Nous pouvons écrire notre avenir

Mes meilleurs souvenirs de vie, à quelques exceptions près, sont ceux de mes années d’enfance, passées dans mon village natal. Je me souviens que les plus âgés du village gardaient un œil bienveillant et protecteur sur les plus jeunes. Je me sentais en sécurité, comme chez moi, dans n’importe quelle maison du village. J’en ai gardé à jamais le souvenir d’une vie joyeuse et paisible. Je pense que c’était le sentiment prévalent dans tout le village. Ce, malgré des périodes de disette ou de maladies, qui emportaient parfois des vies humaines. C’était avant la guerre civile qui s’est enflammée rapidement après le coup d’État communiste de 1978.

Des décennies plus tard, je me posais toujours la question de savoir d’où venaient ces qualités uniques qui caractérisait les gens, dont la plupart n’avait jamais fréquenté une école, mais qui manquaient à Kaboul, où, plus tard, ma famille a déménagé. Kaboul représentait pour moi une ville poussiéreuse, sale et oppressive, avec des gens qui ne m’inspiraient généralement guère confiance. Nous y étions déracinés et anonymes, comme dans la plupart des villes. J’ai toujours eu le mal de mon village, dont j’ai été définitivement éloigné en raison de la guerre civile. Les routes étaient devenues extrêmement dangereuses, car la plupart du temps elles étaient minées par des engins explosifs et contrôlées par les insurgés, qui pouvait fusiller les gens au moindre soupçon de complaisance avec le gouvernement communiste de l’époque.

Bien que je susse une réponse à ma question, je n’en étais pas sûr. En effet, dans le village, comme d’ailleurs dans le reste de la tribu, nous étions tous des parents proches ou éloignés, car un certain lien de sang réunissait tout le monde, ce qui expliquait la réelle fraternité entre les villageois. Cependant, je voulais avoir une confirmation scientifique de ma supposition. J’ai eu la réponse définitive à ma question en écoutant sur YouTube des cours de Robert Morris Sapolsky, professeur de biologie et de neurologie à l’Université de Stanford. Les gènes, cellules ou individus parents se reconnaissent naturellement en tant que tels, ce qui ressort des observations scientifiques sur les organismes vivants et les sociétés animales. Il en découle une véritable fraternité entre les individus de la même famille ou du clan.

Il y avait cependant un malheureux revers à cette fraternité tribale, basée sur le lien de sang. Elle rendait étrangers tous les individus non appartenant à la tribu, y compris ceux des clans ou tribus voisins. Si mes souvenirs d’enfance sont corrects, l’attitude envers les « étrangers » était déterminée par une profonde « méfiance, » ainsi qu’une sorte de « racisme » ouvert. Cela me fait croire, mais sans en être sûr, que le racisme moderne, si enraciné dans les sociétés moderne occidentales, y compris les États-Unis, Israël ou Japon, doit avoir des origines sociales remontant très loin dans l’histoire de l’évolution de l’homme. Cette situation a empêché les tribus du Sud de l’Afghanistan et celles du Nord du Pakistan de se confédérer durablement dans des structures sociales plus larges et évoluées, à savoir l’État-nation, basées non sur le lien de sang, mais sur d’autres fondements, pour notamment surmonter l’instabilité politique et sociale globale qu’engendrait le tribalisme.

Mais quels sont ces fondements sur lesquels s’édifie l’État-nation ? Généralement l’on pense à une langue ou à une culture commune, à la puissance réunificatrice de État, à des croyances et coutumes communes, etc. Toutes ces conditions ont existé depuis longtemps, mais n’ont pas permis aux tribus afghanes et pakistanaises de surmonter leur tribalisme. Certes, l’Afghanistan a été modernisé par Émir Abdur Rahman Khan, l’équivalent afghan d’Otto von Bismarck dans l’histoire de l’Allemagne, mais son action n’a fondamentalement pas modifié les structures tribales du pays.

Ainsi, si la tribu repose son existence sur le lien de sang, source de la fraternité entre ses membres, l’État-nation est aussi tributaire de la fraternité entre ses citoyens. Sans cela, l’État serait une construction politique forcée toujours faillible, voire une fiction juridique. Cependant, la fraternité entre les individus vivant dans un État ne peut pas être basée sur le lien de sang, car ses structures sociales sont beaucoup plus larges que celles d’une tribu. Le lien de sang ne peut pas être étendu à l’infini. Au bout de quelques générations, les gens deviennent étrangers les uns pour les autres. Les structures étatiques peuvent théoriquement inclure des dizaines ou des centaines de tribus ou de communautés, qui aient perdus ou non leurs structures claniques. Dès lors, cette fraternité ne peut être qu’une fraternité morale, basée sur un sentiment et une conviction d’appartenance, résultant d’une adhésion libre à des valeurs éthiques, auxquelles tous les autres intérêts sont subordonnés. Chaque peuple élabore ses propres valeurs, mais en fin de compte, il en ressort un fonds commun à tous les peuples du monde. L’amour des siens, la solidarité, le courage, le mérite, l’empathie, la vérité, la liberté, etc., font partie de ces valeurs fondamentales communes.

