J’ai grandi dans une société tribale qui connaît un processus de dissolution lent et probablement inévitable ces derniers siècles. Elle est certainement l’une des dernières sociétés humaines à avoir le mieux résisté à la modernité et à l’individualisme qui a accompagné cette dernière. Au XIXe siècle, les rois d’Afghanistan sont allés jusqu’à empêcher la construction de chemins de fer et de tunnels pour éviter qu’ils ne soient empruntés par les puissances coloniales européennes, en particulier l’Empire britannique, pour coloniser le pays. Les 40 ans de guerre civile (1978-2021) et surtout les 20 ans d’occupation militaire américaine (2001-2021) ont accéléré la dissolution sociale. Aujourd’hui, la jeune génération semble être irrésistiblement attirée par le mode de vie occidentale, et l’individualisme semble l’emporter de plus en plus sur la solidarité au sein de la famille, de la tribu ou de la société en général.
En tant qu’aîné de la fratrie et imprégné de bonnes traditions du pays, j’ai toujours éprouvé un attachement profond à ma famille et à mon clan, même si j’ai vécu principalement dans la capitale, qui a été isolée du reste du pays en raison de la guerre civile. Je dois néanmoins dire que dans des sociétés collectivistes comme l’Afghanistan, le poids de la famille ou de la collectivité peut, par moments, être très lourd à porter pour un individu. Il faut être né et avoir grandi dans une telle société pour pouvoir y vivre convenablement et s’y plaire. Elles offrent néanmoins beaucoup d’avantages, notamment en termes de protection et d’entraide. Contrairement aux sociétés basées sur le principe d’individualisme, dans lesquelles l’individu vit pour lui-même et gère également seul ses problèmes existentiels, la vie est très riche en interactions sociales dans les sociétés collectivistes. Les problèmes sont beaucoup plus faciles à supporter et la joie est décuplée du fait qu’ils sont spontanément partagés par la communauté.
Dans ce contexte, les concepts de personnalisme et d’individualisme ne pouvaient que m’attirer depuis ma jeunesse, car ils portaient en eux la promesse de la libération de l’individu. Le personnalisme m’a semblé attractif probablement du fait que mon professeur de philosophie à l’université l’appréciait personnellement. C’était probablement dû en partie au fait qu’il était francophone, avait étudié à Paris et était bien imprégné des traditions philosophiques françaises. Je n’ai cependant pas trouvé d’inspiration réelle dans cette école philosophique, parce que le personnalisme, comme d’ailleurs les autres écoles philosophiques modernes, ne rimait pas avec le contexte social dans lequel j’ai grandi et, surtout, ne répondait pas aux problèmes existentiels auxquels je devais faire face.
D’une manière générale, je n’ai jamais trouvé d’intérêt dans un concept philosophique qui n’apporte pas de réponses pratiques aux vrais problèmes de la vie, y compris la vie quotidienne. Tous les systèmes philosophiques modernes ont non seulement échoué sous cet aspect, mais se sont souvent révélés subversifs pour l’individu et la société. C’était notamment le cas de la philosophie marxiste, qui a conquis à un moment donné une grande partie des intellectuels en Afghanistan, en particulier dans mon entourage, et probablement dans le reste du tiers-monde. Or, bien qu’elle fût une réaction à la fois à l’asservissement de l’individu par le capitalisme et à la paupérisation des populations en Europe, elle a été instrumentalisée par la tyrannie rouge et brutalement transposée à la Russie, à la Chine et à des pays du tiers-monde comme l’Afghanistan, causant ainsi énormément de dégâts humains. En Afghanistan, par exemple, le communisme et les autres idéologies modernes ont provoqué une guerre civile qui a duré 40 ans. En Russie et en Chine, les victimes directes des régimes communistes répressifs comptent par dizaines de millions.
Je crois que le personnalisme était une réaction pleine de bonnes intentions des intellectuels français à la fois au capitalisme, au communisme soviétique et au fascisme européen, mais rien de plus. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit tombé dans l’oubli après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les sociétés occidentales et, en particulier, la société française ont offert des conditions de vie plus que confortables aux intellectuels de gauche.
