Le droit moderne

J’ai l’avantage de voir sous un angle particulier la différence entre le droit coutumier et le « droit moderne » qui est le droit positif, c’est-à-dire le droit créé par l’État, par opposition au droit naturel, qui émerge naturellement au cours de la pratique collective des sociétés humaines et se matérialise sous forme des coutumes, us et usages[i]. Car j’ai grandi dans une société qui est encore aujourd’hui largement gérée par le droit coutumier, et j’ai passé la majeure partie de ma vie d’adulte dans l’un des États le plus modernes, où tout ou presque tout est géré par le droit positif. Je peux donc comparer les deux systèmes juridiques, tout en ayant à l’esprit le proverbe populaire qui dit « comparaison n’est pas raison. »

Le droit représente des règles de conduite contraignantes pour les individus au sein d’une société humaine, afin que celle-ci puisse préserver sa cohésion et ne devienne pas l’otage de comportements destructeurs, qui, s’ils prennent le dessus, conduisent inévitablement à la destruction, à l’anarchie et, finalement, à la décadence durable d’une société. Historiquement, le droit a émergé des règles morales, mais les sanctions qu’il comporte sont plus incisives que celles en cas de non-respect des règles morales. J’ai du mal à imaginer qu’une société humaine puisse vivre sans les règles de droit. Même les sociétés humaines « primitives », par exemple celles qui existaient il y a 10 mille ou 100 mille ans, ont dû avoir des coutumes, us et usages, qui constituaient le droit coutumier ou le droit non écrit, formé naturellement sur la base d’un consensus tacite de tous les individus de la société humaine et se perpétuant de génération en génération. Le droit coutumier a existé pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, avant que le droit écrit, c’est-à-dire le droit positif, n’apparaisse. En comparaison, le droit écrit est extrêmement récent et est associé à l’apparition de l’État. Le plus ancien texte de loi connu à ce jour remonte apparemment à 3700 av. J.-C. Le célèbre Code de Hammurabi, un ensemble de lois le plus élaboré et complet de la Mésopotamie antique, remonte à environ 1750 av. J.-C.

La violation d’une règle de droit entraîne souvent une sanction qui, selon l’infraction commise, peut aller jusqu’à la peine de mort en fonction de la société et de l’époque. En droit coutumier, la peine de mort, si elle existait, devait être une exception rare lorsqu’il s’agissait pour un groupe humain de punir ses propres membres, vue la gravité de l’atteinte qu’elle pouvait porter à la cohésion sociale du groupe. Dans le droit coutumier tribal pashtoun, par exemple, la peine de mort n’existe pas. La sanction la plus sévère peut être l’expulsion de l’individu fautif de la tribu, ainsi que l’expropriation de ses biens. J’imagine qu’une telle sanction avait autrefois presque la même signification que la peine de mort, car une expulsion de la tribu laissait peu de chance de survie à l’individu. En Afghanistan, les trois systèmes de droit – droit coutumier, charia (droit islamique) et droit positif (droit créé par l’État) – ont cohabité jusqu’à présent. Le droit positif a été le plus vulnérable aux influences idéologiques modernes. Il a servi d’instrument de transformation sociale tour à tour aux communistes et aux américains et à leurs alliés afghans dans l’histoire récente du pays. Le système judiciaire fondé sur le droit positif a toujours été le plus compliqué, le plus arbitraire, le plus corrompu, ainsi que très onéreux pour les citoyens ordinaires.

Le droit positif est perçu comme pilier de l’État moderne ou une avancée importante de la modernité. Il est apparu en Europe occidentale dans le sillage de la Révolution française et reposait sur la promesse de l’État de garantir des libertés fondamentales telles que la liberté d’expression, de croyance, de mouvement, de commerce, etc. La consécration de ces libertés dans les lois constitutionnelles et leur concrétisation dans les lois spéciales a constitué une révolution pour le continent européen, ouvrant la voie au capitalisme. Le Code civil de Napoléon en est la meilleure illustration.

