J’ai vécu récemment une situation qui était instructive à plusieurs égards. Un matin de janvier, je suis arrivé avec un peu de retard dans la ville où je travaille, alors qu’il y avait neigé beaucoup durant les jours qui avaient précédé. Comme la localité est située à une certaine altitude, il y neige habituellement beaucoup en hiver et, de ce fait, le parcage des véhicules sur la voie publique est soumis à des restrictions importantes durant cette saison, ce qui limite de moitié le nombre de places de parc. Comme je ne trouvais pas de place de stationnement, j’ai été contraint de laisser ma voiture dans une rue assez éloignée de mon lieu de travail. A midi, je suis allé la chercher. Or, quelques minutes après le départ, alors que je me trouvais sur une route fréquentée, la voiture a commencé à perdre de la puissance, comme si quelque chose la freinait. Je me suis arrêté sur le trottoir pour faire un examen visuel, mais n’ai rien trouvé. J’ai alors conduit le véhicule directement au garage pour des vérifications par un mécanicien. Le chef d’atelier a fait un essai de conduite mais n’a pas trouvé la source du problème. Je lui ai laissé la voiture pour l’après-midi, mais il n’a toujours pas trouvé la cause de la défaillance. Sceptique, je suis reparti avec la voiture le soir et, le lendemain, j’avais de nouveau le même problème, encore plus accentué. J’ai de nouveau conduit la voiture au garage et comme, entre-temps, le voyant moteur avait commencé à clignoter, le mécanicien a pu avoir quelques indications d’irrégularité. A la fin de la matinée, j’ai récupéré mon véhicule, mais le chef d’atelier restait sceptique, bien qu’il ait changé des bougies d’allumage. Le jour suivant, qui était un vendredi, j’avais toujours le même problème. En effet, tant que le moteur était froid, il toussait, n’avait pas de puissance, faisait des bruits irréguliers, etc. Une fois le moteur chaud, je pouvais rouler plus au moins normalement mais la voiture avait perdu de la puissance. Je craignais qu’elle ne s’arrêtât sur l’autoroute. Dès le lundi suivant, la voiture a été immobilisée durant une dizaine de jours à l’atelier du garage. Le chef d’atelier a pris contact avec l’usine pour trouver la source du problème, mais les suggestions reçues ne lui étaient pas très utiles. Il a passé de nombreuses heures pour faire toutes sortes de vérifications, démonter et remonter des pièces. Après plusieurs jours, il m’a téléphoné et dit qu’il pensait que le problème venait de l’essence, qui avait une couleur jaune bizarre. Je lui ai dit que je ne pouvais pas me tromper de l’essence, car il est difficile de mettre du diesel dans une voiture à essence récente, l’entrée du réservoir n’étant pas assez large pour introduire le pistolet du tuyau de diesel. De plus, j’avais la quittance du dernier plein qui indiquait clairement que j’avais acheté le bon carburant auprès d’une station-service très fréquentée et donc à grand débit. Cela diminuait fortement le risque d’un carburant avarié ou contaminé. En outre, il n’y avait aucune raison que quelqu’un ait vandalisé ma voiture, celle-ci étant, en plus, toujours fermée à clef lorsqu’elle est parquée. Le mécanicien m’a expliqué qu’il avait vidé le réservoir à essence, nettoyé tout le circuit, changé de filtres et l’huile du moteur, parce que ce dernier avait pris du volume en raison de l’essence qui était passée à travers les pistons. N’ayant pas de moyens techniques pour analyser la composition du carburant, il ne pouvait pas prouver qu’il était avarié ou contaminé. Il n’y avait pas trouvé de saleté ou d’autres résidus visibles. Il m’a également précisé que les réparations n’étaient pas prises en charge par la garantie d’usine du véhicule, ce qui signifiait que je devais passer à la caisse. Il m’a cependant rassuré en m’indiquant qu’il n’allait pas compter toutes ses heures de travail pour la facturation, vu la situation.