L’individualisme moderne est le fondement à la fois idéologique et naturel sur lequel les sociétés occidentales modernes et leur moteur économique, le capitalisme, se sont construits. Sous l’apparence de libertés individuelles, il remplace en réalité le contrôle exercé par le groupe social, la famille, le clan, les coutumes et traditions, la religion, la morale traditionnelle, etc., par le contrôle exercé par l’État, l’employeur, l’école et les autres institutions politiques ou sociales modernes. L’individualisme incarne une rupture radicale avec le modèle de société qui existait avant la modernité. Il trouve sa source théorique dans la philosophie des Lumières, qui a habilement instrumentalisé le rationalisme (ou la raison) ainsi que les sciences pour rompre avec le passé, en particulier avec la religion. Tout ce qui s’est passé depuis lors, à savoir le colonialisme, l’esclavage, les génocides, le communisme soviétique ou chinois, le fascisme, les deux guerres mondiales, les guerres actuelles, la décadence démographique des sociétés occidentales, etc., ne sont que des conséquences de cette rupture radicale.
L’individualisme a été étroitement associé au rationalisme. Il peut sembler paradoxal que la rationalisme, qui a cherché à libérer l’individu, ait conduit à des crimes et catastrophes tels que ceux énumérés brièvement dans le paragraphe précédent. Après tout, la raison ne fit-elle pas pilier de la culture antique ? Si la raison n’est pas la bonne base pour le comportement individuel ou collectif, alors qu’est ce qui peut la remplacer ?
La culture antique avait développé une sagesse populaire basée sur des principes moraux universellement acceptés. Ces principes n’étaient pas le produit d’une classe d’intellectuels, qui ont toujours des idées biaisées en fonction de leurs intérêts subjectifs particuliers, ou de forces sociales dominantes. Ils étaient considérés comme des vertus cardinales ou des piliers qui portaient tout l’édifice de la société antique. Ces vertus ont été théorisées dans la philosophie antique. Mais elles étaient surtout inscrites dans l’ADN des peuples, comme en témoignait une inscription sur le Temple de Delphes qui stipulait : Prends pour guide la divinité, connais-toi toi-même, n’outrepasse en rien la mesure.
Les Grecs croyaient au Logos comme la raison de l’Univers. Il était donc naturel pour eux que la divinité (ou Dieu, selon notre conception moderne) guide l’action humaine. Logos représentait la vérité effective et intelligible. La raison et la vérité étaient donc une seule et même réalité. Or, la raison n’est plus associée à la vérité dans la philosophie des Lumières ni de manière générale dans le monde moderne actuel. Nos meilleurs intellectuels et scientifiques, lorsqu’ils parlent de la vérité, n’entendent par là qu’une approximation de quelque chose, sans jamais pouvoir connaître la chose, car ils ne croient pas à la vérité ni qu’elle soit accessible. Cela peut être effectivement le cas si l’on entend par vérité une approche scientifique dans laquelle des hypothèses subjectives, supposées être celles du monde matériel, sont étudiées dans le cadre de concepts scientifiques prédéfinis. Car, la science moderne n’est plus une observation de la nature, comme chez les Grecs anciens, mais bien plutôt une méthode limitée d’approximation, notamment via des calculs mathématiques. Les algorithmes y tiennent le rôle de prophètes modernes et deviendront probablement prépondérants. Les réalités telles que la morale, l’histoire, la religion ou la philosophie se trouvent en dehors de son champ d’action, car elles ne se prêtent pas à l’expérimentation scientifique.
