Nihilisme

Le nihilisme constitue dans son sens ordinaire le rejet de toutes les valeurs morales et/ou religieuses comme étant infondées. Il considère que la réalité du monde ne peut pas être connue ou communiquée, de sorte qu’aucune vérité n’a de fondement ou de contenu objectifs. Il déclare l’existence humaine comme insensée ou absurde. Il est souvent associé au pessimisme, au scepticisme radical ou encore à l’indifférence. Dans sa forme accomplie, le nihilisme cherche à détruire l’ordre établi, et aboutit à la négation de l’être et de l’existence.

Bien que mentionné pour la première fois par l’écrivain russe Ivan Tourgueniev dans son roman Pères et Fils, publié en 1862, le terme nihilisme fut popularisé avec un sens plus complexe par Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du 19e siècle. Dans le roman de Tourgueniev, Eugène Bazarov, étudiant en médecine, déclare qu’« un chimiste est vingt fois plus utile que le meilleur poète ». Lorsque son interlocuteur lui fait remarquer qu’il ne croit donc qu’à la science seule, il répond : « […] je ne crois à rien. » La science est pour lui une simple profession ou l’art de gagner de l’argent.

Le progrès des sciences et des technologies ces derniers siècles a ouvert à l’homme la voie de la maîtrise des forces de la nature. Cela lui a fourni des moyens matériels sans précédent pour améliorer ses conditions de vie. Tout cela a créé un énorme élan intellectuel et psychologique d’abord sur le continent européen, puis partout dans le monde. Pour s’affirmer, la science et la pensée philosophique ont dû cependant mener une lutte acharnée contre l’église et les croyances irrationnelles médiévales. Or, cela a conduit au rejet de la religion et des autres valeurs traditionnelles en Occident. La démocratisation des sciences et de l’éducation n’a cependant pas suffi à remplir le vide spirituel qui en est résulté. L’enthousiasme pour le savoir et la foi en un progrès moral continu ont été perdus avec le temps. La conséquence en est un nihilisme grandissant des sociétés modernes.

Le nihilisme constitue un trait fondamental des sociétés contemporaines. Aujourd’hui, il y a peu de gens qui croient à la vérité ou qui y attachent de l’importance. J’entends fréquemment que la vérité est relative. Cela signifie qu’à la fois quelque chose existe et n’existe pas ou qu’il y a encore d’autres possibilités. Si l’on admet encore la réalité des faits simples comme, par exemple, le fait que je suis né un tel jour ou à un tel endroit, l’on conteste presque tout le reste comme étant discutable, infondé ou inexistant. Cela a pour conséquence la perte d’intérêt ou de curiosité personnels pour explorer le monde. Pourquoi chercherait-on quelque chose, dont on sait d’emblée qu’elle n’existe pas ou qu’elle est inaccessible ? Ce n’est donc pas par hasard que nos vies sont devenues terriblement monotones et ennuyeuses.

Suivre rigoureusement les règles éthiques, notamment au détriment de ses intérêts personnels, ou s’engager de manière désintéressée pour une cause, sont considérés comme des comportements relevant de la naïveté. Les actions hautement morales sont réprimées par la justice, si elles contreviennent aux règles de la loi. D’ailleurs, peu de gens croient à la justice. En effet, pourquoi auraient-ils confiance en la justice, s’ils ne croient pas à l’existence ou au triomphe de la vérité ? L’argent, le pouvoir et la dissuasion sont devenus de puissants régulateurs ou moteurs des comportements individuels ou collectifs.

