Toutes les sociétés humaines sont confrontées à l’impérative de la cohésion sociale. Sans cette dernière, une société est vouée à l’anarchie, en raison des conflits personnels et/ou collectifs. La cohésion sociale est assurée principalement par le pouvoir étatique, ainsi que par des traditions, coutumes, morale, etc. Il y a cependant des sociétés où le pouvoir étatique est inexistant ou marginal comme chez les tribus du Sud de l’Afghanistan et celles des zones tribales du Nord du Pakistan. La cohésion sociale y est assurée par des structures tribales, traditions et coutumes ancestrales, auxquelles l’adhésion et l’attachement des individus sont acquis du fait qu’elles font partie de leur ADN, car ils y naissent et grandissent depuis des temps immémorables. Il est donc possible pour une société humaine de vivre sans l’Etat. Quand je vois les Etats modernes modifier constamment leurs lois, je ne suis pas étonné de constater que celles-ci sont souvent considérées par les citoyens comme quelque chose d’extérieur ou de négatif, car ils n’ont pas le temps de les intérioriser et ainsi d’y adhérer tout naturellement, sans se forcer.
Ayant grandi dans un pays en proie à une guerre civile – dont les causes ne sont pas imputables aux structures tribales, mais à la modernité – j’ai constaté par moi-même que l’anarchie, un état où tout le monde est en guerre contre tous, était la pire des choses qui pouvaient arriver à un pays. Dans ma thèse de doctorat, j’ai même soutenu qu’un mauvais gouvernement était préférable à l’anarchie. J’entendais alors par l’anarchie ses formes d’expression extrêmes, qui sont les guerres civiles et l’absence de toute sécurité et d’ordre social. Aujourd’hui, je dois nuancer quelque peu cette affirmation dans le sens que toute forme d’anarchie n’est pas mauvaise, car elle laisse de l’espace à la liberté individuelle, pourvu qu’il y ait un minimum de sécurité et d’ordre. En outre, elle peut constituer un antidote au pouvoir totalitaire, qui est absolument néfaste pour les individus. D’ailleurs, ce qui m’inquiète plus aujourd’hui, c’est le poids grandissant du pouvoir et des institutions étatiques, de la loi, des interdits, etc., sur l’individu. Car ce dernier, qui porte sur ses épaules la société et toutes les constructions sociales, est aussi, paradoxalement, le maillon social le plus faible. Les sociétés intelligemment organisées prennent soin de l’individu et promeuvent son authenticité. Les sociétés oppressives totalitaires réduisent à néant l’individualité et avec elle tout espoir d’évolution positive de la société.
D’une manière générale, tout pouvoir a tendance, au nom de la cohésion, à se renforcer au détriment de la liberté des individus qu’il représente. Afin d’éviter que cette tendance n’aboutisse à un système étatique autoritaire, différents mécanismes juridiques et politiques sont mis en place dans les sociétés démocratiques modernes. Il s’agit, en particulier, de la séparation des pouvoirs, qui obligent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire de contrôler et d’équilibrer (check and balance) les uns les autres, des garanties constitutionnelles des droits et libertés fondamentaux, de la liberté des partis politiques et des associations, des libertés syndicales, de la liberté de la presse, etc. Cependant, je suis convaincu que les garants ultimes de la cohésion d’une société, de sa liberté et de sa prospérité sont les individus dotés de personnalité ou de caractère authentique.
Qu’est-ce que l’authenticité ?
Nous avons souvent entendu les expressions « être soi-même » ou « rester soi-même » ou encore « devenir soi-même, » comme synonymes de l’authenticité. C’est un idéal populaire des sociétés modernes occidentales, qui fait appel à la singularité de l’individu. Il prend sa source dans la philosophie romantique de Rousseau, qui invoquait la vérité de l’individu ou l’homme naturellement bon, mais qui a été corrompu par la civilisation, dans celle de Nietzsche, pour qui la morale dominante (qui est celle des esclaves selon lui) entrave la volonté de puissance de l’individu, ou celle des philosophes existentialistes comme Kierkegaard, pour qui « devenir soi-même » était de la plus grande importance, ou Heidegger, qui soutenait que les individus, sans avoir de contenu propre, ne faisaient que remplir des rôles, et mettait en garde contre un état de fait où « chacun est l’autre, et nul n’est lui-même.»
Je pense que la mise en garde de Heidegger est toujours pertinente de nos jours. J’entendais un jour un observateur américain qui disait qu’en Amérique tout le monde veut être quelqu’un d’autre. Pour ma part, je constate autour de moi une insatisfaction profonde de soi-même, une baisse dramatique de l’amour-propre et de la confiance en soi, accompagnées d’une tendance au narcissisme et/ou au conformisme comme formes d’abandon de soi. L’appel à l’authenticité est donc un cri d’alarme. Je ne suis cependant pas sûr qu’il soit compris dans son vrai sens par tous.
On peut supposer que l’authenticité ait un lien intime avec l’originalité ou les particularités de l’individu. Or, cette compréhension de l’authenticité est problématique, car, sous cette forme, elle entre inévitablement en conflit avec l’« authenticité » des autres individus. Le conflit ne peut alors être résolu que dans un rapport de force, ce qui est insatisfaisant sur le plan moral.
