Comprendre les causes idéologiques de la Guerre d’Ukraine

C’est mon fils, un adolescent, qui a été alerté via les réseaux sociaux et qui m’a appris le matin au réveil la terrible nouvelle de l’agression russe contre l’Ukraine. C’était un choc, car je devais admettre l’inadmissible. La première pensée que j’ai eue, c’était de me dire que lorsqu’un autocrate reste trop longtemps au pourvoir, il finit presque toujours par faire de grosses bêtises. La nouvelle m’a fait d’autant plus mal que j’ai un attachement affectif tant à la Russie qu’à l’Ukraine.

A la nouvelle des bombardements russes, j’ai ressenti la même angoisse que je ressens chaque fois qu’un malheureux peuple est bombardé par les Etats-Unis/l’OTAN ou leurs alliés. Les Etats-Unis réussissent presque toujours à s’assurer au préalable de la complicité des médias de masse et de la très grande majorité des intellectuels en Occident pour « vendre » leurs terribles crimes à leurs populations, sous prétexte de la défense des droits de l’homme et de la démocratie. Le gouvernement russe, ne disposant pas d’autant de moyens financiers et idéologiques, censure drastiquement la liberté de la presse en Russie et persécute sévèrement ses dissidents politiques. Dans les deux cas, un Etat ou un bloc d’Etats poursuivent des intérêts qui sont tout sauf moraux et qui ne servent pas leurs peuples respectifs mais des élites oligarchiques corrompues. Ainsi, ce ne sont pas les principes du droit international et de la Charte des Nations-Unies – qui interdisent sans la moindre équivoque toute agression contre un pays ou un peuple – qui régissent les relations internationales, mais les intérêts des élites corrompues et amorales à qui la possession d’armes nucléaires confère l’intouchabilité absolue. Les individus qui sont à la tête de ces Etats ont le pouvoir de vie et de mort sur nous autres, les mortels. Ce pouvoir devrait leur donner l’illusion d’immortalité pour pouvoir ainsi semer la mort dans le monde. Pourtant, pour accepter volontairement de devenir de tels assassins, ils devraient être si sinistrés intérieurement, en raison de leur errance morale, que seules l’agression et la guerre, telles des drogues puissantes, leurs offriraient un réconfort momentané pour supporter leur médiocre existence.

Les images des victimes de la guerre en Ukraine me sont si insupportables que j’ai pris des mesures pour protéger ma santé. Mon désespoir demeure cependant grand, car je sais que cette guerre est la suite de la même logique qui a conduit à la Première Guerre mondiale, à la Deuxième Guerre mondiale et à toutes les guerres suivantes comme celles au Viêtnam, en Afghanistan, Iraq, Syrie ou Yémen. Elle ne sera donc pas la dernière en Europe. Cette logique néfaste a sa source dans le nihilisme[i] et les idéologies relativistes modernes ou postmodernes occidentales. Selon ces idéologies, la vérité serait différente selon que les circonstances de vie, le lieu ou l’époque diffèrent. Ainsi, chaque classe sociale ou génération ou pays ou époque, ainsi que chaque individu possèderaient sa propre vérité. Ces idéologies sapent profondément l’unité de l’héritage spirituel, éthique et intellectuel commun de l’Humanité, en particulier le sens de la justice et la compassion que nous avons ou devrions avoir les uns pour les autres. Elles détruisent le fondement de l’entente entre les individus ou les communautés humaines, et légitimisent la violence individuelle et/ou collective.

Pourtant, l’héritage éthique millénaire de l’Humanité demeure le seul fondement valable tant pour la cohabitation des peuples que pour celle des individus dans une société. Nous pouvons nous en faire une idée claire à travers les enseignements des sages antiques tels que Héraclite ou Socrate, du philosophe médiéval Thomas d’Aquin, des philosophes de la renaissance Montaigne et Spinoza, des philosophes des lumières Kant et Voltaire et des philosophes modernes comme Karl Popper ou Noam Chomsky, pour ne citer que quelques exemples.

De quoi s’agit-il plus exactement ?