Ainsi, lorsque nous utilisons notre position sociale pour favoriser nos parents ou nos copains, non en raison de leur mérite ou qualités personnelles incontestables, mais simplement parce qu’ils sont des nôtres, cela choque tous les autres. Par ailleurs, un État dont le pouvoir est usurpé par un groupe de copains peut facilement devenir un État mafieux, comme c’est le cas actuellement du gouvernement de Viktor Orbán en Hongrie. Lorsque nous ne récompensons pas le mérite, nous prenons le risque d’être conduits par des personnes médiocres et nous tombons inévitablement dans la décadence collective, car un pays ne peut pas aller de l’avant, s’il ne valorise pas le mérite personnel. Quand nous négligeons la solidarité, nous créons une société malheureuse et donc vulnérable aux désordres sociaux. Il en va de même du courage, car rien de grand ou de sérieux et durable ne se fait sans le courage. Je ne comprends, par exemple, pas comment l’Europe peut se barricader face à l’afflux de ces migrants, qui arrivent à ses frontières en ayant pris des risques impensables en traversant le désert, les montagnes ou la mer. Ne serait-ce que pour leur courage, ils méritent un accueil humain et une aide active à l’intégration. Le fait de les rejeter est aussi extrêmement dangereux, parce que l’Europe rejette par la même occasion les valeurs morales sur lesquelles elle est basée ou devrait l’être. Une telle attitude détruit l’humanité que porte chaque être humain en lui et le sentiment de fraternité qui va de pair avec elle. Ce, d’autant plus que beaucoup de migrants sont jeunes, alors que l’Europe est vieillissante et donne l’impression de se trouver sur une pente descendante. N’oublions pas que lorsque la jeunesse part, le dynamisme part aussi avec elle. Aucune évolution technologique ne peut y remédier.

La crise actuelle provoquée par le Coronavirus accélère et renforce la tendance au repli national ou, parfois, régional. C’est normal, car aux temps des crises sociales ou personnelles, le repli est un réflexe naturel de protection contre d’éventuels dangers. Cependant, le repli doit être suivi de réflexion sérieuse sur l’état présent et sur l’avenir que nous souhaitons construire. La mondialisation est mise à mal depuis déjà une décennie, mais cette remise en question répond à une logique dialectique consistant à apporter une correction substantielle à un état qui est tombé dans un excès insoutenable. N’oublions cependant pas que, dans un certain sens, la « mondialisation » découle la nature même de l’espèce humaine. Les migrations et le commerce ont permis à l’homme de survivre et de prospérer. L’Histoire ne peut pas retourner en arrière, à l’état tribal, aussi vif en soit-il le désir. La seule option disponible est celle d’aller de l’avant en apportant, par exemple, des corrections importantes à une mondialisation qui a profité, jusqu’à présent, essentiellement aux riches. On peut le faire si l’on remet solidement les sociétés modernes sur leur fondement moral, réalisant ainsi une réelle fraternité entre toutes les personnes, sociétés et nations.

Actuellement, nos principes moraux sont violés et bafoués quotidiennement, notamment en raison des guerres, famines, désastres écologiques, violations des droit humains, inégalités sociales choquantes, misère, criminalité, etc. Cela démontre que non seulement le cadre tribal du passé, mais aussi l’État-nation contemporain n’est plus à même de résoudre nos problèmes, dont dépend notre survie. Par conséquent, il est temps de penser à une sorte de fédération mondiale des peuples, qui aurait pour mandat d’éliminer les guerres, réaliser la dénucléarisation, ainsi que le désarmement général, résoudre les problèmes climatiques, assurer un revenu minimum décent pour chaque personne, etc. Nous avons les moyens techniques et financiers de relever ces défis, mais nous n’avons pas de volonté, ni d’institutions nationales et internationales adaptées pour le faire. On a vu à quel point les réponses nationales à la crise de Coronavirus ont été tardives, chaotiques et douloureuses dans le monde entier. Que se passerait-il si, par exemple, les grandes puissances du monde, par exemple, les États-Unis et la Chine, entraient en conflits armés direct entre elles ?

Je ne suis, cependant, pas partisan d’un système mondial centralisé, géré bureaucratique du haut en bas. Ce serait une malédiction pour le monde. Je suis profondément attaché à la démocratie populaire, ce qui signifie que l’ordre dont je rêve doit être constitué démocratiquement et contrôlé effectivement par les peuples. Il peut s’inspirer de l’Union européenne, mais avec moins de bureaucratie, plus d’approfondissement et, en même temps, plus d’autonomie pour les peuples. Un ordre mondial où les problèmes locaux relèveraient de la compétence locale et les problèmes globaux uniquement des autorités mondiales. Tout cela est bien sûr utopique, mais avons-nous d’autres choix ? Pouvons-nous nous permettre de continuer comme jusqu’à présent, tout en vivant dans la peur d’un avenir potentiellement désastreux ? Pouvons-nous nous sentir heureux tant que nous voyons quotidiennement de terribles souffrances humaines à nos portes ? N’avons-nous pas remarqué avec la crise de Coronavirus à quel point tout est interdépendant et fragile : nos emplois, nos économies, nos démocraties, nos États, nos vies ?

Les gouvernements les plus puissants du monde ne s’engageront pas, en l’état actuel des choses, sur la voie de la construction d’une véritable confédération mondiale des peuples. Ils ne veulent pas renoncer à leur « souveraineté » ou, en d’autres mots, à leurs privilèges et leur impunité. Leurs capacités intellectuelles sont trop limitées pour comprendre l’humanité en tant qu’une réalité globale. Ils sont plus préoccupés à entraîner leurs muscles et à organiser le pillage des ressources humaines et naturelles de la Planète que de s’occuper du bien-être de leurs peuples respectifs. Seuls ces derniers peuvent les contraindre à répondre de leurs actes ou inaction. Les vrais détenteurs du pouvoir sont toujours les peuples.

Tout ce que nous avons fait jusqu’à présent nous a régulièrement conduit dans l’impasse. L’histoire de l’humanité a souvent été l’histoire de son aliénation. Alors, choisissons pour une fois une nouvelle voie : Engageons-nous sur celle de la fraternité et, peut-être, trouverons-nous la force et les moyens de construire un monde respectueux de chaque être humain et de la nature.

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