Et si nous surmontions nos peurs ?

La peur affecte l’existence humaine d’une manière fondamentale. Elle a son origine dans la nature humaine la plus primitive et pourtant, elle détermine nos choix, nos décisions ou nos comportements au quotidien, même aujourd’hui. C’est paradoxal, voire dangereux, car nous avons aujourd’hui des moyens technologiques capables d’anéantir l’espèce humaine alors que nous sommes encore mus par des instincts extrêmement primitifs.

La peur nous rend intrinsèquement mauvais. En m’observant moi-même et en observant les autres, j’ai remarqué à mon grand étonnement que nous sommes capables de considérer des personnes que nous ne connaissons même pas comme nos ennemis, parce qu’elles nous font tout simplement peur. Un exemple typique est celui de l’étranger, dont on se méfie dans le meilleur des cas et que l’on chasse dans le pire. Un exemple actuel illustratif de la peur est l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Pour la grande majorité de la population d’Europe centrale et occidentale, la Russie semble être un pays maléfique, prêt à utiliser des armes nucléaires pour reconstruire son empire passé et ainsi dominer le continent européen. Or, n’étant basée sur aucune connaissance rationnelle de la situation géostratégiques, des causes historiques du conflit russo-ukrainien et de la Russie elle-même, cette représentation est en grande partie la conséquence de la peur devant ce grand pays. Pour la même raison de peur, et sans même attendre que l’énorme impact psychologique de l’intervention militaire russe se dissipe, les pays traditionnellement neutres que sont la Finlande et la Suède ont décidé de rejoindre l’OTAN. Cependant, sans répondre à un danger réel, cette décision irrationnelle, dénuée de toute vision à long terme, prive ces pays de leur indépendance et de leur souveraineté sur le plan international. L’adhésion de la Finlande à l’OTAN est particulièrement insensée, car ce pays devient ainsi un Frontline state dans la dangereuse confrontation entre les États-Unis et la Russie. La Suisse a également repris les sanctions européennes contre la Russie en raison du choc de l’intervention russe en Ukraine mais aussi de la menace de sanctions des États-Unis contre les pays qui ne coopèrent pas avec eux. Elle réalise aujourd’hui que c’était une erreur, car elle peut mieux servir ses intérêts nationaux ainsi que ceux de la paix et de la sécurité internationales en s’en tenant strictement à sa neutralité. Sa diplomatie a été exemplaire par le passé, mais avec les sanctions contre la Russie, la Suisse se prive pour l’instant de la possibilité de contribuer à une solution négociée du conflit. La peur actuelle de la Russie conduit une partie des populations des pays occidentaux à espérer même son effondrement, alors qu’un tel scénario pourrait avoir de graves conséquences pour l’ensemble du continent eurasiatique et ses milliards d’habitants. Les gouvernements occidentaux ont ainsi le champ libre pour alimenter massivement la guerre en Ukraine avec des armes sophistiquées et l’argent des contribuables. Sans cette peur, les populations auraient manifesté par millions et forcé leurs gouvernements respectifs à mettre fin à la guerre et ainsi éviter de sacrifier les Ukrainiens, qui n’ont rien demandé à personne, sur l’autel des intérêts géostratégiques russes ou américains. De son côté, la Russie a toujours motivé son intervention militaire par la crainte que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN et constitue ainsi une menace sérieuse pour la sécurité de la Russie. Cet argument est pris au sérieux par les experts en la matière. Une fois de plus, c’est la peur qui parle et décide et non la sagesse, qui est aussi une qualité fondamentale de l’être humain et lui permet d’éviter les catastrophes sociales et autres maux qui sont la conséquence de ses propres choix et décisions. Un autre exemple de peur est la politique sanitaire durant la pandémie de Coronavirus en 2020-2021. Par crainte de la pandémie, les gouvernements ont adopté des politiques sanitaires qui ont non seulement restreint de manière drastique et abusive les libertés fondamentales, mais qui ont également fait courir un risque énorme à la santé mentale des habitants et à l’économie de leurs pays (voir aussi : Lorsque la peur devient le moteur de comportement ; La politique sanitaire actuelle est-elle la bonne ?). Un autre exemple de peur peut être l’attitude de certains adultes à l’égard d’insectes perçus comme dangereux, tels que les guêpes. Comme une piqûre de guêpe peut être mortelle dans certains cas, certaines personnes n’hésitent pas à tuer les guêpes au lieu de les éviter ou de les déloger. Ici encore, la raison du massacre est la peur, bien que l’ignorance puisse être une raison complémentaire, car celle ou celui qui n’a pas peur ne tuera pas le pauvre insecte, qui a aussi sa place dans le monde. En conclusion, la peur nous rend méchants.

