Le besoin de reconnaissance de l’individu et les hiérarchies sociales

Toutes les sociétés humaines connaissent des hiérarchies sociales perpétuées et parfois incarnées par le pouvoir étatique. Il y a cependant des différences notables d’une société à l’autre tant en comparaison géographique qu’historique.

Prenons, par exemple, les sociétés tribales du Sud de l’Afghanistan et du Nord du Pakistan, dont les structures sociales sont peu hiérarchisées en comparaison avec les sociétés modernes contemporaines. Bien évidemment, il y existe des riches, des pauvres, des Khans (chefs tribaux), dotés parfais de vrais pouvoirs d’un souverain, etc. Cependant, ces sociétés sont extrêmement égalitaires, de sorte qu’un chef tribal réclamera constamment sa parenté avec tous les membres du clan, voire des clans voisins, y compris les plus démunis, et les traitera comme ses égaux. Ces tribus sont parfois comparables à des mini Etats, dont toutes les décisions importantes sont prises par consensus par des conseil des aînés et/ou par des assemblées populaires. Personne n’y est considéré être au-dessus des traditions ancestrales et des lois coutumières non écrites. Les codes tribals empêchent les puissants de maltraiter ou d’humilier les faibles et les pauvres. En temps normal, les individus y sont plus épanouis que ceux que nous côtoyons dans les villes modernes. Si ces sociétés se modernisent sans perdre leurs structures sociales de bases, elles pourraient fournir une alternative aux sociétés modernes actuelles, qui par leurs hiérarchies sociales très développées et souvent peu démocratiques participant à l’aliénation de l’être humain.

Malheureusement ces sociétés tribales font face à l’hostilité des Etats modernes autoritaires, agressifs et puissants. Leur fonctionnement interne les empêche d’évoluer vers de véritables Etats. Elles sont aussi sous les attaques des idéologies modernes et de la culture mercantile mondialisée. Les nouvelles technologies comme l’Internet, les réseaux sociaux, etc., risquent de bouleverser profondément leur fonctionnement. Avec le déclin programmé de ces sociétés, le monde perdra sûrement une part de sa diversité au profit d’une uniformisation planétaire, d’hiérarchisation sociale et de déshumanisation.

Les sociologues et les spécialistes du droit constitutionnel nous diront que les hiérarchies sociales et les structures de pouvoir sur lesquelles elles s’appuient sont destinées à permettre à une société de fonctionner correctement. Dans un monde parfait, cela n’aurait certainement pas été critiquable. Cependant, la réalité que nous vivons est extrêmement problématique. Quelles que soient les hiérarchies et les structures de pouvoir d’une société, ce sont toujours les individus, avec leur rationalité subjective, centrée sur leur égo, qui déterminent leur contenu. Cela a pour conséquence le fait que les hiérarchies sociales ne servent que des moyens de domination des individus, des groupes et des classes minoritaires sur le reste de la population. Or la domination a un effet particulièrement néfaste sur les individus, ainsi que sur la société en général.

Des observations scientifiques réalisées sur des sociétés animales, notamment des groupes de primates, montrent très clairement que plus la hiérarchisation d’une société animale est prononcée et rigide, plus les individus y vont mal, en particulier ceux appartenant aux deux extrêmes de la hiérarchie sociale, c’est-à-dire ceux qui se trouvent tout en bas et tout en haut des échelles. On constate dans ces sociétés une lutte acharnée pour la domination, la violence et l’agressivité généralisées, ainsi qu’une mauvaise santé psychique et physique de l’ensemble des individus du groupe.

D’autres observations, réalisées sur les personnes humaines, indiquent que le pouvoir influence positivement sur l’individu qui le détient. Il lui procure le sentiment de sécurité, de confiance en soi, de plaisir et de bonheur. Ce, sans oublier que le pouvoir lui procure également des opportunités pour s’approprier de la richesse matérielle. En effet, le pouvoir et l’argent s’interagissent à l’instar des vases communicantes. Tout cela explique pourquoi le pouvoir attire tant les hommes et les femmes depuis la nuit des temps. A l’autre bout de l’échelle, l’effet est proportionnellement l’inverse.

