Quelle école pour nos enfants ?

J’ai effectué toute ma scolarité obligatoire ainsi que mes études gymnasiales dans des écoles publiques d’un pays du tiers monde. Le niveau d’éducation y était alors en chute libre en raison de la guerre civile qui ravageait le pays. Les élèves ainsi que les professeurs étaient démotivés et souvent absents. Les cours avaient lieu à raison de six demi-journées par semaine. Les programmes d’études n’étaient enseignés que très partiellement. Pour mon grand bonheur, cela me laissait beaucoup de temps libre pour jouer avec mes amis et camarades d’école. Nous étions presque tout le temps dehors. C’était plus agréable et sain que les jeux vidéo et les smartphones, qui occupent les enfants aujourd’hui. Tout cela ne m’a pas empêché, lorsque la fortune m’en a offert la possibilité, de faire des études universitaires. Je n’ai pas rencontré de difficultés insurmontables et j’ai appris plusieurs langues étrangères à la même occasion. J’ai même rédigé une thèse de doctorat auprès d’une université suisse. Tout cela, parce que j’étais motivé. Pourtant, je n’étais pas le meilleur dans ma classe d’école.

Avec mon épouse, nous avons suivi nos enfants tout au long de leur scolarité obligatoire en Suisse, notre pays d’adoption. C’était extrêmement important pour nous. Nous étions reconnaissants que nos enfants avaient la chance de bénéficier de bonnes écoles publiques leur assurant une instruction de qualité, permettant par la suite d’effectuer une formation professionnelle tout autant de qualité. Cependant, mes enfants ont dû travailler beaucoup. Leur charge de travail représentait le double de ce que nous avons eu lorsque nous avions leur âge. Ils ont eu des cours toute la journée, cinq jours par semaine, sauf le mercredi après-midi. Ils commençaient tôt le matin et terminaient tard l’après-midi certains jours. Vu qu’ils passaient beaucoup de temps assis à l’école, nous leur avons imposé des activités sportives et musicales le soir. De ce fait, la famille n’était pas toujours au complet le soir, parfois même le week-end. Nos enfants n’ont pas eu assez de temps libre pour jouer avec leurs amis et camarades. Pourtant, nous sommes convaincus que les enfants doivent passer beaucoup de temps avec leurs parents et le reste de la famille si possible, ainsi qu’avec leurs copains. L’enfance est probablement la période la plus heureuse de la vie, pourvu que les enfants aient assez de temps pour jouer et reçoivent suffisamment de soins et d’affection.

Je me suis toujours demandé s’il était nécessaire d’imposer autant de disciplines et d’heures de présence à l’école et s’il était indispensable de faire une sélection précoce, en vue de futures filières académiques et/ou professionnelles, notamment la fameuse année d’orientation, matérialisée actuellement par les classes à niveaux. Car surcharger les enfants signifie aussi qu’ils n’ont plus de temps pour jouer entre eux ou faire du sport, ni pour développer leurs capacités de réflexion, sans parler de la fatigue et du stress. Quant à la sélection en vue des filières scolaires ou professionnelles futures, bien qu’elle soit moins sévère depuis l’introduction des classes à niveaux, elle compromet l’avenir d’une partie des élèves, car elle leur rend plus difficile l’accès à des formations supérieures par la suite. Cela réduit d’autant le bassin de talents dans le pays.

Je sais par expérience que les enfants ne comprennent les choses que lorsqu’ils ont acquis une certaine maturité qui vient avec l’âge. Chaque enfant est unique et grandit selon son rythme biologique. Lorsque les enfants prennent conscience de leurs intérêts, ils trouvent de la motivation et sont alors capables de combler très rapidement les lacunes dans leur éducation ou formation. Pour cela, il faut néanmoins qu’ils aient de bonnes bases éducatrices, centrées sur leur développement personnel et non simplement sur l’apprentissage de différentes disciplines scolaires.

Pour éviter tout malentendu, je dois préciser qu’une instruction minimale suffisante est nécessaire pour tout développement individuel. Les enfants doivent avoir de bonnes bases dans des disciplines telles que les mathématiques, les langues, l’histoire, les sciences, etc. Le développement personnel est inséparable de telles connaissances de base. Celles-ci ne sont toutefois pas suffisantes pour le premier.