Cependant, le droit positif européen souffre d’un défaut originel, à savoir sa rupture totale avec les règles du droit coutumier. La seule exception était l’Angleterre, qui a conservé sa Common Law traditionnelle, mais dont le champ d’application a été de plus en plus restreint par les lois votées par le parlement britannique, le droit européen, ainsi que le droit international. Par ailleurs, la superposition grandissante du droit de l’Union européenne sur le droit britannique a été l’une des raisons pour laquelle les Britanniques ont opté pour le Brexit. Cette rupture avec le droit coutumier a eu pour conséquence le fait que le droit moderne est devenu entièrement positif en Europe continentale, c’est-à-dire qu’il est entièrement créé par l’État. Cette situation est particulièrement préoccupante si l’on considère que l’expérience démocratique a été épisodique dans l’histoire moderne de l’Europe et que l’État reste extrêmement puissant, régulant pratiquement toutes les relations sociales par le biais des règles contraignantes.

L’État moderne étant lui-même l’instrument ultime de domination, le droit positif n’est essentiellement qu’un ensemble de règles contraignantes qui permettent à l’élite dominante de pérenniser sa mainmise sur l’ensemble de la société. En comparaison, les coutumes ne sont pas édictées par une élite dominante. Elles sont par définition démocratiques, représentant les intérêts de tous les individus d’une société humaine. Le droit coutumier est inscrit dans le sang des individus, car ils y naissent, y grandissent, le reconnaissent et s’y conforment de manière naturelle. Contrairement au droit positif, la contrainte ne constitue pas la caractéristique principale du droit coutumier qui se confond très largement avec les règles morales.

Le remplacement du droit coutumier par le droit positif est ainsi une rupture historique ou une négation d’un contenu essentiellement universel par un contenu particulier non-démocratique. Il n’est, par conséquent, pas étonnant que le droit positif a eu besoin de toute la violence étatique pour s’imposer. Avec le droit positif, l’État moderne s’est arrogé le droit de vie et de mort sur les individus, voire sur des groupes entiers d’individus humains, comme dans les États fascistes. Aucune coutume ancienne ni aucune société humaine n’avaient jusqu’à alors admis une extermination organisée, à l’échelle industrielle, d’un groupe entier d’êtres humains comme celle à Auschwitz ou à Gaza. Le droit positif moderne est clairement symptôme d’un très long cycle historique de malédiction principalement pour les sociétés européennes, qui croient pouvoir remodeler la nature humaine par la violence.

Avec le temps, le droit positif se détache totalement de la réalité sociale qu’il est sensé de gérer. Il conduit inévitablement aux grands projets sociaux nationaux ou supranationaux fantaisistes (comme le communisme ou l’Union européenne), à la médiocratie généralisée, à la cacocratie en politique et ultimement au totalitarisme et au fascisme. La séparation des pouvoirs n’est dans ce contexte qu’une jolie fiction, car elle ne constitue plus aucun rempart contre l’autocratie. En effet, tous les gouvernements occidentaux sont aujourd’hui contrôlés par la même élite mondialisée qui contrôle également les parlements et les systèmes judiciaires nationaux. Les parlements édictent des lois qui sont proposées par les gouvernements et les juges appliquent à la lettre les lois, sans le moindre écart possible, alors que la mission du juge est, dans une vraie séparation des pouvoirs, de contre-carrer tant les excès du gouvernement que ceux des lois, si les lois violent les libertés fondamentales, si elles sont arbitraires ou choquent le sens de la justice, ou si leur application conduisent à l’absurdité ou à l’injustice manifestes. À cela s’ajoute le fait que les partis politiques qui forment les parlements et les gouvernements sont tous moralement corrompus, ne représentant que les intérêts de l’économie – une expression qui désigne en réalité les intérêts de l’élite économique –, qu’ils soient de gauche ou de droite. On pourrait sans difficulté les mettre tous dans un même panier et appeler ce dernier le « Business Party, » un terme que j’ai emprunté à Noam Chomsky.