C’est donc sans surprise que la lutte pour le pouvoir ou la volonté de puissance de l’individu, comme écrivait Nietzsche dans un sens toutefois plus complexe, l’emporte souvent sur toutes les autres considérations humaines. Nous pouvons en trouver plein d’exemples empiriques dans les sociétés contemporaines. En Afghanistan, mon pays d’origine, c’est une lutte perverse pour le pouvoir, qui alimente la guerre civile depuis 40 ans.

Cette volonté de puissance ou de domination est causée par le besoin inné de la reconnaissance de l’individu. En effet, les êtres humains ont développé le besoin de la reconnaissance par ses semblables, qui leur est vital tout autant que celui de manger ou de boire. Dans une société saine, ce besoin est accompli via la créativité, l’engagement moral ou politique, l’entraide, etc. J’obtiens la reconnaissance de mes proches, amis, collègues ou compatriotes, parce que j’accomplis, par exemple, quelque chose de louable en soi ou utile pour les autres. Dans une société aliénée, la reconnaissance sociale s’acquière par la domination via les structures de pouvoir et les hiérarchies sociales. C’est ainsi que les dictateurs sont les personnes les plus vénérées. Lorsqu’ils meurent, le peuple les pleure, alors que c’est l’occasion de se réjouir. C’est aussi en raison de leur place dans les hiérarchies sociales que les riches reçoivent plus de considération que les pauvres, le patron plus que l’employé, le politicien plus que le citoyen ordinaire, le maître plus que l’élève, le citoyen plus que l’étranger, etc.

Il suffit d’observer avec attention l’allure des dirigeants du monde ou encore le comportement des individus richissimes. Leur attachement narcissique au pouvoir et à l’argent ne reflète rien d’autre que la quête de la reconnaissance, au grand dam de tous ceux qui les côtoient. Lorsqu’il s’agit des dictateurs comme Hitler, Staline, Mao Zedong et de leurs semblables actuellement vivants, c’est toute la société qui est asservie pour le besoin narcissique de la reconnaissance d’une seule personne ou d’un groupe de personnes.

Je ne sais pas si ce besoin pervers de la reconnaissance via la domination est le fruit des hiérarchies sociales ou si ces dernières ont été créées pour satisfaire ledit besoin. Cela ressemble au paradoxe de l’œuf et de la poule.

Nous devons donc être conscients du fait que nous vivons quotidiennement avec ce côté obscure de notre nature humaine, qui cherche la reconnaissance par la domination. Nous ne pouvons y échapper qu’en en prenant conscience. Nous pouvons chercher à satisfaire notre besoin de reconnaissance par un engagement moral ou citoyen en faveur de nos semblables et de nos valeurs morales ou par toute activité créatrice et/ou utile qui n’implique pas de rapport de domination mais de coopération, d’entraide et de considération mutuelle. Cela ne veut pas dire de vouloir renoncer au pouvoir et aux hiérarchies sociales. Celles-ci ne peuvent vraisemblablement pas être éliminées, mais peuvent être atténuées, avec plus de liberté individuelle et d’égalité, et contrôlées par les moyens démocratiques afin qu’elles servent la société en accord avec ses valeurs éthiques.

Lorsque nous occupons une position de force dans une hiérarchie sociale, par exemple, comme homme politique ou chef d’entreprise ou encore comme quelqu’un disposant de moyens financiers importants ou de connaissances particulières, nous devons voir les choses en termes de responsabilité et non comme une domination sur les autres. Nous pouvons être sûrs que lorsque nous voyons notre position de cette manière et agissons en conséquence, nous aurons tôt ou tard la reconnaissance que nous cherchons. N’oublions jamais le fait que celui qui est tout en bas de la hiérarchie a tout autant besoin de la reconnaissance, notamment de la part de ceux qui sont placés en meilleure position que lui. S’il ne reçoit pas d’attention, de reconnaissance, de soins et d’égards nécessaires, il ne peut que cultiver la haine, l’indifférence, le ressentiment, etc. Or lui, c’est le peuple, dont émane le pouvoir. Le ressentiment populaire peut provoquer un tsunami capable de broyer toutes les hiérarchies. Ainsi, une société très hiérarchisée, avec des disparités individuelles et collectives importantes qui en découlent nécessairement, compromet-elle définitivement son avenir. Cherchons la vraie reconnaissance, en nous mettant au service des autres par l’engagement, la créativité ou par toute autre moyen authentique.

