La plupart du temps nous sommes stressés. Dès la naissance, nous sommes mis à rude épreuve afin de nous adapter en permanence à un environnement changeant et de plus en plus sollicitant et exigeant. Nous sommes surchargés par toute sorte d’occupation ; nous courrons du matin au soir, et lorsque nous sommes confrontés en plus à des imprévus tels qu’un accident, tension dans le couple ou sur le lieu de travail, perte d’emploi, problème de logement, problèmes financiers, etc., nous nous sentons simplement démunis.
Dans le cadre de mon activité professionnelle, un client m’informait un jour qu’il ne relevait plus son courrier par crainte de recevoir des rappels de factures non payées. Même une toute petite difficulté de ce genre peut ainsi provoquer chez une personne épuisée une réponse émotionnelle qu’elle doit normalement réserver à une situation de grand danger.
La médecine nous indique que le stress persistant a des répercussions néfastes sur le corps. Il cause l’accélération du rythme cardiaque, l’augmentation du taux de cortisol ainsi que la production d’autres hormones avec des effets à long terme sur le système immunitaire, le cœur, le sommeil, l’estomac, l’activité cérébrale, la santé physique et psychique en général.
Nos aïeuls vivant avant l’ère industrielle étaient également confrontés au stress en raison des conditions de vie difficiles mais y avaient élaboré une réponse collective appropriée. Cela permettait aux individus d’élaborer leurs réponses personnelles. Nous n’avons pas encore élaboré de réponses satisfaisantes dans nos sociétés modernes actuelles, même si nous pouvons nous entourer individuellement de toutes sortes de conseils spécialisés.
J’ai remarqué il y a plus de 30 ans que les villageois d’un coin reculé d’Afghanistan étaient plus résistants aux difficultés de la vie que les citadins à Kaboul, la capitale du pays. C’était probablement vrai pour les gens de campagne en général. Ils ont traversé des sécheresses, famines, épidémies et guerres. Or, ils sont restés plus solides mentalement et physiquement que leurs compatriotes des villes. Leur force résidait très certainement dans leur mode de vie et le regard qu’ils portaient sur la vie en général et la mort en particulier. Les chemins de vie collectifs et personnels étaient tracés depuis des siècles et l’individu n’avait qu’à les suivre tout naturellement : la vie économique organisée autour de l’exploitation familiale ou clanique de la terre ou de l’élevage, où la seule insécurité venait des aléas de la nature ; le mariage arrangé par les familles ; les us et coutumes immuables, dont personne n’osait contester le bien-fondé ; les croyances religieuses simples et rassurantes ; l’absence de sentiment de solitude et de son pendant, le sens d’insécurité permanente et de fragilité ; la participation obligatoire dans la vie du clan ou de la tribu ; et une solidarité familiale et collective effective. Cette société n’était pour autant pas parfaite en raison de la dureté des conditions matérielles de vie, de l’absence de soins médicaux modernes, de l’insécurité physique ou encore du poids énorme du groupe sur l’individu.
La science et la technique ont permis aux sociétés modernes d’améliorer considérablement les conditions de vie. Il y a là un progrès matériel et social indéniable. Cependant, cette modernisation a également créé beaucoup de nouveaux ‘besoins’ parfaitement superflus mais qui se sont transformés en soucis.
La modernisation a aussi créé un autre type de société qui a détruit les modes de vie des sociétés précédentes, causant une trop grande rupture historique et culturelle. Les sociétés modernes se sont construites sur le culte de la science et de l’Etat, dont le pouvoir pénètre jusqu’au moindre recoin de la société et de la vie des individus, et sur une individualisation galopante de la vie sociale, de sorte que le mariage, la famille ou l’appartenance à un groupe ethnique ne sont plus des éléments fondamentaux pour l’identité d’un individu. Or, considéré comme une libération de l’individu de l’emprise de son groupe, l’individualisme le rend en même temps plus fragile dans son existence.
L’individu moderne doit faire face au quotidien aux choix multiples dans un environnement qui est continuellement changeant, incertain et de plus en plus exigeant. Dans son effort continu d’adaptation, sans assurance quelconque de succès, dépourvu de toute garantie pour ses moyens de subsistance comme l’emploi, le logement, etc., sans croyances fermes face à la certitude de la mort, il est voué à l’épuisement physique et moral. L’individu moderne est un être dépressif, anxieux, à la merci des circonstances. Il s’est libéré des contraintes de ses aïeuls mais pour en acquérir d’autres, en plus grandes quantités et avec plus d’intensité. Seul face à son existence fragile et éphémère, il doit constamment renoncer à soi-même pour se conformer aux exigences de la société : de l’école, de l’employeur, du propriétaire de son logement, du marché de la consommation, de l’Etat, etc. Il est pris à l’étau entre les contraintes sociales et l’impératif de s’affirmer comme individu. Il n’a plus de repères spirituels, religieux ou philosophiques, solides ; ses valeurs se relativisent sous l’effet de l’idéologie hédoniste dominante, et sa vie perd de sens au final. Il peut chercher sa paix et son bonheur dans un mélange d’hédonisme, de consumérisme et d’indifférence morale, mais cette illusion de bonheur ne perdure pas longtemps, car l’hédonisme n’a jamais été à même de conférer une quelconque sécurité à la vie. Ainsi, la jeunesse et l’abondance de moyens financiers ne feront que retarder sa crise existentielle, car ils ne procurent que l’illusion du bonheur. Cette crise est d’autant plus violente que, dans son insatisfaction permanente, l’individu s’estime seul coupable de ses échecs personnels, la société moderne lui ayant profondément inculqué l’illusion de tout pouvoir réussir dans la vie quel que soit son point de départ dans la hiérarchie sociale. Ainsi, un échec n’est pas intériorisé comme un fait des circonstances malheureuses mais comme la faute de l’individu lui-même.
Il n’y pas de solution facile pour sortir de cette situation malheureuse. Nous trouvons cependant des réponses satisfaisantes dans notre héritage culturel universel. Nous pouvons réunir la résilience et la sagesse de nos aïeuls et le savoir scientifique de notre époque. Cependant, nos sociétés modernes ayant échoué à offrir des réponses collectives, nous devons chercher des réponses à l’échelle individuelle. La philosophie est un domaine du savoir rationnel qui offre des solutions valables. Le stoïcisme, par exemple, est une école de vie, qui offre une spiritualité riche. Même s’il peut sembler élitiste, ses principes (sagesse, courage, justice et tempérance) sont accessibles à tout le monde. Cela demande toutefois un effort continue d’apprentissage et d’entrainement. Rome ne s’est pas faite en un seul jour.
Nous n’avons pas d’autre choix que de nous instruire, d’apprendre à gérer nos émotions, notamment à maîtriser nos craintes et nos envies, et de participer à la vie sociale car nous sommes des animaux sociaux. La solitude et la défiance envers la société peuvent conduire à la folie. Il est de devoir moral de s’intéresser à la politique, de lutter pour la justice, d’agir avec courage, d’aider nos familles, nos amis et le reste de l’humanité. Nous n’avons que cette humanité sur une toute petite planète dans un univers dont l’infinité et l’origine resteront probablement à jamais inaccessibles pour notre esprit limité. Nous devons prendre conscience que l’existence humaine est essentiellement souffrances, mais nous pouvons l’améliorer pour nous-mêmes et pour tous ceux qui nous entourent. Nous pouvons le faire si nous avons le souci de la vérité et agissons avec la bienveillance et l’amour. La paix de l’âme sera notre récompense.