Capitalisme, communisme, capitalisme d’Etat

En août 1991, un coup d’Etat manqué au sommet de l’Etat soviétique a sonné le glas de l’Empire soviétique. C’était le triomphe de l’Occident et de son économie capitaliste libérale sur le communisme et son économie planifiée. Le monde n’avait plus de raisons de craindre le spectre du communisme, prophétisé par Karl Marx dans son célèbre « Manifeste du parti communiste » en 1848.

La fin imminente du communisme soviétique a incité Francis Fukuyama, politologue et essayiste américain, de déclarer « La Fin de l’Histoire » dans un article publié en 1989. Il annonçait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain. » En effet, la démocratie occidentale avait dorénavant triomphé non seulement du communisme mais aussi du fascisme et de la monarchie.

J’étais sceptique à l’idée que la démocratie allait devenir une réalité universelle. Je ne voyais aucun effort sincère dans ce sens de la part des gouvernements occidentaux, notamment américain. En même temps, la fin de l’Union soviétique a laissé le champ libre pour les ambitions impérialistes ou néocolonialistes de l’Occident dans le monde. La politique étrangère agressive et irresponsable des néoconservateurs américains sous la présidence de George Bush junior a confirmé mes craintes.

La démocratie occidentale est née des processus socio-économiques et politiques internes des Etats occidentaux, dont les points culminants ont été atteints avec les révolutions anglaises (17e siècle), américaine et française (18e siècle). Après la deuxième Guerre mondiale, elle a inventé l’Etat social ou l’Etat providence, sous la menace directe du bloc communiste soviétique. Avec la disparition de l’Union soviétique, la menace communiste, qui visait l’anéantissement du capitalisme, et de la démocratie occidentale avec lui, a complètement disparu. J’étais alors sûr que la disparition de l’Union soviétique, bien qu’elle ait éloigné le spectre d’une guerre mondiale, n’était pas une bonne nouvelle pour la démocratie, ni pour les acquis sociaux dans les sociétés occidentales. Car cette disparition créait un déséquilibre importante à l’intérieure même de ces sociétés ainsi que dans le monde.

La capitalisme a toujours été conduit par l’esprit de lucre sans limites et sans égard pour les valeurs humaines. S’il a concédé des avantages sociaux en Occident, c’était clairement en raison du risque d’une instabilité sociale et de la menace communiste. Or, depuis le début des années 80, avec le « Thatchérisme » et le « Reaganomics, » les Etats occidentaux prenaient la cap sur une nouvelle forme du libéralisme économique, qui consistait à diminuer autant que possible le contrôle de l’Etat sur l’économie, ce qui sabotait clairement le modèle de l’Etat social. En particulier, les allègements fiscaux en faveur des capitaux diminuaient les revenus que l’Etat devait redistribuer en faveur des plus démunis. Depuis lors, nous constatons le retour d’une forme de capitalisme ultralibérale, qui conduit à une polarisation accrue des sociétés occidentale. Nous constatons aussi une globalisation économique qui a essentiellement profité aux plus riches, une multiplication des guerres dans le monde, une détérioration écologique, un réchauffement climatique accéléré, une érosion lente mais sûre de la démocratie dans le monde, un renforcement du contrôle de l’Etat sur le citoyen, une perte de confiance des populations en leur avenir dans les pays développés occidentaux, etc. Il n’en est ainsi rien de la prédiction optimiste d’un monde plus démocratique et plus humain de M. Fukuyama 30 ans plus tard.

Parallèlement, nous constatons la montée en puissance de la Chine, devenant la seconde et bientôt la première économie du monde. Si dans le modèle occidental, le capitalisme s’est accommodé de la démocratie, ce dernier s’est allié avec encore plus de succès avec le régime autoritaire chinois. Cela indique que le capitalisme et la démocratie sont deux choses distinctes qu’il convient de ne pas confondre. La démocratie n’est pas indispensable à l’économie capitaliste. Par ailleurs, les exemples passés des autres pays comme le Taïwan, la Corée du Sud, la Malaisie, le Chili, etc., montrent également le fait que le développement d’une économie capitaliste libérale est parfaitement compatible avec un régime autoritaire.

Les dirigeants politiques chinois considèrent la Chine non comme un pays mais comme une civilisation, qui ne saurait adopter la démocratie occidentale telle quelle. S’il est indéniable que la Chine est héritière de l’une des plus vieilles civilisations, rien ne justifie, à mon avis, le refus de la démocratie dans son principe. Toutes les civilisations connaissent des formes de gouvernement démocratiques. Cela dit, il est suffisamment plausible qu’une démocratisation rapide pourrait provoquer un éclatement de l’empire chinois à l’exemple de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. En effet, en libéralisant le système politique soviétique, Gorbatchev et ses partisans ont sous-estimé les forces destructrices de la nature humaine (le ressentiment cumulé des peuples non russes de l’empire soviétique, les peurs des uns et la soif de pouvoir, d’argent et de domination des autres, etc.), qui ont rapidement détruit l’Union soviétique. Je peux donc comprendre la peur des dirigeants chinois de perdre le contrôle de leur immense pays, si le pouvoir central s’affaiblit.