Capitalisme, communisme, capitalisme d’Etat

En août 1991, un coup d’Etat manqué au sommet de l’Etat soviétique a sonné le glas de l’Empire soviétique. C’était le triomphe de l’Occident et de son économie capitaliste libérale sur le communisme et son économie planifiée. Le monde n’avait plus de raisons de craindre le spectre du communisme, prophétisé par Karl Marx dans son célèbre « Manifeste du parti communiste » en 1848.

La fin imminente du communisme soviétique a incité Francis Fukuyama, politologue et essayiste américain, de déclarer « La Fin de l’Histoire » dans un article publié en 1989. Il annonçait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain. » En effet, la démocratie occidentale avait dorénavant triomphé non seulement du communisme mais aussi du fascisme et de la monarchie.

J’étais sceptique à l’idée que la démocratie allait devenir une réalité universelle. Je ne voyais aucun effort sincère dans ce sens de la part des gouvernements occidentaux, notamment américain. En même temps, la fin de l’Union soviétique a laissé le champ libre pour les ambitions impérialistes ou néocolonialistes de l’Occident dans le monde. La politique étrangère agressive et irresponsable des néoconservateurs américains sous la présidence de George Bush junior a confirmé mes craintes.

La démocratie occidentale est née des processus socio-économiques et politiques internes des Etats occidentaux, dont les points culminants ont été atteints avec les révolutions anglaises (17e siècle), américaine et française (18e siècle). Après la deuxième Guerre mondiale, elle a inventé l’Etat social ou l’Etat providence, sous la menace directe du bloc communiste soviétique. Avec la disparition de l’Union soviétique, la menace communiste, qui visait l’anéantissement du capitalisme, et de la démocratie occidentale avec lui, a complètement disparu. J’étais alors sûr que la disparition de l’Union soviétique, bien qu’elle ait éloigné le spectre d’une guerre mondiale, n’était pas une bonne nouvelle pour la démocratie, ni pour les acquis sociaux dans les sociétés occidentales. Car cette disparition créait un déséquilibre importante à l’intérieure même de ces sociétés ainsi que dans le monde.

La capitalisme a toujours été conduit par l’esprit de lucre sans limites et sans égard pour les valeurs humaines. S’il a concédé des avantages sociaux en Occident, c’était clairement en raison du risque d’une instabilité sociale et de la menace communiste. Or, depuis le début des années 80, avec le « Thatchérisme » et le « Reaganomics, » les Etats occidentaux prenaient la cap sur une nouvelle forme du libéralisme économique, qui consistait à diminuer autant que possible le contrôle de l’Etat sur l’économie, ce qui sabotait clairement le modèle de l’Etat social. En particulier, les allègements fiscaux en faveur des capitaux diminuaient les revenus que l’Etat devait redistribuer en faveur des plus démunis. Depuis lors, nous constatons le retour d’une forme de capitalisme ultralibérale, qui conduit à une polarisation accrue des sociétés occidentale. Nous constatons aussi une globalisation économique qui a essentiellement profité aux plus riches, une multiplication des guerres dans le monde, une détérioration écologique, un réchauffement climatique accéléré, une érosion lente mais sûre de la démocratie dans le monde, un renforcement du contrôle de l’Etat sur le citoyen, une perte de confiance des populations en leur avenir dans les pays développés occidentaux, etc. Il n’en est ainsi rien de la prédiction optimiste d’un monde plus démocratique et plus humain de M. Fukuyama 30 ans plus tard.

Parallèlement, nous constatons la montée en puissance de la Chine, devenant la seconde et bientôt la première économie du monde. Si dans le modèle occidental, le capitalisme s’est accommodé de la démocratie, ce dernier s’est allié avec encore plus de succès avec le régime autoritaire chinois. Cela indique que le capitalisme et la démocratie sont deux choses distinctes qu’il convient de ne pas confondre. La démocratie n’est pas indispensable à l’économie capitaliste. Par ailleurs, les exemples passés des autres pays comme le Taïwan, la Corée du Sud, la Malaisie, le Chili, etc., montrent également le fait que le développement d’une économie capitaliste libérale est parfaitement compatible avec un régime autoritaire.