Je dois préciser que j’avais effectué le service annuel de la voiture quelques jours avant la panne. Lorsque durant une pause, j’ai raconté cette histoire à un collègue de travail, qui était un ancien mécanicien d’automobile, il m’a répondu que, d’après les statistiques, 30 % des pannes sont consécutives au service auprès d’un garage agréé. Le jour suivant, j’en ai parlé à un second collègue qui est passionné de bricolage et fait lui-même l’entretien et les réparations de ses véhicules. Il a également montré beaucoup de scepticisme quant à la cause supposée de la panne, soit le carburant avarié. On en a rediscuté plus tard et tout indiquait de manière très cohérente que le problème provenait très probablement d’une erreur commise lors du service au garage. Ce, compte tenu du fait que la voiture n’avait jamais eu de problèmes auparavant et que les mécaniciens du garage ont pour habitude de verser un additif dans le carburant à chaque service. On ne comprenait pas la raison d’utiliser cet additif. De plus, la voiture étant sous garantie d’usine, mais qui arrivait à terme bientôt, je ne pouvais pas non plus exclure un défaut caché de la chose, comme par exemple un problème électronique, que le constructeur ne souhaiterait pas admettre. Cependant, je savais par expérience que lorsqu’on commence à douter et que les émotions s’en mêlent, on peut aboutir à toute sorte de conclusions absurdes. Je restais donc prudent.
Par la suite, j’ai attendu la facture de mon garagiste qui était finalement assez raisonnable compte tenu du nombre d’heures qu’il avait passées pour trouver la panne et effectuer les travaux de réparation. J’ai payé la facture pour terminer cette histoire et passer à autre chose, mais le doute était resté. Cela me laissait un petit goût amer. De plus, c’est moi qui devais assumer le coût relativement important des réparations, alors que la panne était imputable soit au constructeur, soit au garage, soit encore à la station-service. Je me suis convaincu que mon garagiste disait la vérité car je le connaissais et qu’en plus, il n’avait aucun intérêt à perdre un client régulier. Le même raisonnement était valable pour la station-service. Celle-ci, à moins que leurs propriétaires fussent fous, n’avait pas d’intérêt à cacher son erreur, si elle avait vendu de l’essence avariée, car elle pouvait perdre beaucoup de clients. Je n’étais certainement pas le seul client à être lésé dans un tel cas. De plus, elle devait avoir une assurance couvrant ce type de risque. J’ai finalement contacté la station-service qui m’a immédiatement remercié et indiqué qu’elle avait effectivement vendu de l’essence contaminée par le diesel à quelques clients et qu’elle en assumait la responsabilité. Vous pouvez imaginer mon soulagement, car j’ai pu résoudre le puzzle et, surtout, conserver des partenaires commerciaux en qui j’avais confiance.
La cohérence n’est pas synonyme du vrai
En réfléchissant sur cette histoire, je n’ai pas pu m’empêcher de constater à quel point nous pouvons nous tromper dans notre raisonnement, alors que ce dernier peut être parfaitement cohérent. Cela nous amène à la théorie de la « cohérence, » un concept développé en philosophie, qui mesure la véracité d’une proposition en fonction de sa cohérence avec un set d’autres propositions tenues pour vraies. Si je suivais cette théorie, tout indiquait de manière cohérente que la panne était due à une erreur du garagiste, alors que cela n’était absolument pas vrai, car il a été finalement établi dans les faits que la source de la panne résidait dans le carburant vendu par la station-service.
Dans mon métier, nous sommes souvent obsédés par la cohérence de nos décisions. J’ai constaté plus d’une fois qu’une décision administrative ou judiciaire peut être parfaitement cohérente et claire, mais qu’elle peut s’avérer fausse, si elle ne tient pas compte de certains faits. Imaginez dans le domaine pénal, lorsque tout porte à croire de manière très cohérente qu’un suspect est coupable d’un délit grave, alors que les preuves ne reposent pas sur les faits solidement établis. Quelle sera la décision du juge s’il est adepte de la théorie de la cohérence ? La conséquence en sera désastreuse pour le prévenu.
