J’ai vécu en Union soviétique dans les dernières années juste avant son effondrement. Gorbatchev, le leader d’alors de ce pays pensait qu’il pouvait redynamiser le pays par ses réformes, perestroïka (restructuration) et glasnost (transparence).
Or, le système soviétique était extrêmement centralisé autant politiquement qu’économiquement. Pourtant, l’union incluait des républiques fédérées, républiques autonomes, provinces et régions, qui étaient très diverses ethniquement et culturellement ainsi que disparates du point de vue de leur développement économique.
Historiquement, l’Union soviétique a succédé à la Russie impériale. C’est par une guerre civile sans merci que les Bolcheviques ont repris le contrôle des territoires conquis par la Russie tsariste à partir du 17e siècle. En Asie centrale, la guerre a durée jusqu’aux années 30. À cela s’ajoutait la participation de la Russie à la première guerre mondiale et l’invasion des pays occidentaux contre le régime bolchévique, qui ont laissé le pays exsangue et en proie à l’anarchie et à la famine.
Dans ces circonstances, l’installation d’un régime totalitaire était une conséquence logique de l’histoire.
Le régime soviétique autoritaire et très centralisé a permis de mobiliser des millions de travailleurs mal payés, auxquels s’ajoutaient des dizaines de millions de prisonniers et de déportés, pour toutes sortes de projets colossaux visant à électrifier le pays, mécaniser l’agriculture, industrialiser le pays, construire les infrastructures routières et ferroviaires dans un pays d’une immensité monstrueuse. Le coût humain de l’aventure était des dizaines de millions de vie brisées.
Ainsi, un pouvoir centralisé et autoritaire a prouvé son efficacité relative dans une économie en expansion spatiale.
Les choses se sont gâtées pour l’Union soviétique lorsque les pays occidentaux sont entrés dans la phase d’une intensification de l’économie, provoquée par le développement de la science et de la technologie après la Deuxième guerre mondiale. Le progrès scientifique et technologique a substantiellement amélioré la qualité de vie dans les pays occidentaux. Les citoyens soviétiques regardaient avec admiration et envie les habitants d’Europe occidentale, qui pouvaient s’offrir dès leur premier emploi un logement indépendant, une voiture, des appareils électroménagers, des voyages dans le monde entier. Tout cela restait un rêve pour la plupart des habitants de l’Union soviétique, même si leurs standards de vie ont également augmenté vers les années 70 et 80. L’économie soviétique n’était pas suffisamment productive pour être compétitive sur les marchés mondiaux. Sa capacité d’innovation était entravée par la gestion planifiée centralisée. Sa principale source de devises était ses exportations de gaz et de pétrole ainsi que d’autres ressources naturelles et d’armes, ce qui est vrai pour la Russie d’aujourd’hui également.
Gorbatchev a voulu démocratiser le pays en partant de l’idée que cela rendra plus créatif le pays, notamment les entreprises. Il a introduit les mécanismes de marché à une échelle limitée. Son objectif consistait à créer un équilibre optimal entre la planification centralisée et la liberté ou l’initiative individuelle. C’est ainsi qu’il souhaitait prendre le meilleur de l’économie planifiée, qui aurait permis d’éviter les excès du capitalisme (crises cycliques, gaspillages des ressources humaines et naturelles, distribution disproportionnées des profits, etc.), et la créativité et résilience de l’économie du marché. Il souhaitait également créer une union plus démocratique, favorisant l’intégration volontaire des divers peuples qui la composaient.
À l’époque où Gorbatchev menait ses réformes, j’étais étudiant à Moscou. Pendant des vacances d’été je suis rentré dans mon pays d’origine, l’Afghanistan, et nous avons eu la visite d’un ami de mon père, qui était aussi son prof à l’université quand lui était étudiant. C’était un vieillard très chaleureux, courtois et agréable dans les conversations. Fort de ma jeunesse et de mon ignorance, il était évident pour moi à l’époque que Gorbatchev avait raison et que l’Union soviétique allait rattraper un jour les États-Unis. Mais ce que le vieil homme m’a dit alors m’a laissé songeur : Si Moscou lâche les ficelles, l’Union soviétique va partir en miettes. Ce n’était pas en tant qu’expert de l’Union soviétique, mais plutôt en fin connaisseur de la nature humaine qu’il faisait ce constat.
Effectivement, la démocratisation du système politique a eu comme conséquence l’affaiblissement du contrôle de Moscou, et le pays a basculé dans l’anarchie et finalement vers l’effondrement en l’espace de quelques années seulement.
En initiant ses réformes, Gorbatchev n’avait pas compté avec la part obscure de la nature humaine : le ressentiment cumulé des peuples non russes de l’empire soviétique, les peurs des uns et la soif de pouvoir, d’argent et de domination des autres. Il a ainsi lâché les passions les plus destructrices, et la lutte qui s’en est suivie a détruit l’empire et ravagé les pays qui le composaient.
Pour beaucoup, la désintégration de l’Union soviétique était une bonne chose dans une perspective historique à longue terme. Cela permettait de construire une communauté régionale ou internationale sur des bases plus saines. Ce qui est arrivé à l’Union soviétique n’est pas nouveau dans l’histoire. Tout empire a une fin. Ce que je regrette, c’est les souffrances qu’elle a infligées aux 300 millions d’habitants de l’union qu’on aurait probablement pu éviter ou atténuer. La question est de savoir si on se met du côté de l’individu ou de l’histoire. Personnellement je n’ai pas de sympathie pour l’histoire.
L’implosion de l’Union soviétique peut être instructive pour toute construction politique fédérative ou supranationale actuelle ou future. Prenons l’exemple de l’Union européenne, qui n’est heureusement pas un empire, mais qui peut subir le même sort si ses institutions sont trop faibles, si des difficultés économiques et politiques s’accumulent et si le ressentiment des populations s’aggrave et est exploité par des mouvements populistes de tous bords. Or, l’Union européenne est fondamentale pour la stabilité et la prospérité de l’Europe. Elle peut aussi servir d’exemple pour des structures politiques fédératives librement consenties par des peuples dans d’autres régions du monde.
À mon avis, l’Union européenne doit approfondir son intégration mais ne doit pas devenir trop bureaucratique pour éviter de s’éloigner des soucis quotidiens des populations des pays qui la composent. Elle peut le faire en garantissant aux États membres la plus grande autonomie possible tout en préservant et améliorant les mécanismes protégeant les intérêts de l’Union. L’avenir de l’EU se jouera sur cet équilibre subtile. Un effondrement de l’Union européenne n’est pas un scénario fictif, mais un danger réel au fur et à mesure que la mémoire des deux guerres mondiales s’efface avec le temps, que le contrôle citoyen sur les gouvernements s’affaiblit et que les égoïsmes nationaux s’affirment avec force. Il aurait des conséquences encore plus néfastes pour l’Europe et pour le monde que celles de l’implosion de l’Union soviétique pour ses constituants.