une tout autre orientation au destin de l’Europe. Si au début, le stoïcisme et les divinités antiques avaient une place prépondérante dans la vision du monde de la classe dirigeante romaine, ce qui correspondait à la phase ascendante de leur pouvoir, la République, ils y ont toutefois renoncé plus tard avec l’Empire. Le stoïcisme était une école philosophique grecque fondée par Zénon de Kition, dont les principes fondamentaux étaient très proches du Bouddhisme et qui sont d’ailleurs toujours d’actualité aujourd’hui. Son objectif principal était de promouvoir un caractère individuel fort, rationnel, éclairé et juste. La multitude des divinités gréco-romaines exigeait évidemment un pluralisme politique qu’Auguste a détruit pour les 15 siècles suivants, non seulement à Rome mais aussi en Europe et partout où Rome était dominant. L’Empire romain a ainsi posé les bases durables de la domination en Occident[ii] d’un caractère despotique et ignorant, dont le principal but était le pouvoir, la domination et l’exploitation de l’être humain, sans égard pour toute autorité ou valeur supérieures à celles de l’homme. C’était un retour à l’instinct primitif que la civilisation grecque avait tant cherché de dompter. J’appelle ici ce caractère despotique et ignorant le « caractère romain. »
Rome était l’incarnation d’une société de classes, bâtie sur le travail d’esclave, comme la Grèce antique, mais avec un système politico-social qui a été conçu pour maintenir à perpétuité l’esclavage et la servitude des masses populaires. Ce système nécessitait des formes extrêmes de brutalité et un système juridique sophistiqué. Il laissait si peu d’espace de liberté à l’individu – qu’il fût libre, pèlerin ou esclave -, qu’une seule personne, l’empereur, pouvait prétendre à être libre. Encore faudrait-il qu’il fût libre face à ses propres pulsions et envies primitives, ce qui était rarement le cas. En réalité, personne n’était libre dans l’Empire romain.
Au VIIe siècle, lorsque les Arabes ont conquis la Mésopotamie, le territoire qui correspond aujourd’hui à la Syrie appartenait à l’Empire romain d’Orient et celui qui correspond à l’Irak appartenait à l’Empire perse, vieux alors de plus de 1’200 ans. Les Arabes se sont alors retrouvés face à un dilemme historique : quel modèle d’empire choisir, le modèle romain ou le modèle perse ? Il existe des indices sérieux montrant que cette question a fait des débats rigoureux et prospectifs. Les Arabes ont décelé de manière prophétique dans le « caractère romain » la voie de la servitude perpétuelle et de la décadence humaine, ainsi que les germes de futures catastrophes humaines. Le modèle politique perse – issu d’une culture plus sophistiquée et faisant cohabiter des milliers de peuples dans toute leur diversité ethnique, culturelle et religieuse, ainsi que rejetant l’esclavage comme contraire à l’essence humaine – s’est alors imposé. Cette rencontre entre l’Islam et la culture perse a donné lieu à l’émergence de l’une des civilisations les plus brillantes de l’histoire, la civilisation arabo-musulmane, tandis que le modèle politique romain a plongé l’Europe dans les ténèbres du Moyen-Âge pendant mille ans, en ne lui léguant que le chaos, la misère et le système de servage.
La Renaissance européenne, qui aurait été impossible sans la civilisation arabo-musulmane tout comme le progrès philosophique et scientifique subséquent en Occident, a été un retour à la littérature, à la philosophie et aux arts grecs. Cela a contribué à libérer une créativité sans précédent, mais celle-ci a une fois de plus été étouffée par l’héritage du modèle romain, qui a déterminé les fondements du pouvoir étatique dans toute l’Europe en favorisant le « caractère romain » en politique, en économie et dans la vie sociale. Ici, le capitalisme était le moteur d’une transformation sociale fulgurante, car il avait besoin du despotisme du « caractère romain » pour asservir, exploiter et conquérir non seulement l’Europe mais aussi le monde entier. Il n’est donc pas surprenant que l’exploitation des êtres humains, le colonialisme, les génocides, les guerres, etc., aient eu lieu à une échelle jamais vue auparavant dans l’histoire. L’Europe elle-même a été presque entièrement détruite à deux reprises, se retrouvant au centre de deux guerres mondiales.
Qui mieux que Machiavel peut décrire le « caractère romain » ? Son ouvrage « Le Prince » est considéré par les politologues modernes comme la théorie fondatrice de la science politique moderne. Cependant, ce sont Rousseau, Nietzsche et d’autres penseurs européens qui ont jeté les bases philosophiques et littéraires de la justification de la violence et de l’ignorance en romantisant les passions et en détruisant les fondements rationnels du caractère humain. La « volonté de puissance » (Wille zur Macht) n’est-elle pas présentée comme l’« essence la plus intime de l’Être » ? Nietzsche pouvait l’affirmer haut et fort car, pour lui comme pour les Romains, il n’y avait rien au-dessus de l’homme animal, Dieu étant mort à ses yeux. C’était la conclusion logique de la théorie de l’évolution de Darwin et de la théorie de Schopenhauer sur la « volonté » aveugle de la nature. Le marxisme, qui était une réaction au capitalisme en tant que système économique oppressif perpétuant l’aliénation de l’être humain, a également succombé au « caractère romain » brutal et ignorant. Il n’est dès lors pas surprenant que les successeurs de Marx aient établi des tyrannies rouges partout où ils ont pris le pouvoir, loin des idéaux de liberté proclamés par Marx. Je me suis toujours demandé pourquoi le capitalisme était né en Europe et non, par ex., en Chine, qui offrait de l’ordre, de la sécurité et d’innombrables innovations techniques durant des millénaires. La réponse réside certainement dans le « caractère romain ».