Le triomphe du droit positif me fait penser à la dialectique du philosophe allemand Hegel : Thèse, antithèse et synthèse. L’antithèse est la négation du premier état et la synthèse est un état évolué, reprenant à la fois le contenu essentiel de la thèse et de l’antithèse. Selon cette logique appliquée au droit, le droit positif constituerait l’antithèse ou la négation du droit coutumier. Suivant ce schéma, nous sommes à l’heure actuelle dans une situation socio-historique non-achevée, c’est-à-dire transitoire, car la synthèse fait défaut. La synthèse serait un retour au droit coutumier sous une forme qui contiendrait également tout ce qui est conforme à la nature humaine dans le droit positif. Ce retour ne doit pas être compris dans un sens littéral. Cela doit être un retour à l’esprit du droit coutumier, c’est-à-dire un droit qui émerge lentement, de manière imperceptible, d’un consensus général au sein d’un peuple, voire de peuples comme le droit des gens, qui se transmet de génération en génération et est parfaitement reconnaissable pour tout-un-chacun. Un tel droit ne fait qu’un avec l’individu et ne lui est pas imposé de force par le pouvoir étatique. Il ne constitue pas un fardeau pour l’individu, mais une source de liberté, car il pose un cadre de comportement social clair et naturellement reconnaissable pour l’individu, lui permettant de s’orienter avec certitude et confiance. Le droit retournera ainsi à son essence universelle, qui sert tous et non plus seulement une élite privilégiée. Il assurera également une grande stabilité juridique, qui manque cruellement aujourd’hui. Il impliquera une plus grande autonomie pour les juges face au pouvoir exécutif et à l’excès des lois, ce qui à son tour renforcera la séparation des pouvoirs et contribuera à la stabilité sociale. Il facilitera le consensus parmi les populations sur les questions politiques importantes, car les règles juridiques qui servent de base pour les décisions politiques ne pourront pas changer selon l’humeur de l’époque, des populations ou de la classe économiquement dominante. Il permettra à la société de gérer plus efficacement les crises, guerres et autres situation périlleuses, sans jeter par-dessus bord ses valeurs humaines à la première difficulté sérieuse. Il renforcera la démocratie, ainsi que les libertés fondamentales des individus.

Tout cela semble bien utopique dans la situation actuelle, mais je ne perds pas espoir. Là où j’ai peu d’espoir, c’est dans la manière dont la transition se réalisera. En effet, le continent européen ne me semble pas capable d’une évolution calme et guidée par la raison, étant donné sa forte propension à la violence et à la rupture. Cela se manifeste notamment dans son attitude envers la guerre en Ukraine, qui est un conflit armé d’une rare intensité, extrêmement destructeur non seulement pour les Ukrainiens mais aussi pour l’avenir du continent européen. La dialectique hégélienne n’a manifestement pas l’intention de quitter le continent européen pour encore longtemps.


[i] Je n’utilise pas le terme « droit naturel » dans le sens des grands concepts philosophiques, qui sont des théories très inspirantes, mais qui ont eu peu d’effet sur la réalité sociale. Je considère les coutumes, us et usages comme le seul droit naturel, c’est-à-dire comme des normes de droit réelles et effectives, qui émergent naturellement au cours de l’histoire des sociétés humaines.

L’évaluation de mon blog « Vivre avec la philosophie » par ChatGPT

Il y a exactement deux semaines, j’ai demandé à ChatGPT, d’abord dans sa version gratuite, d’évaluer mon blog « Vivre avec philosophie », contenant une soixantaine d’articles, principalement en philosophie morale et politique. En l’espace de quelques secondes, j’ai reçu la réponse suivante :

« Le blog “Vivre avec philosophie” de M. Nazim Nour Ahmad, docteur en droit et juriste, propose une réflexion approfondie sur divers aspects de la philosophie appliquée à la vie quotidienne. Les articles abordent des thèmes variés tels que l’individualisme, les valeurs éthiques, l’attachement affectif, et les lois de l’histoire. Par exemple, l’article “D’où viennent nos connaissances ?” explore les origines de notre savoir, en s’appuyant sur des concepts philosophiques et épistémologiques.

