Le télétravail – un pas vers la libération du travailleur

Les Grecs anciens pensaient que le travail salarié n’était pas digne d’un homme libre, car il s’agissait pour eux d’une forme d’esclavage.

En raison de son cadre social et juridique, qui se caractérise par la subordination du travailleur aux ordres de l’employeur, le travail salarié a pour conséquence une limitation substantielle de la liberté individuelle du travailleur. Elle impose au travailleur l’obligation d’être à la disposition de l’employeur pendant le temps de travail, qui pour beaucoup est la journée entière, d’adopter les « valeurs » ou la « culture d’entreprise » de l’employeur et, surtout, de ne pas remettre en cause les décisions de l’employeur d’un point de vue éthique, sous peine de perdre son emploi et de se retrouver ainsi sans les ressources financières nécessaires pour vivre. Plus la taille d’une entreprise ou d’une administration est importante, plus la situation du travailleur est dramatique de ce point de vue. C’est particulièrement vrai pour les travailleurs occupant des postes de cadres. Ces derniers doivent renoncer non seulement à une part de leur liberté physique, mais aussi à leur authenticité et à leur libre arbitre. L’histoire a pourtant montré que le travail des esclaves n’est guère productif. Les sociétés antiques grecques et romaines, dont l’économie était largement fondée sur le travail des esclaves, ont abandonné l’esclavage parce qu’il n’était plus rentable.

Le succès sans précédent du travail salarié moderne est sans doute lié à la révolution industrielle et au capitalisme. Jamais auparavant dans l’histoire, le travail salarié n’avait concerné une si grande partie de la population. Le système de servage au Moyen Âge en Europe y a certainement préparé le terrain sur la plan psychologique. Le besoin en main d’œuvre salariée bon marché et abondante était également l’une des raisons principales de la colonisation de la quasi-totalité du monde par les pays industrialisés auxquels des revenus plus importants et, surtout, la puissance meurtrière du canon, ont procuré un avantage considérable par rapport aux peuples non-industrialisés. Pourtant, cet asservissement sans précédent dans l’histoire, qui constitue le plus grand crime contre l’humanité, a été présenté comme une mission civilisatrice et de libération des peuples colonisés.

Les idéologues du système économique néolibéral actuel ne manquent non plus aucune occasion de présenter le travail salarié comme un moyen de libération, d’épanouissement et de bonheur de l’individu. Ils sèment délibérément la confusion entre le travail en tant qu’activité productive et créative, qui constitue le fondement de l’existence humaine – et qui, en ce sens, est non seulement nécessaire, mais aussi salutaire pour l’individu – et le travail salarié, qui est une forme de servitude.

Par ailleurs, les institutions politiques et sociales dominantes sont complices de ce système économique : Elles mettent en œuvre tout pour remodeler l’individu dans le seul intérêt de l’économie capitaliste et de ses régimes politiques oligarchiques souvent criminels. Dès la naissance, l’individu est formaté par les jardins d’enfants, les écoles et toutes autres sortes d’institutions sociopolitiques, ainsi que par la culture commerciale dominante, pour ne devenir qu’un bon employé : disponible, travailleur, compétent, discipliné, malléable, etc. Or, un tel individu est tout sauf lui-même. Même lorsqu’il est convaincu que « tout va bien pour lui dans le meilleur des mondes possibles, » il ne peut échapper indéfiniment à sa vraie nature humaine, sur laquelle il n’a guère d’emprise et qui ne manque jamais une occasion de lui rappeler sa liberté et sa responsabilité personnelles à travers une insatisfaction constante tout au long de la vie, les crises existentielles, les dépressions, les guerres et les autres malédictions personnelles ou collectives.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des problèmes qui mettent en péril la survie des peuples et même de l’humanité entière. Dans ce contexte, il est prévisible que la situation sera catastrophique dans un avenir à long terme pour toutes les sociétés européennes si des solutions adéquates ne sont pas trouvées aujourd’hui. La situation pourrait être plus dramatique que, par exemple, celle de certains pays qui ont traversé des guerres civiles et/ou subi des interventions militaires dévastatrices occidentales ces dernières décennies. On peut certainement être surpris par cette affirmation et se demander comment cela est possible. Cependant, si l’on réfléchit bien, on s’apercevra que malgré les guerres, les populations de ces pays augmentent constamment et sont en grande partie jeunes ou très jeunes[1]. Ces pays disposent ainsi d’un grand potentiel de modernisation économique et politique, car une population jeune incarne le dynamisme, la créativité, la volonté de réussir et l’ouverture sur le monde. L’absence de guerre et une certaine stabilité politique, la popularisation de plus en plus croissante des connaissances, notamment par le biais d’Internet, un accès plus facile aux marchés des capitaux et des technologies mondialisés, constituent les conditions favorables nécessaires à la réalisation de ce potentiel. En comparaison, les sociétés européennes sont désespérément vieillissantes, en perte de vision et de plus en plus conservatrices avec tendance à se refermer sur elles-mêmes. Or lorsque la jeunesse s’en va, le dynamisme, l’innovation et l’ouverture s’en vont aussi. Ni la richesse matérielle ni la technologie ne suffiront à y remédier. Seules des mesures radicales peuvent offrir une chance de sortir d’un déclin ainsi programmé. Une de ces mesures est la libération du travailleur de son état actuel de servitude.