Le nihilisme est présent dans le fonctionnement des toutes les institutions de la société moderne. Les dirigeants politiques sont élus non parce qu’ils sont le plus capables ou représentent des valeurs éthiques, mais en raison de leurs idées populistes et des promesses électorales trompeuses. Les lois et les décisions politiques sont adoptées en fonction des intérêts particuliers ; cela ne choque pourtant plus personne. D’ailleurs, le pouvoir viole quotidiennement ses propres lois. Ainsi, avons-nous aujourd’hui un monde dans lequel les gouvernements les plus puissants prennent en toute impunité des décisions absolument amorales. Ils provoquent des guerres, des déplacements en masse des populations, des catastrophes écologiques et d’autres désastres humains. Pourtant, une politique plus responsable aurait permis d’éliminer tous ces fléaux, avec encore moins de moyens financiers que ceux qui sont utilisés pour faire tourner les machines de guerre. Nous sommes devenus tellement nihilistes que nous ne croyons même pas qu’une telle issue soit possible dans le monde d’aujourd’hui ou dans un avenir prévisible.

Notre système économique ultra libéral cherche des gains à court terme uniquement, au risque de compromettre définitivement l’avenir de nos enfants ; les travailleurs y valent moins que les outils, car si l’on prend soin de ces derniers, l’on jette simplement les premiers, à la charge de la sécurité sociale, s’ils ne sont plus utilisables ; le travail est abrutissant ; les grandes entreprises ou administrations publiques sont gérées de manière tyrannique, exigeant notamment l’identification totale de l’employé avec leurs valeurs fictives. Pour un employé modèle contemporain, gravir les échelons est présenté comme le but suprême de sa vie. Pourtant pour y arriver, il doit se dépersonnaliser et perdre son authenticité. Quand je voie des hommes et des femmes qui se croient arrivés au sommet de la réussite, souvent au prix d’énormes dégâts à eux-mêmes, à leurs familles et aux autres, j’ai envie de leur dire, avec Heidegger, de faire un tour au cimetière, car les morts leur apprendront beaucoup de choses.

A bien des égards, les sociétés contemporaines ressemblent à des bateaux qui naviguent sans cap et sans repères dans une mer bien agitée. A quoi doivent-elles s’attendre, si ce n’est de ne jamais arriver à une destination ?

Tout cela conduit naturellement à une perte du sens de la vie. Car, dépossédés de leur authenticité et de leurs valeurs morales, les individus ne sont que des coquilles vides, bons à remplir différents rôles, qui leur sont assignés aux cours de leur existence. Cette réalité est le mieux représentée par les arts et la littérature, qui renvoient à l’individu moderne insignifiant, sans visage propre, déformé, recomposé, sans espoir et anxieux.

Le communisme et le fascisme étaient de grands mouvements nihilistes du 20e siècle. Lorsque les communistes ont pris le pouvoir en Afghanistan, un pays où je suis né, à la suite d’un coup d’Etat en 1978, ils se sont immédiatement attaqués à l’ordre social établi (régime politique démocratique, religion, traditions et coutumes ancestrales, structures tribales, etc.), en recourant à une répression de masse sans précédent. Ils avaient cette idée naïve de croire qu’il suffisait de casser par la force brute le vieil ordre pour construire un ordre nouveau. Or, ils étaient incapables de se demander sur quelles bases ils allaient construire une nouvelle société et où ils allaient chercher les nouvelles valeurs morales, une fois le vieil ordre anéanti. Ce, sans compter la résistance d’une société qui n’était pas prête à accepter le nouveau régime. La solution envisagée était, sans surprise, un régime totalitaire où l’immense majorité de la population devait être nivelée et asservie au profit d’une toute petite minorité au pouvoir. Tout cela a grand ouvert la porte aux instincts humains le plus basiques – en particulier, ceux qui ont trait à la violence, au ressentiment, à la lutte pour le pouvoir, au pillage de la richesse commune, etc. -, qui continuent à alimenter la guerre civile encore aujourd’hui.

Le nihilisme ne doit pas être confondu avec la pensée critique. La pensée critique est le signe de la santé intellectuelle. La science et la philosophie commencent par la pensée critique, et le philosophe est, dans son sens premier, celui qui aime la sagesse, sort des dogmes sociaux et regarde les choses d’un œil critique et bienveillant.

