Le besoin de reconnaissance de l’individu et les hiérarchies sociales

Toutes les sociétés humaines connaissent des hiérarchies sociales perpétuées et parfois incarnées par le pouvoir étatique. Il y a cependant des différences notables d’une société à l’autre tant en comparaison géographique qu’historique.

Prenons, par exemple, les sociétés tribales du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan, dont les structures sociales sont peu hiérarchisées en comparaison avec les sociétés modernes contemporaines. Bien évidemment, il y existe des riches, des pauvres, des Khans (chefs tribaux), dotés parfais de vrais pouvoirs d’un souverain, etc. Cependant, ces sociétés sont extrêmement égalitaires, de sorte qu’un chef tribal réclamera constamment sa parenté avec tous les membres du clan, voire des clans voisins, y compris les plus démunis, et les traitera comme ses égaux. Ces tribus sont parfois comparables à des mini Etats, dont toutes les décisions importantes sont prises par consensus par des conseil des aînés et/ou par des assemblées populaires. Personne n’y est considéré être au-dessus des traditions ancestrales et des lois coutumières non écrites. Les codes tribals empêchent les puissants de maltraiter ou d’humilier les faibles et les pauvres. En temps normal, les individus y sont plus épanouis que ceux que nous côtoyons dans les villes modernes. Si ces sociétés se modernisent sans perdre leurs structures sociales de bases, elles pourraient fournir une alternative aux sociétés modernes actuelles, qui par leurs hiérarchies sociales très développées et souvent peu démocratiques participant à l’aliénation de l’être humain.

Malheureusement ces sociétés tribales font face à l’hostilité des Etats modernes autoritaires, agressifs et puissants. Leur fonctionnement interne les empêche d’évoluer vers de véritables Etats. Elles sont aussi sous les attaques des idéologies modernes et de la culture mercantile mondialisée. Les nouvelles technologies comme l’Internet, les réseaux sociaux, etc., risquent de bouleverser profondément leur fonctionnement. Avec le déclin programmé de ces sociétés, le monde perdra sûrement une part de sa diversité au profit d’une uniformisation planétaire, d’hiérarchisation sociale et de déshumanisation.

Les sociologues et les spécialistes du droit constitutionnel nous diront que les hiérarchies sociales et les structures de pouvoir sur lesquelles elles s’appuient sont destinées à permettre à une société de fonctionner correctement. Dans un monde parfait, cela n’aurait certainement pas été critiquable. Cependant, la réalité que nous vivons est extrêmement problématique. Quelles que soient les hiérarchies et les structures de pouvoir d’une société, ce sont toujours les individus, avec leur rationalité subjective, centrée sur leur égo, qui déterminent leur contenu. Cela a pour conséquence le fait que les hiérarchies sociales ne servent que des moyens de domination des individus, des groupes et des classes minoritaires sur le reste de la population. Or la domination a un effet particulièrement néfaste sur les individus, ainsi que sur la société en général.

Des observations scientifiques réalisées sur des sociétés animales, notamment des groupes de primates, montrent très clairement que plus la hiérarchisation d’une société animale est prononcée et rigide, plus les individus y vont mal, en particulier ceux appartenant aux deux extrêmes de la hiérarchie sociale, c’est-à-dire ceux qui se trouvent tout en bas et tout en haut des échelles. On constate dans ces sociétés une lutte acharnée pour la domination, la violence et l’agressivité généralisées, ainsi qu’une mauvaise santé psychique et physique de l’ensemble des individus du groupe.

D’autres observations, réalisées sur les personnes humaines, indiquent que le pouvoir influence positivement sur l’individu qui le détient. Il lui procure le sentiment de sécurité, de confiance en soi, de plaisir et de bonheur. Ce, sans oublier que le pouvoir lui procure également des opportunités pour s’approprier de la richesse matérielle. En effet, le pouvoir et l’argent s’interagissent à l’instar des vases communicantes. Tout cela explique pourquoi le pouvoir attire tant les hommes et les femmes depuis la nuit des temps. A l’autre bout de l’échelle, l’effet est proportionnellement l’inverse.