Une des règles de base de notre héritage éthique et intellectuel commun est que nous devons être attachés à la vérité plus qu’à toute autre chose, et chercher à la connaître tout le longue de notre existence. Or, le relativisme postmoderne vise à brouiller notre boussole morale interne. Les idéologues postmodernes nous disent qu’il existerait, par exemple, une vérité « américaine » – exprimant les intérêts américains et qui a justifié les bombardements et l’invasion de l’Iraq -, une vérité « russe, » qui justifie l’invasion militaire actuelle de l’Ukraine, etc. Dans une telle situation, où chacun a « sa propre » vérité, il n’y a plus de terrain d’entente et, par conséquent, le plus puissant impose « sa vérité » par la force ou la menace de la force. La notion de justice, telle que nous la comprenons, est absente de ce concept ou, à tout le moins, elle n’est valable que tant qu’elle reflète les intérêts de la partie dominante. Ces idéologues ne visent qu’à nous dérouter intellectuellement et moralement, ouvrant ainsi la voie aux manipulations intellectuelles et à la violence.

Certes, nous apprécions la pluralité d’opinions et le dialogue, en admettant un certain doute que l’interlocuteur ou l’adversaire puisse avoir raison. Cependant, la pluralité d’opinions et le dialogue n’ont aucun sens s’ils ne poursuivent pas l’objectif commun de la recherche de la vérité. La vérité est objective, mais les connaissances que nous en avons, sont humaines et, donc, subjectives par sa forme mais non pas par son contenu. Or, nous sommes faillibles dans nos idées et jugements et, de ce fait, nous devons admettre que l’autre puisse avoir raison. Dans ces circonstances, la confrontation des idées et le dialogue nous rapprochent de la vérité, car ils permettent d’éliminer les idées ou connaissances qui sont faussent et de retenir celles qui sont conformes à la vérité ou s’y approchent le plus.

Si, en revanche, la pluralité d’opinions et le dialogue sont juste une expression du relativisme, dans ce cas, chacun a « sa propre » vérité « subjective, » en fonction de ses intérêts, et chacun a raison. Le dialogue devient alors impossible. La guerre, le meurtre et le pillage des populations, ainsi que l’exploitation des êtres humains pourraient alors être justifiés. Il en découle une désorientation intellectuelle et éthique des individus sur tous les sujets importants de la vie, la résignation devant le pouvoir, l’injustice et la violence. Le relativisme ne profite qu’à ceux qui sont puissants, mais ne sont nullement attachés à la vérité, à la justice ou aux intérêts réels d’un peuple ou de l’Humanité dans son ensemble. Il caractérise malheureusement l’état actuel du monde qui est, de ce fait, très mal en point.

La recherche de la vérité implique une attitude rationnelle et critique tant envers soi-même qu’envers les idées ou déclarations des autres. Cela permet de déceler les incohérences et les mensonges. En écoutant attentivement les déclaration du pouvoir russe, l’on constate qu’il n’éprouve aucun gêne ni la moindre honte à répéter publiquement qu’il a entrepris une opération spéciale visant à libérer l’Ukraine, alors que des milliers ou certainement de dizaines de milliers d’innocents, y compris les enfants, sont massacrés dans leurs maisons, rues ou quartiers d’habitation par des bombes ou des tirs de l’envahisseur. Toute personne, qui n’est pas totalement sous l’influence de la propagande officielle russe, n’aura la moindre difficulté à vérifier et à comprendre que les affirmations du pouvoir russe sont contraires aux faits et, donc, fausses. Il en va de même de toutes les guerres du gouvernement américain, qui fait recours à une propagande massive, dont les principaux ingrédients sont le mensonge, l’appel aux peurs cachées des gens et la manipulation, pour cacher la nature criminelle de ses actions.

Ainsi, nous constatons que le gouvernement russe ment, dans le but de manipuler les opinions publiques. Dès lors, nous devons nous poser la question suivante, à savoir à qui le mensonge profite, car nous partons de l’idée que le gouvernement agit par intérêt. Profite-t-il vraiment au peuple russe ou seulement à une élite oligarchique ? De telles interrogations sont valables dans toutes les situations de la vie, où nous nous trouvons face à des décisions ou actes des autorités, de quelque nature qu’elles soient : politique, religieuse, éducative, sanitaire, parentale, etc.