Il faut néanmoins comprendre le fait que le désir de la liberté est profondément ancré dans l’esprit humain. Aucun peuple dans le monde d’aujourd’hui, après avoir atteint une certaine prospérité économique et une maturité intellectuelle, ne peut accepter éternellement un régime autoritaire. En effet, il me semble inconcevable que l’on puisse priver pour toujours un peuple des droits et libertés tels que la liberté de la parole, le droit d’élire son gouvernement et de le contrôler, la liberté d’association, etc. Tôt ou tard, la Chine sera donc obligée de se démocratiser sous une forme ou sous une autre.

Il doit être précisé qu’un certain niveau de bien-être matériel et d’instruction est la précondition à toute démocratie. En effet, quels que soient mes droits et libertés sur le plan juridique, je ne peux pas en faire usage si je ne peux subvenir à mes besoins matériels et à ceux de ma famille. Je vois donc mal comment un pays pauvre peut devenir réellement démocratique.

La Chine s’est donc fixé à raison l’objectif de sortir les 1.4 milliards de Chinois de la pauvreté. Elle a connu un développement économique sans précédent depuis l’ouverture de son économie aux investissements étrangers en 1978. A cette date-là, son produit intérieur brut (PIB) s’élevait à environ 150 milliards de dollars, selon la Banque mondiale. En 2018, son PIB était de plus de 13 mille milliards de dollars, selon les estimations officielles chinoises, ce qui équivaut à une multiplication par 86. Cela a permis de sortir 700 millions de personnes du seuil de la pauvreté, selon certains. Là où l’Occident a échoué, la Chine a brillamment réussi. Ce qui a achevé cette dernière est encore un rêve pour beaucoup de pays. Aucun observateur ne peut expliquer comment la Chine a atteint ce résultat. Cependant, l’on sait qu’en concédant simplement une certaine liberté économique aux entreprises d’Etat et aux particuliers, tout en maintenant l’ordre, le pouvoir chinois a libéré l’énorme potentiel créatif du peuple chinois.

Le modèle politico-économique actuel chinois peut être qualifié de capitalisme d’Etat, car ce dernier garde un contrôle ferme sur l’économie. En occident également, l’Etat a toujours été derrière l’économie pour la soutenir. Ce soutien a été déterminant pour le bon fonctionnement de cette dernière. Le modèle est néanmoins considéré comme celui du capitalisme libéral. Or, le succès du modèle économique chinois, la crise financière de 2008, l’augmentation des disparités sociales parmi les populations occidentales, etc., remettent aujourd’hui sérieusement en cause le bien-fondé du capitalisme libéral.

Je crains donc que nous n’allions d’une manière ou d’une autre vers des modèles du capitalisme d’Etat, dont la caractéristique principale serait une économie capitaliste pilotée, ou surveillée étroitement, par un Etat autoritaire. Cela me fait penser à la dialectique d’Hegel, philosophe allemand du 19e siècle, selon qui l’histoire est un processus, toujours en devenir, passant par des étapes dites dialectiques : thèse, antithèse, synthèse ou négation, négation de la négation, synthèse. Le capitalisme d’Etat du type chinois pourrait ainsi être à la foi la négation et la synthèse du capitalisme libéral et du communisme soviétique ou chinois. Les Chinois eux-mêmes ne parlent-ils pas de l’« Economie socialiste de marché » ?

J’espère néanmoins que la démocratie ne ferait pas les frais d’un capitalisme d’Etat, si ce dernier devenait un modèle dominant du futur. On peut aussi imaginer un capitalisme contrôlé plus étroitement par des sociétés démocratiques, dans l’intérêt de ces dernières.

Car, je suis convaincu que la démocratie est le seul moyen politique par lequel tout citoyen peut participer au destin collectif de son pays et donc influencer sur son propre destin. Ce, malgré le fait qu’il a souvent l’impression que son droit de vote ou ses autres droits ou libertés politiques ne valent pas grand-chose, car les gouvernements, une fois élus, font ce qui leur plait, défendant la plupart du temps des intérêts particuliers, ou sont corrompus. Sans la démocratie, une société bascule tôt ou tard dans le totalitarisme ou l’anarchie, la corruption et la violence. La démocratie est la moins mauvaise forme de gouvernement, comme le disait déjà Aristote, offrant des garde-fous suffisants contre tous ces fléaux.

J’espère donc que les sociétés démocratiques contemporaines donneront tort à la dialectique hégélienne et que, au lieu d’une évolution probable vers un capitalisme d’Etat autoritaire, nous aurons une autre évolution, plus positive. Cependant, si nous ne nous engageons pas pour la démocratie, nous subirons passivement les lois de l’Histoire.

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