L’imagination et la culture populaire

L’imagination est une caractéristique étonnante de l’esprit. Elle est source de la créativité et de l’adaptabilité de l’homme.

L’imagination aide à voir clairement, surtout, lorsque nous sommes en difficulté et/ou disposons de peu d’informations, à chercher de bonnes solutions, à lire les pensées des autres, à comprendre les émotions des autres, à anticiper l’avenir, à éliminer les traumatisme du passé, à nous sentir heureux. Elle aide à prendre les décisions et nous prépare à l’action. Elle peut même déclencher les mécanismes d’auto-guérison. Les grands esprits ont toujours fait appel à leur imagination, via, par exemple, des méditations soutenues, pour se préparer aux grands défis. Le jour de l’épreuve, ils y sont entrainés, et savent déjà ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas faire. Ils ne sont ainsi pas esclaves des opinions établies, ni à la merci des circonstances ou de leurs propres doutes et incertitudes. L’imagination leur offre la liberté d’esprit et l’authenticité d’action.

Nous savons tous, par expérience, que notre imagination est liée à ce que nous vivons personnellement, ainsi qu’à ce qui se passe autour de nous. Il y a ainsi des évènements qui nous touchent personnellement. Cela peut être des évènements heureux ou malheureux, quelque chose que nous avons voulue ou un fait inattendu, etc. Notre imagination peut être aussi affectée par les souvenirs des évènements passés, même très lointains, ou par une anticipation des évènements futurs.

D’autre part, nous interagissons les uns avec les autres, regardons la télévision, des films ou des spectacles, écoutons la radio, entendons des rumeurs, lisons la presse ou des livres, ou utilisons d’autres sources d’information. Nous recevons ainsi énormément d’informations sensorielles, qui alimentent et stimulent notre imagination en permanence. Plus l’impact émotionnel de ces informations est grand, plus notre imagination s’en trouve stimulée.

Lorsque nous sommes émotionnellement sains, notre imagination nous permet de nous réjouir à l’avance, par exemple, à l’idée d’une rencontre, de voir un match, de partir en vacances, de réaliser un projet, etc. Dans ces situations, elle anticipe les choses d’une manière agréable, en en exagérant les bénéfices, les plaisirs ou la réussite. Tant qu’elle fonctionne de cette manière, nous voyons la vie de manière optimiste, ce qui nous permets de nous sentir heureux, même si nous traversons, par moments, un véritable purgatoire. La plus grande part de nos plaisirs sont ainsi produits par notre seule imagination, ce qui est magnifique. C’est d’ailleurs de cette manière que fonctionne l’imagination des enfants lorsqu’ils sont en bonne santé, mangent à leur faim et reçoivent suffisamment d’affection.

Mais notre imagination a aussi une face sombre. Lorsqu’elle anticipe les choses souvent de manière négative, elle nous rendre anxieux et angoissés. Associée ainsi aux émotions négatives, elle peut nous désarmer face aux difficultés de la vie, en nous rendant inefficaces, téméraires ou mauvais. Dans ce cas, elle produit et amplifie les idées et émotions négatives telles que la peur, la colère, la jalousie, la haine, etc. Elle cause ainsi des erreurs dans nos choix et décisions. Elle nous rend vulnérables face à ceux qui veulent nous manipuler dans leurs propres intérêts. Elle devient un fardeau et une source de souffrances. Elle est même capable de nous faire croire que la vie est laide, cruelle ou inutile. En vieillissant, nous avons tendance à tomber dans ce travers, si nous n’en prenons pas conscience.

Je me souviens d’une vieille connaissance qui avait très mal vécu sa rupture de fiançailles. Humilié et touché profondément dans sa fierté d’homme, son amour pour sa fiancée s’était transformé en une colère noire, qui avait provoqué en lui une imagination négative débordante, incluant toute la panoplie de cruauté humaine. Comme dans la plupart des situations de ce genre, il ne s’est rien passé de grave et les choses se sont arrangées avec le temps. Si je cite cet exemple, c’est pour montrer que nous avons tous, sous le coup des émotions négatives fortes, la faculté d’imaginer toute sorte d’atrocités. Bien heureusement, une petite voix résonnant à l’intérieur de notre esprit dénonce la folie et nous ramène à la raison. Nous nous résignons alors à notre peine, tombant parfois dans la mélancolie, car les idées négatives générées par notre imagination ne lâchent pas prise facilement. C’est un fonctionnement normal, propre aux esprits matures. Malheureusement, certains n’arrivent pas à se distancer de leur imagination néfaste et passent à l’acte, provoquant de véritables drames humains, dont nous voyons des exemples un peu partout dans la société. Ayant grandi dans une société traditionnelle, j’ai l’impression que cette immaturité est, d’une manière générale, plus grande chez les individus vivant dans des sociétés modernes actuelles.