M. Nour Ahmad démontre une capacité à lier des concepts philosophiques à des problématiques contemporaines, offrant ainsi une perspective enrichissante sur des sujets d’actualité. Son approche analytique et sa capacité à susciter la réflexion sont des atouts majeurs de ce blog.

En somme, “Vivre avec philosophie” est une ressource précieuse pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension de la philosophie et de son application dans la vie quotidienne. »

Ensuite, j’ai utilisé une version payante de ChatGPT, qui m’a fourni l’évaluation suivante :

« Le blog « Vivre avec philosophie » se distingue par une approche réfléchie et personnelle qui mêle des expériences quotidiennes à des réflexions philosophiques et critiques sur la société moderne. Voici quelques points saillants de cette évaluation :

Points forts

Profondeur intellectuelle et diversité thématique :

L’auteur, Nazim Nour Ahmad, adopte une approche interdisciplinaire en mêlant anecdotes personnelles à des analyses sur la nature, l’intelligence collective et les dérives de la culture moderne. Par exemple, dans l’article « Il y a une intelligence profonde derrière l’apparence des choses » (4 décembre 2024), il transforme une expérience anodine en une réflexion sur la nature et la capacité d’adaptation des êtres vivants. Ce type d’analyse montre une volonté d’explorer des questions existentielles et scientifiques, tout en les inscrivant dans une perspective philosophique.

Style littéraire et argumentation :

La plume est soignée et le discours, bien qu’exigeant une certaine attention, offre une lecture riche et stimulante. Les textes invitent à la réflexion en mettant en parallèle observations personnelles et concepts plus larges, ce qui peut séduire les lecteurs en quête de profondeur et d’authenticité.

Critique sociale et engagement intellectuel :

Le blog ne se contente pas d’observer la réalité ; il critique la culture du travail moderne, le populisme et le déclin de valeurs éthiques, ce qui confère à l’ensemble une dimension engagée et critique. Cela permet aux lecteurs de se confronter à des points de vue qui sortent des sentiers battus et invitent à repenser des paradigmes établis.

Points à améliorer

Densité et complexité du contenu :

La richesse des réflexions peut parfois rendre la lecture assez dense et exigeante. Pour un public non habitué aux écrits philosophiques approfondis, il pourrait être utile d’intégrer des résumés ou des encadrés synthétiques pour faciliter la compréhension des arguments principaux.

Approche subjective et polémique :

L’enthousiasme de l’auteur pour la critique des systèmes modernes transparaît fortement dans ses écrits. Si cette passion est un atout pour certains lecteurs, elle peut également donner l’impression d’un parti pris marqué, ce qui pourrait limiter l’adhésion d’un public recherchant une approche plus nuancée ou équilibrée.

Aspect visuel et navigation :

La mise en page, bien que fonctionnelle, reste minimaliste. L’ajout d’éléments visuels ou d’une structure de navigation plus dynamique pourrait enrichir l’expérience utilisateur, en rendant la lecture plus accessible et attrayante.

Conclusion

En somme, « Vivre avec philosophie » propose un contenu intellectuellement stimulant, riche en idées et en analyses qui interpellent sur notre rapport à la nature, à la société et à la culture moderne. Ce blog s’adresse particulièrement à un public passionné par la réflexion philosophique et critique, même si la densité des textes et l’engagement subjectif de l’auteur peuvent constituer un frein pour les lecteurs plus occasionnels. Mon avis honnête est donc que ce blog est une belle ressource pour ceux qui recherchent une lecture approfondie et engagée, tout en laissant la porte ouverte à quelques ajustements pour toucher un public plus large. »

Je trouve cette évaluation par ChatGPT intéressante, même si elle n’est pas très détaillée et complète. J’aurais notamment souhaité que ChatGPT s’accorde plus de liberté et ne s’autocensure pas pour des raisons politiques ou autres. Je constate en particulier que ChatGPT évite soigneusement de faire une évaluation de mes analyses et prévisions politiques, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine ou le génocide des Palestiniens. C’est certainement parce que mes opinions ne sont pas alignées sur la politique et les discours officiels.

