Comprendre la situation en Afghanistan

Il est impossible de comprendre la situation actuelle en Afghanistan sans jeter un coup d’œil rapide à son histoire contemporaine.

L’amélioration lente mais constante des conditions de vie dans le pays, notamment l’élan de l’industrie et du commerce avec l’étranger, le développement des soins de la santé et, surtout, l’accès universel et gratuit des hommes et des femmes à l’éducation durant le 20ème siècle, ont conduit à la formation d’une classe de population urbaine et de l’intelligentzia. L’Afghanistan n’a pas participé à la deuxième Guerre mondiale et n’a pas été occupé non plus par de grandes puissances européennes, grâce à une politique de neutralité du roi Zaher Shah. Sous la pression d’une contestation politique grandissante, essentiellement à l’intérieur de la classe politique gouvernante, le roi Zaher Shah a fait adopter, en 1964, une nouvelle constitution, transformant la monarchie constitutionnelle en monarchie parlementaire. Avec cette réforme, il a ouvert la boîte de Pandore et lâché les monstres qui allaient conduire à un demi-siècle d’instabilité et de guerre civile dans le pays.

En effet, la libéralisation politique a permis l’émergence de toute sorte de mouvements politiques, qui couvrait tout le spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Le pays a ainsi connu le parti communiste (fondé officiellement en 1964), qui a donné plus tard naissance à deux branches pro soviétiques, une prochinoise, etc., le mouvement des frères musulmans (1972), qui s’est ensuite scindé en plusieurs partis politiques avec des différences idéologiques plus ou moins importantes, un mouvement républicain, des partis nationalistes, etc. La plupart des membres fondateurs de ces mouvements ont reçu une éducation supérieure gratuite à l’Université de Kaboul ou à l’étranger (États-Unis, Europe, URSS, Égypte, etc.), grâce au soutien financier du régime monarchique de l’époque. S’étant profondément imprégnés des idéologies modernes ou postmodernes étrangères, ils se sont ensuite retournés contre le régime en place.

Expliqué de manière très abstraite, les changements sociaux et politiques susmentionnés ont conduit à une division profonde du pays avec, d’une part, une société urbaine suffisamment importante (Kaboul et quelques autres grandes villes) et, d’autre part, l’immense pays traditionnel vivant à la campagne et attaché profondément aux coutumes et traditions ancestrales et à une religion islamique en harmonie avec ses coutumes. La société urbaine aspirait à la modernité, escomptant sur ses avantages économiques et sociaux, qui lui étaient miroités depuis l’Occident ou l’URSS, tandis que la société traditionnelle, qui échappait largement à l’influence de Kaboul, ne tolérait pas une atteinte à un système socio-politique traditionnel, qui avait fait ses preuves durant des siècles ou, probablement, des millénaires.

Dans ce contexte, des intellectuels militants afghans, de la gauche pro soviétique à la droite religieuse fondamentaliste, se sont attelés à la tâche de transformer la société traditionnelle qu’elle considérait comme le principal obstacle à leurs dessins politiques et sociaux. Il y a eu chez ces intellectuels un certain consensus implicite consistant à casser l’édifice social en place et à en faire une sorte de tabula rasa. Ils considéraient l’État comme le principal moyen de parvenir à leurs fins. D’où, la prise de pouvoir était considérée comme l’objectif premier.

Le coup d’État de Mohammad Daoud Khan, cousin du roi, en 1973 et surtout celui de 1978 par lequel les communistes pro soviétiques afghans sont arrivés au pouvoir, ont donné aux nouvelles classes politiques l’opportunité d’utiliser massivement le pouvoir destructeur de l’État totalitaire pour remodeler de force l’un des pays les plus conservateurs du monde. Le résultat en été un immense déséquilibre socio-politique. Or, l’histoire n’aimant pas les déséquilibres, il s’en est suivi plus de quatre décennies de guerre civile, qui a attiré de nombreux pays étrangers (Pakistan, Chine, Iran, Arabie saoudite, etc.), dont certains sont intervenus militairement comme l’URSS (1979-1989) et les États-Unis et ses alliés de l’OTAN (2001-2021). Toutes ses interventions étaient d’emblée vouées à l’échec, car le déséquilibre social et politique créé en Afghanistan était si grand qu’il ne pouvait pas être maintenu, même à l’aide des baïonnettes des superpuissances du monde.

L’arrivée au pouvoir des Taliban en août dernier semble avoir résolu ce déséquilibre pour la première fois depuis plus de quatre décennies. En effet, le pouvoir retourne au pays traditionnel, représenté par le nouveau régime. Cela explique, en particulier, le soutien des tribus pachtounes de l’Afghanistan et du Pakistan à ce régime. Celles et ceux qui connaissent l’histoire de l’Afghanistan savent qu’aucun gouvernement à Kaboul n’a jamais été légitime, ni effectif, s’il n’avait pas le soutien des tribus du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan. Ce paradigme n’a apparemment pas changé dans l’histoire récente, car, comme on l’a vu, ni la puissance de l’armée rouge ni la supériorité militaire et financière de l’OTAN ne leur ont permis de pacifier l’Afghanistan au profit des régimes pro soviétique ou pro américain de Kaboul.

