En écoutant une ancienne entrevue du philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1990-2002) sur YouTube, j’ai été frappé par son affirmation lorsqu’il a dit que «das Vergessen ist die Mutter der Produktivität» (l’oubli est la mère de la productivité).
Cette affirmation semble tellement contre-intuitive. Comment l’oubli, qui est généralement perçu comme un dysfonctionnement de la mémoire, peut-il être source de productivité ? Surtout qu’à partir d’un certain âge, nous commençons à nous inquiéter pour nos capacités mentales, notamment pour notre mémoire. Durant des périodes de stress intense, par ex., nous avons l’impression de tout oublier. Parfois, nous ne se souvenons pas d’événements qui se sont produits il n’y a pas si longtemps. A d’autres moments, nous cherchons désespérément quelque chose dans notre mémoire mais sans pouvoir nous le rappeler. Dans ce contexte, les propos de Gadamer sont plus que réconfortants. Car, non-seulement l’oubli ne semble pas être un symptôme de quelque chose de néfaste dans la mémoire, mais bien au contraire révèlerait une fonction fondamentale de l’esprit humain, favorisant la productivité.
L’affirmation de Gadamer m’a immédiatement fait penser au concept bouddhiste de « vacuité » (en anglais : Emptiness). Ce concept consiste à dire que les choses sont dépourvues de « soi » ou de leur nature propre. Les choses ainsi que les individus n’existent que dans la relation les uns avec les autres. Ils sont interdépendants et définis par cette même relation. Transposé à l’être humain, ce concept nie l’existence de l’« égo, » ce qui signifie qu’en tant qu’individu, ma conscience de moi ou de mon individualité n’est, en réalité, qu’une perception subjective. Par exemple, je suis père non pas parce que c’est ma qualité intrinsèque, mais parce que j’ai un enfant qui me confère la qualité de père. Tout ce que je suis, je le suis dans la relation avec les autres personnes et la nature. Tout seul, séparément, je ne suis qu’une coquille vide. Le vide bouddhiste n’est cependant pas synonyme de vide au sens propre du terme, ni de néant ou d’absence de valeurs. En prenant conscience de l’absence de l’égo, l’individu libère sa nature véritable, infiniment riche, qui peut alors s’exprimer dans toute sa bonté.
Mon but ici est d’aborder la vacuité bouddhiste en lien avec ce que Gadamer a dit à propos de l’oubli, pour des raisons pratiques. Les Bouddhistes cherchent à « vider » l’esprit de tout ce qui l’encombre et ainsi cause les souffrances humaines. Ils pratiquent des méditations qui visent en premier lieu l’évacuation des émotions1 telles que les peurs, les attentes ou les désirs, qui sont souvent des illusions démesurées créées par l’esprit lui-même et qui y prennent une place prépondérante chez l’être humain. En atteignant le « vide », l’esprit revient à sa nature propre.
Quelle est la nature de ce « vide » spirituel ? C’est un mystère, comme l’esprit lui-même. Nous pouvons néanmoins supposer que l’esprit, durant l’existence humaine, s’encombre de toute sorte d’émotions excessives, de traumatismes, de croyances quelconques, de préjugées, ainsi que d’autres types d’informations générées par la société via l’éducation, l’école, la culture et toutes les autres formes d’interaction sociale. La nature étant bien faite, l’esprit devrait constamment remettre les choses à leur place en se débarrassant du nuisible, du non-actuel ou du superflu. Néanmoins, dans les sociétés modernes contemporaines, tout ou presque tout est devenu excessif et, donc, nuisible. J’avoue que j’ai de la peine à me protéger du flux constant d’informations inutiles, excessives, voire toxiques. Tout comme l’excès de nourriture est mauvais pour la santé physique, l’excès d’informations, surtout lorsqu’elles sont anxiogènes, est mauvais pour l’esprit. Dès lors, les règles d’hygiène mentale s’imposent au quotidien. Permettre à l’esprit de se calmer, d’ignorer et d’oublier ne peut que lui faire énormément de bien.
Comment atteindre ce « vide » ? Il n’est pas rare qu’à la fin de la journée, lorsque la fatigue s’installe définitivement et que nous en avons assez de nos problèmes, nous décidons intuitivement de laisser les choses au lendemain. « La nuit porte conseil, » dit le dicton populaire. Le lendemain, des idées surgissent spontanément, tout d’un coup, dans un lieu quelconque, sans invitation. Sachant cela, je ne prends pas de décisions importantes d’un seul coup, me laissant ainsi le temps, parfois beaucoup de temps selon les circonstances, pour « oublier » les choses, dans le but de donner à mon esprit le temps de faire son travail en coulisses. Je sais, par expérience, que quoi que je fasse, je risque de ne pas pouvoir penser à tous les aspects d’un problème important en une seule fois. Je dois donc laisser le temps au temps pour faire son travail de nettoyage. Étonnamment, cela permet à l’esprit d’examiner sous tous les angles les problèmes qui nous préoccupent, sans que nous nous en apercevions, de peser le pour et le contre d’une solution souhaitable et finalement de prendre la bonne décision.
Certes, le temps peut être un handicap lorsque nous devons agir dans l’urgence. Heureusement, nous ne vivons pas en permanence dans l’urgence. Si néanmoins nous avons l’impression que nous n’avons jamais assez de temps, cela pourrait indiquer une situation malsaine qu’il faut changer. Ce pourrait être l’une des sources de nombreux problèmes dans la vie privée ou professionnelle, vu que nous ne sommes pas faits pour vivre constamment en état d’urgence.