Les dirigeants politiques chinois considèrent la Chine non comme un pays mais comme une civilisation, qui ne saurait adopter la démocratie occidentale telle quelle. S’il est indéniable que la Chine est héritière de l’une des plus vieilles civilisations, rien ne justifie, à mon avis, le refus de la démocratie dans son principe. Toutes les civilisations connaissent des formes de gouvernement démocratiques. Cela dit, il est suffisamment plausible qu’une démocratisation rapide pourrait provoquer un éclatement de l’empire chinois à l’exemple de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. En effet, en libéralisant le système politique soviétique, Gorbatchev et ses partisans ont sous-estimé les forces destructrices de la nature humaine (le ressentiment cumulé des peuples non russes de l’empire soviétique, les peurs des uns et la soif de pouvoir, d’argent et de domination des autres, etc.), qui ont rapidement détruit l’Union soviétique. Je peux donc comprendre la peur des dirigeants chinois de perdre le contrôle de leur immense pays, si le pouvoir central s’affaiblit.

Il faut néanmoins comprendre le fait que le désir de la liberté est profondément ancré dans l’esprit humain. Aucun peuple dans le monde d’aujourd’hui, après avoir atteint une certaine prospérité économique et une maturité intellectuelle, ne peut accepter éternellement un régime autoritaire. En effet, il me semble inconcevable que l’on puisse priver pour toujours un peuple des droits et libertés tels que la liberté de la parole, le droit d’élire son gouvernement et de le contrôler, la liberté d’association, etc. Tôt ou tard, la Chine sera donc obligée de se démocratiser sous une forme ou sous une autre.

Il doit être précisé qu’un certain niveau de bien-être matériel et d’instruction est la précondition à toute démocratie. En effet, quels que soient mes droits et libertés sur le plan juridique, je ne peux pas en faire usage si je ne peux subvenir à mes besoins matériels et à ceux de ma famille. Je vois donc mal comment un pays pauvre peut devenir réellement démocratique.

La Chine s’est donc fixé à raison l’objectif de sortir les 1.4 milliards de Chinois de la pauvreté. Elle a connu un développement économique sans précédent depuis l’ouverture de son économie aux investissements étrangers en 1978. A cette date-là, son produit intérieur brut (PIB) s’élevait à environ 150 milliards de dollars, selon la Banque mondiale. En 2018, son PIB était de plus de 13 mille milliards de dollars, selon les estimations officielles chinoises, ce qui équivaut à une multiplication par 86. Cela a permis de sortir 700 millions de personnes du seuil de la pauvreté, selon certains. Là où l’Occident a échoué, la Chine a brillamment réussi. Ce qui a achevé cette dernière est encore un rêve pour beaucoup de pays. Aucun observateur ne peut expliquer comment la Chine a atteint ce résultat. Cependant, l’on sait qu’en concédant simplement une certaine liberté économique aux entreprises d’Etat et aux particuliers, tout en maintenant l’ordre, le pouvoir chinois a libéré l’énorme potentiel créatif du peuple chinois.

Le modèle politico-économique actuel chinois peut être qualifié de capitalisme d’Etat, car ce dernier garde un contrôle ferme sur l’économie. En occident également, l’Etat a toujours été derrière l’économie pour la soutenir. Ce soutien a été déterminant pour le bon fonctionnement de cette dernière. Le modèle est néanmoins considéré comme celui du capitalisme libéral. Or, le succès du modèle économique chinois, la crise financière de 2008, l’augmentation des disparités sociales parmi les populations occidentales, etc., remettent aujourd’hui sérieusement en cause le bien-fondé du capitalisme libéral.

Je crains donc que nous n’allions d’une manière ou d’une autre vers des modèles du capitalisme d’Etat, dont la caractéristique principale serait une économie capitaliste pilotée, ou surveillée étroitement, par un Etat autoritaire. Cela me fait penser à la dialectique d’Hegel, philosophe allemand du 19e siècle, selon qui l’histoire est un processus, toujours en devenir, passant par des étapes dites dialectiques : thèse, antithèse, synthèse ou négation, négation de la négation, synthèse. Le capitalisme d’Etat du type chinois pourrait ainsi être à la foi la négation et la synthèse du capitalisme libéral et du communisme soviétique ou chinois. Les Chinois eux-mêmes ne parlent-ils pas de l’« Economie socialiste de marché » ?

