Nos peurs sont-elles une fatalité ?

Si nous avions la possibilité de voir à l’intérieur de l’esprit humain, nous aurions certainement constaté que la plus grande place y est prise par les émotions et que, parmi celles-ci, les peurs, infiniment nombreuses, sont de loin les plus importantes.

Imaginez une bibliothèque d’une taille presqu’infinie, remplie de toutes sortes d’idées, dont une grande partie est constituée des peurs. Celles-ci sont agiles et prêtes à s’exciter à toute occasion et sous tout prétexte. Elles surgissent instantanément et en grandes masses à la moindre sollicitation. Elles s’amplifient à une vitesse astronomique si elles le veulent. Elles sont schizophrènes, et ne se gênent pas à mentir, à exagérer, à faire des choses parfaitement insensées. C’est leur nature, car elles sont faites pour soulever des tempêtes. La raison, la retenue, la prévoyance, la prudence, la sérénité, etc., sont toujours laissées dernières, submergées et piétinées. Il leur faut toujours un temps considérable, en comparaison aux peurs, pour reprendre le contrôle de la situation et rétablir l’ordre dans la maison.

Que cela nous plaise ou non, la nature a voulu que les choses soient faites de cette manière. Du moins, c’est ce que je constate d’après mes observations personnelles. La nature a voulu nous protéger par ce moyen, qui fonctionne à merveille au stade animal. Lorsqu’une bête perçoit un danger imminent, la peur déclenche en elle un état d’urgence et mobilise ainsi toutes ses forces pour lui éviter le péril. Une fois le danger passé, la peur disparaît et la vie reprend son cours ordinaire.

Chez l’être humain les choses sont beaucoup plus compliquées en raison de son développement cérébral extraordinaire. La peur demeure une émotion primitive fondamentale qui sert à le protéger, mais qui laisse aussi, probablement à jamais, sa marque dans la mémoire.

Chaque fois qu’un individu humain fait face à une menace ou à un danger quelconque, il en garde une charge émotionnelle et vivra avec elle probablement pour le reste de sa vie. La situation devient dramatique lorsqu’il en cumule trop et/ou lorsque les charges émotionnelles sont trop importantes, de sorte qu’elles deviennent des traumatismes. À chaque menace ou danger suivant, même sans gravité, les peurs et les charges émotionnelles qu’elles comportent peuvent resurgir violement. Ainsi, face à une simple difficulté, nous réagissons comme s’il s’agissait d’une menace grave. Et lorsque cela devient quotidien, la vie devient insupportable.

Même lorsque la situation n’est pas aussi dramatique que celle décrite ci-haut, nous sommes toujours influencés, de manière considérable, dans notre comportement quotidien, dans nos choix et décisions par nos peurs. Nous avons peur de tout et de tout le monde : des changements, de l’incertitude, de l’obscurité, de nos conjoints, de nos enfants, des voisins, de l’employeur, des employés, de nos partenaires d’affaires, des clients, des inconnus, des étrangers, etc. Nous avons peur pour notre santé, pour notre sécurité, pour nos emplois, pour notre présent, pour notre avenir, pour notre vie, etc. Nos peurs nous rendent bêtes, mauvais et méchants.

Nos peurs font cependant le bonheur de certains. Elles sont exploitées par les assureurs pour nous vendre les contrats d’assurance, par les médias dans le but de nous manipuler ou fidéliser, par les bailleurs pour nous dépouiller, par les politiciens pour nous diriger, par les employeurs pour nous exploiter, par l’État pour nous faire respecter la loi, par des régimes totalitaires pour nous asservir, etc. Notre situation semble bien désespérée.

Pourtant, nous pouvons neutraliser nos peurs et ainsi les empêcher de nous tourmenter et/ou de guider notre comportement. Pour y arriver, nous avons des alliés inestimables, un trésor qui nous est légué par nos ancêtres et que nous avons confié au musée de l’histoire ou, encore mieux, enterré sous terre pour ne pas nous en encombrer. Car, à quoi bon des vieilleries qui ne sont plus à la mode dans nos sociétés hédonistes postmodernes ? Ce trésor oublié, c’est la raison, le courage, la force de la volonté, ainsi que les autres attributs de notre personnalité morale.