Être préoccupé en permanence par des tâches et les soucis qu’elles causent est extrêmement usant pour l’esprit. Pour ne pas occuper l’esprit en permanence par toute sorte de soucis, alors que la vie moderne est capable de nous occuper 24h sur 24h et 7 jours sur 7, une des solutions possibles est d’agender les tâches. Cela permet à l’esprit de s’assurer que la tâche sera faite à l’heure et à la date prévues et ainsi de se détacher et d’oublier en attendant. Une autre technique consisterait à noter les solutions possibles sur une feuille de papier, ce qui permet également à l’esprit de se reposer pour le temps voulu. Ainsi, une nuit ou un week-end passé(e) sans penser aux soucis privés ou aux tâches professionnelles est une victoire qui permet d’être mieux en forme et plus créatif par la suite.
En particulier, nous nous faisons énormément de bien lorsque nous alternons les activités mentales et physiques. Malheureusement la vie moderne ne nous offre pas assez d’alternatives à cet effet : Soit nous sommes noyés dans des activités mentales, répétitives et statiques, soit nous effectuons exclusivement des activités professionnelles physiques, souvent statiques également. C’est donc sans surprise que les sociétés industrialisées connaissent une épidémie de maladies physiques et psychiques graves. La bonne nouvelle est cependant qu’il existe aussi des possibilités d’activité physique durant et après le travail, qui sont utiles dans toutes les situations. Utiliser toutes les occasions pour bouger physiquement durant une journée, comme par ex., se lever fréquemment, prendre les escaliers, se déplacer à pied chaque fois que c’est possible, faire des activités en plein air, etc., peut compenser adéquatement le manque d’activité physique.
Une alternance d’activités, quelles qu’elles soient, est toujours bénéfique pour l’esprit. Se vouer à une seule activité, même à grande valeur ajoutée, est une garantie d’appauvrissement de l’esprit à longue terme. En comparaison avec les personnes vivant dans les sociétés urbaines modernes, les paysans dans des sociétés à l’économie naturelle, qui existent encore dans certaines parties du monde soi-disant primitif, exercent des activités physiques et mentales extrêmement variées. Ils savaient notamment produire tout le nécessaire pour leurs ménages. Pour cette même raison, n’en déplaise aux idéologues de la modernité, ces paysans sont plus développés mentalement et physiquement que l’homme moderne, qui peut sans doute être qualifié de faible sous tous les aspects. La cause en est à la fois la division et la spécialisation du travail et l’appauvrissement des relations sociales entre les individus en raison de l’individualisation à outrance de la société. Il ne faut jamais oublier que l’esprit a besoin des occupations à la fois sociales et productives. Sans cela, il erre à la recherche de satisfaction qui, tel un mirage, ne peut guère être obtenue par d’autres moyens. Il est possible de briser ce cercle vicieux, mais cela demande une certaine force de volonté et de la créativité. Il y a beaucoup de gens qui y parviennent intuitivement. Ce sont aussi ces personnes qui bénéficient d’une meilleure santé et de meilleures capacités physiques et mentales. En même temps, ils y forgent la force de leur volonté.
Les méditations peuvent également aider. Elles sont très à la mode en Occident actuellement. Il y a autant de formes de méditation que d’individus qui les pratiquent. Il y a toutefois quelque chose de commun à toutes les méditations : elles visent à sortir l’individu d’un état d’absence mentale – cet état dans lequel l’individu fonctionne comme s’il était conduit par un pilote automatique – et à le reconnecter à son environnement immédiat. En effet, en se déconnectant du présent, l’individu, qui est dépourvu de soi selon les Bouddhistes, va inévitablement à sa perte, car il ne peut pas exister dans l’isolation. La technique habituellement utilisée dans ces méditations consiste à ramener constamment l’attention sur la respiration, pour que l’on puisse ainsi sortir de l’emprise des pensées déchainées, hors de contrôle, qui ont le potentiel d’isoler l’individu comme dans un cocon, dans lequel la perception du temps et de l’espace et, donc, de la réalité se perd. Le but de cette forme de méditation consiste à renforcer l’esprit, comme l’on renforce ses muscles dans un fitness, et de le diriger vers l’environnement immédiat dans le moment présent.
Personnellement, je préfère me promener dans la nature pendant mon temps libre et ainsi écouter la nature, par exemple, les chants des oiseaux ou le bruit du vent, respirer l’air frais, discuter avec les gens, etc. Si l’on n’a pas le privilège de vivre près de la nature, l’on peut toujours arriver au même résultat de « vacuité » en effectuant avec attention toute autre activité, que ce soient des loisirs ou une activité professionnelle. L’attention suscite l’intérêt pour l’activité, renforce l’esprit et augmente également le potentiel pour le plaisir ou la satisfaction, quelle que soit l’activité. L’absence d’attention cause l’ennui. Inversement, une activité qui plaît, renforce l’attention et donc permet d’atteindre le même but que les méditations.
Je ne peux ainsi que conseiller de bien oublier pour être plus productif et surtout pour mieux vivre.
- Les émotions sont fondamentales pour l’être humain. C’est leur excès qui est jugé comme source des problèmes. ↩︎
Ping : L’art d’« accoucher » les idées – Vivre avec philosophie