Ce n’est pas en imposant toujours plus de matières à apprendre que nos enfants vont devenir plus intelligents et plus instruits. L’être humain est le produit d’une très longue évolution naturelle. C’est en stimulant leur curiosité et leur capacité de réflexion que les enfants deviendront plus intelligents à l’école comme au travail plus tard. Trop de quantité ou de mémorisation risque de tuer cette remarquable et unique qualité qui est la réflexion. De plus, les enfants risquent d’être stressés. Or, ils ont toute leur vie devant eux, avec son lot de difficultés, déceptions, échecs, etc. N’oublions pas qu’une importante partie d’adultes sont aujourd’hui constamment stressés et démunis face aux difficultés de la vie. Le stress est devenu un fléau des sociétés modernes.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander la raison de cette situation qui m’a inquiété pour mes propres enfants en premier lieu. Je suis arrivé à la conclusion que cela est dû à nos incertitudes, à nos peurs de l’avenir, à notre incapacité d’aborder la vie avec sérénité et de vivre dans le présent. Or, la peur est une très mauvaise conseillère.

Je pense que l’école doit se soucier uniquement de l’instruction et du développement personnel des enfants. Elle n’a pas à être au service de l’économie et fournir simplement de la main d’œuvre qualifiée au final. Ce n’est pas non plus l’école qui garantit le succès du modèle économique d’un pays. L’Union soviétique avait un bon système éducatif, mais cela n’a pas empêché sa chute. L’instruction publique doit fournir de bonnes bases aux élèves afin qu’ils puissent acquérir la capacité de participer pro activement aux changements socio-économiques qui s’opèrent à pas de géant de nos jours. La sélection doit être effectuée le plus tard possible, afin de garantir l’égalité des chances pour tous. Cela n’aura pas d’effet de nivellement vers le bas, comme le craignent certains, si les choses sont faites intelligemment. Ce n’est pas parce que le modèle actuel a fait ses preuves par le passé qu’il reste le meilleur. Nous devrions mener un large débat sur le sujet.

L’apologie du courage

Dans les zones tribales du Sud de l’Afghanistan, aucune autre vertu parmi les valeurs morales n’est si haut placée que le courage. Les anciens Grecs et les Romains y accordaient autant d’importance, le considérant comme l’un des quatre piliers de la morale antique, les trois autres étant la sagesse, la justice et la tempérance.

Dans nos sociétés modernes, notre attitude face au courage est quelque peu différente de celle de nos aïeuls. Nous ne le valorisons pas suffisamment sans doute parce que les valeurs morales ont changé et/ou cédé du terrain aux règles légales, la vie est devenue plus complexe et nous sommes souvent noyés dans la mer de concepts scientifiques, doctrines philosophiques, idéologies ou encore informations en tout genre. Notre mode de vie hédoniste, qui consiste dans la recherche permanente du plaisir et du confort matériel, ainsi que dans l’évitement des difficultés, ne nous incite pas au courage non plus.

Mais qu’est-ce que c’est que le courage au juste ?

Le courage est une qualité humaine tellement unique. Il a fait distinguer les hommes et les femmes tout au long de l’histoire. Le courage c’est de se relever chaque fois que nous tombons, lorsque nous sommes à terre, anéantis, désespérés, démunis, seuls ou abandonnés, de surmonter nos peurs et désirs dans l’intérêt de nos biens plus importants, de vouloir défendre nos convictions et valeurs éthiques, d’aller à contre-courant si nous en sommes convaincus, de rester maîtres de nos esprits en toutes circonstances, de reconnaître nos fautes et erreurs, d’avoir le souci de la vérité et de la justice, de travailler durement pour gagner notre vie, d’aider les gens que nous aimons, de rester honnête et équitable dans les tractations, d’être courtois et chaleureux avec nos amis, collègues ou voisins et modérés avec nos adversaires, de ne pas avoir peur des difficultés, de la défaite et de la déchéance sociale, de ne pas nuire aux autres quel qu’en soit le bénéfice pour nous-mêmes, de ne pas tomber dans le piège de l’avidité, de cupidité, de l’hédonisme, de ne pas se laisser conduire par les doutes fous, la jalousie, la colère, d’apprécier la vie, même si elle est difficile, de cultiver l’empathie et l’amour, de ne pas donner de l’importance à tout, car personne n’est parfait. Le courage c’est de vivre sa vie et ne pas la subir.

Le courage n’est pas une qualité innée. Il est le produit de notre propre volonté, de notre détermination, de notre esprit ainsi que de notre expérience. Il constitue un attribut de la sagesse. Le courage ne facilite pas toujours la vie, mais la rend valeureuse, lui donne un sens ainsi que de la grandeur. Le courage est extrêmement gratifiant quel que soit le résultat.