Je ne peux m’empêcher de croire que le problème est étroitement lié à la culture populaire moderne, caractérisée de plus en plus par la virtualisation de la vie sociale et la fiction. Celles-ci alimentent sans cesse l’imagination des individus par des contenus irréels, vains ou malsains. Y contribuent notamment une industrie cinématographique, dont les principaux ingrédients de cuisine sont le sexe et la violence, une littérature de masse distractive, des arts qui n’expriment que l’imaginaire très particulier de leurs auteurs, sans contenu universel, les mass-médias mercantiles, les jeux vidéo addictifs, les réseaux sociaux irresponsables, etc. Cette culture populaire a si bien remplacé la vraie culture humaine – qui nous aide à comprendre les uns les autres, nous rapproche et nous permet de nouer des relations sociales saines et indispensables -, que nous nous sentons parfaitement impuissants en face d’elle, même lorsqu’il s’agit de l’éducation de nos propres enfants.

Car, la culture populaire d’aujourd’hui stigmatise la vie réelle. Elle conduit les gens à se réfugier dans les distractions, la fiction ou la superficialité. Si en soi les distractions ne sont pas toujours critiquables, cette culture n’apporte à l’individu aucune plus-value émotionnelle ou cognitive, car elle fait appel à une imagination stérile. Si, par exemple, la tragédie grecque permettait au spectateur de vivre des drames humains de telle manière que ce dernier en ressortait émotionnellement grandi, telle n’est pas le cas de la culture populaire d’aujourd’hui. Je suis étonné de constater l’engouement général, surtout, chez les jeunes pour des romans tels que Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux ou pour des séries comme Friends, The Witcher, etc. Car je constate que de tels produits culturels ne confrontent pas le lecteur ou le spectateur à la réalité, ne lui offrent pas de pistes pour élaborer sa propre réponse émotionnelle ou intellectuelle, qui lui serait ensuite utile dans la vraie vie. Ils ne lui inculquent pas non plus de valeurs éthiques, ni n’offrent un vrai plaisir, car une fois que le rêve est terminé, le lecteur ou le spectateur retombe sur terre avec un sentiment désagréable de vide et de rejet de la réalité. C’est ainsi que la vie perd petit à petit son attrait pour ne devenir qu’un fardeau, surtout lorsque le temps de la jeunesse passe, les difficultés s’accumulent et la santé diminue. Je suis ainsi convaincu que la culture populaire d’aujourd’hui détruit l’imagination saine, dont la nature nous a généreusement dotée à la naissance.

Faute de trouver un meilleur exemple, je comparerais l’imagination à un gros paquebot et la conscience à son capitaine. Celui-ci n’a aucune emprise sur les conditions météorologiques dans lesquelles le paquebot navigue, ni sur la manière dont ce dernier y réagit. Le capitaine ne peut pas non plus prévenir ou contrôler tous les incidents, qui peuvent survenir à l’intérieur ou à l’extérieur du bateau. Néanmoins, il assure le cap et impose un certain ordre à l’équipage et aux passagers, sans lequel le paquebot peut encourir des dysfonctionnements ou des dangers inutiles.

A l’instar du capitaine du bateau, nous devons prendre soin de notre imagination. Il ne nous vient pas à l’idée, par exemple, de remplir sans cesse notre estomac ou d’avaler de la nourriture avariée, car notre corps ne tardera pas de montrer son mécontentement. Ne devons-nous pas respecter la même hygiène de vie quand il s’agit de notre esprit, de nos émotions ou de notre imagination ?

Si nous ne pouvons pas toujours contrôler notre imagination – ce qui n’est pas une mauvaise chose, car, dans le cas contraire, nous risquons de nous priver de toute imagination -, nous pouvons cependant l’observer et lui fixer un cadre, pour la rendre plus positive, et des caps pour qu’elle nous conduise à la créativité. Nous pouvons nous fixer des règles, par exemple, celle de ne pas nourrir notre imagination par des contenus malsains ou celle de ne pas alimenter, par notre propre imagination, nos émotions ou pensées négatives comme la colère, la jalousie, les craintes, etc. Nous devons, surtout, nous nourrir de la vraie culture, qui est seule appropriée à stimuler notre imagination, car elle nous fournit des contenus intellectuels et émotionnels utiles dans la vie réelle. Notre imagination n’est pas quelque chose d’anodin. C’est un capital extrêmement précieux, qui influence profondément notre bien-être.