Il arrive que nous nous laissons aller pendant une longue période. Il peut y avoir plein de raisons pour cela : Nous avons travaillé durement pour gagner notre vie, nous nous sommes occupés de nos enfants durant des années et/ou nous avons eu de nombreuses autres occupations, en passant constamment d’une chose à l’autre, avec la conviction que tout allait bien. Or, un bon matin, nous nous réveillons totalement épuisés, notre corps refuse de nous suivre, nos pensées ne sont plus cohérentes et nous voyons tout en noir. Nous sommes victimes d’une dépression, car nous nous sommes négligés durant trop longtemps et avons accumulé une multitude de problèmes latents. Une partie de notre corps se retourne contre nous et se venge dans une sorte de folie destructrice. Il peut y avoir des dégâts physiques et psychiques importants nécessitant une prise en charge médicale. Cette crise peut nous conduire au bord de précipice, si nous manquons de courage, si nous perdons la compassion envers nous-mêmes ou encore si nous ne demandons pas d’aide. Ce que nous ne savons pas encore c’est que cela peut être aussi l’occasion d’un véritable réveil existentiel, d’une renaissance, d’une métamorphose.
La crise des gilets jaunes peut être comprise de la même manière que ce que je viens de décrire ci-haut. La France a probablement trop longtemps négligé une partie de son propre corps, une part de plus en plus grandissante de population en difficulté et précarisée. C’est un pays qui a été incapable de modérer les excès d’un système économique capitaliste, conduit par les instincts humains les plus destructeurs, ou d’en gérer les conséquences. Ce sont ces Français qui vivent avec leurs souffrances et craintes depuis trop longtemps, ne voient plus d’avenir pour eux-mêmes ni pour leurs enfants, ne se sentent pas écoutés par les autorités ou les patrons, n’ont plus confiance en leur gouvernement et, dans leur désespoir, se laissent emporter par la colère.
Vu d’un pays pauvre du tiers monde où la majorité de la population ne mange pas à sa faim, ces évènements peuvent sembler totalement incompréhensibles, car personne ne meurt de faim en France, dirait-on. C’est oublier que les souffrances humaines du monde riche sont aussi réelles que celles dans le reste du monde. Elles n’ont pas toujours les mêmes sources, mais elles peuvent être tout autant dévastatrices que les souffrances de ceux qui souffrent de faim. Aussi honteux que cela puisse être, nous ne sommes pas encore arrivés à un degré d’unité de l’humanité, qui puisse éliminer la faim et les guerres dans le monde.
C’est donc avec la compassion et l’empathie qu’il faut regarder la France et ses gilets jaunes. Inutile de chercher les fautes et les erreurs, si cela n’a pas pour objectif de rechercher des solutions acceptables pour tous. Jusqu’à présent, le président Macron s’est conduit en chef d’Etat sage, car il sait qu’il serait également de la folie de répondre par la force à la colère populaire. Par ailleurs, cela aurait été contraire aux valeurs éthiques et aux libertés politiques auxquelles la France a brillamment contribué ces derniers siècles. La France est un pays éclairé et il lui appartient de montrer un exemple de tolérance et, surtout, de compassion envers cette partie de sa propre population qui souffre.
J’ai espoir que le mouvement des gilets jaunes puisse déboucher sur une prise de conscience collective non seulement en France, mais aussi en Europe et dans le monde. Le monde s’est beaucoup enrichi ces dernières décennies, mais le surplus de richesse ne profite qu’à une minorité de riches, voire de très riches. Les écarts entre les riches et les pauvres se creusent dramatiquement dans les pays riches ainsi qu’entre les pays. La précarité et la pauvreté gagnent du terrain, parfois de manière exponentielle, presque partout. Elles nous guettent tous, même dans le monde riche, quelle que soit notre niveau de formation ou d’expérience professionnelle. Je ne sais pas comment nous pouvons nous sortir de cette situation moralement déplorable et politiquement dangereuse. Il se peut que les Français nous montrent le chemin, comme ils l’ont fait parfois par le passé. Ils peuvent le faire s’ils se laissent guider par la compassion, l’empathie et la raison. J’espère que nous éviterons ainsi un glissement vers un monde dominé par l’autoritarisme et la violence, qui apparaît de plus en plus probable.