C’est une question qui préoccupe les penseurs depuis très longtemps. Elle relève du domaine de l’épistémologie ou de la théorie des connaissances en philosophie. Il peut donc sembler ambitieux de l’aborder dans cet article. De plus, je crains en toute franchise de perdre mes repères si j’avance trop loin dans ces eaux profondes. Néanmoins, je suis convaincu que le sujet a des implications pratiques pour nous tous, d’où mon intérêt personnel. Il y a donc de bonnes chances de supposer que ce petit essai puisse alimenter la curiosité de tous ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de s’y intéresser.
En s’interrogeant sur les origines de nos connaissances, la première réponse qui pourrait sauter aux yeux est de dire que nous acquérons nos connaissances via notre environnement social comme la famille, les copains, l’école, l’université, le lieu de travail, les médias de masse, les livres et autres publications, les réseaux sociaux, etc. Or, ce n’est pas la source première de nos connaissances. Ce sont des sources secondaires par lesquelles les connaissances sont transmises d’un individu à l’autre ou d’une génération à l’autre. C’est ainsi que nous acquérons génération après génération les croyances, connaissances scientifiques, règles morales, la culture en général, etc. Nous les entretenons, les développons, les diffusons dans l’espace géographique et les transmettons aux générations suivantes.
Une partie des philosophes sont convaincus que la source première, principale ou unique de toutes nos connaissances est l’expérience sensible. Il ne s’agit pas uniquement de l’expérience scientifique, qui vise à acquérir des connaissances approfondies de la réalité, mais de toute activité humaine au cours de laquelle des informations sensorielles nous sont transmises par nos sens. Ces informations sensibles sont considérées comme fiables, correspondant à la réalité et donc vraies. Les moyens techniques que nous employons, notamment dans la recherche scientifique, comme par exemple le microscope, constituent une certaine extension de nos sens. Toutes nos connaissances sont de nature sensorielle, selon cette opinion.
Nous avons tous fait des expériences scientifiques simples à l’école. Rappelons-nous que le professeur nous disait de faire une hypothèse, mettre celle-ci à l’épreuve d’une expérience, noter toutes les données importantes, répéter cette dernière si besoin et vérifier si l’expérience confirme ou infirme l’hypothèse. Comme les jeunes sont curieux, certains ne manquaient pas de soulever la question suivante : Mais d’où vient l’idée ou l’hypothèse que nous soumettons au verdict de l’expérience ? C’est là une première difficulté de taille à laquelle il n’y a pas de réponse évidente.
Les philosophes qui croient que l’expérience est la source première de nos connaissances sont des empiristes. Les grands philosophes anglais Locke, Berkeley et Hume appartenaient à cette tradition. Aujourd’hui je pense que la majorité des gens croient que l’expérience est la principale source du savoir. C’est pour cette raison que nos sociétés investissent énormément dans la recherche scientifique. Elles en tirent des bénéfices indéniables en termes de progrès scientifique, technique, économique et social.
Or, pour que l’expérience ait une chance d’aboutir au résultat escompté, il faut que l’idée ou l’intuition de départ soit bonne. L’expérience elle-même ne produit pas cette hypothèse de départ. Cela met les sciences dans une situation pour le moins embarrassante. Nous pouvons donc investir énormément d’argent dans des projets qui n’aboutiront jamais à rien, faute de bonnes questions au départ. Dans d’autres cas, nous pouvons faire par hasard des découvertes intéressantes au cours d’une expérience, comme celle de la pénicilline.
D’autres philosophes, les rationalistes, pensent que l’esprit humain est l’unique source de nos connaissances. Ce dernier contient un savoir inné, a priori, qui ne devient cependant pas des connaissances tant qu’il ne fait pas l’objet des observations conscientes, des études empiriques, de l’apprentissage, des réflexions, de l’introspection, etc. D’aucuns pensent qu’il y a identité, ou à tout le moins correspondance, entre les lois de l’esprit humain et celles du monde extérieur. Autrement parlant, les propriétés innées de l’esprit comme la logique, les mathématiques, la géométrie ou encore les principes moraux de base coïncident avec les relations et les lois qui gouvernent le monde extérieur ou la société.
Rappelons la théorie de la réminiscence de Platon. Dans ses dialogues, dont Socrate est l’un des protagonistes, ce dernier compare son rôle à celui de la sage-femme. Via le dialogue (la dialectique), il aide son interlocuteur à « accoucher » le vrai savoir, dont son âme est dépositaire, mais qui est endormi ou oublié. Il n’a pas été facile de réfuter ce point de vue durant plus de deux mille ans. Par ailleurs, sont nombreux des mathématiciens qui croient que l’Univers entier peut, en principe, être calculé dans des chiffres mathématiques. Les mathématiques et la logique sont généralement considérées comme des fondements des sciences. Dans la vie quotidienne, nous confondons souvent les mathématiques avec la science ou lorsque nous estimons quelque chose comme étant logique, nous en déduisons souvent qu’elle est vraie, ce qui signifie que nous supposons qu’elle correspond à la réalité. Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel, pour ne citer que quelques grands noms, étaient des rationalistes.
Nos connaissances ne dépendent pas uniquement de l’expérience, mais aussi, et principalement de notre esprit. L’esprit humain est doté des structures innées, qui le rendent capable de développer la logique et le langage à partir de peu de données sensibles, de percevoir la réalité, de concevoir des idées, des théories et des hypothèses concernant la réalité et qui sont ensuite testées par l’expérience, de fournir les méthodes indispensables pour conduire l’expérience, y compris l’expérience scientifique, de mémoriser, de trier, analyser et synthétiser les données sensorielles de l’expérience, de déceler la causalité objective et les lois de la matière, etc.
