Pourquoi la culture du travail moderne est si toxique et pourquoi on ne peut pas la changer ?

Je peux très bien imaginer que tout le monde n’est pas de cet avis. En effet, certaines personnes semblent se sentir très à l’aise dans la culture de travail dominante qu’elles défendent et alimentent au quotidien, parce qu’elles s’y sont très bien adaptées ou en sont convaincues, ou encore parce qu’elles en profitent avec succès pour leur avantage personnel.

Les sociétés modernes, en particulier les sociétés occidentales, semblent être dans le déni total de la réalité, prenant la toxicité pour la vertu et la vertu pour le vice. Le sujet étant tabou et donc absent des débats publics, je ne peux que me référer à mon expérience personnelle pour dire que la culture moderne est par principe hautement toxique et que la culture du travail n’en est qu’une extension. En effet, le lieu de travail est par excellence le lieu où la culture d’une société et la culture d’un individu en particulier s’expriment dans toute sa crudité. Et ce phénomène ne se limite pas au monde occidental, mais concerne toutes les sociétés modernes ou qui aspirent à se moderniser.

Dès mon plus jeune âge, j’entendais mon père et ses amis se plaindre des situations absurdes, des conflits personnels, des mensonges, des intrigues, etc. qu’ils rencontraient quotidiennement sur leur lieu de travail. Pourtant, mon père occupait de hautes fonctions civiles au sein de l’État, une position que beaucoup pouvaient lui envier. En réalité, la situation était d’autant plus dramatique que la fonction était élevée dans la hiérarchie de l’État. On devait chercher le sens de la justice, l’amour de la vérité, la sincérité et la chaleur humaine chez des gens simples, qui n’étaient pas intoxiqués par le pouvoir, l’argent ou l’éducation moderne et qui étaient restés fidèles à leurs traditions et à leurs coutumes ancestrales. Heureusement pour mon père, ses racines paysannes et tribales, qu’il n’a jamais reniées et d’où émanait une éthique rigoureuse, l’ont préservé de faire partie des partis politiques modernes, des réseaux de copinage et autres groupes d’intérêts qui n’ont apporté au pays que corruption et destruction.

A l’époque, j’avais mis la situation catastrophique de l’Afghanistan sur le compte du « sous-développement » économique et social du pays, mais aujourd’hui, je constate – avec tristesse – une situation très similaire partout dans les pays modernes. Ce n’est pas le développement économique, les connaissances scientifiques ou l’éducation qui font défaut ici, mais l’absence d’une véritable culture éthique, au sens de la philosophie socratique ou de la morale chrétienne, comme base de la vie sociale, de la cohabitation entre les individus, les groupes d’individus et les peuples, qui constitue le fond du problème.

La culture moderne est définitivement celle de l’ignorance (cf. Nihilisme ; Comment faire ses choix sans jamais les regretter) – qui est avant tout l’ignorance morale – qui n’a pas d’autre but que de servir le pouvoir et l’argent, qui ont eux-mêmes un but ultime : l’hédonisme. C’est une culture basée notamment sur l’utilitarisme, une doctrine dont les plus célèbres représentant étaient Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Bien que l’utilitarisme soit à première vue très séduisant, en proposant entre autres « le plus grand bonheur » pour « le plus grand nombre », il s’agit en réalité d’une doctrine qui ramène la notion de juste à celle d’utile et qui fait par conséquent de l’intérêt la mesure du droit et de la morale. En d’autres termes, il vide de sa substance à la fois la justice et le sens inné de la justice de l’individu en les sacrifiant sur l’autel de l’utilité. A partir de là, les forces les plus destructrices de la nature humaine, dynamisées par le système capitaliste, reçoivent la « bénédiction morale » pour assujettir non seulement des peuples entiers non occidentaux, mais aussi les sociétés qui les abritaient, à savoir les sociétés européennes et occidentales en général.

Le problème du fond de la morale utilitariste est qu’elle fait de l’intérêt la mesure de la morale et de la justice. Il en résulte qu’il n’y a plus de terrain d’entente entre les individus ou les peuples, car les intérêts sont aussi divers et nombreux que les individus et les populations ou les peuples. Dans une telle situation, seule la violence du plus fort peut jouer le rôle de régulateur. Il n’est donc pas étonnant que l’État soit si puissant en Occident qu’il contrôle presque tout et que, sans lui, tout pourrait s’effondrer. En fait, il n’existe pas de structures sociales alternatives, y compris les coutumes et traditions, telles qu’elles existaient avant l’État moderne ou telles qu’elles existent encore aujourd’hui dans certaines sociétés contemporaines comme les sociétés asiatiques, qui ne laissent à l’État qu’un rôle secondaire dans la société. Par ailleurs, il n’est pas étonnant que le continent européen ait connu tant de guerres et qu’aujourd’hui, il sombrerait sans aucun doute rapidement dans des guerres fratricides si les États-Unis le privaient de leur tutelle. Les Allemands, les Français, les Anglais ou encore d’autres peuples d’Europe ont un énorme potentiel de conflit en raison de leurs intérêts divergents, de leur culture politique agressive, de leurs préjugés culturels et de leur abandon de l’éthique chrétienne.