J’espère néanmoins que la démocratie ne ferait pas les frais d’un capitalisme d’Etat, si ce dernier devenait un modèle dominant du futur. On peut aussi imaginer un capitalisme contrôlé plus étroitement par des sociétés démocratiques, dans l’intérêt de ces dernières.

Car, je suis convaincu que la démocratie est le seul moyen politique par lequel tout citoyen peut participer au destin collectif de son pays et donc influencer sur son propre destin. Ce, malgré le fait qu’il a souvent l’impression que son droit de vote ou ses autres droits ou libertés politiques ne valent pas grand-chose, car les gouvernements, une fois élus, font ce qui leur plait, défendant la plupart du temps des intérêts particuliers, ou sont corrompus. Sans la démocratie, une société bascule tôt ou tard dans le totalitarisme ou l’anarchie, la corruption et la violence. La démocratie est la moins mauvaise forme de gouvernement, comme le disait déjà Aristote, offrant des garde-fous suffisants contre tous ces fléaux.

J’espère donc que les sociétés démocratiques contemporaines donneront tort à la dialectique hégélienne et que, au lieu d’une évolution probable vers un capitalisme d’Etat autoritaire, nous aurons une autre évolution, plus positive. Cependant, si nous ne nous engageons pas pour la démocratie, nous subirons passivement les lois de l’Histoire.

D’où viennent nos connaissances ?

C’est une question qui préoccupe les penseurs depuis très longtemps. Elle relève du domaine de l’épistémologie ou de la théorie des connaissances en philosophie. Il peut donc sembler ambitieux de l’aborder dans cet article. De plus, je crains en toute franchise de perdre mes repères si j’avance trop loin dans ces eaux profondes. Néanmoins, je suis convaincu que le sujet a des implications pratiques pour nous tous, d’où mon intérêt personnel. Il y a donc de bonnes chances de supposer que ce petit essai puisse alimenter la curiosité de tous ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de s’y intéresser.

En s’interrogeant sur les origines de nos connaissances, la première réponse qui pourrait sauter aux yeux est de dire que nous acquérons nos connaissances via notre environnement social comme la famille, les copains, l’école, l’université, le lieu de travail, les médias de masse, les livres et autres publications, les réseaux sociaux, etc. Or, ce n’est pas la source première de nos connaissances. Ce sont des sources secondaires par lesquelles les connaissances sont transmises d’un individu à l’autre ou d’une génération à l’autre. C’est ainsi que nous acquérons génération après génération les croyances, connaissances scientifiques, règles morales, la culture en général, etc. Nous les entretenons, les développons, les diffusons dans l’espace géographique et les transmettons aux générations suivantes.

Une partie des philosophes sont convaincus que la source première, principale ou unique de toutes nos connaissances est l’expérience sensible. Il ne s’agit pas uniquement de l’expérience scientifique, qui vise à acquérir des connaissances approfondies de la réalité, mais de toute activité humaine au cours de laquelle des informations sensorielles nous sont transmises par nos sens. Ces informations sensibles sont considérées comme fiables, correspondant à la réalité et donc vraies. Les moyens techniques que nous employons, notamment dans la recherche scientifique, comme par exemple le microscope, constituent une certaine extension de nos sens. Toutes nos connaissances sont de nature sensorielle, selon cette opinion.

Nous avons tous fait des expériences scientifiques simples à l’école. Rappelons-nous que le professeur nous disait de faire une hypothèse, mettre celle-ci à l’épreuve d’une expérience, noter toutes les données importantes, répéter cette dernière si besoin et vérifier si l’expérience confirme ou infirme l’hypothèse. Comme les jeunes sont curieux, certains ne manquaient pas de soulever la question suivante : Mais d’où vient l’idée ou l’hypothèse que nous soumettons au verdict de l’expérience ? C’est là une première difficulté de taille à laquelle il n’y a pas de réponse évidente.