Aujourd’hui, l’humanité se trouve à nouveau à un tournant historique. Le monde est en ébullition et les guerres et autres crises qui en résultent pourraient détruire l’humanité à jamais. Le « caractère romain » reproduit à perpétuité un modèle politique tyrannique et stupide, gardant l’humanité entière l’otage d’un cercle vicieux de servitude, d’exploitation, de violence étatique, de guerres et de désastres sociaux. L’Europe connaît en ce moment-même l’une des guerres les plus terrifiantes depuis la Seconde Guerre mondiale, mais ses dirigeants, qui incarnent le « caractère romain, » perpétuent la guerre dans l’espoir de voir un jour la Russie s’effondrer, ce qui leur permettrait de conserver leur pouvoir et leurs privilèges. Cette guerre a déjà coûté la vie à 1,7 million de soldats, dont plus de 1,5 million d’Ukrainiens. Combien de morts faudra-t-il encore pour satisfaire l’élite européenne ? Au Proche-Orient, ces mêmes dirigeants occidentaux, avec la complicité active de leurs laquais arabes et turcs, perpétuent un génocide contre les Palestiniens et veulent semer le chaos en Iran, un pays pacifique mais dont la puissance économique émergente les gêne fortement, comme ils l’ont fait en Syrie. Partout ailleurs dans le monde, ils mènent des guerres perpétuelles, soutiennent des régimes fantoches corrompus et impopulaires, et alimentent le chaos pour régner et mieux piller les ressources naturelles et les populations.
L’Occident est l’otage du « caractère romain », dont il ne pourra se libérer tant que l’empire occidental domine le monde. Comme le « caractère romain » a perduré depuis plus de deux mille ans, il faut croire qu’il fait partie des gènes du continent européen ou de l’Occident. Dans ces conditions, la meilleure chose qui pourrait arriver à l’Europe et à l’Occident dans son ensemble serait de se soumettre à un ordre mondial multipolaire. Cela ouvrira la voie à la paix et à la sécurité dans le monde, ainsi qu’à la démocratisation des structures politiques et économiques en Occident, qui servent actuellement une élite économique prédatrice et corrompue. Rien n’est cependant acquis à l’avance. L’élite occidentale, qui incarne le « caractère romain, » méprise profondément le « peuple » ainsi que les autres cultures ou peuples auxquels elle s’estime supérieure. Elle ne lâchera pas sa domination de manière pacifique. Nous aurons besoin de beaucoup de chance pour que le destin nous épargne les guerres et autres catastrophes sociales terrifiantes que cette élite est déjà en train de nous préparer.
Nous vivons aujourd’hui à l’ère de l’intelligence artificielle et des progrès technologiques fabuleux, qui pourtant créent une toile d’interdépendance sans précédent entre les individus, les peuples et les États. Or, avec le « caractère romain » aux commandes des sociétés occidentales, les progrès technologiques ne feront que fournir des moyens de plus en plus sophistiqués et puissants de servitude de masse. Le capitalisme ne peut pas exister un seul instant sans la servitude et le « caractère romain, » qui est l’autre face de la médaille, reproduit des élites politiques ignorantes et sans scrupules, qui prennent des décisions irresponsables en toute impunité. Si les Iraniens ou les Chinois me demandaient comment traiter avec les politiciens occidentaux, je leur répondrais que le « caractère romain » ne glorifie que la force brute. Quelles que soient les assurances ou garanties fournies ou les accords signés, vous subirez de pires agressions, y compris celles pouvant impliquer des armes de destruction massive, si vous êtes perçus comme faibles. Le « caractère romain » est ainsi programmé. Ne vous attendez pas à ce qu’il se comporte de manière rationnelle ou responsable.
Espérons que dans un monde multipolaire, qui tirera pleinement parti de la puissance économique et politique de la Chine et de l’Inde – pays portés par des cultures pacifiques sophistiquées vieilles de plusieurs millénaires et qui ont autrefois inspiré la culture grecque antique –, le « caractère romain » n’aura plus de « griffes » capables de mettre en danger l’humanité ou des peuples entiers. Cela pourrait également empêcher le décadence programmée de l’Europe, comparable à celle qui s’est produite après la chute de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle.
[i] Je tiens à préciser d’emblée que ce terme n’a aucun rapport avec la Roumanie ou ses habitants.
[ii] J’utilise les termes « Europe » et « Occident » comme étant interchangeables.