Les Suisses ont rejeté en 2016 l’initiative qui préconisait un revenu de base inconditionnel (RBI) pour tous les habitants du pays. Séduisante, l’idée fait cependant son chemin à l’échelle mondiale, et des expériences intéressantes sont conduites dans un certain nombre de pays. Il faut préciser que les arguments qui ont pesé le plus en faveur du rejet de l’initiative concernait le financement des coûts d’une telle mesure, ainsi que la peur de compromettre le système de la sécurité sociale actuelle, considéré comme plus efficace et plus équitable.
Les hommes et les femmes ont rêvé depuis la nuit du temps de ne pas être obligés de travailler pour gagner leur vie. Le travail a toujours été dur pour l’immense majorité des gens, tandis que le loisir était considéré comme un luxe. Seule une petite minorité de privilégiés pouvaient s’offrir une vie confortable en faisant travailler les autres et en s’appropriant le maigre surplus de leur produit de travail. La morale dominante a promu le travail au rang des valeurs morales fondamentales pour aider à maintenir le statu quo.
Les sciences et technologies ont profondément modifié le rapport de l’homme à la nature ces deux derniers siècles. Il a acquis le pouvoir d’utiliser à large échelle les forces de la nature. Cette montée en puissance des sciences et technologies a coïncidé avec la naissance du capitalisme, qui a, à son tour, dynamisé la transformation des idées scientifiques et techniques en forces productrices pour en tirer un maximum de profit. Le monde est ainsi devenu plus riche, ce qui a permis l’amélioration considérable des conditions de vie des populations un peu partout. Ce processus continue et s’accélère énormément de nos jours, au point qu’il commence à faire peur, car le progrès scientifique et technologique ne profite pas directement aux populations, mais reste otage d’un système économique capitaliste, qui dans sa course folle vers le profit – son unique but -, pose un danger mortel à l’humanité en provoquant le réchauffement climatique et des conflits armés, avec un risque accru de l’utilisation des armes nucléaires ainsi que d’autres types d’armes puissantes et sophistiquées et potentiellement incontrôlables, pour ne citer que ces deux exemples.
Nombreux sont celles et ceux qui pensent aujourd’hui qu’il est tout à fait possible et nécessaire d’instaurer un revenu de base inconditionnel (RBI) suffisant pour chaque personne. Je le pense aussi, car le monde est suffisamment riche et technologiquement avancé pour ne plus lier les moyens de subsistance au travail. Personnellement, un RBI suffisant pour vivre m’aurait complètement changé la vie, car utiliser tout mon temps ou une bonne partie de ce dernier à des fins que je choisirais librement (activité professionnelle, associative ou politique, l’entraide, activités en pleine nature, sport, lecture et écriture, voyages, etc.), et accessoirement ne plus avoir de patron, serait un changement radical dans mon existence et, par conséquent, dans mon bonheur. Comme je suis absolument certain que je ne tomberai pas dans l’oisiveté, je ne vois aucun danger sérieux pour moi ni d’ailleurs pour mes enfants, car je compte sur la force de l’exemple, l’éducation et, surtout, la rationalité innée de l’être humain. Je suis certain qu’un RBI universel décent aura un impact positif important sur le système éducatif, la culture, en particulier les arts, la politique, l’entraide entre les gens, la moralité, la santé publique, bref sur le fonctionnement général de la société ainsi que sur les relations entre les nations. Nous deviendrons probablement plus chaleureux, courtois, généreux et bienveillants si nous sommes libérés du poids du stress que génèrent le travail et les craintes de perdre les moyens de subsistance. Nous deviendrons aussi plus créatifs pour produire de la richesse matérielle en prenant plus facilement le risque de devenir des entrepreneurs. Les entreprises seront gérées différemment, car les employés obtiendront plus de considération et d’autonomie du fait qu’ils n’y travailleront plus par pure contrainte financière, mais pour des raisons personnelles et professionnelles plus valorisantes. Elles seront très probablement moins hiérarchisées, de petite taille, décentralisées et mises en réseaux pour être humainement et écologiquement plus efficientes. Elles seront gouvernées démocratiquement, car il y a bien de raisons de penser que la démocratie qui a fait ses preuves dans le domaine politique, prévaudra aussi dans la gouvernance des entreprises.