L’amour de la sagesse (Connais-toi toi-même), qui était le prérequis à toute éducation ou culture personnelles dans l’antiquité, a été remplacé par l’amour du gain dans le concept d’individualisme. Ainsi, la raison ou la rationalité, en lien avec l’individualisme, n’est rien de plus que la recherche du bonheur individuel à travers la maximisation du profit matériel et/ou le pouvoir. Le rationalisme des Lumières n’est associé ni à la sagesse dans le sens antique du terme, ni à la vérité, ni non plus à un autre contenu moral. Il est associé aux instincts humains bruts, comme ceux qui existent dans la nature sauvage. Elle conduit inévitablement à l’abrutissement de l’individu. Il n’est donc pas surprenant que le monde moderne soit caractérisé par une ignorance morale crasse, dont le colonialisme, les guerres, l’exploitation des êtres humains, etc., ne sont que des conséquences naturelles. Parce que la vérité et le sens de la justice sont absents de la culture moderne, il n’y a plus de terrain d’entente possible entre les individus, les gouvernements, les peuples et les cultures, chacun raisonnant en fonction de ses intérêts particuliers et des rapports de force. Par conséquent, des centaines de milliers d’hommes peuvent être envoyés à la boucherie en Ukraine ou des centaines de milliers de civils, pour la plupart des enfants, peuvent être massacrés sous les bombes israéliennes en Palestine, alors que de tels crimes ne devraient jamais avoir lieu dans un monde civilisé.
La modernité est si démesurée, sous tous ses aspects, qu’il ne vaut même pas la peine que je parle ici du troisième commandement inscrit sur le Temple de Delphes, qui stipulait « N’outrepasse en rien la mesure. » Dans mon parcours personnel, tout a été si absurdement compliqué, partout où j’ai vécu, que je devais consentir des efforts surhumains pour pouvoir remplir mes obligations morales élémentaires envers mes proches. Il m’a fallu des décennies pour comprendre à quel point les sociétés modernes sont malades. Elles promeuvent les psychopathes, les menteurs, les tricheurs, les ignorants, mais en aucun cas les personnes correctes et saines d’esprit. Il est étonnant que ces sociétés tiennent encore debout.
Je ne pense pas que les pères des Lumières ou ceux que les ont suivis étaient de mauvaise foi. Ils se sont probablement trompés par leur propre désir de créer un monde parfait. Ils ont vu le problème là où il n’était en réalité pas et ils ont placé trop d’espoir dans la science et l’éducation. Je pense qu’ils ont placé autant de foi dans la raison que Zelenski dans la puissance militaire et financière des Américains et Européens pour gagner la guerre contre la Russie. Les pères des Lumières pensaient que les gens éclairés devenaient des adultes responsables. Ils en ont fait des esclaves modernes par définition irresponsables.
Je pense que l’individualisme est le terminus des sociétés occidentales. L’individualisme a légitimé et ainsi lâché dans la nature les instincts naturels les plus destructeurs, qui étaient pourtant prohibés dans toutes les cultures humaines précédentes. L’individualisme a détruit la base morale de la famille, qui a été pourtant considérée comme la cellule de base des toutes les sociétés organisées, tant pour se reproduire que pour prospérer. Il a détruit la solidarité au sein de la famille, du groupe et de la société pour le bien du capitalisme et de l’État omnipotent et omniprésent. En effet, l’État a besoin des individus désolidarisés (Ibn Khaldoun, 1332-1406), car ils sont faibles et, de ce fait, constituent de « bons » citoyens, contribuables, soldats, employés, débiteurs, etc. Les individus désolidarisés sont également immatures et ne peuvent pas se défendre face à l’autorité. Ils sont asservis sans espoir aucun de liberté et, de ce fait, leur ressentiment peut être si grand, dans certaines circonstances, qu’il peut anéantir des peuples entiers. C’est ainsi que le fascisme, l’apartheid et autres formes de totalitarisme qui n’existaient pas auparavant, peuvent prospérer facilement de nos jours.
Je connais mal les autres sociétés, mais j’ai l’impression que les sociétés asiatiques ou africaines ne sont pas encore complètement pourries par l’individualisme moderne et ses corollaires. C’est peut-être de là que pourrait venir le salut. Mais pour cela l’Occident doit d’abord reconnaître le fléau qu’il considère comme sa vertu cardinale. Trouvera-t-il la sagesse et la force de le faire ?
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