La raison est pour notre esprit ce qui est la vue pour notre corps. Elle nous permet d’identifier, d’analyser et de démonter nos émotions négatives ; le courage nous soulève comme un ascenseur au-dessus de nos peurs ; la volonté et le goût de l’effort nous donnent la force d’être acteurs de la vie ; l’amour de soi nous rend résilient, en nous empêchant de tomber dans la décadence et dans la dépression ; la responsabilité individuelle nous offre la satisfaction d’être utile à soi-même et pour les autres, donnant ainsi un sens à la vie ; la bienveillance nous apaise ; la confiance en soi nous assure le plus grand bonheur, etc. Ce trésor spirituel est plus précieux que n’importe quel bien matériel dans le monde. Une fois redécouvert, il devient inconcevable de s’en séparer.

Mais comment se réapproprier tout cela, si nous en avons perdu l’habitude ? Comment se débarrasser de nos peurs, et de nos autres émotions négatives, lorsqu’elles nous écrasent, quand nous sommes à terre et n’avons plus la force de nous relever ?

Aucun athlète ne peut espérer gagner une compétition sans les entrainements réguliers préalables. Nous ne pouvons achever rien de sérieux dans la vie sans nous y préparer avec détermination. Les philosophes stoïciens grecs et romains pratiquaient régulièrement des méditations, qui consistaient entre autres à visualiser mentalement, et de manière répétée, les difficultés. Ils parvenaient ainsi à surmonter leurs émotions négatives, dont la peur. Des expériences scientifiques indiquent également que les méditations régulières, même toutes simples, qui consistent à s’assoir confortablement, fermer les yeux et essayer de ramener son attention sur la respiration, augmente de manière significative la résilience. Les méditations sont efficaces pour muscler l’esprit, augmenter la capacité de concentration, calmer les peurs et l’angoisse, générer des émotions positives. Elles transforment l’esprit, de sorte que les difficultés deviennent plus faciles à résoudre et des choses impossibles deviennent souvent possibles à réaliser.

Il ne faut pas oublier non plus le fait que le corps et l’esprit constituent une seule et même réalité. Lorsque le corps ne va pas bien, l’esprit va mal, et vice versa. Il faut donc prendre soin de son corps, en adoptant un rythme de sommeil correct, une nutrition saine, des activités physiques en plein air (afin de renforcer le système immunitaire, oxygéner le cerveau, recevoir la lumière naturelle qui a des effets bienfaisants et antidépresseurs, etc.), ainsi qu’en s’abstenant de l’alcool, des drogues, etc. Il faut aimer son corps tel qu’il est, car il n’y a pas de laideur ou de défaut dans la nature. Nous sommes aussi liés de manière quasi organique à notre environnement de vie. Un environnement toxique nous détruit, tandis que dans un environnement sain nous prospérons. Par conséquent, il faut agir sur son environnement de manière active et bienveillante pour l’entretenir et/ou l’améliorer. Il faut également pratiquer des activités saines, qui passionnent, demandent de la concentration et créent des liens sociaux. Il ne faut jamais oublier que l’homme est un animal social. Il ne peut pas s’épanouir dans la solitude. Une personne en bonne santé est moins vulnérable aux émotions négatives.

Nous ne sommes pas condamnés à être meurtris, dominés ou aveuglés par nos peurs. Nous pouvons être maîtres de notre esprit. Il suffit d’en prendre conscience et de le vouloir. Celle ou celui qui est maître de soi est aussi maître du monde.

Le libre arbitre (free will)

L’Oracle des Delphes prédit à Laïos et Jocaste qu’ils auront un fils qui tuera son père et mariera sa mère. Œdipe fera tout pour échapper à son sort, mais finira inévitablement et sans le savoir par commettre le double crime. Dans sa douleur et son dégoût de soi, il se crève les yeux et prend la route de l’exil.

