Pourquoi aurons-nous encore des guerres ?

Prenons comme exemple la première guerre mondiale. La situation qui la précédait était caractérisée par une forte croissance économique. L’Europe était un continent moderne et cosmopolite. L’industrie et les transports se développaient rapidement ; le commerce était florissant ; les sciences, l’éducation et la culture connaissaient un essor extraordinaire. Les colonies couvrant une large part du monde fournissaient des matières premières et de la main d’œuvre abondantes. N’importe quel observateur externe, ne connaissant pas les tensions politiques internes de l’Europe, aurait prévu un avenir paisible et heureux pour le continent. Or, ce dernier a plongé dans une guerre terrible dès 1914, emportant ou brisant des millions de vies et produisant la désolation et la misère. Les dirigeants des empires austro-hongrois et allemand, qui ont déclenché la guerre, pensaient qu’ils pouvaient tirer des avantages tangibles d’une guerre rapide et victorieuse. En d’autres mots, ils raisonnaient en fonction de la balance des forces en présence qu’ils croyaient leur être favorable. Ce faisant, ils ont totalement ignoré leur responsabilité morale et infligé des souffrances indescriptibles à des dizaines de millions de personnes. Avec le recul historique, nous constatons que la guerre était une grosse bêtise, et ceux qui l’ont commise desservent le qualificatif d’imbéciles.

Le traité de Versailles a consacré un partage de l’Europe et de ses colonies considéré comme injuste et surtout humiliant pour les vaincus, en particulier pour les Allemands. Il a imposé à ces derniers des conditions qui se répercutaient sur la vie quotidienne de chaque citoyen allemand, créant un ressentiment profond, qui a été habilement exploité plus tard par le Parti national-socialiste. Tout cela a conduit à la Seconde Guerre mondiale, qui a encore une fois dévasté le continent. Pour quel bénéfice, peut-on se demander ? La nouvelle guerre a fait entre 60 et 70 millions de morts ; L’Allemagne a été occupée et divisée en deux États ; l’Europe a perdu sa supériorité politique et militaire dans le monde, laissant sa place aux États-Unis et à l’URSS. Toujours est-il que les dirigeants politiques européens se sont montrés encore une fois comme de parfaits imbéciles.

Les dirigeants européens ont néanmoins tiré des leçons de la Seconde Guerre mondiale et compris qu’ils ne pouvaient pas se comporter de la même manière qu’après la Première Guerre mondiale. L’Europe s’est reconstruite et a connu un développement économique et sociale remarquable. Elle a créé des institutions d’intégration économique et politique afin de fournir une alternative aux nationalismes et d’empêcher ainsi de nouvelles guerres. Ces décisions étaient motivées par des considérations politiques visionnaires, intégrant des réflexions éthiques concernant l’avenir du continent européen.

Si les 70 dernières années étaient heureuses pour l’Europe, il n’en allait pas de même pour le reste du monde. Ainsi, avons-nous connu de nombreuses guerres, Palestine, Corée, Viêt-Nam, Afghanistan, Iraq, Syrie, Yémen, etc., pour ne citer que quelques exemples, impliquant directement ou indirectement des puissances occidentales, y compris européennes. En réalité, nous avons vécu en permanence avec quelques dizaines de guerres et conflits armés dans le monde. En 2017 par exemple, il y avait 53 conflits armés concernant un État ou un gouvernement, selon une certaine estimation. La fin de la Seconde Guerre mondiale était une opportunité unique pour construire un monde meilleur. Les dirigeants du monde ont raté ce virage, incapable de voir l’humanité sub specie æternitatis.

Considérons l’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979. La décision a été prise par 5 membres âgés et malades du Politburo, sur la base des considérations de la politique étrangère de l’Union soviétique dans un contexte international où la guerre froide battait son plein. Il s’agissait d’une sorte de jeu de go par lequel l’Union soviétique voulait éviter la perte d’un régime communiste ami à ses frontières sud, avec un potentiel risque de contagion islamiste pour ses républiques soviétiques d’Asie centrale. Les arguments géopolitiques ne manquaient pas. Or, les dirigeants soviétiques n’ont rien compris à la complexité de la situation en Afghanistan et, par leur intervention, ont transformé la guerre civile en un conflit international sans issue. Pourtant, en s’abstenant d’intervenir, ils auraient pu éviter la guerre et les souffrances qui en résultaient à ses propres soldats et leurs familles ainsi qu’aux générations successives d’Afghans.

