Qui est le principal ennemi de la démocratie ?

En se posant cette question, on ne peut pas s’empêcher de tourner le regard vers des régimes autoritaires actuels dans le monde, notamment la Chine. Celle-ci est une superpuissance en devenir, dirigée fermement par le parti communiste chinois, ce qui nourrit les craintes en Occident et chez ses voisins de l’Asie du Sud-Est. Sous Mao Zedong, le régime chinois avait pour ambition de supplanter le capitalisme, ainsi que la démocratie occidentale, partout dans le monde. Cette menace n’avait jamais été prise au sérieux par l’Europe ou les États-Unis, parce que la Chine n’avait manifestement pas les moyens de l’exécuter.

En revanche, l’Union soviétique a été perçue comme une menace existentielle pour l’Occident. Avec son soutien direct ou indirect, des régimes communistes et/ou prosoviétiques avaient été établis en Europe de l’Est et dans un nombre de pays du tiers monde. Son objectif proclamé était le communisme mondial. Sa confrontation avec l’Occident a conduit à la guerre froide notamment. En Union soviétique, l’on ne faisait pas de distinction entre les régimes démocratiques et le système économique capitaliste. Avec sa chute, la menace existentielle pour les démocraties occidentales, ainsi pour le capitalisme a disparu.

En embrassant le capitalisme depuis 3-4 décennies, la Chine est sortie de la misère si rapidement et efficacement qu’il est impensable aujourd’hui pour les Chinois de penser à revenir en arrière. L’économie socialiste planifiée a été un échec historique et appartient dorénavant définitivement au passé. Sur le principe, il n’y a plus d’alternative au système économique capitaliste. Le régime chinois n’a pas non plus l’intention de substituer son modèle de régime politique aux démocraties occidentales. Ses dirigeants sont rationnels et parfaitement conscients qu’une telle ambition serait une folie très couteuse, comme cela a été le cas pour l’Union soviétique. Si ses idéologues officiels laissent entendre l’idée selon laquelle le modèle chinois, basé prétendument sur le mérite, serait supérieur au régime démocratique, car il ne peut pas laisser quelqu’un comme Trump prendre le pouvoir, c’est en réalité pour trouver une justification à leur modèle autoritaire. Par ailleurs, leur argument ne résiste pas à un examen sérieux. Le pouvoir chinois est plus corrompu que ceux de la plupart des pays occidentaux, selon des observateurs bien avisés. De plus, il comporte et comportera toujours des risques politiques énormes, dont les Chinois sont certainement conscients. On a vu par le passé que cet immense pays s’est retrouvé parfaitement impuissant face à la folie d’un Mao Zedong, qui l’a conduit à une suite de catastrophes politiques, sociales et économiques d’une ampleur sans précédent dans son histoire. De telles folies collectives sont peu probables dans les systèmes démocratiques.

La Chine d’aujourd’hui n’a aucune raison sérieuse pour menacer les démocraties occidentales. Par ailleurs, si elle veut se démocratiser un jour, ce qui devrait arriver tôt ou tard, sous une forme ou une autre, elle pourrait beaucoup apprendre de l’expérience démocratique des autres pays. Si elle défit les États-Unis, ce n’est pas pour des raisons idéologiques, mais simplement parce qu’elle réclame sa place de superpuissance en devenir et se donne les moyens d’y parvenir. Dans ce contexte, ce sont les États-Unis qui pourraient représenter le plus grand danger pour la sécurité du monde du fait qu’ils pourraient être tentés de conserver leur empire néocolonial mondial par la force militaire.

Ce n’est donc pas du côté des États autoritaires qu’il faut chercher la menace à la démocratie. L’ennemi de la démocratie est interne et de nature beaucoup plus sournoise.

Les droits et les libertés politiques en Occident ont été acquis via les luttes acharnées de ses peuples. La menace des révolutions populaires, notamment communistes, ainsi que, plus tard, la menace de l’Union soviétique, ont été des facteurs déterminants dans l’établissement et l’élargissement des droits et libertés politiques. A cela s’ajoutait aussi la mise en place de l’État social, dont la mission était d’assurer une protection sociale décente pour tous. Tout cela constituait des concessions que le système capitaliste a faites aux peuples occidentaux pour s’assurer de sa propre survie face à la menace communiste.

Or, la démocratie, avec ses décisions populaires, n’est pas sans risque pour le capitalisme, surtout pour les grands capitaux. De même, l’État social coûte très cher à l’économie capitaliste. Avec la fin de la menace soviétique, le capitalisme a pris le cap sur le néolibéralisme consistant à financer aussi moins que possible l’État social, à n’attacher aucune responsabilité politique ou morale à sa course au profit et à s’assurer que les pouvoirs politiques démocratiques servent avant tout ses intérêts. Il a ainsi transformé des pays comme l’Angleterre ou les États-Unis en Tiers-monde pour de larges segments de leurs populations. D’une manière générale, nous connaissons aujourd’hui plus de précarité qu’il y a trois ou quatre décennies dans le monde, à part quelques exceptions comme la Chine ou la Corée du Sud. Pourtant, le monde n’a jamais été autant riche qu’aujourd’hui.