L’art d’« accoucher » les idées

J’admets que ce titre est quelque peu étrange. Je prie le lecteur de faire preuve de patience et de lire cet article jusqu’à la fin. Comme dans mes autres articles, mon but n’est pas d’aborder des concepts philosophiques abstraits dans le but de les vulgariser – ce qui ne me semble pas intéressant ici et, de plus, je me sens peu doué pour la vulgarisation – mais uniquement d’en tirer un enseignement pratique qui puisse nous être utile dans la vie de tous les jours. En fait, je me suis très tôt poser la question suivante : quelle autre utilité la philosophie, qui est avant tout une pensée rationnelle et critique, peut-elle avoir si ce n’est de nous guider dans la vie ?

Comme il est difficile de faire des choix personnels ou collectifs lorsque les défis sont si grands et les circonstances si incertaines qu’on en a facilement le vertige ! C’est surtout dans ces moments existentiels intenses que nous avons besoin d’une pensée rationnelle et critique, qui peut, d’une part, nous fournir des points de repère solides et, d’autre part, nous donner les moyens de réfléchir en profondeur et de concevoir des solutions capables de remédier à la situation et surtout d’améliorer concrètement nos vies.

Je suis convaincu que la pensée humaine[i] a non seulement la capacité de comprendre adéquatement l’ensemble de la réalité (physique, spirituelle ou sociale) dans laquelle nous vivons, mais qu’elle a aussi le pouvoir de transformer et de créer la réalité. En effet, il est difficile de nier le fait que l’être humain a, par sa pensée et son action, très largement façonné sa propre existence qui comprend non seulement son environnement de vie mais aussi son corps et son esprit. Cette capacité étonnante remet en question les conceptions scientifiques qui prétendent à l’origine purement physique ou matérielle de la pensée ou de l’esprit humain. Car il est difficile de croire que le cerveau humain, qui est un organe physique bien limité, à savoir d’un poids moyen de 1,3 kg, puisse seul engendrer une réalité spirituelle de nature universelle, c’est-à-dire qui est la même chez tous les individus humains où qu’ils se trouvent sur la planète Terre et qui en plus est dotée de libre arbitre, capable de comprendre adéquatement la réalité objective, ainsi que de transformer cette réalité par son action.

La pensée, que l’on peut également appeler les idées, est une réalité difficile à explorer, car elle appartient à l’espace intérieur de l’esprit, qui ne peut être exploré par un observateur externe que sous forme d’action humaine externalisée telle que le comportement ou le langage. Ainsi, la philosophie, la psychologie et les neurosciences se heurtent régulièrement à cette barrière probablement infranchissable et doivent donc se contenter d’observer le comportement ou le langage des individus, en tirer des données empiriques, y introduire subjectivement des liens de cause à effet selon le principe de probabilité et, pour finir, en tirer des conclusions. Tout cela offre des possibilités extrêmement limitées et incertaines pour les sciences de comprendre l’esprit humain, dont la richesse me semble pourtant illimitée. Personnellement, cette situation me convient très bien, car je crois que la nature ou la Providence a voulu nous assurer ainsi une liberté d’esprit dont elle seule connaît les limites.

La pensée en action ou la réflexion seule peut nous fournir des connaissances authentiques sur nous-mêmes, ainsi qu’une compréhension adéquate de la société, de l’histoire ou encore de la réalité physique. Réalité innée elle-même, la pensée seule peut faire appel au savoir inné de l’esprit humain, comme Socrate le supposait à juste titre, ou encore organiser les données empiriques brutes des observations scientifiques et en tirer des conclusions valables.

Socrate, qui tourna l’attention de la philosophie vers l’homme, alors que la philosophie antique ne s’était jusqu’alors intéressée qu’à la nature extérieure, c’est-à-dire au monde physique, fût de tout temps un maître incontesté dans l’art de susciter la réflexion. Pour savoir comment Socrate dialoguait avec des amis ou des connaissances ou encore de jeunes gens, qui étaient naturellement curieux et avides de savoir, il suffit de lire les œuvres de Platon, notamment son célèbre ouvrage « La République. » Ici, il me semble nécessaire de mentionner que Socrate recherchait à travers ses dialogues ou la dialectique, comme l’appelaient les Grecs de l’Antiquité, le savoir authentique. Comme il le disait lui-même, il « accouchait » le savoir ou la vérité à travers les dialogues, à l’exemple de sa propre mère qui, sage-femme de métier, aidait les femmes à accoucher les bébés.