La question est de savoir si nous sommes libres dans nos choix ou si tout est déterminé, décidé, arrangé, prévu à l’avance, sans que rien ne soit laissé au hasard, à l’imprévu, à l’incertitude, à la liberté. C’est le rapport de la liberté de la volonté humaine (libre arbitre) au déterminisme de la nature. Si nous avons la liberté de déterminer nos choix et actions par notre volonté, nous avons alors la responsabilité de ce que nous faisons ou omettons de faire. Si, en revanche, notre volonté est déterminée ou influencée de manière décisive par des causes, processus et éléments extérieurs à elle, nous ne sommes alors pas libres dans nos choix, et, par conséquent, il ne devrait pas y avoir de récompense pour les bonnes actions et de châtiment ou de réprobation pour les crimes et délits, trahisons, promesses non tenues et autres comportements antisociaux ou amoraux. Dans l’exemple de l’Œdipe, quelle est sa responsabilité, dans la mesure où il a tout fait, mais sans succès, pour éviter son sort fixé à l’avance par des forces surhumaines ?

Je trouve intéressant de discuter des questions de cette nature avec les enfants, car ils sont ouverts à la discussion et ont une imagination plus riche que les adultes, ainsi que des capacités de réflexions absolument étonnantes. J’ai demandé à mon fils de 14 ans ce qu’il pensait du déterminisme et du libre arbitre, après lui avoir expliqué ces notions. Il m’a répondu qu’il se rangeait parmi les déterministes. Je lui ai alors dit que dans ce cas, on ne devrait pas mettre en prison les criminels, car ils ne seraient pas responsables de leurs actes. Il m’a rétorqué qu’ils ne le sont pas et qu’ils ne sont pas mis en prison pour être punis mais pour éviter qu’ils recommencent leurs méfaits. Je dois avouer que sa réponse n’a rien à envier à celle d’un politicien postmoderne bienveillant en apparence, mais qui n’est pas intéressé par le fond des problèmes. Mettre en prison quelqu’un pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa responsabilité personnelle est quelque chose d’absolument terrifiant pour moi.

La question du déterminisme et du libre arbitre a divisé les esprits les plus brillants en philosophie, ainsi que parmi les scientifiques. Il y a plus de 2300 ans déjà, Démocrite et son mentor Leucippe proclamaient un déterminisme strict. Leucippe disait : « Nulle chose ne se produit vainement, mais toutes se produisent à partir d’une raison et en vertu d’une nécessité. » Pierre-Simon de Laplace, mathématicien, astronome et physicien français du 19e siècle, résumait le déterminisme comme suit :

« Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »[1]

Cette idée d’un déterminisme strict a été quelque peu ébranlée par la physique quantique au début de 20e siècle, en raison du comportement bizarre des particules subatomiques. Cependant, le développement récent des neurosciences a fourni de nouveaux arguments en sa faveur. Selon ces dernières, dans la seconde qui précède une prise de décision, des mécanismes impliquant toute sorte de processus cérébraux, des hormones, des émotions, des influences environnementales ou sociales, etc., ont déjà prédéterminé le choix de l’individu. Cela semble ressortir des toutes les expériences scientifiques. Le libre arbitre serait ainsi une illusion.

Je constate, néanmoins, que le déterminisme de la nature n’est pas aussi strict que celui qui est dépeint par Laplace. Si tel était le cas, les sociétés humaines n’auraient jamais eu la possibilité de sortir de l’état animal et d’évoluer vers ce qu’elles sont aujourd’hui. Certes, nous ne sommes pas sortis de la nature à bien des égards, mais notre façon de vivre, nos activités économiques, les sciences et les technologies, la culture, la religion, la morale, l’Etat, etc., qui font de nous des créatures absolument uniques, n’auraient pas été possibles, si la nature ne laissait aucune place à la liberté. De plus, cette liberté a été conquise par la volonté humaine. Elle n’est clairement pas le fruit d’une quelconque nécessité naturelle ou d’un déterminisme aveugle. Comme le disait un grand philosophe allemand, c’est par sa volonté que l’homme marche sur ses deux pieds. Il faut bien entendu situer cette affirmation dans la perspective évolutive. La volonté est par définition libre. Si elle ne l’était pas, elle aurait été alors inexistante. Elle est cette capacité extraordinaire de l’être humain de se déterminer et d’agir malgré toutes les contraintes physiques, psychiques et sociales qu’il subit.

