Si au dernier moment de la vie, Dieu accordait une seconde fois à l’homme la possibilité de vivre la vie telle qu’il l’a vécue, sans aucune possibilité de changer quoi que ce soit, combien de personnes useraient-elles d’une telle opportunité ?
Nous sommes une espèce qui a une capacité extraordinaire de créer des attentes et espoirs impossibles à réaliser. Nous nous promettons des monts et merveilles, car nous aimons vivre dans le rêve, la réalité ne nous intéresse pas, nous fait peur ou nous opprime. Nous ajournons constamment notre bonheur, en le faisant dépendre des évènements futurs, des choses ou des personnes sur lesquelles nous n’avons pas d’emprise. Nous ne sommes jamais satisfaits de ce que nous avons. Nous sommes également extraordinairement forts pour entretenir nos attentes contre vents et marées. Finalement, nous récoltons tellement de déceptions, de dépit, de regrets, de colère et d’amertume au cours de la vie que nous sommes bien contents d’être débarrassés de notre enveloppe matérielle le moment venu.
Nos attentes sont le produit de la part irrationnelle ou inconsciente de notre esprit. Elles sont créées par nos pensées, désirs, souhaits, rêves, fantasmes, etc. Comme toutes les pensées irrationnelles, elles comportent une grande part d’exagération et/ou d’idéalisation. Lorsqu’elles sont déçues, elles provoquent des émotions contraires, passant de l’espoir à la déception, à la tristesse, au dégoût, à la colère, à la méchanceté, etc.
Dans l’amour passionnel, par exemple, les attentes mutuelles conduisent inévitablement à l’échec du couple car elles y sont souvent tellement élevées qu’elles n’ont guère de chance d’être satisfaites. Tout est absolument idéalisé et exagéré. Chacun s’attend à ce que son autre moitié devine son moindre sentiment, désir, envie, déception, etc., et se comporte en conséquence. Ce, alors que tout les éloigne : leurs corps, leurs besoins naturels, leurs caractères, habitudes, intérêts, etc. À cela s’ajoutent des mécanismes psychologiques complexes, produits certainement par des désirs, craintes, incertitudes, malentendus et autres émotions ou pensées sous-jacentes, qui conduisent à des comportements irrationnels, contradictoires ou simplement toxiques. La nature a dû recourir à une grande ruse – l’amour passionnel – pour les unir et assurer ainsi la survie de l’espèce. Une fois l’amour passionnel passé, tout est fait pour que la vie de couple ne dure plus, si elle n’est pas accompagnée de la raison et des valeurs morales. Un philosophe contemporain suggère de traiter son conjoint comme son enfant. Cela semble bizarre à première vue, mais en y réfléchissant, le message est clair : nous prenons soin de nos enfants avec un amour profond, sincère et sans attentes particulières. Pourquoi ne pas adopter la même attitude envers son conjoint ?
Le même mécanisme d’attentes mutuelles élevées empoisonne les relations entre les gens dans le monde professionnel. L’employeur, par exemple, s’attend à ce que son employé soit parfait autant par son savoir-être que dans ses prestations de travail. Il s’attend à ce que l’employé se mette entièrement au service de l’entreprise, s’identifie avec elle au risque de se renier et fasse passer les intérêts de celle-ci avant les siens. De là jaillissent toutes sortes d’exigences contractuelles et réglementaires, des contrôles, des systèmes de gratification ou de pénalisation, etc. Quant à l’employé, il s’attend à ce que l’employeur comprenne ses besoins, limitations ou souffrances, et soit traité avec attention et respect que mérite tout être humain. En fin de compte, un trop grand écart dans les attentes mutuelles conduit inévitablement à l’incompréhension et la déception réciproques, et à la lutte des classes à l’échelle d’une société.
