Par une belle journée chaude et ensoleillée du début de l’été, j’ai décidé de faire une promenade dans la forêt avoisinant mon quartier. Les promenades dans ce lieu de quiétude, où comme par magie les soucis quotidiens s’évaporent presque instantanément et la sérénité reprend le dessus, constituent de véritables séances de méditation et d’inspiration spirituelles pour moi. J’ai l’impression que ce que je sens, entends ou vois n’est qu’une infime partie de quelque chose de beaucoup plus grand et de plus puissant, qui transcende mon être et pourtant inaccessible à mes cinq sens. Mon corps devrait donc avoir des moyens de s’y connecter à mon insu, d’une manière réelle mais insaisissable pour moi. Je ne me sens pas si séparé de ces arbres, animaux ou insectes. Je me sens chez moi dans cette nature où l’éternité semble se matérialiser, seulement pour devenir visible et donc accessible à nous dans une variété infinie de formes et de couleurs.
Ce jour-là les choses se sont passées un peu différemment. Comme d’habitude, la forêt est très dense à cette saison et les petits chemins sont souvent encombrés par des branches d’arbres qui connaissent une poussée de croissance extraordinaire au printemps et qui rendent le passage difficile pour nous autres. Au bout de dix minutes de marche, alors que je traversais l’un de mes chemins préférés, j’ai ressenti une brûlure insupportable à la nuque. Par réflexe, je me suis frotté la nuque, ce que je n’aurais pas dû faire, et j’ai immédiatement réalisé que ce n’était pas seulement ma nuque, mais aussi mon cou et ma poitrine qui commençaient à me démanger. J’ai pourtant bêtement continué mon chemin. Après une demi-heure de marche, j’ai décidé de rentrer à la maison et voir ce qui se passait. Je me suis dirigée vers le miroir et j’ai vu une image peu réjouissante : des taches rouges enflammées et des tas de boutons naissants sur une grande partie de la peau de mon haut du corps. J’ai également trouvé une pauvre bestiole écrasée derrière mon épaule. En effectuant des recherches sur Internet, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une chenille processionnaire du pin, qui s’est probablement retrouvée sur ma nuque, et comme je l’ai touchée avec mes doigts sans m’en rendre compte, elle a libéré le poison contenu dans ses poils urticants pour se défendre. J’en ai conclu qu’il s’agissait donc d’une allergie et j’ai suivi avec succès un traitement antiallergique en automédication pendant plusieurs jours mais il a fallu quelques semaines pour que les symptômes disparaissent complètement.
Cet incident, à première vue si banal, a pourtant éveillé toute ma curiosité. Je me suis demandé comment cette petite bestiole insignifiante, qui n’a aucune conscience de soi, avait pu fabriquer un poison aussi puissant pour dissuader avec un si grand succès une espèce aussi agressive et prétentieuse que les humains. Comment cette chenille a-t-elle pu connaître la biologie du corps humain, des chiens et autres mammifères, au point de le rendre réceptif à son poison et de contourner ainsi sa défense immunitaire, dans le but de lui infliger des dommages dissuasifs, parfois graves, afin d’assurer sa propre survie ? C’est en tout cas ainsi que la science interpréterait ce type d’incidents.
Cette épisode m’a aussi rappelé un cours de Dr Robert Sapolsky, éminent professeur en neurosciences de l’Université de Stanford, que j’ai écouté sur YouTube il y a quelques années. Il y décrivait à titre d’exemple le mode de reproduction des parasites Toxoplasma gondii, qui se reproduisent dans les intestins des chats. Or, pour atteindre l’intestin du chat, ces bestioles invisibles à l’œil nu doivent infecter des souris, qui sont ensuite mangées par les chats. Pour ce faire, les parasites Toxoplasma gondii entre en contact avec les souris, se rendent à un endroit précis de leur cerveau – que les neuroscientifiques du monde entier ne parviennent d’ailleurs pas à localiser actuellement, ni savoir comment – et y pratiquent des micro-incisions. Ces micro-incisions dans le cerveau font que les souris ne craignent plus les chats et sont même attirées par l’urine du chat. Elles sont ainsi mangées par les chats et le cycle de reproduction du parasite Toxoplasma gondii peut ainsi se perpétuer.
Il existe d’innombrables exemples dans lesquels la science a découvert toutes sortes de stratégies de reproduction, d’adaptation ou de survie utilisées par des espèces connues. La science affirme pourtant que la nature est aveugle et sans but. Or, ces stratégies de reproduction, de survie ou d’adaptation des espèces vivantes à l’environnement représentent un degré de sophistication dépassant toute imagination, à tel point qu’elles ne seront probablement jamais accessibles à la science dans toute leur richesse ou profondeur. Il y a là donc une contradiction non résolue : Comment une force « aveugle » de la nature peut-elle faire preuve d’un tel degré d’intelligence ?
Revenons à l’exemple de la chenille. Supposons de manière totalement fantaisiste qu’une chenille dispose d’une intelligence représentant 5 unités. Supposons que le nombre total de chenilles d’une espèce donnée s’élève à 1000 individus dans le monde entier. Devons-nous en conclure que l’intelligence collective de toutes les chenilles est de 5000 unités ou est-ce qu’elle reste néanmoins au niveau de 5 unités ? Personnellement, je ne vois pas pourquoi la multiplication du nombre de chenilles devrait également augmenter leur intelligence. Leur intelligence restera donc dans cet exemple fictif à 5 unités, quel que soit le nombre de chenilles de l’espèce. Dans ces conditions, comment une espèce de chenille peut-elle disposer d’un savoir aussi sophistiqué et potentiellement infini que celui révélé par l’exemple réel que j’ai vécu et décrit ci-dessus, alors que l’intelligence des individus composant cette même espèce, pris individuellement, est de toute évidence négligeable ? C’est une deuxième contradiction non-résolue pour moi.