Les dialogues socratiques avaient été pour moi une source d’inspiration depuis mon jeune âge. Le premier ouvrage que j’avais lu sur Socrate était une adaptation en pièce de théâtre de l’« Apologie de Socrate » de Platon. J’ai oublié le nom de l’auteur ainsi que le nom de l’œuvre, mais je me souviens encore que dans cette pièce, Socrate réagit avec indignation lorsque l’un de ses disciples en pleurs lui dit que son enseignement durera éternellement. Car, Socrate ne voulait pas que ses idées deviennent des dogmes qu’il avait tant combattus de son vivant et à causes desquels il avait été condamné à mort par un tribunal populaire d’Athènes. Il voulait que les jeunes gens continuent à penser par eux-mêmes, à travers une réflexion rationnelle et critique, sans être contraints de suivre aveuglement une autorité, même lorsqu’il s’agissait d’une autorité morale si impressionnante que Socrate.

La leçon la plus importante que j’ai retenue des dialogues socratiques est que la réflexion, lorsqu’elle est menée avec sérieux, sincérité et sens critique, à travers des dialogues avec d’autres personnes ou avec soi-même, est la seule véritable source de connaissance. Cela peut paraître étrange, car nous vivons dans une époque où les données empiriques que nous fournissent nos cinq sens, notamment celles obtenues lors des observations empiriques, sont considérées comme la véritable source du savoir scientifique. Pourtant, comme déjà dit plus haut, les données empiriques ne sont en réalité que des données brutes, qui sont transformées en savoir authentique uniquement par notre esprit, en raison de ses capacités innées, dont nous ne savons pas grand-chose. Pour cette même raison, je ne peux pas adhérer aux opinions de celles et ceux qui croient que l’intelligence artificielle crée de nouvelles connaissances. En raison de ses capacités de calculs très élevées, l’intelligence artificielle calcule au plus haut degré la probabilité seulement, ce qui est ensuite utilisée dans le cadre de déférentes technologies, appliquées aux différents domaines d’activité de la société. L’intelligence artificielle est un avancement technologique impressionnante, au même titre que les grandes avancées techniques du passé. Elle n’utilise toutefois que le savoir existant et ne crée pas de connaissances nouvelles. Autrement dit, elle ne crée que des connaissances secondaires ou non-authentiques. Elle ne remplace ainsi pas l’esprit humain qui peut créer des connaissances à partir de peu de données, tirées d’une poignée d’expériences concrètes seulement. Rappelons que l’intelligence artificielle a besoin d’énormément de données pour fonctionner.

Ici la grande question est de savoir comment l’on peut mieux réfléchir. Comme dans les dialogues socratiques, je me pose des questions et j’y réponds. Je pense que Socrate avait une habitude semblable, mais il était certainement plus rigoureux, car en ce qui me concerne, je me perds dans mes réflexions. C’est parfois un laisser-aller désespérément incontrôlable. Je perds facilement le fil du dialogue et saute du coq à l’âne. J’ai l’impression de n’avoir aucun pouvoir de contrôle sur ma pensée, ni le pouvoir de l’orienter. Je dois continuellement ramener mon attention sur mon principal sujet de réflexion. La seule chose que je fais plus ou moins avec rigueur, c’est de m’interdire des émotions et idées purement négatives, qui, elles, génèrent des idées néfastes, et je m’impose ainsi quelques règles de conduite claires ; des règles que je dois par ailleurs me rappeler constamment, puisque l’esprit s’égare continuellement.