Cependant, l’Afghanistan d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 50 ans, ni même celui d’il y a 20 ans. Sa population a plus que doublé, passant de quelques 17 millions d’habitants dans les années 70 à 38 millions actuellement. La population urbaine totalement dépendante de l’économie moderne a, sous l’occupation américaine, acquis une importance en taille et aussi sur le plan économique telle qu’aucun gouvernement ne peut plus l’ignorer. Ainsi, les mois et les années à venir montreront si les Taliban sont capables de répondre aux besoins et aspirations de ces populations modernes, multiethniques et multiconfessionnelles, tout en favorisant les valeurs traditionnelles conservatrices. Si la liberté économique n’est pas remise en question, d’autres libertés fondamentales, sur lesquelles il existe un large consensus dans la communauté internationale, consacrées notamment par des instruments internationaux en matière de droits humains, sont pour le moment menacées. Or, le pays ayant évolué, des limitations sévères aux libertés individuelles, notamment celles imposées aux femmes, ont le potentiel de créer un grand déséquilibre socio-politique aux conséquences imprévisibles.

Il y a donc un début d’un nouveau déséquilibre socio-politique, qui demande une correction rapide. Cela devrait passer par des concessions volontaires du nouveau régime aux demandes des populations urbaines. Si cela n’est pas le cas, le régime subirait probablement le même sort que les régimes précédents. Espérons donc que la raison prenne le dessus et qu’après un demi-siècle de crise et de guerre civile, le pays retrouve la voie de la stabilité et de la prospérité durable. Par ailleurs, jamais durant les quatre dernières décennies, les conditions internes et externes n’étaient aussi favorables pour une paix durable. Les Afghans sont fatigués de la guerre et le monde a compris que les interventions étrangères en Afghanistan ne font qu’empirer les choses. La question est maintenant de trouver un bon équilibre, d’une part, entre le besoin de l’ordre, notamment de l’ordre moral conforme aux traditions conservatrices du pays, et, d’autre part, les libertés individuelles, si précieuses pour la créativité dans tous les domaines de la vie, ainsi que l’ouverture au monde.

Quant à l’Occident, espérons qu’il a tiré des leçons de ses dernières 20 années d’aventure meurtrière en Afghanistan et compris que ce pays est extrêmement divers et complexe et ne peut pas être géré par des recettes simples préfabriquées à l’étranger. Seuls les Afghans sont capables de trouver les bonnes solutions pour leur pays. La communauté internationale devrait simplement les accompagner. Toute intervention étrangère irait à l’encontre des intérêts de l’Afghanistan et de ses habitants, comme c’était le cas durant ces quarante dernières années. Les sanctions actuelles contre le régime des Taliban font affamer des millions d’habitants, notamment les plus vulnérables, les enfants. Or, ces populations n’ont pas la moindre possibilité d’influencer la politique des Taliban. Il est également erroné de compter sur un effondrement de l’économie du pays pour mettre en difficulté le régime. Ce dernier est solidement installé au pouvoir, soutenu par des ressources militaires inépuisables des tribus pachtounes du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan. Cela explique en partie la résilience des Taliban dans leur guerre passée contre les puissances militaires de l’OTAN. Les sanctions et autres interventions pourraient avoir pour conséquences de priver de leur pouvoir les plus modérés parmi les dirigeants du régime, ces-mêmes qui déclarent vouloir négocier avec l’Occident, et ouvrir ainsi la voie à l’ascension des plus durs. Or, une telle issue ne serait ni dans l’intérêt de l’Afghanistan ni dans celui de l’Occident. De plus, cela pourrait déstabiliser le Pakistan, un colosse aux pieds d’argile et doté d’armes nucléaires, qui est toujours le premier à être affecté par la situation en Afghanistan. N’oublions pas un fait qui est rarement compris ou soulevé par les connaisseurs occidentaux de l’Afghanistan : l’Émir d’Afghanistan était par le passé l’émir des habitants des territoires séparés de l’Afghanistan par l’Inde britannique au 19e siècle et qui font aujourd’hui partie du Pakistan. En d’autres mots, il se peut que des dizaines de millions d’habitants de ce pays soient plus à l’écoute du gouvernement actuel de Kaboul que de celui d’Islamabad. Il y a donc un immense intérêt à inciter les Taliban à devenir un régime responsable, voué à la paix et à la stabilité dans leur pays et dans la région. Il ne s’agit pas ici de justifier leurs crimes, mais d’un appel au bon sens politique et à la compassion avec des millions de habitants du pays. C’est aussi l’occasion pour les pays de l’OTAN de racheter leurs crimes du passé en travaillant ensemble avec leurs adversaires, la Russie, la Chine et Iran pour aider l’Afghanistan à se relever. Par ailleurs, cela entraînerait et préparerait tous ces pays à mettre du côté leurs inimités et divergences pour unir leurs forces face à des défis encore plus grands, dont dépend la survie de l’humanité. Ne répétons pas l’histoire meurtrière de ces quatre dernières décennies, qui n’a profité qu’aux psychopathes de tous bords.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.