J’admets que ce titre est quelque peu étrange. Je prie le lecteur de faire preuve de patience et de lire cet article jusqu’à la fin. Comme dans mes autres articles, mon but n’est pas d’aborder des concepts philosophiques abstraits dans le but de les vulgariser – ce qui ne me semble pas intéressant ici et, de plus, je me sens peu doué pour la vulgarisation – mais uniquement d’en tirer un enseignement pratique qui puisse nous être utile dans la vie de tous les jours. En fait, je me suis très tôt poser la question suivante : quelle autre utilité la philosophie, qui est avant tout une pensée rationnelle et critique, peut-elle avoir si ce n’est de nous guider dans la vie ?
Comme il est difficile de faire des choix personnels ou collectifs lorsque les défis sont si grands et les circonstances si incertaines qu’on en a facilement le vertige ! C’est surtout dans ces moments existentiels intenses que nous avons besoin d’une pensée rationnelle et critique, qui peut, d’une part, nous fournir des points de repère solides et, d’autre part, nous donner les moyens de réfléchir en profondeur et de concevoir des solutions capables de remédier à la situation et surtout d’améliorer concrètement nos vies.
Je suis convaincu que la pensée humaine[i] a non seulement la capacité de comprendre adéquatement l’ensemble de la réalité (physique, spirituelle ou sociale) dans laquelle nous vivons, mais qu’elle a aussi le pouvoir de transformer et de créer la réalité. En effet, il est difficile de nier le fait que l’être humain a, par sa pensée et son action, très largement façonné sa propre existence qui comprend non seulement son environnement de vie mais aussi son corps et son esprit. Cette capacité étonnante remet en question les conceptions scientifiques qui prétendent à l’origine purement physique ou matérielle de la pensée ou de l’esprit humain. Car il est difficile de croire que le cerveau humain, qui est un organe physique bien limité, à savoir d’un poids moyen de 1,3 kg, puisse seul engendrer une réalité spirituelle de nature universelle, c’est-à-dire qui est la même chez tous les individus humains où qu’ils se trouvent sur la planète Terre et qui en plus est dotée de libre arbitre, capable de comprendre adéquatement la réalité objective, ainsi que de transformer cette réalité par son action.
La pensée, que l’on peut également appeler les idées, est une réalité difficile à explorer, car elle appartient à l’espace intérieur de l’esprit, qui ne peut être exploré par un observateur externe que sous forme d’action humaine externalisée telle que le comportement ou le langage. Ainsi, la philosophie, la psychologie et les neurosciences se heurtent régulièrement à cette barrière probablement infranchissable et doivent donc se contenter d’observer le comportement ou le langage des individus, en tirer des données empiriques, y introduire subjectivement des liens de cause à effet selon le principe de probabilité et, pour finir, en tirer des conclusions. Tout cela offre des possibilités extrêmement limitées et incertaines pour les sciences de comprendre l’esprit humain, dont la richesse me semble pourtant illimitée. Personnellement, cette situation me convient très bien, car je crois que la nature ou la Providence a voulu nous assurer ainsi une liberté d’esprit dont elle seule connaît les limites.
La pensée en action ou la réflexion seule peut nous fournir des connaissances authentiques sur nous-mêmes, ainsi qu’une compréhension adéquate de la société, de l’histoire ou encore de la réalité physique. Réalité innée elle-même, la pensée seule peut faire appel au savoir inné de l’esprit humain, comme Socrate le supposait à juste titre, ou encore organiser les données empiriques brutes des observations scientifiques et en tirer des conclusions valables.
Socrate, qui tourna l’attention de la philosophie vers l’homme, alors que la philosophie antique ne s’était jusqu’alors intéressée qu’à la nature extérieure, c’est-à-dire au monde physique, fût de tout temps un maître incontesté dans l’art de susciter la réflexion. Pour savoir comment Socrate dialoguait avec des amis ou des connaissances ou encore de jeunes gens, qui étaient naturellement curieux et avides de savoir, il suffit de lire les œuvres de Platon, notamment son célèbre ouvrage « La République. » Ici, il me semble nécessaire de mentionner que Socrate recherchait à travers ses dialogues ou la dialectique, comme l’appelaient les Grecs de l’Antiquité, le savoir authentique. Comme il le disait lui-même, il « accouchait » le savoir ou la vérité à travers les dialogues, à l’exemple de sa propre mère qui, sage-femme de métier, aidait les femmes à accoucher les bébés.