Depuis que Kant, grand philosophe allemand du 18e siècle, l’a démontré, il est généralement admis que l’esprit humain joue un rôle actif ou déterminant dans la formation des connaissances. L’esprit humain est dirigé vers la réalité et cherche ainsi des réponses à des questions qu’il se pose. Ce qui est le plus étonnant dans tout cela, c’est cette capacité de formuler des questions. On constate cela dans l’histoire de toutes les sociétés humaines, ainsi que chez les petits enfants, qui interpellent leurs parents par des questionnements incessants. Il ne suffit donc pas de recevoir passivement des informations sensorielles, qui sont de nature brute, confuse et limitée. D’ailleurs, la meilleure méthode pour obtenir le savoir est de poser des questions claires et précises et d’y chercher les bonnes réponses. La science procède de cette manière dans la recherche scientifique. L’apprentissage à l’école doit être faite de cette manière également, car cela éveille la curiosité naturelle, innée, et stimule la réflexion. A ce propos, je dois relever le fait que, malheureusement, l’école met exclusivement l’accent sur la transmission quantitative des connaissances empiriques au détriment de la réflexion. Or, sans réflexion, les connaissances empiriques ne sont qu’un pseudo-savoir. C’est pour cette raison que nos jeunes sortent de l’école sans avoir appris grand-chose. En effet, ils ont acquis la canne à pêche, mais ils n’ont pas appris à pêcher. La plupart y perdent même toute curiosité pour le savoir, ce qui est lourd de conséquences.
L’esprit a la capacité de construire un savoir qui va loin au-delà de l’expérience. En effet, il généralise les connaissances tirées des observations limitées des objets ou des évènements à l’ensemble des objets ou des évènements de la même nature. Nous savons que le Soleil se lèvera demain. Nous le savons, car nous l’avons observé hier, avant-hier et tous les autres jours par le passé. Il en va de même lorsque nous affirmons que tous les hommes sont mortels, car l’expérience passée montre qu’aucun homme n’est immortel. Cette faculté de généralisation, ou la méthode inductive en sciences, est la condition nécessaire de toute connaissance sérieuse, car c’est ainsi que l’esprit humain décèle les relations causales entre les objets ou les évènements et les transpose aux objets et évènements similaires ou aux évènements futurs. Souvent l’esprit sait déjà ce que l’expérience confirme par la suite. Par ailleurs, toutes nos connaissances ne sont pas vérifiables scientifiquement, comme par exemple des problèmes mathématiques, les principes moraux de base, les lois qui gèrent l’histoire ou les sociétés humaines, les hypothèses concernant le futur, etc. L’esprit humain et son évolution demeurent largement un mystère à ce jour. Inversement, l’expérience scientifique fournit des données souvent trop limitées, et conduit parfois au scepticisme radical qui consiste à rejeter toute possibilité de connaître le monde ou la réalité.
Personnellement, je crois avec Kant et Hegel à l’identité de notre esprit avec la réalité extérieure. Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel, disait Hegel. En d’autres mots, toute idée rationnelle a le potentiel d’être vraie ou de devenir réalité. Cela a une importance non seulement théorique mais aussi pratique, dans la mesure où nous n’avons souvent pas la possibilité de récolter toutes les données empiriques nécessaires pour prendre une décision ou entreprendre une action. Nous évoluons presque toujours dans un environnement d’incertitude quel que soit le domaine de la vie. C’est aussi l’une des raisons qui rendent la vie humaine si compliquée. Notre meilleure alliée est dès lors notre pensée rationnelle.
Par conséquent, nous devons faire confiance à notre esprit. Si nos idées tiennent compte des informations empiriques disponibles, sont logiquement cohérentes et procèdent des convictions fortes, c’est-à-dire, se situent au-delà des doutes raisonnables, elles doivent être réalisables. Nous ne devons cependant jamais perdre contact avec la réalité. Ceux qui ne font pas confiance à leur idées rationnelles manquent de confiance en eux-mêmes, ne sont pas créatifs et n’avancent pas dans la vie. Ceux qui croient fanatiquement à leurs idées et ne tiennent pas compte des données sensibles, en d’autres mots ignorent la réalité qui les entoure, se comportent comme des chevaux de l’attelage, qui foncent tout droit, sans voir ce qui se passe autour d’eux. Dans les deux cas, l’échec est l’issue la plus probable. On peut trouver plein d’exemples des politiciens ou des managers, qui ont ainsi conduit leurs pays ou leurs entreprises au bord de la faillite. On peut trouver aussi des gens extrêmement intelligents, mais qui n’achèvent pas grand-chose dans la vie, par ce qu’ils ne croient pas à la force de leur esprit ou parce que l’empirisme les conduit à un trop grand scepticisme.
C’est donc dans l’unité de nos capacités intellectuelles innées et de l’expérience sensible que nous construisons les vraies connaissances. N’oublions pas que nos connaissances ont le pouvoir de changer le monde. Cette unité est atteinte dans l’action. Nous devons dès lors cultiver notre esprit, mettre nos idées fortes à l’épreuve de la pratique, avec curiosité et sens critique, les corriger constamment pour éliminer les erreurs et ne pas avoir peur de l’échec. Cela me semble le meilleur chemin à emprunter sur ce terrain.
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