L’espoir

La vie est impossible sans espoir, au même titre qu’elle est impossible sans boire et manger. Aucune personne ne peut supporter la vie, s’il ne lui reste aucune lueur d’espoir. C’est un constat que chacun peut faire par lui-même. Pourtant, l’espoir n’a pas toujours été compris à sa juste valeur, même par des esprits les plus brillants.

L’école du stoïcisme, par exemple, a souvent véhiculé l’idée de ne pas avoir de craintes, ni d’espoirs. Ce, pour arriver à un détachement philosophique radical face à tout ce qui n’est pas vertueux. Cela constituait la force de cette école, mais aussi sa faiblesse. En effet, compris dans le cadre des 4 vertus antiques à savoir la sagesse, le courage, la tempérance et la justice –, le détachement face aux espoirs infondés ou sans objet permettait de forger le caractère de la manière la plus indépendante et rigoureuse possible. Cette école philosophique était convaincue que nos espoirs nous rendaient esclaves de nos envies et désirs. Par la même occasion, elle rejetait tout espoir.

Or, l’absence de tout espoir conduit inévitablement à l’anxiété et à l’angoisse. C’est ainsi que les personnages de la littérature existentialiste, comme d’ailleurs les intellectuels de notre époque, sont presque tous pathologiquement anxieux et/ou angoissés.

L’espoir que l’homme porte en lui est quelque chose d’extrêmement puissant. Il lui donne le goût de vivre, ainsi que l’envie et la force d’affronter les difficultés, y compris les situations les plus extrêmes. Regardez ces migrants qui, dans leur fuite des guerres et de la misère, portés par l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs familles, traversent des déserts et des mers avec des moyens rudimentaires, prenant des risquent inimaginables et faisant preuve d’un courage surhumain. Qui n’a connu dans la vie des situations douloureuses qui semblent à premier regard insupportables et pourtant on y survie. Dans des moments les plus durs, lorsque le ciel nous tombe sur la tête, quand la vie semble tenir à un fil et que l’obscurité la plus totale gagne la conscience, notre esprit produit néanmoins quelque chose de magnifique, une lueur qui nous donne envie de vivre et nous guide vers le salut. C’est ainsi qu’au moment même où, accablés par les souffrances, nous nous croyons complètement vaincus, nous retrouvons le désir et le courage de nous battre.

L’espoir n’est pas quelque chose d’irrationnel. Bien au contraire, il fait partie d’une sagesse innée profonde qui distingue notre espèce. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés dans des situations périlleuses, mais avons été secourus par celles et ceux que nous n’avions jamais rencontrés auparavant ou envers qui nous n’avions aucune attente. Parfois, les circonstances changent d’une telle manière que nous y voyons une main invisible qui nous porte secours. A d’autres moments, nous retrouvons en nous une force qui, dans d’autres circonstances, semblerait impossible. C’est en étant portés par l’espoir que les difficultés nous rendent encore plus forts et plus humains. L’espoir nous offre la joie au quotidien et préserve notre amour de la vie. Il suffit d’une courte introspection et nous constaterons que la joie disparaît quand l’espoir cède sa place au désespoir.

L’espoir est la vitalité et la force de la vie. Le désespoir est l’aveu de la défaite avant même d’avoir agi. Il est le propre de l’esprit sans vitalité, faible et décadent, voire moribond. Il ne peut que conduire au désastre.

L’espoir peut naître parfois d’un regard bienveillant, d’un sourire, de la vue d’un visage connu ou aimé, d’une parole gentille, d’un simple geste bienveillant.

Certes, dans le monde mercantiliste d’aujourd’hui, les esprits mercantiles ont compris la force de l’espoir et n’hésitent pas à le transformer honteusement en outil de marketing ou de manipulation de masse. Ils nous vendent ainsi des rêves sans objet, ainsi que des envies et désirs superflus, voire dégradants. Les régimes totalitaires sont aussi très habiles à vendre de l’espoir illusoire, notamment celui d’un avenir meilleur, tout en gardant le peuple dans la servitude. Cependant, nous avons la capacité de distinguer le vrai espoir du faux. La nature nous en a donné les moyens. Il suffit d’en prendre conscience et de le vouloir.