Les dialogues socratiques avaient été pour moi une source d’inspiration depuis mon jeune âge. Le premier ouvrage que j’avais lu sur Socrate était une adaptation en pièce de théâtre de l’« Apologie de Socrate » de Platon. J’ai oublié le nom de l’auteur ainsi que le nom de l’œuvre, mais je me souviens encore que dans cette pièce, Socrate réagit avec indignation lorsque l’un de ses disciples en pleurs lui dit que son enseignement durera éternellement. Car, Socrate ne voulait pas que ses idées deviennent des dogmes qu’il avait tant combattus de son vivant et à causes desquels il avait été condamné à mort par un tribunal populaire d’Athènes. Il voulait que les jeunes gens continuent à penser par eux-mêmes, à travers une réflexion rationnelle et critique, sans être contraints de suivre aveuglement une autorité, même lorsqu’il s’agissait d’une autorité morale si impressionnante que Socrate.
La leçon la plus importante que j’ai retenue des dialogues socratiques est que la réflexion, lorsqu’elle est menée avec sérieux, sincérité et sens critique, à travers des dialogues avec d’autres personnes ou avec soi-même, est la seule véritable source de connaissance. Cela peut paraître étrange, car nous vivons dans une époque où les données empiriques que nous fournissent nos cinq sens, notamment celles obtenues lors des observations empiriques, sont considérées comme la véritable source du savoir scientifique. Pourtant, comme déjà dit plus haut, les données empiriques ne sont en réalité que des données brutes, qui sont transformées en savoir authentique uniquement par notre esprit, en raison de ses capacités innées, dont nous ne savons pas grand-chose. Pour cette même raison, je ne peux pas adhérer aux opinions de celles et ceux qui croient que l’intelligence artificielle crée de nouvelles connaissances. En raison de ses capacités de calculs très élevées, l’intelligence artificielle calcule au plus haut degré la probabilité seulement, ce qui est ensuite utilisée dans le cadre de déférentes technologies, appliquées aux différents domaines d’activité de la société. L’intelligence artificielle est un avancement technologique impressionnante, au même titre que les grandes avancées techniques du passé. Elle n’utilise toutefois que le savoir existant et ne crée pas de connaissances nouvelles. Autrement dit, elle ne crée que des connaissances secondaires ou non-authentiques. Elle ne remplace ainsi pas l’esprit humain qui peut créer des connaissances à partir de peu de données, tirées d’une poignée d’expériences concrètes seulement. Rappelons que l’intelligence artificielle a besoin d’énormément de données pour fonctionner.
Ici la grande question est de savoir comment l’on peut mieux réfléchir. Comme dans les dialogues socratiques, je me pose des questions et j’y réponds. Je pense que Socrate avait une habitude semblable, mais il était certainement plus rigoureux, car en ce qui me concerne, je me perds dans mes réflexions. C’est parfois un laisser-aller désespérément incontrôlable. Je perds facilement le fil du dialogue et saute du coq à l’âne. J’ai l’impression de n’avoir aucun pouvoir de contrôle sur ma pensée, ni le pouvoir de l’orienter. Je dois continuellement ramener mon attention sur mon principal sujet de réflexion. La seule chose que je fais plus ou moins avec rigueur, c’est de m’interdire des émotions et idées purement négatives, qui, elles, génèrent des idées néfastes, et je m’impose ainsi quelques règles de conduite claires ; des règles que je dois par ailleurs me rappeler constamment, puisque l’esprit s’égare continuellement.
