Lorsque la peur devient le moteur de comportement

L’homme n’a probablement jamais été autant dans ses choix et décisions influencé par la peur que dans les sociétés modernes actuelles. C’est un fait paradoxal, car le progrès scientifique et technique est sensé nous apporter plus d’assurance que d’inquiétudes dans la vie. Cela indique l’état de la santé mentale de notre époque, et est certainement l’une des conséquences de notre attitude égocentriste et exclusivement matérialiste. Nous nous croyons au-dessus de la nature, qui n’a pas d’autre justification que de nous servir de source de matières premières. Or, nous oublions que nous en faisons partie quasi-organiquement et ne sommes pas grand-chose séparément ou face à elle. Nous devons accepter notre situation avec humilité. La pandémie provoquée par le Coronavirus devrait nous faire réfléchir sur le sens de notre existence, sur notre relation à la nature, sur la façon dont nous vivons et sur nos valeurs humaines.

Le Coronavirus a bouleversé le monde entier en peu de temps. Les gouvernements prennent des décisions limitant drastiquement les libertés individuelles comme si nous étions en état de guerre. D’ailleurs, le mot « guerre » est sur les lèvres de certains dirigeants du monde ces jours-ci. Les frontières entre les nations réapparaissent et les mouvements géographiques, ainsi que la liberté économique sont gravement entravés. Les instincts de repli national ou régional ont clairement pris le dessus.

Je ne me prononce pas sur le bien-fondé des décisions politiques prises pour ralentir la progression de la pandémie. Leur impact positif semble évident. Elles doivent sauver de nombreuses vies. Je m’inquiète cependant pour les autres conséquences, qui sont de nature psychologique, sociale et économique, que pourraient avoir la pandémie et, surtout, les mesures prises à son encontre.

Je vois tout d’abord des dangers d’ordre politique et économique. Je crains qu’à l’issue de la pandémie, le monde ne se réveille avec des gouvernements plus autoritaires, ce qui serait un coup dur pour la démocratie et les libertés individuelles. Déjà, la période d’avant la pandémie était clairement caractérisée par une tendance générale à l’autoritarisme. L’expérience de l’histoire montre que les désastres naturels et sociaux ne font généralement qu’accélérer les tendances préexistantes. Ainsi, la Première guerre mondiale a eu comme conséquences la monté en puissance de Bolchévisme et de Nazisme.

Économiquement, je ne pense pas que les grands capitaux souffriront beaucoup du ralentissement, ou d’une très probable récession, de l’économie mondiale. Ils ont une position dominante sur le marché et auront dans tous les cas un soutien fort des gouvernements. En revanche, l’interdiction des activités impliquant des contacts avec la population, en raison de la pandémie, pourrait avoir un effet désastreux durable sur les petites et moyennes entreprises, ainsi que sur tous ceux qui travaillent pour leur propre compte. En d’autres mots, il faudrait s’attendre à une paupérisation d’une part de la population et une polarisation, entre les riches et les pauvres, encore plus prononcée de la société et dans le monde. Je ne voudrais pas décevoir tous ceux qui sont plus optimistes et croient, à travers la crise, à la possibilité d’un changement positif dans notre façon de voir les choses ou de vivre. J’observe cependant des pays qui connaissent des guerres civiles depuis des décennies et qui n’ont toujours pas compris qu’une société paisible et prospère ne peut être construite que sur des principes moraux solides, notamment celui de la justice sociale. Cela explique mon pessimisme actuel.

Espérerons cependant que la présente pandémie ne dure pas longtemps. Personnellement, je ne pense pas qu’elle aura des conséquences aussi désastreuses qu’une guerre civile, par exemple. Cependant, nous devons en tirer des leçons dès que possible, car elle ne sera certainement pas la dernière, même si elle est la première pandémie de cette ampleur depuis la Seconde guerre mondiale. Ce, compte tenu du fait que nous nous trouvons toujours face aux problèmes environnementaux urgents. Or, étonnamment ceux-ci ne nous font pas autant peur que la présente pandémie, ce qui explique l’attitude laxiste des gouvernants du monde face à l’urgence climatique.

Je salue l’attitude sage du Conseil fédéral suisse, qui n’a pas cédé à la panique générale et aux pressions des milieux médicaux, en refusant, à ce jour, d’imposer aux populations un confinement à domicile. Cette mesure extrême est déjà en place dans des pays voisins comme la France, l’Italie ou, partiellement, en Allemagne. Car une limitation de la liberté individuelle de cette gravité a aussi des conséquences grave pour la santé psychique des personnes. Dans les sociétés modernes d’aujourd’hui, nous ne sommes plus capables d’endurer de telles mesures d’isolement. Beaucoup de personnes sont seules et âgées et vivent dans des espaces habitables réduits. Quant aux enfants, un confinement à la maison peut créer des conditions engendrant des traumatismes, dont ils pourraient garder des séquelles psychologiques durant toute la vie.