Les mêmes arguments sont valables pour l’intervention américaine depuis 2001. Le gouvernement américain de l’époque, attiré par les réserves pétrolières et gazières de l’Asie centrale, a qualifié l’Afghanistan d’un pays ennemi à la suite des attentats du 11 septembre 2001, renversé le pouvoir semi-étatique des Talibans et occupé militairement le pays. À ce moment-là, les dirigeants américains n’avaient aucun projet élaboré de pacification et/ou de reconstruction de l’Afghanistan. Ils partaient de l’idée que la balance des forces en présence était massivement en leur faveur, qu’ils pouvaient poursuivre leurs propres intérêts dans la région et que la reconstruction de l’Etat afghan (state-building) n’était pas leur problème. Les populations afghanes, qui étaient fatiguées de la guerre civile et du régime oppressif des Talibans, ont accueilli les Américains sans hostilité. Or, elles ont été vite choquées par l’agressivité des opérations militaires américaines et par le peu de respect qu’ils ont témoigné envers leurs vies, traditions, mœurs et coutumes. Elles ont donc rejeté en bloc les Américains et leurs alliés. Aujourd’hui, les Talibans contrôlent plus de territoire que le gouvernement de Kaboul et le pays connaît toujours un conflit civil meurtrier. Cette guerre absurde n’a servi ni les intérêts américains ni ceux du peuple afghan.

Si nous ne pouvons pas reprocher aux dirigeants soviétiques et américains leurs limitations intellectuelles – car les êtres humains ont une capacité naturellement limitée, voire très limitée, de comprendre la réalité – nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de constater qu’ils ont volontairement foulé aux pieds les règles éthiques universelles et intemporelles et ainsi provoqué des désastres humains. Les mêmes arguments sont valables pour les gouvernements successifs afghans depuis le coup d’Etat communiste de 1978, qui n’ont jamais su s’élever au-delà de leurs considérations partisanes et n’ont eu la moindre compassion pour leurs adversaires et les populations afghanes.

Le comportement des dirigeants actuels du monde n’est guère rassurant. Il n’est fondamentalement pas différent de celui des chefs de clans qui se battaient pour des bouts de territoire ou pour d’autres ressources ou avantages il y a 10 mille ans. Leur ignorance, leur arrogance ainsi que leur mépris de la vérité et de la justice sont criants. Or, nous vivons dans une époque où la science et la technologie ont profondément transformé le monde, conférant à l’homme le pouvoir d’anéantir sa propre espèce.

Nous devons donc être très inquiets pour l’avenir de nos enfants aussi longtemps que les décisions politiques et en particulier celles de la politique mondiale sont prises par des politiciens ignorants, sans contrôle démocratique, sans transparence et uniquement en raison de ce qui est supposé constituer des intérêts politiques et/ou économiques de tel ou tel peuple, de telle ou telle classe sociale ou de tel ou tel groupe d’intérêts et en fonction de la balance des forces en présence. Comme on l’a vue, cette logique a régulièrement conduit aux guerres. Elle est la principale raison de la course aux armements, du développement et de l’accumulation des armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive, ainsi que de l’échec des solutions viables au réchauffement climatique, aux conflits armés et à la misère dans le monde. Elle nous amènera à de futurs désastres locaux ou mondiaux si nous ne prenons pas conscience de la gravité de notre situation et ne parvenons pas à imposer la primauté du droit en politique internationale, assurer le respect universel des droits humains, créer des institutions internationales avec de véritables prérogatives d’un gouvernement mondial, etc. Tout cela relève bien sûr du domaine de l’utopie pour l’instant, car aucun des grands pays ne renoncera volontairement à une part substantielle de sa souveraineté ni à ses avantages acquis qu’un nouvel ordre mondial pourrait leur faire perdre. C’est pour cette raison que nous devons nous attendre à ce que notre avenir soit bien plus sombre que nous ne voudrions l’admettre.

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