Quel est le remède contre nos peurs ? Connaître les causes des événements et des problèmes qui suscitent la peur peut être un remède efficace, car cela ouvre la voie à des solutions. Ainsi, si nous revenons à notre exemple des guêpes, une meilleure connaissance de cet insecte et de soi-même peut aider à surmonter la peur. Dans le même ordre d’idées, c’est la méconnaissance des étrangers qui semble entretenir la xénophobie. A cet effet, les votations populaires en Suisse, concernant la modification de la législation sur les étrangers, sont assez révélatrices. Les populations de grandes villes, qui comptent beaucoup d’étrangers en leur sein, sont plus accueillantes à l’égard des étrangers que celles des communautés rurales, où l’image de l’étranger repose davantage sur des préjugés transmis de génération en génération que sur des expériences personnelles concrètes. Cependant, la connaissance de la cause de la peur nécessite souvent un investissement important en temps et en énergie que tout le monde ne peut se permettre, ni dans toutes les situations. En outre, elle ne suffit pas toujours à surmonter la peur. Prenons l’exemple d’une personne dont le médecin lui a annoncé un cancer en lui précisant qu’il ne lui reste pas beaucoup de temps à vivre. Quelle que soit sa connaissance de la maladie, elle ne peut pas l’aider à surmonter sa peur. Il a donc besoin de remèdes complémentaires.

La peur a pour corollaire le désespoir, parfois la colère et, surtout, le sentiment d’impuissance face au danger. L’action pour contrer le danger peut conférer un sentiment de puissance face à la situation anxiogène. Prenons l’exemple d’une personne qui a perdu son emploi après de longues années de bons et loyaux services, à la suite des restructurations successives dans l’entreprise ou l’administration, qui n’est plus très jeune et a des enfants qui sont en études et dépendent entièrement de son soutien financier, alors que peu d’offres d’emploi sur le marché du travail correspondent à ses formations et expérience professionnelles. Au lieu de croiser les bras, cette personne décide d’entreprendre une nouvelle formation et/ou d’apprendre une langue étrangère pour élargir ses chances de succès dans sa recherche d’emploi. Cela demandera un investissement considérable en temps et en énergie, mais sans garantie de succès. Agir ainsi lui fera beaucoup de bien et renforcera sa confiance en lui-même. Cela atténuera mais ne lui enlèvera pas totalement la crainte de ne plus jamais retrouver un emploi et donc de subir une sorte de déchéance sociale. Dans d’autres situations, l’action se traduira par un simple effet psychologique de sentiment de puissance. Ainsi, le processus d’adhésion à l’OTAN donne à la Finlande et à la Suède un faux sentiment de puissance face à la Russie. De même, un durcissement de la législation sur les étrangers donne à une partie de la population indigène le sentiment que le pays est protégé contre les étrangers indésirables. Dans l’exemple de la guerre en Ukraine, la fourniture d’armes offensives par l’Occident à l’Ukraine donne à l’opinion publique européenne favorable à la guerre le sentiment que la sécurité de l’Europe est assurée, alors qu’en réalité, la poursuite de la guerre et son potentiel d’escalade aggravent chaque jour la menace d’enlisement de l’ensemble du continent dans la guerre. L’action seule ne suffit donc pas non plus à vaincre la peur.

Un antidote puissant contre la peur est l’espoir (voir aussi : L’espoir). Combiné avec la connaissance de la cause de la peur et l’action, l’espoir permet à l’être humain de supporter l’insupportable et de surmonter ce qui semble de prime abord impossible. Ainsi, dans des situations les plus désespérées, quand la vie semble ne tenir qu’à un fil, l’espoir reste notre meilleur compagnon. Il nous évite d’être vaincus d’avance par le désespoir et nous donne ainsi la force de lutter et de surmonter les difficultés. Cependant, l’espoir n’est pas non plus l’antidote parfait, ou du moins pas pour tout le monde.

Il y a un dernier ingrédient pour obtenir le remède parfait pour nos peurs. Il s’agit de s’en remettre au destin ou à la Providence tout en menant son combat. Pour ceux qui croient en la Providence, cela peut être évident, mais pour ceux qui ne sont pas croyants, cela peut à son tour représenter un défi. La culture moderne ne leur sera d’aucune aide dans ce cas. Il leur faudrait alors chercher des repères dans les anciennes cultures stoïques. Quoi qu’il en soit, tôt ou tard, l’homme finira par accepter son destin (cf. Amor Fati).

Si nous surmontons nos peurs, cela ne changera pas seulement nos vies, mais fera également du monde un endroit meilleur. (cf. aussi Nos peurs sont-elles une fatalité ?).