Nous avons besoin du courage pour protéger nos familles, sauvegarder nos libertés personnelles, protéger nos valeurs démocratiques. Nous avons aussi besoin du courage pour maintenir les projecteurs sur le pouvoir, car ce dernier aime œuvrer dans l’obscurité pour satisfaire ses appétits inavouables.

C’est grâce au courage de nos pères et mères et de nos aïeuls que le monde a avancé, que nous ne sommes plus des esclaves, que nous pouvons exprimer nos opinions et vivre en femmes et hommes libres. Ne perdons donc pas cet héritage si précieux sans lequel nous ne serions rien. Alors, vivement le courage !



Pourquoi aurons-nous encore des guerres ?

Prenons comme exemple la première guerre mondiale. La situation qui la précédait était caractérisée par une forte croissance économique. L’Europe était un continent moderne et cosmopolite. L’industrie et les transports se développaient rapidement ; le commerce était florissant ; les sciences, l’éducation et la culture connaissaient un essor extraordinaire. Les colonies couvrant une large part du monde fournissaient des matières premières et de la main d’œuvre abondantes. N’importe quel observateur externe, ne connaissant pas les tensions politiques internes de l’Europe, aurait prévu un avenir paisible et heureux pour le continent. Or, ce dernier a plongé dans une guerre terrible dès 1914, emportant ou brisant des millions de vies et produisant la désolation et la misère. Les dirigeants des empires austro-hongrois et allemand, qui ont déclenché la guerre, pensaient qu’ils pouvaient tirer des avantages tangibles d’une guerre rapide et victorieuse. En d’autres mots, ils raisonnaient en fonction de la balance des forces en présence qu’ils croyaient leur être favorable. Ce faisant, ils ont totalement ignoré leur responsabilité morale et infligé des souffrances indescriptibles à des dizaines de millions de personnes. Avec le recul historique, nous constatons que la guerre était une grosse bêtise, et ceux qui l’ont commise desservent le qualificatif d’imbéciles.

Le traité de Versailles a consacré un partage de l’Europe et de ses colonies considéré comme injuste et surtout humiliant pour les vaincus, en particulier pour les Allemands. Il a imposé à ces derniers des conditions qui se répercutaient sur la vie quotidienne de chaque citoyen allemand, créant un ressentiment profond, qui a été habilement exploité plus tard par le Parti national-socialiste. Tout cela a conduit à la Seconde Guerre mondiale, qui a encore une fois dévasté le continent. Pour quel bénéfice, peut-on se demander ? La nouvelle guerre a fait entre 60 et 70 millions de morts ; L’Allemagne a été occupée et divisée en deux États ; l’Europe a perdu sa supériorité politique et militaire dans le monde, laissant sa place aux États-Unis et à l’URSS. Toujours est-il que les dirigeants politiques européens se sont montrés encore une fois comme de parfaits imbéciles.

Les dirigeants européens ont néanmoins tiré des leçons de la Seconde Guerre mondiale et compris qu’ils ne pouvaient pas se comporter de la même manière qu’après la Première Guerre mondiale. L’Europe s’est reconstruite et a connu un développement économique et sociale remarquable. Elle a créé des institutions d’intégration économique et politique afin de fournir une alternative aux nationalismes et d’empêcher ainsi de nouvelles guerres. Ces décisions étaient motivées par des considérations politiques visionnaires, intégrant des réflexions éthiques concernant l’avenir du continent européen.

Si les 70 dernières années étaient heureuses pour l’Europe, il n’en allait pas de même pour le reste du monde. Ainsi, avons-nous connu de nombreuses guerres, Palestine, Corée, Viêt-Nam, Afghanistan, Iraq, Syrie, Yémen, etc., pour ne citer que quelques exemples, impliquant directement ou indirectement des puissances occidentales, y compris européennes. En réalité, nous avons vécu en permanence avec quelques dizaines de guerres et conflits armés dans le monde. En 2017 par exemple, il y avait 53 conflits armés concernant un État ou un gouvernement, selon une certaine estimation. La fin de la Seconde Guerre mondiale était une opportunité unique pour construire un monde meilleur. Les dirigeants du monde ont raté ce virage, incapable de voir l’humanité sub specie æternitatis.