Faisons aussi la distinction entre l’espoir et les attentes que nous créons quotidiennement. Il y a celles qui sont fondées, car réalistes. Mais souvent, nous produisons inconsciemment des attentes trop élevées envers nous-mêmes et les autres. Elles sont alors la source de nos déceptions, regrets, amertume ou colère. Elles nous rendent trop exigeants et mauvais. Quand nous nous décevons nous-même, nous perdons alors l’estime de soi, ainsi que la confiance en soi.

N’identifions pas non plus l’espoir avec la passivité. La passivité est la source de tous les maux, de la médiocrité matérielle et intellectuelle. L’espoir est l’action, celle notamment qui consiste à vouloir changer son état d’esprit avant tout. Aide-toi toi-même et Dieu t’aidera, dit l’adage.

Nous vivons dans une époque à la fois tourmentée et fascinante. L’humanité n’a jamais auparavant été confrontée à la possibilité réelle de son anéantissement par ses propres forces. Le réchauffement climatique, de potentielles guerres nucléaires ou de puissantes technologies autonomes du futur sont des menaces réelles. Nous devons cependant garder l’espoir de pouvoir créer un monde exempte de guerres et de misère, où les technologies servent chacun, ainsi que l’humanité entière, et protègent la nature. Nous avons cet espoir, car nous sommes une espèce très adaptative, ingénieuse, volontaire et capable de l’empathie pour nos semblables ainsi que pour toute la nature vivante.

Ne perdons donc pas l’espoir quoi qu’il arrive. Il est notre allié précieux pour vivre heureux et construire un monde meilleur.

Pourquoi l’Afghanistan ne se normalise pas ?

Il y a des choses qui sont si profondément inscrites dans notre esprit, en raison probablement de l’évolution de notre espèce, que nous ne pouvons rien y faire. Le sens de justice en est une. Lorsqu’il est sérieusement heurté, l’homme se révolte sans se soucier du prix à payer pour sa révolte. Lorsqu’une société foule aux pieds la justice et ses principes, qui ne sont en réalité rien d’autre que la matérialisation du sens inné de justice, elle plonge dans le chaos, la violence, voire la guerre. C’est ce qui est arrivé en Afghanistan.

En 1978, le président Daoud, personnage intègre mais autoritaire, a ordonné des mesures répressives à l’encontre des dirigeants et membres du Parti démocratique populaire d’Afghanistan, un parti communiste prosoviétique. Le 27 avril 1978, ce dernier a riposté par un coup d’État, tué le président Daoud, annulé la constitution et entrepris des purges et une répression de masse sans précédent pour consolider son pouvoir. Dans les mois qui suivaient, le pays a connu une insurrection généralisée. Le Pakistan, grand pays voisin au sud, mais connaissant des relations difficiles avec l’Afghanistan depuis sa création en 1947, a alors augmenté son soutien aux groupes islamistes afghans, basés sur son sol et menant des activités subversives en Afghanistan. Le régime communiste a été rapidement mis en difficulté et a, à plusieurs reprises, demandé un soutien militaire actif de l’Union soviétique, grand voisin au nord, pour éviter son effondrement. L’armée rouge est intervenue massivement en décembre 1979.

L’intervention soviétique a conféré une dimension internationale au conflit interne afghan. En pleine guerre froide, les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, la Chine, le Pakistan, des Pays arabes et beaucoup d’autres Etats, ont interprété l’action soviétique comme une poussée russe vers l’Océan indien. Il fallait dès lors contrer les Soviétiques en alimentant financièrement et militairement l’insurrection en Afghanistan. Ainsi, a été créé un conflit armé sans issue. Tout cela, sans aucun égard pour les souffrances des populations afghanes ou l’avenir de leur pays.