C’est donc sans surprise que la lutte pour le pouvoir ou la volonté de puissance de l’individu, comme écrivait Nietzsche dans un sens toutefois plus complexe, l’emporte souvent sur toutes les autres considérations humaines. Nous pouvons en trouver plein d’exemples empiriques dans les sociétés contemporaines. En Afghanistan, mon pays d’origine, c’est une lutte perverse pour le pouvoir, qui alimente la guerre civile depuis 40 ans.

Cette volonté de puissance ou de domination est causée par le besoin inné de la reconnaissance de l’individu. En effet, les êtres humains ont développé le besoin de la reconnaissance par ses semblables, qui leur est vital tout autant que celui de manger ou de boire. Dans une société saine, ce besoin est accompli via la créativité, l’engagement moral ou politique, l’entraide, etc. J’obtiens la reconnaissance de mes proches, amis, collègues ou compatriotes, parce que j’accomplis, par exemple, quelque chose de louable en soi ou utile pour les autres. Dans une société aliénée, la reconnaissance sociale s’acquière par la domination via les structures de pouvoir et les hiérarchies sociales. C’est ainsi que les dictateurs sont les personnes les plus vénérées. Lorsqu’ils meurent, le peuple les pleure, alors que c’est l’occasion de se réjouir. C’est aussi en raison de leur place dans les hiérarchies sociales que les riches reçoivent plus de considération que les pauvres, le patron plus que l’employé, le politicien plus que le citoyen ordinaire, le maître plus que l’élève, le citoyen plus que l’étranger, etc.

Il suffit d’observer avec attention l’allure des dirigeants du monde ou encore le comportement des individus richissimes. Leur attachement narcissique au pouvoir et à l’argent ne reflète rien d’autre que la quête de la reconnaissance, au grand dam de tous ceux qui les côtoient. Lorsqu’il s’agit des dictateurs comme Hitler, Staline, Mao Zedong et de leurs semblables actuellement vivants, c’est toute la société qui est asservie pour le besoin narcissique de la reconnaissance d’une seule personne ou d’un groupe de personnes.

Je ne sais pas si ce besoin pervers de la reconnaissance via la domination est le fruit des hiérarchies sociales ou si ces dernières ont été créées pour satisfaire ledit besoin. Cela ressemble au paradoxe de l’œuf et de la poule.

Nous devons donc être conscients du fait que nous vivons quotidiennement avec ce côté obscure de notre nature humaine, qui cherche la reconnaissance par la domination. Nous ne pouvons y échapper qu’en en prenant conscience. Nous pouvons chercher à satisfaire notre besoin de reconnaissance par un engagement moral ou citoyen en faveur de nos semblables et de nos valeurs morales ou par toute activité créatrice et/ou utile qui n’implique pas de rapport de domination mais de coopération, d’entraide et de considération mutuelle. Cela ne veut pas dire de vouloir renoncer au pouvoir et aux hiérarchies sociales. Celles-ci ne peuvent vraisemblablement pas être éliminées, mais peuvent être atténuées, avec plus de liberté individuelle et d’égalité, et contrôlées par les moyens démocratiques afin qu’elles servent la société en accord avec ses valeurs éthiques.

Lorsque nous occupons une position de force dans une hiérarchie sociale, par exemple, comme homme politique ou chef d’entreprise ou encore comme quelqu’un disposant de moyens financiers importants ou de connaissances particulières, nous devons voir les choses en termes de responsabilité et non comme une domination sur les autres. Nous pouvons être sûrs que lorsque nous voyons notre position de cette manière et agissons en conséquence, nous aurons tôt ou tard la reconnaissance que nous cherchons. N’oublions jamais le fait que celui qui est tout en bas de la hiérarchie a tout autant besoin de la reconnaissance, notamment de la part de ceux qui sont placés en meilleure position que lui. S’il ne reçoit pas d’attention, de reconnaissance, de soins et d’égards nécessaires, il ne peut que cultiver la haine, l’indifférence, le ressentiment, etc. Or lui, c’est le peuple, dont émane le pouvoir. Le ressentiment populaire peut provoquer un tsunami capable de broyer toutes les hiérarchies. Ainsi, une société très hiérarchisée, avec des disparités individuelles et collectives importantes qui en découlent nécessairement, compromet-elle définitivement son avenir. Cherchons la vraie reconnaissance, en nous mettant au service des autres par l’engagement, la créativité ou par toute autre moyen authentique.

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