La culture capitaliste utilitariste a créé des tyrannies privées1 lorsqu’il s’agit d’entreprises privées et a généré et maintenu en permanence sur le lieu de travail une « culture » de la peur, du harcèlement psychologique ou sexuel, du mépris, de l’inefficacité et de l’incompétence, ainsi que de nombreux autres défauts absolument destructeurs, tant pour les travailleurs que pour l’entreprise. L’administration publique n’est pas épargnée par ces formes de tyrannie, puisqu’elle est désormais presque entièrement calquée sur le modèle du secteur privé. Ces tyrannies sont maintenues par des personnes qui ne sont pas moralement intègres, car elles peuvent mieux les servir et s’y épanouir. En réalité, la culture moderne choisit régulièrement des personnes moralement peu intègres pour faire fonctionner l’État et l’ensemble du système politique et économique, au détriment de personnes moralement intègres qui, elles, n’y voient guère de place pour elles. Le devoir de confidentialité des employés, dont la violation est pénalement punissable, constitue un instrument juridique puissant pour garantir l’impunité à ces tyrannies.

Dans ces circonstances, il est normal que toutes les organisations, privées ou publiques, soient constamment en crise. Toutefois, lorsque les choses se détériorent au point de remettre en question la survie d’une organisation, il est évidemment nécessaire d’atténuer cette culture toxique. Ainsi, tant les entreprises privées que les administrations publiques sont régulièrement amenées à se restructurer, souvent sans succès. En effet, ils voient souvent le problème dans la structure de l’organisation, d’où le terme de « restructuration », qui consiste essentiellement à licencier du personnel. Or, ce n’est pas la structure – qui est bien sûr importante pour diriger efficacement une organisation – qui fait la différence, mais plutôt l’intégrité morale des personnes qui dirigent une organisation tout au long de la ligne hiérarchique.

Une culture d’entreprise saine exigerait que les employés soient traités avant tout en fonction de leur éthique personnelle. L’éthique doit primer sur tout le reste dans une société ou dans une organisation saines. Dans cette perspective, même les compétences professionnelles devraient passer au second plan. Par ailleurs, une personne intègre respectera toujours son contrat de travail, ce qui implique notamment qu’elle doit posséder et mettre à disposition les compétences professionnelles appropriées pour ne pas verser dans l’imposture. Une culture d’entreprise saine mettrait également en avant le mérite personnel plutôt que des considérations fictives telles que la diversité, l’inclusion ou d’autres concepts similaires. Un tel changement de paradigme n’a toutefois aucune chance de se produire dans les organisations modernes, ni, plus généralement, dans les sociétés occidentales dans le contexte actuel.

En fait, je n’ai pas beaucoup d’espoirs pour les sociétés occidentale (cf. L’individualisme ou ce terminus des sociétés modernes) ou leur culture de travail. L’extraordinaire richesse matérielle de ces sociétés et le rôle central accordé à l’argent et au pouvoir les ont profondément et durablement érodées. Mon impression personnelle est que la culture toxique dominante va définitivement détruire les sociétés occidentales. Tous les indices pointent dans cette direction.

Mais je sais aussi que tous les peuples, quels qu’ils soient, quelle que soit leur époque ou la profondeur de leur ignorance, ont toujours une capacité remarquable, presque miraculeuse, à produire des personnes d’une grande intégrité morale, capables de leur montrer la voie. Cela doit également s’appliquer à notre époque et à l’Europe en particulier. Le problème est que les personnes intègres sont systématiquement stigmatisées et exclues par ceux qui sont moralement corrompus. Ces derniers détiennent tout le pouvoir politique et économique et contrôlent donc la société. L’avenir nous dira si les sociétés occidentales sont capables ou non de sortir de cette situation. Quoi qu’il en soit, lorsqu’une société ne parvient pas à briser ses structures sclérosées, l’histoire finit par s’en charger. (cf. Les lois de l’Histoire).

  1. Ce terme est emprunté à Noam Chomsky. ↩︎

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