Connaissant des difficultés internes, et la guerre étant très couteuse en vies humaines, ainsi que politiquement et matériellement, l’Union soviétique a retiré ses troupes de l’Afghanistan en 1989, laissant sur place un régime communiste exsangue et confiné à quelques grands centres urbains. En 1992, le régime communiste s’est effondré sous le poids de ses propres tensions internes ainsi que sous la pression de l’insurrection, conduite par les partis islamistes ou les Moudjahidin. Etant composés d’une multitude de partis politiques et groupes militaires rivaux, les Moudjahidin ont mis sur pied un gouvernement de coalition, mais leurs différends et une trop grande méfiance mutuelle les ont conduits rapidement aux combats violents, basculant le pays dans un nouveau cycle de guerre civile, qui a duré plusieurs années, jusqu’à ce qu’une nouvelle force militaire, savoir les Talibans, émerge avec le soutien actif du Pakistan vers le milieu des années 1990. Kaboul, la capital du pays, ainsi que ce qui restait indemne dans le reste du pays, ont été détruits durant ces années. Le pays a été complètement oublié par le monde, à une exception près, savoir le Secrétariat général de l’ONU et quelques autres organismes internationaux, qui essayaient avec peu de moyens qu’ils avaient à leur disposition d’alléger les souffrances des populations.

Issus des couches traditionnelles très conservatrices, les Talibans ont rapidement pacifié le pays, à l’exception d’une seule région contrôlée par les forces du commandant Massoud. Or, ils ont installé un régime théocratique totalitaire. Sous leur règne, le pays a connu une terrible sécheresse et une famine qui s’en est suivie, mais leur plus haut dirigeant spirituel a déclaré qu’il s’agissait-là d’une « punition de Dieu. » C’étaient les plus vulnérables, notamment les enfants et les malades, qui ont subi de plein fouet les conséquences de la famine.

Le 11 septembre 2001, il y a eu les attentats terroristes aux États-Unis, qui n’ont pas été planifiés depuis l’Afghanistan, bien que le chef de la mouvance terroriste y résidât, et n’impliquaient aucun Afghan directement ou indirectement. A peine trois mois plus tard, les forces américaines bombardaient et envahissaient le pays. C’était le moment attendu pour le lobby pétrolier et les néoconservateurs américains, qui dominaient le gouvernement de G. W. Bush, d’étendre le pouvoir militaire américain à la vaste région de l’Asie centrale, en y créant un réseau de bases militaires, et de s’assurer ainsi d’une mainmise sur les deuxièmes plus importantes réserves de pétrole et de gaz au monde.

Les dirigeants américains ont pris leur victoire en Afghanistan pour argent comptant, ignorant les avis de leurs propres experts et les Afghans soucieux de l’avenir de leur pays. Ils s’y sont alliés avec ces mêmes forces des Moudjahidin, qui avaient auparavant ravagé le pays pendant plus de deux décennies. Les Afghans ont vu alors leurs anciens bourreaux remplacer les Talibans au pouvoir. Imaginez un seul instant le ressenti des millions d’Afghans, qui s’attendaient à ce que l’Occident les aide à obtenir justice contre tous ceux qui ont commis d’innombrables crimes, à préparer la voie vers une réconciliation nationale, à reconstruire leur pays et ainsi à bâtir une paix durable. Or, ils constataient avec horreur que la superpuissance mondiale n’avait pas d’autres projets que celui de montrer ses muscles au monde et de mettre sa mainmise sur les ressources naturelles de l’Asie centrale. En même temps, les civils afghans subissaient, et continuent à subir, les « dégâts collatéraux » des opérations militaires américaines dans leur poursuite folle des fantômes des terroristes étrangers et des Talibans. Le pays repartait pour une nouvelle phase de guerre civile qui continue à ce jour.