Il est aussi instruisant d’observer le même phénomène dans le domaine de la politique ou de l’éducation. Les politiciens font beaucoup de promesses pour se faire élire ou faire passer des projets politiques. Ils le font non seulement pour manipuler les électeurs, mais aussi parce qu’ils croient, souvent, à leurs capacités de réaliser leurs promesses. Or, l’expérience montre que les attentes sont presque toujours déçues, car la politique est un domaine extrêmement complexe, impliquant des intérêts multiples et contradictoires, des opinions divergentes, des luttes idéologiques, des passions fortes, des coups bas, des craintes, etc. L’issue des combats politiques est toujours incertaine. En conséquence, les politiciens ainsi que leurs partisans récoltent des déceptions qui sont souvent à la hauteur de leurs ambitions ou attentes.
Quant à l’éducation des enfants, l’expérience montre qu’aucun résultat n’est garanti à l’avance. S’ils sont preneurs, les enfants tireront la meilleure partie de leur éducation et de l’attention dont ils sont entourés. Cependant, les enfants ne sont pas une tabula rasa sur laquelle on peut inscrire ce qu’on souhaite. Le meilleur environnement de vie ne peut garantir l’éducation souhaitée si les enfants en décident autrement. Plus les attentes sont élevées, plus les parents et les enfants risquent de se décevoir mutuellement. Plutôt que d’exiger et de punir, les parents doivent éveiller l’intérêt de leurs enfants, les encourager et les soutenir dans leurs choix. C’est la meilleure manière d’éduquer, car les parents fournissent ainsi un fondement affectif solide sur lequel les enfants se construisent et se préparent pour leur vie d’adulte.
Dans la même logique, nous sommes souvent très exigeants envers nos proches, collègues, voisins, l’école, la société en général. Nous le sommes, parce que nous avons beaucoup d’attentes à leur égard. Lorsque nos attentes ou espoirs ne se réalisent pas, nous sommes déçus, nous nous mettons en colère ou adoptons un comportement dissuasif, conflictuel ou agressif.
Certes, l’homme est un animal social qui crée des attentes dans toutes ses interactions sociales. Les attentes découlent souvent des obligations consenties ou des promesses données ou encore des autres circonstances particulières. La violation volontaire des obligations morales ou juridiques, la tricherie, le mensonge, l’indifférence, etc., ont toujours existés. Cependant, je suis convaincu que la plus grande part des déceptions sont causées uniquement en raison de l’inadéquation de nos attentes avec la réalité.
Nous nous éviterions beaucoup de déceptions, de dépit, de colère et de méchanceté, si nous réduisons nos attentes, afin qu’elles soient suffisamment réalistes. Nous pouvons alors mieux apprécier nos conjoints, nos enfants, nos amis, collègues, voisins, etc. Nous serons aussi plus reconnaissants envers eux. Un employeur valorisera mieux les services de ses employés et, inversement, son attitude correcte sera gratifiée par ces derniers. Les obligations mutuelles seront mieux respectées et les tribunaux moins encombrés. D’une manière plus générale, nous serons plus reconnaissants envers la vie, car nous aurons moins de dépit ou de regrets. Nous nous contenterons de moins de choses, de moins de pouvoir, de moins de gloire, de moins de confort, etc. Nous jouirons mieux de notre présent. N’est-ce pas là une route qui mène au bonheur ? Si l’on donnait le monde entier à une personne qui ne sait pas se satisfaire, car ses attentes ou ses ambitions n’ont pas de limites, serait-il reconnaissant ou plus heureux que celle ou celui qui a un minimum pour vivre, mais qui sait s’en satisfaire ?
Diminuer les attentes n’est pas une invitation au laisser-aller ou à l’indifférence. L’action, la volonté et l’effort sont les forces motrices de l’existence humaine. Or, nous ne pouvons pas savourer leurs fruits si nos attentes sont démesurées.
Nous ne devons pas nous priver de toutes nos attentes. Elles sont humaines et indispensables. Elles sont corolaires de notre attachement aux autres. Mais nous devons constamment les ramener à la réalité par un raisonnement cartésien clair et rigoureux. Nous pouvons choisir comme devise : « Pas d’attentes (irréalistes ou élevés) ni de déceptions. » Nous gagnerons alors en liberté, satisfaction et bienveillance.