Si dans le parcours d’un individu il y a une phase d’ascension et ensuite la phase de déclin inévitable et définitif, les sociétés connaissent également une telle loi, qui n’est cependant pas de nature biologique. Le déclin d’une société n’est pas inévitable ni définitif, pour autant qu’elle se donne les moyens de résoudre les problèmes qui sont à l’origine de son déclin. Dans ce contexte, il est souvent plus facile de faire face aux dangers extérieurs qu’aux problèmes internes causés par le système socio-économique lui-même. Le déclin des sociétés européennes est dû à leurs difficultés internes, causées par leur système socioéconomique, même si elles doivent désormais compter avec un monde plus compétitif, caractérisé par l’émergence économique et politique de nouvelles puissances comme la Chine, l’Inde, etc. Toutefois, ni la Chine ni l’Inde ne sont la cause du déclin des sociétés occidentales. Au contraire, elles contribuent à ralentir ce déclin par leur apport économique considérable à une économie mondiale globalisée.

Les solutions aux problèmes internes d’une société doivent être recherchées de l’intérieur de la société elle-même. À cette fin, la pandémie de coronavirus a mis en lumière des phénomènes d’importance fondamentale. Elle a montré, par exemple, que les gouvernements sont très puissants et disposent des moyens suffisants pour réorganiser l’économie, voire la société, alors que l’on savait déjà que sans régulation étatique, l’économie imploserait en un rien de temps. Le télétravail est un autre phénomène important, qui a été mis en évidence pendant la pandémie.

Pourquoi le télétravail est important ? A cette question, je réponds partiellement par deux autres questions. Pourquoi le travailleur doit-il se rendre à un endroit désigné par l’employeur comme le lieu de travail si le même travail peut être effectué tout aussi bien à partir de tout autre endroit choisi par le travailleur en fonction de sa situation personnelle ? Quel est le but d’obliger le travailleur à se rendre quotidiennement dans un lieu désigné par l’employeur si ce n’est que de le surveiller et de le priver ainsi d’une part substantielle de sa liberté personnelle ?

La surveillance du comportement du travailleur, bien qu’interdite par la loi mais qui a toujours été une pratique courante, joue le même rôle psychologique que les chaînes avec lesquelles les esclaves étaient autrefois attachés. Or, les travailleurs asservis ne vont pas bien, sont inefficaces dans leur travail et ne sont pas de bons citoyens non plus, car ils développent la mentalité d’esclave, ce qui les rend incapables de prendre de l’intérêt pour leur travail ou de faire des choix personnels et politiques libres et responsables. Ils sont souvent conduits par le ressentiment, la haine, les peurs et angoisses, qui sont ensuite exploitées par des classes politiques irresponsables avec la complicité des médias de masse. Tout cela crée une situation absurde qui conduit lentement mais sûrement la société entière vers sa décadence.

Je suis convaincu que le télétravail a le potentiel d’améliorer significativement la condition d’une grande partie des employés, qui ne cesse de s’aggraver ces dernières décennies. Ce serait un petit pas vers la libération des travailleurs, mais absolument nécessaire pour leur redonner de l’espoir. Sans l’espoir, les sociétés européennes, ainsi que les sociétés occidentale de manière générale, sont condamnées au déclin et à l’insignifiance dans un monde où elles n’ont plus le monopole de la science, des technologies ou des capitaux.

Le télétravail n’a pas à lui seul le pouvoir de libérer le travailleur, mais peut y contribuer de manière significative, à condition que toutes les formes de surveillance à distance du comportement du travailleur soient combattues en parallèle. L’idéal serait de libérer matériellement le travailleur de la contrainte de travailler en lui garantissant un revenu suffisant pour ses besoins financiers de base, sans conditions et sans stigmatisation sociale. Un tel vœux me semble cependant irréalisable dans un avenir prévisible, car il saperait le fondement même du capitalisme néolibéral occidental.

L’enjeu du télétravail va donc bien au-delà des débats juridiques qui l’entourent actuellement. Il peut constituer un véritable pas vers la libération du travailleur.


[1] Cette situation est incompréhensible pour l’entendement, mais l’explication la plus rationnelle serait la loi de l’évolution. En effet, lorsqu’une espèce est en danger, en raison de la guerre par exemple, elle se reproduirait à un taux plus élevé pour assurer sa survie. Inversement, la sécurité et le confort diminuerait le taux de reproduction.