Sous Barack Obama, le gouvernement américain a adopté une stratégie militaire agressive visant à briser les Talibans, tout en déclarant vouloir gagner « les cœurs et les esprits » (hearts and minds) des populations afghanes. Les dirigeants américains n’ont apparemment pas compris le fait que l’on ne saurait gagner les cœurs et les esprits des Afghans, si l’on fait fi de leur sentiment de justice. Les opérations militaires brutales américaines laisseront pour longtemps des blessures ouvertes dans la conscience collective des Afghans.

Ce que les protagonistes de la guerre en Afghanistan – les communistes, les Soviétiques, les Moudjahidin, les Talibans, le gouvernement actuel afghan, les dirigeants américains, ainsi que les autres participants – n’ont pas compris, c’est le fait qu’aucun ordre politico-social ne peut se pérenniser si le sens de justice d’un peuple est régulièrement heurté. Tous les protagonistes de la guerre en Afghanistan ont profondément heurté le sentiment de justice des Afghans, car ils ont foulé aux pieds, sous différents prétextes politiques, idéologiques ou religieux, les vies humaines, la liberté, les lois et coutumes ancestrales, la religion, etc. Ils ont transformé le pays en un enfer terrestre, où la majorité des enfants grandissent avec des traumatismes graves, dans des privations matérielles et sociales les plus totales.

La guerre en Afghanistan, mais aussi celles dans d’autres pays du monde, est révélateur d’un trait dominant de notre époque. Celui du nihilisme d’un monde moderne, en particulier occidental, qui ne croit plus à la justice, à la vérité ou à l’empathie pour l’autre. Les gouvernements les plus puissants du monde préfèrent dépenser des milliers de milliards de dollars pour faire tourner leurs machines de guerre, avec pour théâtres de guerre des pays comme l’Afghanistan, alors qu’ils devraient utiliser cet argent pour l’éducation, les soins médicaux ou pour aider simplement les plus démunis. C’est un monde qui est à présent pleinement mûr pour descendre aux enfers tout entier. Je crains que les futures guerres et ses cohortes de malheurs ne fassent pâlir celles du 20e siècle. Il y a urgence pour les sociétés civiles à travers le monde de prendre conscience de cet état de fait alarmant et d’imposer à leurs gouvernements des politiques responsables.

Le 28 septembre 2019, des élections présidentielles ont eu lieu en Afghanistan, avec un taux de participation bas record, ce qui n’est pas une surprise en soi, puisque les Afghans sont profondément déçus par tout ce qui leur a été vendu par leurs maîtres internes ou étrangers depuis des décennies. De plus, aller au bureau de votes comportait un risque réel d’être tué ou blessé dans un attentat. On ne connaît pas encore les résultats de ces élections, mais on sait qu’elles n’apporteront rien de nouveau. Le pays s’enlise de plus en plus dans la guerre civile, les positions des différents protagonistes n’étant pas conciliables, puisque dénouées de tout fondement moral, chacun cherchant la victoire par la force brute. A cela s’ajoute l’imprévisibilité du président Trump. L’impasse est totale.

Pour moi, une société pacifique et prospère ne peut être bâtie que sur des principes de la justice émanant du peuple et facilement reconnaissables pour lui. J’observe l’Afghanistan depuis des décennies. Les Afghans ne sont pas différents des autres peuples du monde. Ils peuvent trouver un terrain d’entente entre eux s’ils agissent conformément aux impératifs de la justice. Ils peuvent outrepasser la haine, le ressentiment et la méfiance, s’ils se font guider par l’empathie et la compassion. Les ingérences des puissances étrangères doivent également cesser en Afghanistan, car elles empêchent le peuple de s’autodéterminer. Il n’y a aucune justification morale, politique ou religieuse à la guerre en Afghanistan.