Boris Johnson ou le paradoxe de la démocratie

Décidément, la vie est pleine de paradoxes. La victoire de Boris Johnson lors des dernières élections britanniques en est un. En axant sa campagne sur le Brexit, il a réussi son pari par la ruse et le mensonge. Il a prouvé encore une fois que la démocratie est une forme de régime politique, qui se prête particulièrement bien à assurer les intérêts d’une minorité oligarchique, qui gouverne le monde. Ces élections ont montré que les masses populaires peuvent être honteusement manipulées par une classe politique corrompue, mais extrêmement rusée et qui en a aussi les moyens, en présentant des pseudo programmes électoraux, adressés non à des électeurs en tant que personnes humaines dotées de la raison et dignes de respect, mais à leurs émotions de base, qui surgissent des bas-fonds de la nature humaine. Ainsi, cette élection a été gagnée par un grand parti politique, qui a fait appel aux aspirations, craintes et angoisses légitimes des populations, mais en leur présentant comme solution des arguments trompeurs, xénophobes, voire racistes. En face d’une telle campagne mensongère, la raison a été impuissante. Avec l’échec de Jeremy Corbyn, l’Angleterre, berceau du capitalisme libéral, a raté un virage qui était politiquement et socialement si important qu’il aurait pu amorcer un changement politico-économique mondial. Imaginez un instant que Jeremy Corbyn avait obtenu la majorité et été élu premier ministre, et que, dans la foulée, les démocrates, suivis de la majorité des électeurs américains, choisissaient Bernie Sanders comme président des États-Unis. Avec leurs programmes socioéconomiques radicaux, visant à prendre le contrôle politique d’une économie ultralibérale à la dérive – qui pille 99% des populations du monde dans l’intérêt de 1% de bandits insatiables -, et avec leur vision réaliste et bienveillante de la politique internationale, les dirigeants des deux grands pays auraient pu basculer le monde dans une dynamique très différente de celle qui le domine aujourd’hui et qui le conduit tout droit au désastre.

Je ne suis pas un politologue ; mon intérêt pour la politique vient de la philosophie morale uniquement. Car, la politique est la manière dont nous gérons la société et donc notre destin collectif. Par conséquent, il n’y a rien de plus important que la façon dont la politique est conduite dans une société. Ayant grandi sous un régime politique autoritaire et vécu durant quelques années dans un autre pays également autoritaire et, finalement, le destin m’ayant offert la chance de vivre dans un pays doté d’une vraie démocratie populaire, je ne peux qu’être admiratif de cette dernière. Or, je constate aussi que la plupart des politiciens considère la démocratie comme un jeu dans lequel les mensonges et la tricherie font la règle plutôt que l’exception. L’Occident et en particulier l’Europe ayant connu la paix et la prospérité depuis plus de 70 ans, leurs politiciens croient qu’ils peuvent continuer leur petit jeu et que tout ira pour le mieux dans les meilleurs des mondes possibles. La victoire de Boris Johnson en est une excellente illustration.

Cependant, en ayant vécu dans deux pays manifestement à la dérive, mon expérience de vie m’indique, par une multitude d’indices alarmants, que le chemin emprunté actuellement par les sociétés occidentales est similaire à celui qui a conduit d’autres sociétés contemporaines au désastre.

Je crois avec le philosophe grec Platon qu’à chaque forme de régime politique correspond un certain type de caractère humain. Dans « la République, » une œuvre que je recommande à toute personne intéressée par la philosophie, Platon examine en détail via ses personnages les divers régimes politiques de son époque et la démocratie en particulier. Il y arrive à la conclusion que la démocratie se transforme inévitablement en anarchie et finalement en tyrannie, en raison de la nature corruptrice sur le caractère humaine d’une trop grande « licence » qu’elle accorde au peuple. La corruption morale ou « la passion insatiable de la richesse et l’indifférence qu’elle inspire pour tout le reste, » gagne progressivement toutes les sphères de la société démocratique. A cela s’ajoute « l’invariable habitude [du peuple] de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance, » à savoir le « tyran » ou l’autocrate. L’élection via un scrutin démocratique de Boris Johnson au Royaume-Uni, de Jair Bolsonaro au Brésil, de Donald Trump aux États-Unis, de Narendra Modi en Inde, etc., – tous des autocrates -, avec des programmes électoraux composés de mensonges et ouvertement intolérants face à la diversité de la condition humaine, serait-elle un signe de la décadence morale des sociétés modernes et d’une mort programmée de la démocratie ?