Les philosophes qui croient que l’expérience est la source première de nos connaissances sont des empiristes. Les grands philosophes anglais Locke, Berkeley et Hume appartenaient à cette tradition. Aujourd’hui je pense que la majorité des gens croient que l’expérience est la principale source du savoir. C’est pour cette raison que nos sociétés investissent énormément dans la recherche scientifique. Elles en tirent des bénéfices indéniables en termes de progrès scientifique, technique, économique et social.

Or, pour que l’expérience ait une chance d’aboutir au résultat escompté, il faut que l’idée ou l’intuition de départ soit bonne. L’expérience elle-même ne produit pas cette hypothèse de départ. Cela met les sciences dans une situation pour le moins embarrassante. Nous pouvons donc investir énormément d’argent dans des projets qui n’aboutiront jamais à rien, faute de bonnes questions au départ. Dans d’autres cas, nous pouvons faire par hasard des découvertes intéressantes au cours d’une expérience, comme celle de la pénicilline.

D’autres philosophes, les rationalistes, pensent que l’esprit humain est l’unique source de nos connaissances. Ce dernier contient un savoir inné, a priori, qui ne devient cependant pas des connaissances tant qu’il ne fait pas l’objet des observations conscientes, des études empiriques, de l’apprentissage, des réflexions, de l’introspection, etc. D’aucuns pensent qu’il y a identité, ou à tout le moins correspondance, entre les lois de l’esprit humain et celles du monde extérieur. Autrement parlant, les propriétés innées de l’esprit comme la logique, les mathématiques, la géométrie ou encore les principes moraux de base coïncident avec les relations et les lois qui gouvernent le monde extérieur ou la société.

Rappelons la théorie de la réminiscence de Platon. Dans ses dialogues, dont Socrate est l’un des protagonistes, ce dernier compare son rôle à celui de la sage-femme. Via le dialogue (la dialectique), il aide son interlocuteur à « accoucher » le vrai savoir, dont son âme est dépositaire, mais qui est endormi ou oublié. Il n’a pas été facile de réfuter ce point de vue durant plus de deux mille ans. Par ailleurs, sont nombreux des mathématiciens qui croient que l’Univers entier peut, en principe, être calculé dans des chiffres mathématiques. Les mathématiques et la logique sont généralement considérées comme des fondements des sciences. Dans la vie quotidienne, nous confondons souvent les mathématiques avec la science ou lorsque nous estimons quelque chose comme étant logique, nous en déduisons souvent qu’elle est vraie, ce qui signifie que nous supposons qu’elle correspond à la réalité. Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant et Hegel, pour ne citer que quelques grands noms, étaient des rationalistes.

Nos connaissances ne dépendent pas uniquement de l’expérience, mais aussi, et principalement de notre esprit. L’esprit humain est doté des structures innées, qui le rendent capable de développer la logique et le langage à partir de peu de données sensibles, de percevoir la réalité, de concevoir des idées, des théories et des hypothèses concernant la réalité et qui sont ensuite testées par l’expérience, de fournir les méthodes indispensables pour conduire l’expérience, y compris l’expérience scientifique, de mémoriser, de trier, analyser et synthétiser les données sensorielles de l’expérience, de déceler la causalité objective et les lois de la matière, etc.

Depuis que Kant, grand philosophe allemand du 18e siècle, l’a démontré, il est généralement admis que l’esprit humain joue un rôle actif ou déterminant dans la formation des connaissances. L’esprit humain est dirigé vers la réalité et cherche ainsi des réponses à des questions qu’il se pose. Ce qui est le plus étonnant dans tout cela, c’est cette capacité de formuler des questions. On constate cela dans l’histoire de toutes les sociétés humaines, ainsi que chez les petits enfants, qui interpellent leurs parents par des questionnements incessants. Il ne suffit donc pas de recevoir passivement des informations sensorielles, qui sont de nature brute, confuse et limitée. D’ailleurs, la meilleure méthode pour obtenir le savoir est de poser des questions claires et précises et d’y chercher les bonnes réponses. La science procède de cette manière dans la recherche scientifique. L’apprentissage à l’école doit être faite de cette manière également, car cela éveille la curiosité naturelle, innée, et stimule la réflexion. A ce propos, je dois relever le fait que, malheureusement, l’école met exclusivement l’accent sur la transmission quantitative des connaissances empiriques au détriment de la réflexion. Or, sans réflexion, les connaissances empiriques ne sont qu’un pseudo-savoir. C’est pour cette raison que nos jeunes sortent de l’école sans avoir appris grand-chose. En effet, ils ont acquis la canne à pêche, mais ils n’ont pas appris à pêcher. La plupart y perdent même toute curiosité pour le savoir, ce qui est lourd de conséquences.