Tout cela reste bien évidemment un rêve, non parce que nous n’avons objectivement pas les moyens de le matérialiser, mais parce qu’il se heurte de plein fouet aux intérêts fondamentaux d’une économie capitalise ultralibérale ainsi que de ses multinationales toutes puissantes.
Dans le monde globalisé actuel, l’économie échappe au contrôle de l’État, qu’il soit petit ou grand. Or, sans une mainmise publique minimale suffisante sur l’économie, aucune nation n’est capable de s’assurer un revenu suffisant pour maintenir et développer les fonctions et services essentiels de l’Etat comme le maintien de l’ordre, l’éducation, le soutien à la culture et à la recherche scientifique, le système de la sécurité sociale, les infrastructures publiques, etc. Ces dernières décennies, l’Etat social est confronté à une baisse constante de ses recettes fiscales, sa principale source de revenus, car il est de plus en plus difficile de taxer les grandes entreprises et les capitaux, de peur de les faire fuir. La délocalisation est ainsi utilisée comme une arme puissante pour faire échec à toute tentative d’augmenter les impôts. Cela a comme conséquence notamment le fait que les pays se livrent à de véritables guerres fiscales pour attirer ou retenir les entreprises et les capitaux. Tout cela a un impact négatif important et à long terme sur l’emploi, la sécurité sociale et sur les projets de l’avenir. En même temps, cela s’accompagne de l’appauvrissement généralisé des classes moyennes, qui fournissent la plus garde part des recettes fiscales dans les États riches et qui peinent à porter le poids de l’Etat social.
Le RBI universel sera sûrement une réalité dans un avenir pas très lointain sous une forme ou une autre. S’il peut être une amélioration des conditions de vie dans des pays sans sécurité sociale ou lorsqu’il constitue un complément à la sécurité sociale existante, il ne constituera certainement pas une amélioration s’il remplace la sécurité sociale dans des pays qui sont dotés actuellement de bons systèmes de protection sociale. Pour les réalistes pessimistes, dont je fais partie, il représentera très probablement une petite concession de l’économie capitaliste ultralibérale pour remplacer l’Etat social en faillite et pour faire face à un chômage de masse provoqué par l’évolution économique et technologique, qui finira par remplacer totalement ou en grande partie le travail humain par des machines autonomes, contrôlées par des algorithmes sophistiqués et puissants. En effet, lorsque 40% ou 50% des populations actives dans des pays riches se retrouveront au chômage (selon les prévisions de certains spécialistes), tandis que les capitaux et les moyens de production seront concentrés dans les mains d’une toute petite minorité de riches – une tendance qui continue ces dernières décennies -, il n’y aura probablement plus d’autre solution que d’instaurer un RBI, qui constituera un revenu minimal de subsistance et qui reviendra moins cher que les coûts de l’Etat social actuel. Ce, compte tenu du fait que les ressources naturelles sont limitées et que le réchauffement climatique sera devenu irréversible en raison du même système capitaliste, ce qui constituera une raison de plus pour que le RBI soit le plus bas possible. Nous aurons ainsi des sociétés très polarisées, avec une minorité bien lotie et une grande partie de la population vivant dans la quasi-misère et contenue par des États de plus en plus autoritaires tendant à envahir le moindre recoin de la sphère privée des individus. Ce serait un scénario qui conduit tout droit à l’enfer.
Cependant, il y a espoir que nous puissions empêcher les forces obscures de notre nature humaine, matérialisées notamment par le système capitaliste ultralibéral, de nous conduire dans cet impasse-là. Car, nous avons aussi une autre nature humaine qui s’exprime par l’empathie, l’entraide, le courage, le sens de la justice, etc. Si cette part magnifique de notre nature prend le dessus, nous auront toutes les chances de bâtir un avenir heureux pour nous-mêmes et pour nos enfants. Un RBI qui compléterait et/ou étendrait la portée de la protection sociale actuelle, serait alors pour l’humanité un pas en avant dans sa marche pour le progrès social.
En attendant, une réduction drastique et généralisée du temps de travail dans les pays développés, sans perte salariale conséquente, reste pour l’instant la réponse la plus appropriée et la plus radicale au chômage et à la précarisation des populations. Elle générera des emplois en masse, améliorera les conditions de travail des employés et réduira les coûts de la sécurité sociale, ainsi que les déficits publics. Nous devons demander à nos chers politiciens de réfléchir sérieusement sur cette option.