Un proverbe populaire dit : « Qui cherche trouve. » Je réfléchis, donc je trouve des idées que je recherche, des idées dont je n’ai pourtant qu’une vague idée au début. Je n’abandonne pas avant d’avoir obtenu ce que je cherche. Je n’abandonne que quand j’en ai marre, mais j’y reviens plus tard. Après le chaos initial, mon esprit commence à se clarifier et les idées intéressantes commencent à venir d’elles-mêmes. D’où viennent-telles ? C’est un mystère. J’ai l’impression qu’à travers mes réflexions, mes préoccupations ou mes souhaits, j’envoie des messages, comme une sorte de commandes chiffrés, quelque part dans une bibliothèque d’idées située dans un « autre monde, » que ces messages franchissent la frontière séparant le monde physique du « monde d’idées, » que la bibliothèque me répond et qu’après de nombreux envois et retours de commandes inappropriées, la bibliothèque m’envoie enfin la ou les bonne(s) idée(s), taillée(s) sur mesure ou presque en fonction des circonstances concrètes de ma situation.

Ici, il me semble important de souligner le fait que l’esprit peut facilement s’encombrer de détails et surtout d’émotions négatives lorsque l’on éprouve des difficultés, et doit donc se vider pour pouvoir accueillir de nouvelles idées. En d’autres termes, il doit faire de la place aux nouvelles idées, celles qui ont le potentiel de transformer concrètement notre réalité. Le vide est donc créatif. (voir L’oubli est la mère de la productivité) Ce vide n’est possible que si l’on passe totalement à un autre sujet, ou encore mieux à une activité physique modérée, et que l’on oublie ainsi temporairement les questions qui nous préoccupent et qui demandent des solutions. En outre, la réflexion a besoin, comme prérequis, de l’assimilation du savoir déjà existant si elle veut être bien alimentée ou éviter de réinventer la roue. Elle demande également une observation fine et objective des circonstances concrètes de la situation à laquelle les idées ou les solutions sont destinées.

Je ne sais pas comment Socrate réfléchissait ou préparait ses dialogues. L’on dit que Socrate pouvait se perdre complètement dans ses pensées, restant immobile pendant des heures entières au même endroit. Je suppose donc qu’il menait un dialogue très approfondi avec lui-même, qui pouvait facilement être considéré par certains comme un dysfonctionnement. Mais cela pourrait aussi expliquer sa maîtrise de l’art de dialogue, dans lequel il était sans égal.

Malheureusement, plus de 2300 ans plus tard, nous sommes toujours restés pratiquement au même point où se trouvait la société à l’époque de Socrate. La culture de dialogue dominante ne vise pas la connaissance. Elle est hypocrite, car tout le monde veut gagner le débat. C’est particulièrement vrai pour la politique, mais le domaine académique est également largement concerné. Dans les dialogues socratiques, en revanche, il n’y avait pas de perdants, puisque tous les protagonistes en ressortaient plus savants à la fin.

La réflexion sur nous-mêmes et la réflexion en tant que méthode permettant d’acquérir des connaissances authentiques n’ont pas été intégrées dans notre mode de vie, en particulier dans notre éducation au sein des écoles ou des universités. C’est pourquoi notre époque est marquée par une ignorance sans précédent, et, de ce fait, le progrès scientifique et technologique, dont nous sommes si fiers en Occident, recèle dangereusement un énorme potentiel pour se retourner contre nous. (voir Nihilisme)

Pour éviter tout malentendu, j’aimerais encore préciser que je suis convaincu de la capacité de la science d’explorer le monde physique et de faire des progrès scientifiques qui sont inimaginables pour nous aujourd’hui. Toutefois, la science, qui explore principalement le monde physique, n’a pas du tout été en mesure de remédier à l’ignorance galopante, contrairement aux attentes des penseurs des Lumières. La science est tributaire des capacités innées de l’esprit humain et se heurtera régulièrement à la barrière infranchissable qui sépare le monde physique de l’esprit humain. C’est pourquoi j’accorde tant d’importance et la primauté à la réflexion, qui seule me semble générer le savoir authentique et constitue pour la même raison un remède à l’ignorance. (voir D’où viennent nos connaissances ?)


[i] Je me permets d’employer les termes « pensée », « esprit » ou « idée » comme des synonymes interchangeables dans le présent article.