Ainsi, au-delà des raisons immédiates de l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, qui seraient le rapprochement de cette dernière avec l’OTAN et la menace sécuritaire réelle ou supposée qui en résulterait pour la Russie, la guerre d’Ukraine a sa source dans les idéologies relativistes postmodernes européennes, qui rejettent l’unicité de la vérité et, par conséquent, celle de l’Humanité.

La seule voie valable pour sortir de la situation désastreuse actuelle en Ukraine et dans le monde est de mettre en œuvre notre conviction commune profonde, consistant à nous considérer comme appartenant à une seule et même famille de l’Humanité, qui, à son tour, fait partie d’un tout encore plus grand, dont l’apparition et la fin (au cas où il existerait un début ou une fin) échappent totalement à notre compréhension. Notre existence en tant qu’individus, groupe d’individus ou nations n’a un sens que dans l’optique de cette appartenance à un-tout-plus-grand.

Si nous raisonnons sub specie aeternitatis et agissons en conséquence, nous éliminons non seulement les guerres, mais résolvons également les autres problèmes graves de l’Humanité. Même lorsqu’une partie ne suit pas cette ligne, nous pouvons tout de même considérablement limiter les dégâts, notamment les souffrances humaines. Dans le cas de la guerre en Ukraine, il aurait fallu éviter la confrontation militaire avec les forces d’occupation russes dans le but de protéger les populations et d’éviter que le pays ne subisse le même sort que l’Afghanistan ou l’Iraq, où les victimes comptent par millions et la civilisation est retournée quasiment à « l’âge de pierre. » Ce, sachant que les intervention militaires russes sont souvent d’une brutalité exemplaire. Hélas, le gouvernement ukrainien a réagi de manière très émotionnelle à l’agression, et l’Ukraine s’est ainsi profondément embourbée dans le piège d’un conflit géostratégique extrêmement dangereux entre la Russie et l’OTAN. Je suis convaincu qu’une résistance non armée bien organisée aurait pu être d’une force encore plus puissante et efficace que la résistance miliaire actuelle de l’armée ukrainienne. Elle aurait pu aussi stopper l’élargissement dangereux de l’OTAN aux frontières de la Russie.

Malgré tout mon désespoir, je me réjouis néanmoins de l’intérêt grandissant des jeunes générations d’aujourd’hui pour la vérité et la justice. Elles devraient savoir que le pouvoir émane toujours des peuples et que les gouvernements n’ont d’autre justification pour exister que d’être au service des peuples. L’inverse est toujours une hérésie et n’est possible qu’à travers la manipulation des peuples à l’aide des idéologies, de la propagande et de l’intimidation. Un gouvernement doit être transparent et ne doit pas mentir au peuple ou au monde. Lorsqu’il ment ou adopte un langage qui ne veut rien dire, il faut chercher à savoir à qui cela profite. Le peuple peut, et a le devoir moral de, contrôler son gouvernement, quelle que soient sa puissance, en lui imposant les normes éthiques universelles. Les peuples russe et américain peuvent jouer un rôle particulier pour remédier à l’état de choses actuel, notamment pour contraindre leurs gouvernements respectifs à accepter une solution négociée à la guerre en Ukraine.

Par ailleurs, ce sont les normes éthiques universelles, élaborées tout le long de l’histoire de l’Humanité, et non pas les normes légales que l’on peut toujours modifier à sa guise, qui servent de fondement solide et durable pour la cohabitation des peuples et des individus dans une société ou une famille. La voie actuelle – où le divorce entre la loi/la politique et l’éthique est consommé -, a régulièrement conduit au désastre. Il est temps de changer cet ordre de choses, qui ne sert que les intérêts des élites corrompues, par une participation responsable et active de tout un chacun à la vie politique, si besoin, en recourant à la désobéissance civile. Les jeunes générations d’aujourd’hui peuvent y jouer un rôle décisif.


[i] Voir mon article sur le Nihilisme.