D’une manière générale, toute pensée rationnelle sur la société aboutit inévitablement à la déconstruction des idées et croyances établies. Tant qu’une société ne réfléchit pas, elle vit en harmonie avec ses institutions, morale, traditions et croyances. Dès que l’homme commence à réfléchir sérieusement, toute la construction morale et/ou religieuse s’effondre. C’est exactement ce que reproche Nietzsche à Socrate qui, selon lui, anéantit par ses questionnements incessants l’harmonie qui régnait au sein des sociétés grecques antiques.

Le nihilisme peut constituer une réaction de l’esprit sain à la réalité d’une société en crise, et peut ainsi produire un développement positif. Lorsque j’étais étudiant en première année d’université, mes croyances traditionnelles étaient déjà ébranlées par l’idéologie communiste officielle. C’était dans un contexte très difficile de guerre civile, où les circonstances de vie me pesaient très lourdement. Sans avoir encore lu Descartes, qui avait eu un cheminement semblable, j’ai décidé de faire table rase de toutes mes convictions et croyances. C’était une opération entièrement intellectuelle ou spirituelle et avait pour but de sortir de l’impasse morale et psychologique dans laquelle je me trouvais. Il s’est ensuivi des lectures et réflexions que je continue à ce jour. C’était un travail de construction personnelle.

Le nihilisme a été présent dans toutes les sociétés et à toutes les époques sous une forme ou une autre. Il peut constituer une étape douloureuse mais nécessaire dans le développement de l’individu ou d’une société humaine. L’on ne sait pas vraiment pourquoi et comment il survient. Il est probablement conséquence du fait que l’être humain a un désir profond et irrépressible de la liberté, comprise comme absence de tout cadre, de toute limitation ou de toute contrainte. On voie ce désir chez les enfants, qui testent régulièrement l’autorité de leurs parents, par exemple. Or, une fois libéré des contraintes morales ou sociales, l’individu se retrouve soudainement dans un vide, un néant existentiel qui l’empêche de sentir le sol sous ses pieds. Cet état extrêmement déstabilisant lui est insupportable. Il essaie alors de trouver refuge dans le confort matériel, l’hédonisme, le pouvoir, etc., mais sans succès. Car, tout cela ne fait qu’agrandir son vide spirituel et ainsi redoubler son anxiété. La science ne lui est pas utile non plus. Sans en être toujours conscient, il a alors le choix de rester dans le nihilisme pour le reste de sa vie ou de le surmonter, comme le suggérait Nietzsche.

Il y a ainsi le risque que le nihilisme s’installe de manière durable chez certains ou dans toute la société. Cela produit alors des individus ou des sociétés nihilistes, comme celles de l’époque dans laquelle nous vivons. Si nos sociétés ne surmontent pas cet état de fait, la nature humaine s’en chargera à sa place, par des dépressions sévères, des crises sociales, des guerres, etc. Ce cheminement ressemble terriblement à la dialectique hégélienne. Le 20e siècle nous en a déjà donné un triste aperçu. Le 21e siècle risque d’être encore plus dramatique, vu la raréfaction des ressources naturelles, la crise climatique, les désastres écologiques, comme les feux en Amazonie en ce moment même, le développement des armes de destruction massive, la croissance chaotique de la population mondiale, le nihilisme et l’ignorance de nos dirigeants politiques, etc.

Le Nihilisme peut constituer un état pathologique, comme l’affirme Nietzsche. Il peut être lié à un état dépressif d’une société ou d’un individu, dont il peut être une cause ou une conséquence. Dans ce sens, le nihilisme peut être comparé à une maladie sociale ou individuelle.

Surmontons donc ce fléau du nihilisme pour notre propre bien, ainsi que dans l’intérêt de nos enfants et de l’humanité. Ne croyons pas non plus à ceux qui disent qu’ils ne voient pas de sens à la vie d’une manière absolue. S’ils sont sincères et sûrs de ce qu’ils affirment, qu’attendent-ils pour se suicider ? La vie est un mystère, dont la beauté ne peut être vue qu’avec les yeux de l’âme. Si quelque chose ne va pas, la faute n’est pas à la vie, mais à nos sociétés et à nous-mêmes.

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