Le talon d’Achille des sociétés démocratiques modernes est le travail salarié. Il existe actuellement environ 3 milliards de salariés dans le monde. Le système capitaliste a transformé l’immense majorité de personnes en travailleurs salariés, alors que le salariat ne concernait qu’une minorité de gens avant l’ère industrielle. Que signifie sur le fond d’être salarié ?

Le salarié est celui qui vend sa propre force de travail contre un salaire. Il est aux ordres de son employeur et doit ainsi obéir aux décisions de ce dernier. Il n’a pas à exprimer ses opinions politiques ou autres durant son temps de travail. Même s’il n’est pas occupé, il ne peut pas quitter sa place de travail. Il peut être renvoyé à tout moment, et donc privé de ses moyens de subsistance, si son employeur n’est pas satisfait pour une raison ou une autre. Il n’a pas intérêt à trop réfléchir sur sa condition, de crainte que celle-ci ne lui devienne insupportable. Ainsi, non seulement il vend sa force de travail mais aussi une part importante de sa liberté personnelle, notamment celle de penser, de s’exprimer et de défendre ses intérêts légitimes.

J’écoutais un jour sur YouTube le psychologue canadien Jordan Peterson, dire que « si vous n’avez aucune marge de manœuvre dans un rapport de travail, vous êtes un esclave. » Quelle est la marge de manœuvre des travailleurs aujourd’hui, y compris dans les sociétés démocratiques occidentales ? Presque zéro, à moins qu’il soit facile de trouver un autre emploi, ce qui est rarement le cas de nos jours. Tomber au chômage représente pour beaucoup une véritable traversée du désert.

Par conséquent, comment voulez-vous que nous nous comportions en hommes et femmes libres pour maintenir et développer nos démocraties ? Si nous devons renoncer à toute liberté huit ou neuf heures par jour, sur notre place de travail, nous ne redevenons pas libres quand nous rentrons chez nous le soir. L’esclave développe la mentalité d’esclave, dominée par le ressentiment. Lorsqu’il vote sur le plan politique, il n’exprime que son ressentiment, puisqu’il a depuis longtemps abandonné sa liberté de penser. Il adopte comme valeurs morales l’indifférence, la cupidité, le mensonge, car c’est exactement le traitement qu’il subit en raison de sa dépendance du travail salarié. S’il souffre, il ne peut être satisfait que si les autres souffrent aussi. Son âme meurt ainsi et son engagement politique ou moral de même. Par ailleurs, l’uberisation du marché de l’emploi va nous faire regretter notre statut de travailleur-esclave, car nous ne serons bientôt plus rien : des déchets de l’histoire. C’est ainsi que la démocratie mourra, cédant sa place à un régime autoritaire ou à des oligarchies comme celle qui a pris place aux États-Unis.

Il y a cependant des pistes de réflexion, qui devraient nous conduire à des solutions radicales. L’une de ces pistes de réflexion est de ne plus faire dépendre les moyens de subsistance du travail salarié. C’est-à-dire de garantir un revenu minimum à chaque personne, qui n’a autrement pas suffisamment de moyens financiers, sans aucune contre-prestation. On créera ainsi les bases économiques d’une société libre, ainsi que celles d’une véritable démocratie populaire, comme celle qui prévalait dans les cités grecques antiques.

Cela aurait aussi beaucoup d’autres avantages. Nous deviendrons plus engagés socialement les uns envers les autres. Nous retrouverons la fraternité et le bonheur perdus du clan d’hommes primitifs. Nous produirons encore plus de richesse matérielle, car nous serons plus créatifs d’une manière générale et prendrons plus facilement des risques entrepreneuriaux du moment que nous ne nous inquièterions plus pour notre subsistance. Les entreprises seront gérées de manière moins autoritaire, car les employés auront plus de marge de manœuvre du fait qu’ils n’y travailleront plus par pure contrainte financière, mais pour des raisons personnelles et professionnelles plus valorisantes.

On peut aussi suivre une autre piste non moins radicale : celle d’introduire la démocratie en entreprise. Si l’on croit à la sagesse du peuple, on doit alors admettre que les entreprises seront mieux gouvernées par une majorité de personnes que par une minorité. On évitera ainsi plus facilement la corruption et l’incompétence ainsi que d’autres maux, qui sévissent actuellement en raison de la gestion autoritaire. Les partisans du statu quo pourraient objecter en affirmant que les entreprises perdraient leur efficacité. C’est exactement l’argument que fait valoir le régime chinois pour rejeter la démocratie.

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