Il est dès lors archi-important de vérifier avec rigueur les faits et d’y fonder nos idées, opinions, jugements et décisions. Nous devons agir de la sorte si nous avons le souci de la vérité.
Seul le réel est vrai
Cela nous conduit à la théorie de la correspondance, qui a commencé avec Aristote. Il expliquait la véracité d’un énoncé par sa correspondance avec un fait. Ainsi, si je dis que la Terre tourne autour du Soleil est une affirmation vraie, car c’est ce qu’elle fait réellement. Si je dis qu’elle n’est pas le centre de la galaxie est également vrai, car elle ne l’est pas en réalité. La dernière proposition correspond à un fait négatif. C’est également de cette manière que nous comprenons intuitivement la vérité. D’ailleurs, nous n’avons pas attendu les philosophes pour comprendre ce qui est vrai ou faux. En revanche, les philosophes ont le mérite de démontrer le fait que nous avons une capacité extraordinaire de déformer les faits ou de s’en éloigner au gré de différentes considérations. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner attentivement n’importe quel sujet de l’actualité politique, économique ou culturelle. On constate alors que nous sommes ciblés par un flux continu d’informations qui visent à nous plaire, à nous vendre quelque chose ou à nous manipuler. Il faut donc être averti et persévérant pour distinguer le vrai du faux.
Accorder la préférence à la vérité est « un devoir sacré, » comme le faisait remarquer Aristote.
La vérité constitue le fondement de la confiance que nous accordons les uns aux autres. Sans la vérité et la confiance, rien ne fonctionne plus. Certaines sociétés peuvent être si profondément corrompues que le mensonge remplace la vérité et devient un sport national. Il affecte alors profondément les relations entre les individus, la famille, le monde des affaires, la politique, la culture, la justice, etc. Ce sont des sociétés décadentes dans un sens large. Elles sont en proie à des crises sociales et économiques importantes, leurs gouvernements sont impopulaires et inefficaces, leurs institutions ne fonctionnent pas correctement, leurs économies ne se développent pas, car personne ne peut faire confiance à personne, l’arbitraire remplace les lois, la justice s’achète, la police ne protège pas le citoyen, l’armée assure ses propres intérêts et/ou ceux des groupes qu’elle met au pouvoir et les autres nations ne savent pas comment traiter avec elles. Le mensonge n’est pas le seul mal de ces sociétés, mais il est révélateur d’un mal bien plus profond.
Pourtant, au fond de lui-même, tout être humain est attaché à la vérité. C’est quelque chose qui n’est pas seulement le fruit de l’éducation, mais est probablement inscrit dans ses gènes. Ce n’est pas par hasard que toutes les cultures humaines considèrent la vérité comme pilier de leur existence. Même le dernier des imposteurs ne s’avouera pas menteur. De là aussi l’espoir de croire que les sociétés en crise peuvent un jour sortir de leur état d’errance politique ou morale.
Comme l’homme a le pouvoir de transformer le monde par ses idées – la science et les technologies en étant un exemple – il n’est pas toujours aisé de dire à l’avance si une idée qui vise à transformer la réalité est valable ou non. Nous devons cependant opposer un réalisme rigoureux, avec un certain scepticisme, à toute idée ou promesse ainsi qu’à tout projet social ou politique, sachant qu’une idée qui n’est pas réalisée n’est pas vraie.
Il n’y a pas non plus de « ma vérité, » « ta vérité, » « sa vérité, » etc. Affirmer le contraire reviendrait à dire que quelque chose existe ou n’existe pas et qu’il y a encore une troisième possibilité, etc. La vérité n’est pas relative. Le relativisme en la matière, qui est répandu partout de nos jours, ne peut que nous conduire à l’errance spirituelle et à un désastre en fin de compte, car avec lui nous n’aurons plus besoin de nous poser des questions, ces interrogations qui nous permettent de nous connaître et d’explorer le monde. Rappelons-nous donc toujours que la vérité réside dans les faits et non dans les paroles.