Un proverbe populaire dit : « Qui cherche trouve. » Je réfléchis, donc je trouve des idées que je recherche, des idées dont je n’ai pourtant qu’une vague idée au début. Je n’abandonne pas avant d’avoir obtenu ce que je cherche. Je n’abandonne que quand j’en ai marre, mais j’y reviens plus tard. Après le chaos initial, mon esprit commence à se clarifier et les idées intéressantes commencent à venir d’elles-mêmes. D’où viennent-telles ? C’est un mystère. J’ai l’impression qu’à travers mes réflexions, mes préoccupations ou mes souhaits, j’envoie des messages, comme une sorte de commandes chiffrés, quelque part dans une bibliothèque d’idées située dans un « autre monde, » que ces messages franchissent la frontière séparant le monde physique du « monde d’idées, » que la bibliothèque me répond et qu’après de nombreux envois et retours de commandes inappropriées, la bibliothèque m’envoie enfin la ou les bonne(s) idée(s), taillée(s) sur mesure ou presque en fonction des circonstances concrètes de ma situation.
Ici, il me semble important de souligner le fait que l’esprit peut facilement s’encombrer de détails et surtout d’émotions négatives lorsque l’on éprouve des difficultés, et doit donc se vider pour pouvoir accueillir de nouvelles idées. En d’autres termes, il doit faire de la place aux nouvelles idées, celles qui ont le potentiel de transformer concrètement notre réalité. Le vide est donc créatif. (voir L’oubli est la mère de la productivité) Ce vide n’est possible que si l’on passe totalement à un autre sujet, ou encore mieux à une activité physique modérée, et que l’on oublie ainsi temporairement les questions qui nous préoccupent et qui demandent des solutions. En outre, la réflexion a besoin, comme prérequis, de l’assimilation du savoir déjà existant si elle veut être bien alimentée ou éviter de réinventer la roue. Elle demande également une observation fine et objective des circonstances concrètes de la situation à laquelle les idées ou les solutions sont destinées.
Je ne sais pas comment Socrate réfléchissait ou préparait ses dialogues. L’on dit que Socrate pouvait se perdre complètement dans ses pensées, restant immobile pendant des heures entières au même endroit. Je suppose donc qu’il menait un dialogue très approfondi avec lui-même, qui pouvait facilement être considéré par certains comme un dysfonctionnement. Mais cela pourrait aussi expliquer sa maîtrise de l’art de dialogue, dans lequel il était sans égal.
Malheureusement, plus de 2300 ans plus tard, nous sommes toujours restés pratiquement au même point où se trouvait la société à l’époque de Socrate. La culture de dialogue dominante ne vise pas la connaissance. Elle est hypocrite, car tout le monde veut gagner le débat. C’est particulièrement vrai pour la politique, mais le domaine académique est également largement concerné. Dans les dialogues socratiques, en revanche, il n’y avait pas de perdants, puisque tous les protagonistes en ressortaient plus savants à la fin.
La réflexion sur nous-mêmes et la réflexion en tant que méthode permettant d’acquérir des connaissances authentiques n’ont pas été intégrées dans notre mode de vie, en particulier dans notre éducation au sein des écoles ou des universités. C’est pourquoi notre époque est marquée par une ignorance sans précédent, et, de ce fait, le progrès scientifique et technologique, dont nous sommes si fiers en Occident, recèle dangereusement un énorme potentiel pour se retourner contre nous. (voir Nihilisme)
Pour éviter tout malentendu, j’aimerais encore préciser que je suis convaincu de la capacité de la science d’explorer le monde physique et de faire des progrès scientifiques qui sont inimaginables pour nous aujourd’hui. Toutefois, la science, qui explore principalement le monde physique, n’a pas du tout été en mesure de remédier à l’ignorance galopante, contrairement aux attentes des penseurs des Lumières. La science est tributaire des capacités innées de l’esprit humain et se heurtera régulièrement à la barrière infranchissable qui sépare le monde physique de l’esprit humain. C’est pourquoi j’accorde tant d’importance et la primauté à la réflexion, qui seule me semble générer le savoir authentique et constitue pour la même raison un remède à l’ignorance. (voir D’où viennent nos connaissances ?)
[i] Je me permets d’employer les termes « pensée », « esprit » ou « idée » comme des synonymes interchangeables dans le présent article.