Pour moi, les mesures prises à ce jour contre la propagation du Coronavirus sont essentiellement le résultat de la peur, voire de la panique, devant l’épidémie. Il y a des gouvernements, voire des régimes politiques, qui ont peur pour leur survie politique. J’imagine que cela ne doit pas plaire à tout le monde, mais j’ai le devoir de dire ce qui me semble vrai. Sinon, comment peut-on expliquer le fait que les mêmes gouvernements ne prennent pas de mesures aussi énergiques contre le réchauffement climatique ?

Par ailleurs, la peur est devenue le moteur de notre comportement individuel ou collectif de manière générale. Elle domine même les relations entre les nations, dont l’exemple le plus criant est la course aux armements. Les plus malins en tirent néanmoins des dividendes. Dans tous les comportements autoritaires, en politique, sur le lieu de travail ou ailleurs, il y a toujours un appel aux peurs cachées des gens. Il n’est dès lors pas étonnant que les partis politiques ou les politiciens qui réussissent le mieux actuellement sont ceux qui suscitent ou entretiennent de la peur chez leurs partisans et chez le public. Même lorsqu’il s’agit des questions aussi importantes que la dégradation de l’environnement, les guerres ou les armes nucléaires, la peur est utilisée comme le principal moyen pour nous mobiliser et contraindre les gouvernements à chercher des solutions. On voit cependant que cette stratégie ne marche pas à long terme, car la peur conduit les individus à un manque de confiance en leur capacité de pouvoir changer les choses et, donc, à la résignation.

La peur est destructrice à bien des égards. Si elle nous incite à agir efficacement pour éviter un danger imminent ou momentané, comme dans le cas de la pandémie actuelle, elle peut aussi conduire à de grosses erreurs. La peur persistante provoque de l’anxiété et de l’angoisse chez l’individu ou à l’échelle de masse, diminue les capacités psychiques et intellectuelles de l’individu, génère le sentiment d’insécurité exagéré, etc. La peur prolongée, comme d’ailleurs nos autres émotions et pensées négatives, est une source importante de stress, qui constitue l’un des plus grands fléaux des temps modernes. À l’instar de l’état pandémique actuel, le stress déclenche une réponse physique ou hormonale de l’organisme, qui plonge ce dernier dans un état d’urgence, concentrant l’essentiel de ses ressources sur les fonctions vitales et rationnant les vivres pour le reste du corps. Lorsque cet état se prolonge, il affecte gravement la santé. Ce n’est donc pas étonnant que les personnes qui réagissent aux différentes situations de vie avec craintes constantes sont parfois si angoissées qu’elles doivent demander une aide médicale. En effet, dans ces situations, ce ne sont pas des valeurs positives inhérentes à l’individu, mais des valeurs négatives qui déterminent ses choix et décisions.

Nous devons arrêter de nous faire peur. Autrefois, comme d’ailleurs dans certaines sociétés traditionnelles existantes encore aujourd’hui, il n’était simplement pas permis d’avoir peur, considérée comme une faiblesse. Cette interdiction était efficace – bien qu’elle ignorât le fait que la peur est un instinct naturel et donc inévitable -, car elle obligeait l’individu à surmonter sa peur aussitôt qu’il en prenait conscience. Il pouvait ainsi passer à des valeurs positives – comme le courage, la volonté de contrôler ses émotions et celle d’affronter les difficultés -, qui, elles, ont un effet sain, naturellement stimulant et socialement valorisant pour l’individu.

La peur nous conduit inévitablement dans un cercle vicieux, dont il est très difficile de sortir. Ce, compte tenu du fait que nous avons une capacité extraordinaire pour amplifier et entretenir nos peurs. Produit probablement préhistorique, la peur domine facilement notre sous-conscience et donc notre comportement. Lorsque nous nous laissons envahir par la peur, nous nous croyons perdants à l’avance, car nous souffrons et produisons des hormones de stress, qui nous affaiblissent.

Le remède à la peur est une prise de conscience par l’observation et la réflexion. Nous devons clarifier par ce moyen notre attitude face à la vie et surtout face à la mort. Tant que nous nous aspirons à être immortels, nous aurons toujours la peur de vivre. Il faut accepter en tout humilité le fait que nous sommes des êtres mortels, avec une compréhension limitée du monde, et que nous faisons partie d’un tout beaucoup plus grand et infiniment plus puissant que nous, qui peut, à tout moment, en décider autrement pour nous autres. C’est une précondition pour nous débarrasser de nos peurs et acquérir la liberté à laquelle nous aspirons naturellement tous.

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