Considérons l’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979. La décision a été prise par 5 membres âgés et malades du Politburo, sur la base des considérations de la politique étrangère de l’Union soviétique dans un contexte international où la guerre froide battait son plein. Il s’agissait d’une sorte de jeu de go par lequel l’Union soviétique voulait éviter la perte d’un régime communiste ami à ses frontières sud, avec un potentiel risque de contagion islamiste pour ses républiques soviétiques d’Asie centrale. Les arguments géopolitiques ne manquaient pas. Or, les dirigeants soviétiques n’ont rien compris à la complexité de la situation en Afghanistan et, par leur intervention, ont transformé la guerre civile en un conflit international sans issue. Pourtant, en s’abstenant d’intervenir, ils auraient pu éviter la guerre et les souffrances qui en résultaient à ses propres soldats et leurs familles ainsi qu’aux générations successives d’Afghans.

Les mêmes arguments sont valables pour l’intervention américaine depuis 2001. Le gouvernement américain de l’époque, attiré par les réserves pétrolières et gazières de l’Asie centrale, a qualifié l’Afghanistan d’un pays ennemi à la suite des attentats du 11 septembre 2001, renversé le pouvoir semi-étatique des Talibans et occupé militairement le pays. À ce moment-là, les dirigeants américains n’avaient aucun projet élaboré de pacification et/ou de reconstruction de l’Afghanistan. Ils partaient de l’idée que la balance des forces en présence était massivement en leur faveur, qu’ils pouvaient poursuivre leurs propres intérêts dans la région et que la reconstruction de l’Etat afghan (state-building) n’était pas leur problème. Les populations afghanes, qui étaient fatiguées de la guerre civile et du régime oppressif des Talibans, ont accueilli les Américains sans hostilité. Or, elles ont été vite choquées par l’agressivité des opérations militaires américaines et par le peu de respect qu’ils ont témoigné envers leurs vies, traditions, mœurs et coutumes. Elles ont donc rejeté en bloc les Américains et leurs alliés. Aujourd’hui, les Talibans contrôlent plus de territoire que le gouvernement de Kaboul et le pays connaît toujours un conflit civil meurtrier. Cette guerre absurde n’a servi ni les intérêts américains ni ceux du peuple afghan.

Si nous ne pouvons pas reprocher aux dirigeants soviétiques et américains leurs limitations intellectuelles – car les êtres humains ont une capacité naturellement limitée, voire très limitée, de comprendre la réalité – nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de constater qu’ils ont volontairement foulé aux pieds les règles éthiques universelles et intemporelles et ainsi provoqué des désastres humains. Les mêmes arguments sont valables pour les gouvernements successifs afghans depuis le coup d’Etat communiste de 1978, qui n’ont jamais su s’élever au-delà de leurs considérations partisanes et n’ont eu la moindre compassion pour leurs adversaires et les populations afghanes.

Le comportement des dirigeants actuels du monde n’est guère rassurant. Il n’est fondamentalement pas différent de celui des chefs de clans qui se battaient pour des bouts de territoire ou pour d’autres ressources ou avantages il y a 10 mille ans. Leur ignorance, leur arrogance ainsi que leur mépris de la vérité et de la justice sont criants. Or, nous vivons dans une époque où la science et la technologie ont profondément transformé le monde, conférant à l’homme le pouvoir d’anéantir sa propre espèce.

Nous devons donc être très inquiets pour l’avenir de nos enfants aussi longtemps que les décisions politiques et en particulier celles de la politique mondiale sont prises par des politiciens ignorants, sans contrôle démocratique, sans transparence et uniquement en raison de ce qui est supposé constituer des intérêts politiques et/ou économiques de tel ou tel peuple, de telle ou telle classe sociale ou de tel ou tel groupe d’intérêts et en fonction de la balance des forces en présence. Comme on l’a vue, cette logique a régulièrement conduit aux guerres. Elle est la principale raison de la course aux armements, du développement et de l’accumulation des armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive, ainsi que de l’échec des solutions viables au réchauffement climatique, aux conflits armés et à la misère dans le monde. Elle nous amènera à de futurs désastres locaux ou mondiaux si nous ne prenons pas conscience de la gravité de notre situation et ne parvenons pas à imposer la primauté du droit en politique internationale, assurer le respect universel des droits humains, créer des institutions internationales avec de véritables prérogatives d’un gouvernement mondial, etc. Tout cela relève bien sûr du domaine de l’utopie pour l’instant, car aucun des grands pays ne renoncera volontairement à une part substantielle de sa souveraineté ni à ses avantages acquis qu’un nouvel ordre mondial pourrait leur faire perdre. C’est pour cette raison que nous devons nous attendre à ce que notre avenir soit bien plus sombre que nous ne voudrions l’admettre.