L’esprit a la capacité de construire un savoir qui va loin au-delà de l’expérience. En effet, il généralise les connaissances tirées des observations limitées des objets ou des évènements à l’ensemble des objets ou des évènements de la même nature. Nous savons que le Soleil se lèvera demain. Nous le savons, car nous l’avons observé hier, avant-hier et tous les autres jours par le passé. Il en va de même lorsque nous affirmons que tous les hommes sont mortels, car l’expérience passée montre qu’aucun homme n’est immortel. Cette faculté de généralisation, ou la méthode inductive en sciences, est la condition nécessaire de toute connaissance sérieuse, car c’est ainsi que l’esprit humain décèle les relations causales entre les objets ou les évènements et les transpose aux objets et évènements similaires ou aux évènements futurs. Souvent l’esprit sait déjà ce que l’expérience confirme par la suite. Par ailleurs, toutes nos connaissances ne sont pas vérifiables scientifiquement, comme par exemple des problèmes mathématiques, les principes moraux de base, les lois qui gèrent l’histoire ou les sociétés humaines, les hypothèses concernant le futur, etc. L’esprit humain et son évolution demeurent largement un mystère à ce jour. Inversement, l’expérience scientifique fournit des données souvent trop limitées, et conduit parfois au scepticisme radical qui consiste à rejeter toute possibilité de connaître le monde ou la réalité.

Personnellement, je crois avec Kant et Hegel à l’identité de notre esprit avec la réalité extérieure. Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel, disait Hegel. En d’autres mots, toute idée rationnelle a le potentiel d’être vraie ou de devenir réalité. Cela a une importance non seulement théorique mais aussi pratique, dans la mesure où nous n’avons souvent pas la possibilité de récolter toutes les données empiriques nécessaires pour prendre une décision ou entreprendre une action. Nous évoluons presque toujours dans un environnement d’incertitude quel que soit le domaine de la vie. C’est aussi l’une des raisons qui rendent la vie humaine si compliquée. Notre meilleure alliée est dès lors notre pensée rationnelle.

Par conséquent, nous devons faire confiance à notre esprit. Si nos idées tiennent compte des informations empiriques disponibles, sont logiquement cohérentes et procèdent des convictions fortes, c’est-à-dire, se situent au-delà des doutes raisonnables, elles doivent être réalisables. Nous ne devons cependant jamais perdre contact avec la réalité. Ceux qui ne font pas confiance à leur idées rationnelles manquent de confiance en eux-mêmes, ne sont pas créatifs et n’avancent pas dans la vie. Ceux qui croient fanatiquement à leurs idées et ne tiennent pas compte des données sensibles, en d’autres mots ignorent la réalité qui les entoure, se comportent comme des chevaux de l’attelage, qui foncent tout droit, sans voir ce qui se passe autour d’eux. Dans les deux cas, l’échec est l’issue la plus probable. On peut trouver plein d’exemples des politiciens ou des managers, qui ont ainsi conduit leurs pays ou leurs entreprises au bord de la faillite. On peut trouver aussi des gens extrêmement intelligents, mais qui n’achèvent pas grand-chose dans la vie, par ce qu’ils ne croient pas à la force de leur esprit ou parce que l’empirisme les conduit à un trop grand scepticisme.

C’est donc dans l’unité de nos capacités intellectuelles innées et de l’expérience sensible que nous construisons les vraies connaissances. N’oublions pas que nos connaissances ont le pouvoir de changer le monde. Cette unité est atteinte dans l’action. Nous devons dès lors cultiver notre esprit, mettre nos idées fortes à l’épreuve de la pratique, avec curiosité et sens critique, les corriger constamment pour éliminer les erreurs et ne pas avoir peur de l’échec. Cela me semble le meilleur chemin à emprunter sur ce terrain.