A propos de « l’intelligence collective » (des humains), dont j’ai beaucoup entendu parler ces dernières années : C’est un concept qui n’a aucun sens, car comme expliqué ci-dessus, la multiplication des individus n’augmente ni leur intelligence individuelle ni celle du groupe ou de la société dans son ensemble. Ce concept à la mode est donc une imposture intellectuelle. Cette conclusion a une conséquence directe sur la manière dont nos sociétés, en particulier, les sociétés démocratiques sont organisées. En effet, ce qui fait la différence dans le fonctionnement d’une société, ce n’est pas la démocratie en soi – qui tend à moyen et long terme à favoriser le populisme, la médiocrité et la corruption morale – mais les mécanismes qui permettent à des individus moralement intègres et éclairés de pouvoir influencer les décisions collectives. De tels mécanismes sont créés par toutes les civilisations et grandes révolutions à leurs débuts, puis à mesure que celles-ci deviennent dominantes sont abandonnés, ce qui cause le déclin des civilisations. Les conseils aux codes éthiques forts au sein desquels les gens peuvent délibérer sans crainte et chercher le consensus est l’un de ces mécanismes. La tyrannie de la majorité reste en revanche une tyrannie qui conduit à la mort de la démocratie. Les idéologies et les discours politiques qui présentent la démocratie comme la forme ultime d’un État sont donc des absurdités si la démocratie se limite à des élections ou votations et ne fournit pas de tels mécanismes de concertation consensuelle. Sans ces mécanismes, la démocratie finit systématiquement dans le chaos et finalement dans la dictature.
Après cette brève parenthèse, revenons au sujet de cet article. Les deux contradictions précitées nous conduisent à d’autres interrogations. Si la nature est uniquement matérielle, c’est-à-dire sans qu’il y ait une autre réalité, non-matérielle, qui la transcenderait, alors nous devons partir de l’idée qu’une espèce vivante est la sommes des individus qui la composent et que son intelligence est une qualité propre à chaque individu et rien de plus. L’intelligence d’une espèce ne serait donc rien de plus que l’intelligence de l’individu le plus intelligent de l’espèce. Or, dans les exemples de la chenille ou de Toxoplasma gondii cités plus haut, comme d’ailleurs chez l’homme, nous constatons que l’individu est ignorant ou totalement inconscient, alors que l’espèce, elle, semble disposer d’une source d’intelligence extrêmement cohérente, inépuisable et autonome, qui semble agir selon sa propre volonté et non selon la volonté des individus qui la composent.
Si en revanche nous supposons qu’une espèce vivante pourrait être autre chose que la somme des individus de l’espèce, nous résolvons la contradiction ci-dessus, car dans ce cas, nous pouvons imaginer l’espèce comme le produit d’une intelligence infiniment profonde, qui transcende les individus de l’espèce pour se matérialiser, mais qui ne dépend pas d’eux, puisqu’elle est dotée de sa propre volonté.
Nous pouvons également imaginer qu’une espèce est une force de la nature aveugle qui, pour une raison que nous est inaccessible, parvient néanmoins à développer et à mettre en œuvre toutes sortes de stratégies pour ajuster les individus de l’espèce à leur environnement et à l’évolution de ce dernier, non seulement sur le plan biologique, mais aussi sur le plan social, aux fins de s’assurer de la survie de l’espèce. Avec ce raisonnement, qui semble correspondre aux théories scientifiques modernes, nous tombons dans la première contradiction mentionnée ci-dessus. Toutes les études modernes en psychologie et en neurosciences démontrent dans le cas des individus humains qu’ils sont plutôt inconsciemment guidés par leur nature ou, en d’autres termes, par le déterminisme qui leur a été inculqué par la biologie de leur espèce. Ce n’est donc pas l’espèce qui serait aveugle et inconsciente, mais plutôt les individus qui seraient menés comme des marionnettes.
Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est nécessaire de s’écarter des dogmes modernes et d’envisager d’explorer avec une plus grande ouverture d’esprit la nature, en particulier la nature vivante, en la considérant comme une réalité de façade transcendée, portée et guidée par une intelligence profonde et infiniment imaginative, comme cela était le cas dans la philosophie et la science avant le Néodarwinisme. Cela implique notamment que nous devons aller dans le sens de la nature, ce qui met également en avant la place accordée à la liberté et à la volonté humaines et le devoir moral qui en découle. Dans ces conditions, nous pouvons être sûrs que nous serons soutenus par une main invisible puissante et bienveillante. Combien de guerres et de dégâts à la mère nature et aux êtres humains pouvons-nous ainsi éviter ? De plus, je crois que nous sommes dotés d’instruments nécessaires pour « voir » cette main invisible, mais que nous n’utilisons pas, de peur de sortir de la voie scientifique néodarwinienne. Ou bien, devons-nous attendre l’effondrement généralisé de l’environnement ou une troisième guerre mondiale pour le comprendre ?