Mon expérience immédiate me confirme également le fait que ma volonté est réelle. Je fais des choix du matin au soir, en fonction de mes intérêts, désirs, valeurs, etc. C’est par ma volonté que je décide d’accomplir telle ou telle tâche, me déplacer d’un point à un autre, converser avec les gens, essayer de les convaincre par mes arguments, etc. Le fait de constituer un blog et d’y publier mes réflexions est un autre exemple d’un choix volontaire. Ce faisant, je ne laisse pas ma nature animale, ou des forces extérieures, me dicter aveuglement mon comportement, car je suis doté d’un « moi » conscient qui raisonne et qui s’autodétermine.

D’ailleurs, l’existence doit être terriblement déprimante pour ceux qui pensent qu’ils ne peuvent rien changer dans leur condition, dans la mesure où tout serait décidé une fois pour toute depuis le début de l’Univers.

Le libre arbitre est une notion de la philosophie morale. Comme toute valeur morale, je doute fortement qu’il puisse se prêter aux expériences scientifiques authentiques.

J’ai aussi une objection méthodologique à l’affirmation de Laplace. Celle-ci est une généralisation à l’Univers entier des conclusions scientifiques ou mathématiques faites à partir des expériences limitées dans le temps et dans l’espace. Or, la nature problématique de la généralisation, ou de l’induction, qui nous permet de généraliser nos connaissances à partir d’un certain nombre de cas à l’ensemble des cas similaires, a été démontrée par David Hume, philosophe écossais du 18e siècle et fondateur de l’empirisme moderne. L’affirmation de Laplace ne résiste pas non plus au critère de la réfutabilité (falsifiability) de Karl Popper, grand philosophe des sciences du 20e siècle, car elle ne peut pas être prouvée par l’expérience, l’Univers n’étant pas dans sa totalité à la portée de l’homme.

Je peux soulever des objections similaires aux conclusions des neurosciences. En particulier, elles sont tirées des expériences menées sur des individus dont le cerveau et/ou d’autres organes sont endommagés ou entravés de manière significative par des maladies neurologiques ou des accidents, car la neuroscience ne peut pas, pour des raisons d’éthique, faire des expériences intrusives sur des personnes saines. S’il est normal que la volonté soit entravée chez une personne atteinte dans sa santé, on ne peut pas en déduire qu’il en va de même pour les personnes en bonne santé et que, par conséquent, le libre arbitre n’existe pas pour l’espèce entier.

Le libre arbitre est considéré comme la base de toute responsabilité morale dans toutes les sociétés. C’est le fondement de la justice, ainsi que de l’Etat si l’on croit les théories du contrat social de Thomas Hobbes, philosophe écossais du 17e siècle, et de Jean-Jacques Rousseau. J’imagine que les bonnes actions furent récompensées et les mauvaises réprouvées déjà dans les sociétés primitives préhistoriques, avant même la naissance de toute philosophie, sur la même base.

Je suppose que pour l’immense majorité des gens, le principe du libre arbitre fonctionne très bien et/ou ne pose pas de problèmes particuliers. Malheureusement, je constate aussi que pour certains, comme les neurosciences le pointent du doigt, il est difficile de se conformer aux règles et aux attentes de la société. Ce, apparemment en raison d’un cumul de facteurs liés à leur héritage biologique, aux traumatismes, aux influences environnementales ou sociales diverses, etc. Nous avons par conséquent l’obligation morale et juridique d’en tenir compte dans la manière dont nous traitons ces personnes. Par ailleurs, un progrès considérable a été réalisé dans ce domaine. Pour preuve, la peine de mort a été abolie et la justice est de moins en moins punitive dans beaucoup de pays, à l’exception de certaines exceptions notables. Nous pouvons faire plus pour diminuer les souffrances de ces personnes en les aidant à s’insérer convenablement sur le plan social et professionnel par des mesures appropriées prises le plus tôt possible.

Je suis convaincu que le libre arbitre constitue un fondement moral solide et sain sur lequel les sociétés humaines sont établies. Si nous y renonçons, nous constaterons qu’il sera remplacé par la force brute, la violence, l’arbitraire. La volonté et la responsabilité individuelles seront diluées dans une volonté générale ou collective totalitaire. Le voulons-nous vraiment ?

[1] Pierre-Simon de Laplace, Essai philosophiques sur les probabilités, Courcier, 1814, p. 2.