Personnellement, je m’inquiète pour l’avenir du monde, qui est aujourd’hui à tel point interdépendant que tout évènement d’importance dans un grand pays affecte tous les autres pays et sociétés. La marche vers l’autoritarisme est clairement amorcée dans les plus grands pays du monde. Elle est révélatrice d’un monde qui va mal. Elle indique aussi à quel point le progrès de la science et de la technique, ainsi que l’universalisation de l’accès au savoir et à l’éducation ont eu peu d’effet sur la nature humaine. Nos peurs de l’autre et notre désir de la richesse et de la domination continuent à déterminer nos choix et décisions individuels ou collectifs de la même manière qu’il y a probablement 50 mille ans. De là « l’invariable habitude » du peuple de propulser au pouvoir les dictateurs, dû à son besoin de protection contre les forces qu’il ne maîtrise pas et à la nostalgie d’un passé glorieux ou meilleur. Le vote sur le Brexit et l’élection de Mr Trump à la présidence des États-Unis ont été clairement déterminés par ce type de sentiments.

Regardons autour de nous. « Les plus ardents de la bande discourent et agissent ; les autres, assis auprès de la tribune, bourdonnent et ferment la bouche au contradicteur, » disait encore l’un des personnages de la République. N’est-ce pas ce que nous voyons sur la scène politique mais aussi sur le lieu de travail et presque partout ailleurs de nos jours ? Quelle est la chance d’une personne de monter les échelons d’une hiérarchie professionnelle ou sociale, sans faire preuve d’une grande agressivité ? Quelle importance réelle donnons-nous à la vertu ou à la vérité ? L’attitude des sociétés humaines aux questions morales n’a pas toujours été la même à toutes les époques. Elle a souvent déterminé leur vigueur ou leur décadence.

Nous devons prendre conscience du fait que rien de durable ne peut être construit sur le mensonge. Le mensonge, c’est de croire ou de faire croire à quelque chose qui n’existe pas. Ce sont des assertions explicites ou implicites, qui n’ont pas d’objet réel ; c’est parler en toute mauvaise foi des choses importantes, sans rien dire ; c’est créer des illusions ou donner des promesses vides, en connaissance de cause ; ce sont des tromperies, des tricheries, des crimes et délits, qui sont commis par ceux qui n’ont point d’égards pour les autres êtres humains. Le mensonge est le propre de l’âme corrompue ou à l’abandon ; Aucun homme ne peut valablement construire sa vie sur le mensonge. Aucun peuple ne peut établir un État ou une nation sur des mensonges, car cela revient à construire une maison sans fondation, susceptible de s’effondrer à tout moment.

Je ne crois cependant pas à la fatalité. Dès que nous décidons de rechercher la vérité, nous démasquons le mensonge aussi bien chez nous-mêmes, dicté par notre propre inconscience, que chez les autres. Nous avons cette faculté extraordinaire et unique de nous élever au-dessus de notre propre nature animale, qui a été conçue pour survivre dans un environnement naturel extrêmement dur. L’opposition entre le bien et le mal n’avait pas alors cours. Or, comme l’explique un philosophe contemporain, nous ne vivons plus dans la nature mais à la frontière de cette dernière. Nous avons gagné cette liberté sur la nature par notre propre volonté ou par notre libre arbitre. Du moment que nous avons cette liberté, il est de notre responsabilité morale, envers nous-mêmes et nos enfants, de faire nos choix de manière éclairée, non en suivant aveuglement les forces innées de notre nature humaine, savoir nos passions, mais en adoptant ce qu’elle a de plus élevé, à savoir la raison, l’attachement à la vérité et l’empathie pour l’autre. C’est non seulement la clef de la solution à nos problèmes collectifs les plus graves, mais aussi la voie vers une vie personnelle plus heureuse.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.