L’authenticité n’est pas simplement l’expression des particularités d’une personne, savoir ce qui le distingue des autres individus. Les particularités résultent dans une large mesure de son héritage biologique et culturel, ainsi que de son expérience dans un environnement social donné. Elles ne desservent pas de mérite propre sur le plan éthique. Les particularités individuelles ont aussi un lien direct avec les désirs, craintes et autres émotions, qui prennent leur source dans la nature animale ou inconsciente de l’homme. Or, il est difficile d’affirmer qu’une personne conduite par sa nature animale est une personne authentique. Si tel était néanmoins le cas, on aurait pu très bien qualifier tout animal de moralement authentique. Par ailleurs, l’authenticité est une notion de la philosophie morale, et non un fait biologique ou scientifique. Elle a un lien fort avec la volonté et les choix de l’individu.
Pour illustrer ce raisonnement, prenons l’exemple de M. Trump. Si nous le jugeons en raison de ses particularités, qui le distinguent très nettement de ses prédécesseurs et de ses homologues actuels, il devrait être parfaitement authentique. Or, son discours brutal, machiste et insensé, son comportement ressemblant à celui d’un adolescent narcissique et éternellement insatisfait, ses réactions imprévisibles, etc., n’aident pas à améliorer le monde, mais concourent à sa détérioration. De ce fait, peu de personnes raisonnables pourraient affirmer qu’il s’agit d’un caractère authentique. Par contraste, Nelson Mandela était un personnage qui rayonnait par son bienveillance, son courage et son engagement pour la liberté de l’être humain. Il a lutté pour libérer l’Afrique du Sud du joug de l’Apartheid, en suivant la voie de la non-violence. Il a été condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité, et a passé stoïquement 27 ans en prison. Il n’est pas tombé dans le piège de la haine et du ressentiment. Libéré de la prison et devenu président de l’Afrique du Sud, il a pardonné ses tortionnaires, rassemblé son pays qui était ravagé par la ségrégation raciale et, ainsi, ouvert la route vers un avenir meilleur pour tous. C’était un grand caractère, et sa grandeur lui a été conféré par sa sagesse, son engagement politique, son courage et ses autres qualités morales.
Nous constatons ainsi que l’authenticité d’un individu doit inclure des qualités morales bien dominantes dans son caractère. L’être humain porte en lui à la fois la finitude et l’universel. Les deux sont inséparables et pareillement importants. Cependant, si nous mettons l’accent sur ce qui est fini et particulier en nous, nous auront plein de problèmes. Nous devons dès lors cultiver la part universelle de notre être. C’est cette démarche ou ce processus qui nous conduit à l’authenticité. Nous formons ainsi notre caractère, ainsi que nos convictions sur des bases morales solides, qui constituent alors notre soi à la fois particulier et universel. Nous acquérons par la même démarche le courage, la force et l’ingéniosité nécessaires pour agir selon nos convictions. Dans ce sens, il est juste de dire avec Kierkegaard que l’on devient soi-même par un engagement moral inconditionnel ou passionné. Socrate était un personnage authentique. Nous devrions suivre son exemple et sa philosophie morale, en retournant ainsi à la source même de la sagesse, car tout le développement ultérieur n’en est que des interprétations.
Nous devons prendre très au sérieux la mise en garde de Heidegger. Si nous ne cherchons pas à construire notre soi authentique, nous serons faibles et vulnérables, et ferons tout ce que nous demandent nos « maîtres, » au risque de devenir totalement non-humains. Nous serons dépersonnalisés et toujours en proie aux craintes et à l’anxiété face aux échecs dans la vie et à la mort. Aucun rôle ou statut social, si important fût-ce, ne peut combler notre vide intérieur.
L’authenticité est un chemin qui exige que nous soyons maîtres de nous-mêmes. C’est un chemin difficile, mais qui est aussi le seul qui nous fournit des repères solides à chaque tournant de la vie. Une personne authentique sait toujours et en toutes circonstances quelles décisions prendre, car il puise sa force intellectuelle et psychique dans sa sagesse, ses convictions morales fermes, son courage, son attachement à la justice et son empathie pour l’autre. Il n’a pas peur de la mort, ni des échecs, car il a compris, avec Epicure ou avec d’autres sages, que « hors de la vie il n’y a rien de redoutable, » ou que les échecs le rendent encore plus fort.
Lorsqu’une société valorise et se fait porter par les caractères authentiques, elle progresse avec assurance. Quand elle rejette l’authenticité, elle bascule tôt ou tard dans la corruption, le totalitarisme ou l’anarchie. C’est le sort que subira probablement les sociétés modernes contemporaines, où la dépersonnalisation de l’individu est la règle et où l’authenticité est considérée comme une incapacité à s’adapter aux structures sociales ou une excentricité ou encore une marginalité. Cela ne doit cependant pas nous décourager. « C’est en mer agitée qu’on reconnaît la qualité du bois du bateau, » dit un proverbe africain.